‹ Anecdotes du temps de Napoléon IerChapitre 4 sur 14 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

Mort du général Valhubert.

Le général Valhubert a la cuisse emportée d'un boulet. Quatre soldats se présentent pour l'enlever :

• SouYenez-vous de Tordre du jour, leur dit-il d'une voix de tonnerre, et serrez yos rangs. Si vous roTenez vainqueurs, on me relèvera après la bataille ; 81 vous êtes vaincus, je n^attache plus de prix à la vie. »

Le général Valhubert, mort des suites de sa blessure, écrivit à TEtapereur une heure avant de mourir : « J^aurais voulu faire plus pour vousl Je meurs dans une heure. Je ne regrette pas la vie, parce quç j'ai participé à une victoire qui vous assure un régné heureux. Quand vous songerez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez à moi. 11 me suffit de vous dire que j'ai une familte : je n'ai pas besoin de vous la recommander. » (Ibié.yA

"■vy

Désespoir et coDsolation.

Couvert de son sang et de celui des Russes, le comte Rapp vient donner à TEmpereur les détaife de cette action, et lui présente le prince Repnin, commandant les chevaliers de la garde impériale de Russie, et quelques-uns des prisonniers les plus distingués. L'un d'eux, officier d'artillerie, se jette au-devant de Napoléon et invoque la mort : « Je suis indigne de vivre, s'écrie-t-il, j'ai perdu mes canons. — Jeune homme, lui répond l'Empereur avec bonté, j'api»récie vos larmes; mais on pevt

être battu par mon armée et avoir des titres à la gloire, ^{Ibid.)

XXXVIÏ

Lebas, chasseur au 10'' d'infanterie légère, ayant le bras gauche emporté par un boulet de canon, dit à son camarade : « Aide- moi à ôter mon sac, et cours me venger. » Mettant ensuite son sac sous le bras droit, il marche vers Fambulance.

Le généra! Thébault, dangereusement blessé, était transporté par quatre prisonniers russes. Six Français blessés l'aperçoivent, écartent les prisonniers russes et saisissent le brancart en disant : « ffest à nous seuls qu'appartient Fhonneur de porter nos généraux blessés l »

Les traits de courage furent si nombreux, qu'au moment où le rapport se faisait, l'Empereur dit : ce n faut toute ma puissance pour récompenser dignement tous ces braves gens. »

Les soldats du train méritèrent les éloges de l'armée. L'artillerie fit un mal épouvantable à l'ennemi. Quand on en rendit compte à l'Empereur, il dît ; « Ces succès me font plaisir, car je n'oublie pas que c'est dans ce corps que j'ai commencé ma carrière militaire. » {Ibid.)

La veille de la bataille d'iéna.

Au commencement de la nuit dû 13 au 14 octobre 1806, il avait fait une gelée blanche accompagnée d'un brouillard assez épais. Cette disposition de l'atmosphère engagea Napoléon à former ses troupes en grosses masses qui se touchaient presque, afin d'être plus facilement déployées le lendemain. Le vaste plateau qu'elles occupaient n'étant pas à plus de deux cents toises de la position des Prussiens, l'Empereur voulut donner un dernier coup d'œil aux avant-postes les plus voisins de sa tente, et s'avança seul dans l'obscurité. Les sentinelles ne distinguant rien à dix pas autour d'elles, et la première entendant quelqu'un marcher dans l'ombre et s'approcher des lignes, cria deux fois : Qui vive ? en s'apprétant à faire feu à la troisième interrogation. Napoléon, vivement préoccupé, ne fît pas de réponse. Une balle qui siffla à son oreille, le tira de sa rêverie.

S'apercevant du danger qu'il vient de courir et de celui dont il est incessamment menacé, l'Empereur se jette à plat ventre ; cette précaution était sage, car à peine s'était-il tenu quelques secondes dans cette posture que d'autres balles sifflèrent au-dessus de sa tête.

Le premier feu essuyé, il se relève, appelle à lui, se dirige vers le poste le plus rapproché et se fait reconnaître. Il y était encore lorsque le soldat qui avait fait feu le premier sur lui arrive, après avoir été relevé de faction. C'était un jeune voltigeur du 12« de ligne. Napoléon lui ordonne d'approcher, et le prenant par une oreille qu'il pince fortement :

« Ton nom? lui demanda-t-il.

