‹ Anecdotes de la révolution de Saint-Domingue racontéesChapitre 4 sur 6 · PROCÉDÉS DES ANGLAIS · texte numérisé non relu

PROCÉDÉS DES ANGLAIS

« Les ennemis les plus redoutables de Saint-Domingue n'étaient peut-être pas dans son sein. Il n'est plus permis aujourd'hui de douter qu'une des causes principales des malheurs de cette colonie n'ait été la honteuse alliance que le Gouvernement anglais ne rougit pas de contracter avec des esclaves révoltés. L'indigne conduite de ses marins, dans les derniers désastres de l'ancienne partie française, nous en fournit la preuve.

» Dès le début de la révolution, les Anglais songèrent à s'emparer de Saint-Domingue. La conquête de la seule partie de l'Ouest leur coûta des sommes immenses et une grande perte d'hommes. Sans cesse harcelés par les Français ou par les nègres, cruellement éprouvés par le climat, ils se virent bientôt contraints de renoncer à une possession dont la défense devenait non-seulement trop dispendieuse, mais de tout point illusoire. Us prirent donc le parti de l'abandonner, mais non sans jurer, en l'évacuant, d'amener sa ruine. Ils conçurent dès lors l'odieux projet de se servir des esclaves pour détruire

les cnltures, pour égorger les colons, se promettant, d'ailleurs, d'accaparer à leur profit le commerce que pourrait encore offrir cette colonie, quand elle serait une fois tombée au pouvoir des nègres.

» Ces insulaires, d'ailleurs si hautains, n'eurent pas honte, pour parvenir à leurs fins, de se ravaler au niveau des nègres et de descendre souvent même au-dessous de nos esclaves révoltés. Ce ne fut pas assez pour les perfides Anglais de les pousser à la sédition, de leur fournir des armes et des munitions, de les exciter au meurtre et au carnage; les commandants de leurs escadres ne dédaignèrent point de figurer dans les bals de ces insurgés, de prendre part à leurs orgies.

» Ces éternels ennemis du continent et des colonies des autres nations trouvèrent dans la paix d'Amiens, dont nous ne goûtâmes qu'un instant les douceurs à Saint-Domingue, une occasion de plus de violer les conventions internationales et de tramer de nouvelles perfidies. Quelques-uns de leurs vaisseaux vinrent, je ne sais sous quel prétexte, mouiller parmi les nôtres dans la rade du Cap. Ils y furent accueillis en amis; leurs équipages y furent fêtés par les officiers de terre et de mer. Il est impossible cependant de douter aujourd'hui qu'à ce moment même leur intention ne fût de troubler la paix dont nous jouissions à peine, et de renouer, pour atteindre plus sûrement leur but, des intelligences coupables avec leurs bons amis les nègres. Ce qui appuie cette opinion et lui donne force de chose jugée, c'est qu'au moment même où les nègres levèrent de nouveau l'étendard de la révolte, on vit apparaître sur la rade de Jacquemel, aux anses à Pitre, et sur d'autres points de la côte, des frégates anglaises faisant jour et nuit de fréquents signaux qui ne laissèrent aucun doute ^nr les

communications échangées avec les révoltés répandus sur ces côtes.

» Veut-on une nouvelle preuve de cette coupable entente? Que l'on interroge les généraux, les officiers et les soldats de Tarmée française, ils témoigneront tous que, dans les premiers jours de la nouvelle rébellion, les armes et les munitions manquaient complètement aux nègres et que peu de jours après ils en avaient en abondance. Tous affirmeront que les armes prises par la suite entre les mains des rebelles se trouvèrent être presque exclusivement de manufacture anglaise.

Toutes les apparences se réunissent pour attester l'alliance du Gouvernement anglais avec Dessalines, chef des révoltés de Saint-Domingue. Celui-ci faisait-il assiéger une de nos villes? Aussitôt ses amis les Anglais la bloquaient par mer, et, le moment de l'évacuation arrivé^ les malheureux colons ne fuyaient le poignard des insurgés que pour tomber entre les mains de ces autres spoliateurs. L'or et l'argent qu'ils avaient pu sauver, les misérables restes de leur mobilier les auraient mis, au moins pour quelque temps, à Tabri de la misère dans les colonies étrangères où ils allaient chercher un refuge. Les alliés de Dessalines les attendaient au passage, les dépouillaient de leurs dernières ressources et ne leur laissaient pas même toujours les vêtements qui les couvraient. Les Anglais ne s'en tinrent pas toujours à cette honteuse piraterie ; plus d'une fois ils poussèrent la barbarie jusqu'à trafiquer du sang de leurs victimes. Satellites des rebelles, ils allèrent jusqu'à leur livrer toutes les personnes trouvées à bord des bâtiments capturés. L'équipage et les passagers d'un navire pris dans le canal de la Tortue, furent amenés par eux au môle Saint-

