‹ Anecdotes du temps de Napoléon IerChapitre 5 sur 14 · XLIV · texte numérisé non relu

XLIV

Sic vos non vobis.

Pendant son séK>ur à Lqçob, IlIiBpereiir se rappela les contestations qu'avait éprouvées un plan de travaux proposés sur un point du canal du Languedoc, et qui, malgré les opposants dans le conseil, avai^t été exécolés avec une complète réitssite.

L'Empereur, voulant juger par luiHooiéme de la difficulté des travaux exécutés, et en récompenser l'auteur sur te théâtre Miéme de sa gk^re, fait prévenir le préM ainsi que Fingénieur en chef des ponts et chaussées (qui passait généralement poisr Fauteur du projet) de se rendre sur les lieux, au pont en question. Napo^on, qui neiw faisaiijamais attendre dans ces sortes d'occasions, arriva avant le préfet, et trouva Tingénieur en chef seul; il en était bien aise, parce qu'il voulait lui témoigner de la bienveillance. 11 se mit à causer art avec lui, et le mit sur tous les points dies difficnUés qu'il avait dû rencontrer pour parfaire d'aussi beaux travaux. L'ingénieur ne répondait qu'avec embarras; et

plus TEmpereur lui disait de se mettre à son aise, plus cet embarras augmentait. Ce fut au point que, se trouvant indisposé, il fut forcé de s'éloigner un moment.

Durant cet intervalle, l'Empereur dit à ceux qui Faccompagnalent: « On me trompe ; ce n*est pas cet homme qui a fait ce pont-ïà, il n'en est pas capable. » I! s'étendait là-dessus lorsque le préfet arriva (c'était, je crois, le baron Trouvé); il le pressa de lui dire la vérité, en ajoutant qu'il était venu pour la savoir. Le préfet avoua, en effet, que lingénieur en Chef n'était ni auteur du projet ni exécuteur des travaux, et que c'était un ingénieur ordinaire du département, qu'il lui nomma, .qui avait fait le tout.

' L'Empereur l'envoya chercher sur-le-champ, et s'informa près de lui de tout ce qu'il voulait savoir; et, pendant la conversation qu'il» eurent ensemble, il lui dit : « Je suis bien aise d'être venu moimême, sans quoi j'aurais ignoré que vous étiez l'auteur d'aussi beaux travaux, et vous eussiez été .privé de la récompense à laquelle vous avez droit. » Puis il fit réprimander sévèrement le ministre de l'intérieur, et nomma ingénieur en chef l'ingénieur ordfinaire, auteur des travaux, en FemnEienant avec lui à Paris. L'autre n'eut que le* désappointement de voir lui échapper ce qu'il croyait déjà tenir : la croix de légionnaire. (Le duc de Rovioo, Mémoires.)

La rédaction du budget. '

L'Empereur avait demandé au ministre de la marine (Decrès), pour un de nos jours gras, un bal auquel il lui avait promis d'assister avec sa famille. Le matin de ce jour il me dit :

« Venez ce soir, à huit heures, nous commeA-' cerons à préparer nos chiffres pour le prochain budget. Nous aurons deux heures devant nous. Il sera temps que nous allions à dix heures au bal de votre collègue, n'est-ce pas ? » -f'

Les éléments du budget annuel m'étaient fournis par chacun des ministres, mes collègues, dans des états dont la forme ne variait jamais, et qui étaient accompagnés de toutes les pièces ju9tificatives et des crédits qu'ils denâandaient pour les diverses parties de leurs services. L'Empereur examinait chacun de ces états, et soumettait les articles qui en étaient susceptibles aux calculs nécessaires pour apprécier chaque demande. La guerre et la marine étaient plus particulièrement l'objet de ce travail, comme donnant lieu aux plus fortes dépenses de l'État, et aussi comme étant celles dont son expérience personnelle lui rendait les bases plus familières.

A l'égard des grands travaux qui concernaient le ministère de l'intérieur, les travaux en étaient pré-

parés dans les conseils spéciaux où les hommes de l'art étaient appelés, et dans lesquels l'Empereur réglait, après discussion approfondie, les sommes à porter au Budget pour chacun des ouvrages dont il autorisait l'exécution sur tous les points de l'empire. Ces dépenses une fois réglées, nous passions aux voies et moyens^ dont la proposition coocjernait spécialement le ministère des finances. En conséquence des décisions que j'avais recueillies dans ces travaux préparatoires, je rédigeais le budget générai à présenter au Corps législatif, en même temps que le compte de F administration des finances pendant l'année précédente.