— François Morissot, répondit le soldat stupéfait, car il vient de reconnaître l'Empereur.

— Comment 1 drôle, tu me prends pour un Prussien ? » Puis, s'adressant aux soldats qui l'entourent, il ajoute en souriant : « M. Morissot, à ce qu'il me paraît, ne jette pas sa poudre aux moineaux, il ne tire qu'aux empereurs. »

Le voltigeur était si troublé de l'idée qu'il eût pu tuer le petit caporal^ que ce fut à grand'peine qu'il parvint à balbutier ces paroles :

«Damel Mon Empereur.... faites excuse!... C'était la consigne.... Si vous ne répondez pas, ce n'est pas de ma faute.... Il fallait au moins dire que vous ne vouliez pas répondre. »

Napoléon le rassura et lui dit en quittant le poste :

« Morissot, c'est moi qui ai eu tort; aussi ne te fais-je pas de reproches. Du reste, c'était assez bien ajusté pour un coup tiré à tâtons ; mais écoute, dans quelques heures il fera jour; tire plus juste et je te prouverai que je n'ai pas de rancune. »

Le jeune François Morissotde 1806 est le même Fftnçois Morissot qui devint maréchal de camp en

1 830. < VickÀres et emiquèUs.) "

A léna.

Au fort de la mêlée, Napoléon, voyant ses ailes menacées par- la cavalerie ennemie, se portant au galop pour ordonner des manœuvres, était salué à chaque instant par des cris de : Vive t Empereur ! La garde impériale à pied voyait avec un dépit qu'elle ne pouvait dissimuler, tout le monde aux mains et elle seule dans Tinaction. Plusieurs voix firent entendre les mots : En avant!

« Qu'est-ce? dit l'Empereur, ce ne peut être, qu'un jeune homme sans barbe, qui veut préjuger ce que je dois faire; qu'il attende d'avoir commandé dans vingt batailles rangées avant de prétendre me donner des avis. « C'étaient effectivement des vélites dont le jeune courage était impatient de se signaler. {Carhpagnes de Napoléon.)

Napoléon et les uhlans.

On a prétendu que Napoléon n'avait jamais été blessé. Il le fut plusieurs fois. Je lui demandai un

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jour s'il avait été blessé gravement à la guerre. Il me répondit que non ; qu'il avait eu plusieurs chevaux tués sous lui en Italie et en Allemagne, mais que ses blessures, dont il me montra l«s cicatrices» étaient toutes légères.

...Je demandai ensuite à Napoléon sMl était vrai, comme le bruit en avait couru, qu'il eOt été une fois en danger d'êire pris par les Cosaques. « Au combat de Brienne, répondit-il, je me souviens qu'environ ,vingt ou vingt-cinq uhlans, et non des Cosaques, tournèrent une des ailes de mon armée pour tomber en flanc sur une partie de mon artillerie. C'était à la chute du jour : l'horizon commençait à s'obscurcir. Ils se trouvaient, je ne sais comment, en présence de moi et de mon état-major. Quand ils nous virent, ils furent tout effrayés et ne surent que faire. Cependant ils ignoraient qui ],'étais, et moi-même, pendant quelque temps, je ne les reconnus pas. Je pensais qu'ils faisaient partie de mes troupes. MaisCaulaîncourtlesreconnut surle-champ, et me cria que nous étions au milieu des ennemis. Au même instant, ces uhlans, troublés de se voir à l'improviste au milieu de nous, perdirent la tête, se mirent à fuir et essayèrent de se sauver de tous côtés. Mon état-major commença à faire feu sur eux. Un de ces uhlans galopa si près de moi, sans me connaître, qu'il me frappa vigoureusement au genou avec sa main. Il tenait la lance en arrêt, mais ce fut de son autre main qu'il me

toucha. Je crus d'abord que c'était quelqu'un de mon état-major qui passait brusquement auprès de moi ; mais je me retournai, et je vi* que c'était un ennemi. Je mis la main à l'arçon de ma selle pour prendre un pistolet et tirer sur lui, mais il avait disparu. J'ignore s'il fut tué ou s'il i'échappa. Ce jour-là, je tirai mon épée, ce qui m'était arrivé • bien rarement; car je gagnais lés batailles p«,r mon coup d'œil, et non par la force de mon bras. Je crois . que ces uhlans furent ensuite taillés en pièces. » Je lui demandai s'il avait cru courir un grand danger ce jour-là. « Non, dit-il, c'était un accident. La cavalerie de ma garde se trouvait dans le moment sur un autre point du champ de bataille. 11 était certainement possible que je fusse tué, mais les uhlans étaient plus occupés de leur fuite que de chercher à tuer aucun de nous*. » (O'Méara.)