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Nicolas £t livrés aux nègres. Un seul de ces malheureux parvint à se soustraire comme par miracle à la mort. S'étant ensuite sauvé à Tlle de Cuba, il y porta la nou- Telle de cette infamie et du massacre de ses infortunés compagnons. La divine Providence ne semble- t-elle pas avoir conservé ce témoin, ainsi qn'un petit nombre d'antres dans le même cas, pour certifier auprès de ceux qui seraient tentés d'en douter, des attentats inouïs dans, les. annales des nations civilisées, et qui seraient peutêtre demeurés à jamais inconnus ?

» Voici des faits d'un autre genre, mais qui ne sont pas plus honorables pour la marine anglaise. M. Paye, commissaire de marine, frère d'un capitaine de vaisseau français, eut le malheur d'être surpris, entre Monte- Christ et le Fort-Dauphin, par une barge de brigands (d). Passant près d'une division anglaise mouillée dans ]a baie de Mancenille; M. Paye se jette à la mer, dans l'espoir de gagner à la nage le vaisseau commandé par le Commodore Dundas et de se sauver à son bord. Epuisé de fatigue et sur le point de se laisser couler à fond, il parvient auprès de la station anglaise. Il demande refuge et protection ; il se croit sauvé. Vain espoir. Trois fois le noble lord défend à son équipage de lui jeter un bout de corde pour l'empêcher de se noyer. Plus humains que cet Anglais, les nègres rattrapent Paye au moment où il allait périr, le conduisent au Port-Dauphin, et de là au Cap où Dessalines, le digne ami du commodore

(1) Barge, vieax mot français Tort usité an XIY* et au XY* siècle, désignait un navire de grandeur moyenne. C'était une grande embarcation au service de la nef, et prête à tout événement ; plus grande que la cbaloupe d'aujourd'hui et ordinairement pontée, plus tard même armée de quelques petits canons. Ce système s'est perpétué dans les marines grecque et turque. (Cons. Glouoire nautique, deJal.)

Dundas, ordoDDe que le captif soit reconduit au large, pour y être Doyé avec une vingtaine d'autres. Heureusement, un grain vient à séparer fort à propos des antres barques celle sur laquelle se trouvait Paye. Le patron qui la commandait, était un homme de cœur. Il profite de la tourmente pour s'éloigner, va s'échouer sur la côte de Cuba et sauve ainsi vingt pères de famille voués à la mort. M. Paye demeure aujourd'hui à Savana-la-Mar, village situé sur la baie de Samana, où il a acheté une petite propriété. Un employé des hôpitaux de l'armée, sauvé en même temps que lui, est repassé avec moi en Prance. L'un et l'autre m'ont souvent raconté les périls qu'ils avaient courus et la manière dont ils avaient été délivrés. Je pourrais citer une multitude defaitsde cette nature, si je ne répugnais à m'appesantir sur des détails aussi honteux qu'afQigeants pour l'humanité. (4)

» Malgré leurs procédés inhumains, les Anglais ont toujours été accueillis dans quelques-uns de nos ports où ils venaient librement acheter des provisions fraîches. Je les ai vus enlever jusqu'à dix-huit bœufs à la fois de la ville de Santo-Domingo, avec une grande quantité de volailles, de porcs et de moutons. Le général Perrand avait même Tobligeance de faire porter ces approvisionnements à leur bord, par le capitaine de frégate Lefée, qui était alors commandant du port. Toutes les fois qu'ils descendaient à terre, ils y étaient bien reçus et fêtés. Une telle conduite de la part des Prançais avait de quoi les faire rougir de la leur. Ils ne parurent jamais très accessibles à ce genre de pudeur.

(1; Eo présence de telles révélations, H. Gabourd n'eût pas écrit sans doute : u Vainement les Anglais faisaient flotter leur pavilion sur les côtes de Saint-Domingue ; Thumanité ne gagnait rien à la vue de ce drapeau d'une nation ennemie sans doute, mais civilisée. » Non, Thumanité ne pouvait qu'y perdre.

