NOUVELLES DE LA GUADELOUPE
« Quelques mois après l'arrivée de l'expédition française, on essayait encore, mais vainement, d'entretenir les nègres dans l'illusion au siget du sort qui leur était réservé. Ces êtres, souvent plus clairvoyants qu'on ne le suppose communément, pénétraient les intentions des chefs de la colonie, en dépit des précautions prises pour leur donner le change. La plupart des cultivateurs, las des troubles révolutionnaires dont ils n'avaient cessé d'être les victimes, s'alarmaient fort peu de ces prévisions. Ils voyaient même arriver avec une sorte de plaisir ce qu'ils appelaient entre eux le retour du bon temps et
plaisautaient parfois d'une façon assez piquante aux dépens de Dessalines et des autres généraux de la même couleur dont ils attendaient la chute prochaine. Mais la troupe coloniale et les nègres vagabonds des villes et des campagnes considéraient l'avenir sons un tout autre jour et ne dissimulaient pas la profonde inquiétude dont ils étaient tourmentés.
n Telle était la situation réelle des esprits, lorsque le bruit parvint à Saint-Domingue que l'esclavage venait d'être rétabli à la Guadeloupe. On y fut instruit en même temps de tous les détails de l'expédition commandée par le général Richcpanse. Les gens sages, redoutant l'orage qui ne pouvait manquer de gronder à la suite d'une nouvelle de ce genre, feignirent de la révoquer en doute. Beaucoup d'autres, moins circonspects, affectèrent de s'en réjouir en face même des nègres. Ceux-ci ne sachant trop à quoi s'en tenir, observaient en silence tout ce qui se passait autour d'eux. Les choses en étaient là, lorsque la corvette le Berceau vint dissiper le doute qui planait encore sur les événements survenus à la Guadeloupe. Ce bâtiment de l'Etat avait été chargé de débarquer sur je ne sais quel point de la côte ferme un grand nombre de nègres et de mulâtres insurgés, que le général Ri'^hepanse avait condamnés à la déportation. Au lieu d'exécuter fidèlement sa mission, le capitaine échangea contre des denrées coloniales une partie de sa misérable cargaison et vint ensuite vendre le rebut à Santo-Domingo. On essaya vainement de faire le mystère sur cette honteuse spéculation ; elle fut bientôt à la connaissance de tout le monde.
>) La présence de ces rebelles, leur langage, leurs conseils ne tardèrent pas à rallumer le feu de la révolte dans un pays où l'on comptait encore plus de trois cent
miUe nègres que le CapitaiDe-^énéral avait jugé convenable de traiter jusqu'alors en hommes libres. De part et d'autre, on chercha les occasions de se voir, de mettre en commun les idées, les craintes, les récriminations. « A la Guadeloupe, disaient les nouveaux venus, nous » jouissions aussi de la liberté comme vous. Cependant » nous venons d'être vendus et bientôt ce sera votre » tour. » Ceux sur qui tombait cette prédiction menaçante, avaient encore les armes à la main. Huit ou neuf désertèreut pendant une des nuits suivantes et se rendirent en toute hâte dans l'ancienne partie française, afin de se joindre aux partisans de l'indépendance et de leur faire connaître ce qui venait de se passer à Santo-DomiDgo. Le reste de la garnison murmurait assez ouvertement et l'émotion grandit à ce point que le général Kerverseau se vit contraint d'interdire par une proclamation un trafic aussi odieux, qui menaçait d'avoir des suites si dangereuses. Cette mesure tardive produisit peu d'efiet et n'apporta point remède au mal. Le coup était porté ; les nègres ne doutèrent plus de la condition qui les attendait et se considérèrent d'avance comme condamnés à retomber dans la servitude. Les chefs de la révolte profitèrent de l'état des esprits pour aigrir de plus en plus le ressentiment et pousser de toute manière à l'insurrection.^Bienlôt on vit passer sous leurs drapeaux ceux mêmes qui jusqu'alors s'étaient battus contre eux.
I) Cet exemple pourra être de quelque utilité à ceux qui seraient tentés d'acheter ou de vendre les insurgés que l'on sera infailliblement obligé de déporter quelque jour loin de Saint-Domingue. Puissent les autres colonies françaises se montrer assez sages pour repousser de leurs côtes ceux que des spéculateurs avides essaieraient d'y introduire. »
La leçoD est bonne sans doute. Mais il y en a ici pour tout le monde et Thistorien lui-même aurait pu concevoir quelques doutes sur la possibilité d'une restauration de l'eselavage à Saint-Domingue. Cette réserve faîte, qu'il nous soit permis d'appeler l'attention du lecteur sur le naturel et l'art déployés par Guillaume Mauviel dans l'exposé de ce grave incident. Il n'y a qu'un témoin oculaire, doublé d'an lettré de quelque valeur, qui puisse observer cette savante gradation dans la peinture d'une de ces émotions populaires, phénomènes avantcoureurs d*une révolution.