La veuve du soldat.

Après la bataille d'Auerstaedt, Napoléon, avec le reste de l'armée, s'approcha de Berlin par la route

1. On a dit que, dans la même nuit, lorsque les Français eurent à leur tour donné l'assaut au village de Brienne, Blûcher et son état-major tombèrent au milieu d'un détachement de cavalerie française, et auraient été pris infailliblement, sans la présence d'esprit de deux Cosaques qui les avaient vus, et qui arrêtèrent Blûcher au pied d'un escalier, au moment où il allait sortir et se livrer en quelque sorte de lui-même à la prison ou à

de Potsdam, afin de disputer encore à Tennemi le passage de la Sprée. Toute Tannée était en avant, à une ou deux nmrches, lorsqu'il partit de Wittemberg à cheval. U< était environ une heure après midi, le temps était à Torage; nous traversions le faubourg de Wittemberg, lorsque. la grêle commença à tomber.

L'Empereur mit pied à terre pour laisser passer cette bourrasque, pendant laquelle il entra dans la maison du surveillant en chef de la forêt de l'électeur dans cet arrondissement. Il crut ne pas être reconnu et n'attribua qu'aux usages de la politesse l'empressement de deux jeunes femmes qu'il trouva dans la pièce du rez-de-chaussée. Elles étaient restées debout, ainsi que deux enfants qui se trouvaient avec elles. Le rouge de l'embarras couvrait leurs visages, lorsque l'une d'elles, la moins jeune, mais la plus jolie, dit à demi-voix et en allemand à Fautre : • Je vous certifie que c'est l'empereur Napoléon. »

L'Empereur ne l'entendit pas; mais moi qui comprenais assez bien cette langue, je l'entendis et je prévins l'Empereur, qui, s'adressant aussitôt à

la mort. Blûcher et ceux qui l'accompagDaient tirèrent l'épée et songèrent un moment à tomber sur les Français; mais ayant fait une reconnaissance, ils les troublèrent en si grand nombre, qu'ils ne virent pour eux aucune cbance de succès. Si ce fait est vrai^ il forme une singulière coïncidence avec ce que je viens de rapporter; mais comme je le tiens de sir Hudson Lowe, je ne puis en garantir l'exactitude.

cette dame, lui demanda : « Êtes-vons mariée, madame?

— NoOy sire, répondit-elle en tràs-pur français; je suis veuve. »

L'Empereur parut surpris et lui demanda encore : c Comment est mort votre mari ?»

La dame répondit : « A la guerre, sire, au service de Votre Mcyesté.

— Mais vous me connaissiez donc?

— Oui, sire ; Votre Majesté n'est pas changée depuis la dernière fois que j'eus le bonheur de lavoir, ^t tout de suite je l'ai reconnue, ainsi que M. le général Bertrand et M. le général Savary que voilà.

— Mais enfin, où m'avez- vous'vu?

— En Egypte, sire. »

A ces mots, l'Empereur, encore surpris, s'écria : « Comment, vous avez été en Egypte avec nous? Contez-moi donc cela, je vous prie.

— Sire, je suis née en Suisse. J'avais épousé, en 1797, M. de Wenzel, médecin de l'armée, qui mourut de la peste à Alexandrie. Me trouvant sans enfants, j'épousai en secondes noces un chef de bataillon du deuxième régiment d'infanterie légère, qui fut tué à Aboukir : il m'a laissé un fils que j'élève; c'est cet enfant, ajouta-t-elle en désignant un des deux petits blondins qui étaient devant nous. Revenue en France, avec l'armée, après la capitulation, je n'ai pu obtenir aucune pension; fatiguée d'être repoussée partout, je suis retournée

en Suisse, d'où j'ai été appelée à Wittemberg par madame, que vous voyez, afin d'élever son fils que voici.