» Je dinais un jour avec le capitaise Mendge, commandant la frégate Za Blanche, chez le général Ferrand. Cet officier nous exposa avec une sorte de complaisance ce que lui avait valu sa campagne. Sa part dans les brigandages commis par sa frégate, montait à plus de cent mille dollars. Et c'était à la table d'un général français que s'étalait en toute liberté ce récit dépouillé d'artifice, en présence de trente convives de la même nation, tous parents ou amis des victimes de la rapacité du capitaine Mendge I »

Puisque le nom du général Ferrand se rencontre ici sous la plume de Guillaume Mauviel, ajoutons qu'il était en échange de bons rapports avec les Anglais et ne faisait que leur rendre politesse pour politesse. Ceux que l'historien appelle, dans son franc langage, les fidèles alliés des nègres et les implacables ennemis de Saint-Domingue, nous témoignaient, en apparence du moins, des dispositions plus clémentes. Il est vrai qu'ils avaient réussi à nous faire perdre notre colonie ; qu'ils détenaient Rochambeau dans une étroite captivité, et qu'ils voyaient les derniers débris de notre armée enfermés dans la ville de Santo-Domingo. Dans cette situation, « ils paraissaient rarement sur notre rade sans mettre un parlementaire à la mer, pour faire visite au général Ferrand dont ils étaient parfaitement accueillis. Toutes les fois qu'ils descendaient à terre, ils dînaient au gouvernement, passaient quelquefois plusieurs jours à se montrer en ville, à la campagne et jusque dans les forts et sur les remparts. De son côté, le général, accompagné des officiers de son état-major, allait dîner à bord de la frégate La Blanche, qui mouillait à l'entrée de la rivière pour le recevoir. Avant, pendant et après le repas, on faisait tirer de part et d'autre des salves d'artillerie que les malheureux colons prenaient pour les indices d'une paix profonde.

Un capitaine de corsaire, nommé Besson, vînt enfin nous tirer de l'erreur où Dons étions. Pris par La Blanche, il était resW qaelqaes joars prisonnier à bord de la frégate anglaise. Il y vit nettoyer avec le pins grand soin les armes prises à bord de son corsaire. Pais, La Blanche entra au Cap et le capitaine Mendge s'empressa de faire hommage des armes capturées an général Christophe. Besson nous apprit en même temps que les Anglais entraient fréquemment dans les ports de l'ancieune partie française, pour aller dtner et fumer arec les officiers noirs. •

L'aveuglement du général fran^is r' explique difficilement en présence d'an simple rapprochemeut de dates. La rupture de la trop courte paix d'Amiens eut lieu officiellement le 17 mat 1803 et c'est après la capitulation de Rocbambeau, c'est-à-dire après le 3 novembre delà même année, que Perrand vint occuper Santo-Domingo. Disons, à la décharge de ce généra, dont le dossier est fort lourd, qu'il se souvint un jour des devoirs que laî imposait la défense de l'honneur national. Encouragé peut-être par l'accueil facile que' ses compatriotes rencoDtraient à Sanlo-Domingo, plus encore par l'impuissance à laquelle nous étions réduits, le commandant do vaisseau le Wangari envoya an parlementaire sommer la place de se rendre, prétextant que des colonnes de nègres s'avancent de divers cAtés, et que, pour empêcher l'effusion de sang, il prendrait possession de la ville an nom du roi son maître, (sauf, bien entendu, i la remettre & Dessalioes.) Son unique but était de jeter l'épouvante dans les esprits, de décider les malbeoreux habitants à s'embarquer et de les dépouiller du peu qai leur restait, aussitôt qu'ils seraient en mer. C'est aiosl que l'on avait procédé à l'égard des émîgranlsde l'an-

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eienoe partie francise, (i) Le général Ferrand répondit : « J'ai des hommes, des vivres, des armes, des munitions. Avec cela je ne crains ni les' Anglais ni les nègres. Je ne me rends pas ; mais je me bats et je n'attends pour cela que l'occasion. » Quelques jours plus tard y sept ou huit bâtiments de guerre bloquaient l'entrée de la rivière. La frégate La Blanche, dont le commandant était en bons termes avec noire général, envoya fetire de nouvelles instances*, Ferrand maintint sa réponse. Yoyant que personne ne bougeait et qu'il n'y avait rien à piller, les Anglais levèrent le blocus et se contentèrent d'établir une croisière qui n'entreprit plus rien cou Ire la ville.

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