A'mon arrivée au rendez-vous, je trouvai FEmpereur dans son salon particulier avec le grand juge (Reignier), qui réunissait alors le ministère de la police, et lé préfet de cette partie, qui lui rendait compte des recherches que Ton avait continué de faire, la nuit précédente, pour découvrir un homme que l'on savait depuis quelque temps arrivé d'Angleterre avec des inteiÛions hostiles. On était depuis plusieurs jours sur ses traces, et lorsque j'entrai, le grand juge disait à l'Empereur qu'à six heures du matin l'inspecteur de police était arrivé dans la chambre où cet homme avait couché, et qu'il ne l'avait manqué que de quelques minutes, le lit s' étant trouvé encore chaud.

«c Parbleu! s'écria Napoléon, il faut que vos gçns soient bien maladroits pour n'avoir pu saisir en-

core un individu qu'ils suivent ainsi à la piste I... Au surplus, ce sont vos affaires..,. Allons, ministre des finances, passons dans mon cabinet et travaillons. »

Nous nous mtmes au travail, et j'atteste que, pendantprès de sept heures, l'Empereur n'eut pas un moment de distraction.

Vers minuit, on frappe à la porte du cabinet : c'était un page envoyé par l'Impératrice Joséphine, qui faisait dire k l'Empereur que le bal était charmant, et qu'il y était impatiemment attendu.'* Tout à l'heure! répondit Napoléon à voix haute; dites à l'Impératrice que je travaille avec le ^ninistre des finances : nous irons ensemble. »

Une heure après, nouveau meçsage, même ré* ponse. Nous continuons toujours de travailler. Enfin la pendule sonne : « Quelle heure est*ce cela ? me demanda l'Empereur. —Trois heures, sire.

— Ah I bon Dieu î il est trop tard maintenant pour aller au bal ! qu'en pensez-vous ? — Sire, c'est tout à fait mon avis. — Eh bien, allons donc chacun gagner notre lit. » Puis Napoléon jgouta gaiçment, au moment où je le quittais : « Beaucoup de gens croient pourtant que nous passons notre vie à nous divertir, et, comme les Orientaux, à manger des Hscmts avec des confitures! Bonsoir, ministre. »

Ceux qui ont bien connu l'Empereur apercevront facilement dans cette réflexion, qui semble au premier abord une simple plaisanterie, l'inten-

tion bienveillante de me dédommager de la légère privation qu'il m'avait fait subir, en me faisant sentir qu'elle ne lui avait point échappé. (Gaudin, Mémoires.)

Comment M. Ouvrard destitua le duc d'Otrante^ et fit d*un général de division un ministre de la police.

Nom laissons parler le duc de Rovîgo :

« n y avait à peine huit jours que l'Empereur était de retour à Saint-Cloud de son voyage en Hol* lande avec Marie-Louise, qu'il arriva un change* ment de ministère. On lui avait dit que le ministre de la police négociait avec l'Angleterre (ce qui était vrai), et que le sieur Ouvrard, que l'on croyait n'avoir été qu'en Hollande, avait été à Londres (ce qui était encore vrai. ) On avait accompagné cette révélation de détails si positifs, que non-seulement l'Empereur le crut, mais encore qu'il voulut savoir la vérité tout entière. Il se détermina donc à faire arrêter le sieur Ouvrard; mais comme il se méfiait (avec raison) de M. Pouché, il me fit donner directement Tordre de faire opérer cette arrestation dans la journée même ; et cela avant la tin du conseil des ministres, qui se tenait ce jour-là à Saint-Cloud, sans quoi M. Ouvrard serait averti et je ne le trouverais plus ; puis une fois arrêté, de le faire conduire en prison, où il devait être mis au secret. J'étais à

Saint-Cloud lorsque je reçus cet ordre écrit et signé de la main du duc de Bassano, qui me l'apporta dans le salon où je me trouvais. Je ne connaissais ni la demeure ni la figure de M. Ouvrard; de plus, il était detix heures de l'après-midi, et le conseil des ministres finissait ordinairement ^tre cinq et six heures. Depuis que j'avais l'honneur de servir l'Empereur, c'était la seconde fois qu'il me faisait donner un ordre semblable ; dans les deux cas, il avait lieu de suspecter la fidélité de son ministre de police.

« Je revenais à Paris en rêvant par quel moyen je pourrais connaître la demeure de M. Ouvrard, lorsqu'il me vint dans la pensée qu'une personne que je connaissais * pourrait me la donner. J'y allai. Avant que je lui eusse dit un mot du motif de ma visite, elle me pria de ne pas pester chez elle, mais de revenir, si je le désirais, vers les cinq heures du soir, parce qu'elle attendait deux visites pour lesquelles on lui avait demandé de fermer sa porte ; j'insistai pour rester, et ne voulus pas sortir de chez elle qu'elle ne m'eût dit qui elle attendait. Gomme cette personne croyait n'avoir aucune raison pour taire le nom de ces deux visiteurs, elle me nomma M. de Talleyrand et M. Ouvrard. Cette rencontre eût été faite pour moi, qu'elle ne pouvait arriver plus à propos pour m 'aider à trouver quelqu'un que je ne connaissais pas et qu'il fallait avoir

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