— Étiez-vous bien mariée avec ce chef de bataillon? poursuivit l'Empereur, ou bien n'était-oe qu'un arrangement que votre position vous avait forcée d'accepter?

—Sire, mon contrat de mariage est là-haut, dans ma chambre.

— Ayez la bonté de me le faire voir. »

Elle courut le chercher et le remit aux mains de l'Empereur, en lui disant : « Vous verrez, sire, que mon fils est né d'un mariage légitime. »

Après avoir jeté les yeux sur cette pièce, Napoléon la rendit à l'intéressante femme, en s'écriant avec joie : « Pardieu! je ne me serais pas attendu à une semblable rencontre! > Et il ordonna i Bertrand de prendre note des noms de la mère et de l'enfant. L'orage était déjà passé depuis plus d'un quart d'heure, lorsque Napoléon dit à la dame : « Eh bieni madame, pour que vous conserviez souvenir de ce jour, qui est heureux pour moi, je vous donne une pension de douze cents francs réversible sur votre fils. »

Puis il remonta à cheval pour continuer sa marche, et signa le même soir, avant de se coucher, le décret de cette pension. (Le duc de Rovigo, Mémoires.)

XLH

Napoléon et le maître à danser.

Au mois d'octobre 1808, au moment où Napoléon se disposait à partir pour TEspagne, le baron de Menneval, son secrétaire particulier, crut devoir lui mettre sous les yeux un placet sur la suscription duquel était écrite cette recommandation, en parlant de l'Empereur : « À lui seul. » Cette pétition avait quelque chose de touchant à cause de la simplicité avec laquelle elle était rédigée :

« Sire, y était-il dit, celui qui a eu jadis l'honneur de faire faire les premiers pas dans le monde à Votre Majesté est aujourd'hui avancé en Age et malheureux. Il se recommande à son inépuisable générosité. Il est, avec le plus profond respect^ etc., Dantel, ancien professeur de danse à Valence, présentement à Paris, rue Saint-Roch-Poissonnière, hôtel de Bordeaux. »

Après avoir lu cette courte supplique. Napoléon dit d'un ton d'intérêt à M. de Menneval :

« Le pauvre diable, je le croyais mort depuis longtemps; mais puisqu'il n'en est rien, j'en suis bien aise. Je doute cependant qu'il soit encore aussi bavard qu'autrefois, à en juger par le laconisme de son épître. »

En prenant une plume, il traça sur la marge de T lique une espèce d'hiéroglyphe que M. de

Menneval traduisit ainsi : « Envoyer mille francs. Dire au pétitionnaire qu'il me fasse une demande d'emploi en rapport avec ses moyens. » (Le baron DE MsNNEYAL, Mémoires.)

L'arc de triomphe.

Après avoir fait un séjour de vingt-quatre heures à Napoléonville, l'Empereur se dirigea vers Niort. En arrivant à Luçon, il s'aperçut que les habitants avaient fait de grands frais en arcs de triomphe pour le recevoir. Il témoigna au maire, qui vint à sa rencontre à la tête d'une députation, tout le plaisir qu'il éprouvait d'une telle surprise, et surtout d'une telle réception; mais à la suite de sa harangue, l'officier municipal (M. Duvivier) ayant recommandé à la générosité inépuisable de Sa Majesté les habitants de la commune, qui, ajouta-t-il, n'étaient pas riches :

« Alors, monsieur le maire, lui dit l'Empereur d'un air plus qu'étonné, pourquoi ces dépenses inutiles, ces apprêts?... Je m'en serais bien pasgé, je vous assure.

— Ahl sire, répliqua M. Duvivier, nous avons fait tout ce que nous devions; mais.... j'avouerai à Votre Majesté que nous devons tout ce que nous avons fait. >

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A cette spirituelle naïveté, rimperenr ne pot s'empêcher de rire, et fit remettre h Fofficier municipal un rouleau de cent napoléons. (GommuDiqué par M. J. Faure, sous-intendant de première dasee à Napoléonville, en 1809.)

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