JOSEPH MARMETTE
Pendant son séjour à l'Université Laval de Québec, un étudiant en médecine aborde un soir Marmette, le romancier bien connu.
« — Veux-tu venir avec moi voler un sujet de dissection au cimetière de... ?
— C'est fait ».
A onze heures du soir, les deux étudiants étaient dans le cimetière, par un beau clair de lune. Le cadavre était sorti de la fosse avant l'arrivée du charretier.
En attendant, ils traînèrent leur sujet le long de la clôture, couverte à mi-hauteur par la neige.
Pendant qu'ils y étaient blottis, Marmette vit, à travers les fentes, venir dans le chemin du roi un cultivateur qui, au lieu de passer outre, se détourna de son chemin et, sans rien soupçonner, se dirigea
droit sur lui. Pressé par une petite servitude de l'humaine nature, le cultivateur s'arrêta le long de la clôture, regarde à droite et à gauche et, croyant n'être vu de personne, le profanateur I
... mingebat in patrios cineres.
Une idée soudaine passe par la tête de Marmette.
— Si je lui faisais une peur ?
Ce disant, il allonge le bras au-dessus de la clôture et saisit le casque de l'habitant.
Le malheureux ! il en vit trente-six chandelles I II crut tous les revenants du cimetière déchaînés à ses trousses pour venger son crime.
Il bondit, il s'élance, éperdu, échevelé. Il court... Marmette a beau lui jeter son casque à la tête, il n'en est que plus épouvanté : il s'imagine recevoir le coup de poing d'un fantôme. Il est hors de lui-même, il court, il court encore...
Les Guêpes canadiennes. Placide Lépine
Durant mon séjour en Floride, alors que je passais chaque jour des heures entières à me chauffer comme un lézard sur les créneaux trois fois séculaires du fort Marion, à Saint-Augustin, que de fois mon imagination, plongeant, avec mes regards, sur l'immense océan, ne s'en allait-elle pas du côté de la France, invisible à mes yeux, mais présente à ma pensée. — Verrai-je jamais le cher pays de mes pères, me disais-je en soupirant ? Vivrai-je jamais dans cet éblouissant Paris qui m'attire tellement que je donnerais dix ans de ma vie pour y passer 6 mois ?
Je revins à Québec vers le milieu de février. Un mois après, j'étais retenu à la maison par un méchant rhumatisme qui me tenaillait l'épaule, quand je vis entrer dans ma chambre mes amis, MM. Théodore Paquet, alors Secrétaire Provincial, Faucher de Saint-Maurice, nouvellement élu député de Bellechasse, et Blumhart, en ce temps-là secrétaire général de la compagnie du chemin de fer du nord.
Après que tous m'eussent serré la main restée valide. Faucher me dit soudainement :
« — Il y a longtemps que tu désires aller en France, hein ?...
— Oui, fis-je, étonné. Eh bien ?...
— Eh bien, reprit-il, ton rêve, si longtemps caressé, va pouvoir devenir une réalité.
— Écoute, repartis-je, je suis assez souffrant comme ça, sans que tu te railles aussi cruellement de moi !
Alors, tous trois, me voyant piqué, se mirent à tirer sur moi un feu roulant de plaisanteries et à me blaguer à mort.
Je finissais par en prendre mon parti et par rire de bon cœur avec eux, quand M. Paquet me dit sérieusement :
» — Écoutez, mon cher Marmette, raillerie à part, si vous voulez aller à Paris comme agent du gouvernement fédéral, la position vous est offerte.
J'écoutais bouche bée, les sourcils en énormes points d'interrogation.
ÉCRIVAINS CANADIENS
» — Je vous donne ma parole d'honneur que c'est la vérité, repritil. Venez plutôt au « St-Louis », où vous attend M. Chapleau. Si sa proposition vous agrée, il vous faudra partir ce soir pour Ottawa, afin de vous entendre avec le ministre de l'Agriculture.
— Si elle m'agrée I... m'écriai -je, en me levant d'un bond ». —
Je ne sentais plus mon rhumatisme.
Le même soir, je partais pour Ottawa, et quelques semaines plus tard, le 27 mai 1882, je m'embarquais pour Paris.
Il y eut ce jour-là au moins un homme parfaitement heureux en Canada. Joseph Marmette
Joseph Marmette est né en 1844 et il est mort en 1895. Romancier et archiviste de grande valeur.