‹ AnecdotesChapitre 8 sur 15 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

« Mais comment cette relique a-t-elle été apportée à Châlons ? L'histoire en est curieuse, il faut la reprendre de plus haut . Cette parcelle attachée à la chair de Jésus-Chist lui étant tombée comme aux autres enfants, la sainte Vierge la ramassa, dit-on, avec beaucoup de révérence et de foi; elle la garda chèrement toute sa vie, je ne sais même si elle ne la portait pas toujours sur elle. Après la mort de son fils, elle devint la source de sa consolation. Elle donna, en mourant, ce précieux dépôt à Saint-Jean l'évangéliste, comme à celui que son amour pour la personne de Jésus-Christ en rendait le plus digne ; saint Jean, établi évêque d'Ephése, le laissa à ses successeurs ; de ses successeurs il passa successivement par plusieurs mains en celles de Charlemagne. — Eh ! Comment ? — Tout comme il vous plaira. — Nous le lui enverrons, si vous voulez, par l'impératrice Irène, en reconnaissance de ce qu'il avait chassé les Sarrazins de l'Empire; ou par Aroun, roi de Perse. Que si ce moyen vous paraît trop naturel pour une relique si miraculeuse, nous la lui ferons porter exprès par un ange, comme l'assure l'auteur des An7iales ecclésiastiques de Châlons .

« Charlemagne ne crut pas déplaire à l'ange en se défaisant de son présent au profit d'un tiers : il eut pu en enrichir son royaume et sa capitale, mais il aima mieux la porter à Rome, et en fit un présent au pape Léon III. Cette relique, qui semblait être destinée d'abord pour la France, y est revenue ensuite en partie ; elle a établi son siège dans la ville de Châlons ; et la paroisse de Notre-Dame-en-Vaux se fait une grande gloire de la posséder. Elle aurait raison, s'il était véritable qu'elle la possédât en eflet. On ne l'y vénère pas seulement, on l'y adore, on la porte en procession sous un dais, et on en donne la bénédiction avec les mêmes cérémonies que si c'était le corps de Jésus- Christ. .

« Que si vous me demandez des preuves authentiques de ce que j'avance, je vous répondrai, monsieur, avec le respect que je vous dois, que vous n'êtes pas assez crédule, et que vous ne feriez pas plaisir à messieurs nos Châlonnais d'être si curieux. Nous la possédons d'un temps immémorial, vous diront-ils : que cela vous suffise, et si vous me poussez à bout par vos questions indiscrètes, je vous renverrai à la rue des Marmousets, à l'enseignedes trois pigeons, demander à Haymald- Robert, de Limoges, jadis clerc licencié és-lois, ensuite domestique d'un cardinal, depuis soldat, demeurant à Paris dans cette auberge, « homme d'honnête condition et de bonne façon, comme il paraissait à l'extérieur, et qui avait maintes connaissances », s'il n'est pas vrai qu'il a vu à Rome, dans le trésor où se gardent les saintes reliques et précieux joyaux avec les papiers de l'église romaine, et où sa qualité de domestique d'un cardinal lui donnait apparemment plein pouvoir de fouiller, je vous renverrai, dis-je, demander à ce savant critique s'il n'a pas vu

certaines lettres apostoliques en forme de bulle, portant qu'une partie du saint nombril est à Ghâlons. Si vous pouvez en douter après cela, je n'ai plus rien à vous dire pour forcer votre incrédulité.

« Ainsi se conservaient l'origine et la succession du saint nombril, lorsqu'on 1407, Charles de Poitiers, évèque de Ghâlons, à l'instance des paroissiens de Notre-Dame, changea cette relique de place et la mit, sans la regarder, dans un autre reliquaire plus beau que le premier, sous la bonne foi seule de trois habitants de cette paroisse, qui l'assurèrent de ce que leur avait rapporté le Limousin de la rue des Marmousets. On a contiuué depuis ce temps-là à lui rendre les honneurs dont je vous ai parlé ; on y est venu en pèlerinage de fort loin; on dit même qu'il s'y est fait des miracles, ce qu'il n'est pas impossible de croire .

a Or, le cinquième dimanche de carême dernier, dixième avril, Messire Gaston Jean-Baptiste-Louis de Noailles, frère et successeur de Monseigneur le cardinal en ce siège, commença sa première visite épiscopale dans la paroisse de Notre-Dame, avec les solennités ordinaires. Gomme les comptes qu'il eut à recevoir, et la multitude des affaires qui se présentèrent ne lui permirent pas de les terminer toutes, il indiqua plusieurs assemblées dans son palais, où il invita les paroissiens, et où se trouvèrent tous ceux qui voulurent y assister. Vous connaissez le mérite du prélat; on doit certainement lui rendre cette justice qu'il est très éclairé et très zélé pour ne souffrir dans son diocèse non seulement aucun abus, mais rien de ce qui peut en approcher; et les affaires qu'il a soutenues jusqu'à présent pour la discipline et dont il est venu glorieusement à bout, font bien voir qu'il n'y a pas encore moins de fermeté que de lumières.

« Il avait ouï parler depuis longtemps de sa relique en question, mais les affaires de son diocèse, ses visites, ses infirmités l'avaient empêché de s'en instruire à fond par lui-même. Il ne pouvait ignorer ce que les goûts différents en faisaient penser aux divers esprits; il savait que les uns l'adoraient, que les autres n'y avaient aucune foi, que d'autres en parlaient d'une manière peu édifiante. Il savait, d'un autre côté, combien un évêque doit être exact à ne proposer au peuple, pour objet de son culte et de sa foi, que des choses indubitables. Ges considérations portèrent notre prélat à dire à messieurs les chanoines de Notre-Dame et aux paroissiens assemblés dans son palais, qu'il était résolu de faire la visite de la relique. Il crut qu'il était de sa piété, d'autoriser le culte qu'on lui rendait si elle se trouvait véritable, ou de le régler au moins, si par hasard il s'y était glissé quelque abus.

« .Jour pris, monsieur l'évêque, en rochet et camail, se transporte à Notre-Dame, avec presque tous les chanoines de cette église, et le peuple qui voulut l'y suivre ; il se fait apporter une image en ronde bosse

de vermeil, représentant la sainte Vierge tenant Jésus-Christ, son fils, au nombril duquel est un cercle d'argent, avec cette inscription autour : De umbilico domini Jesu-Christi . IjO prélat se met à genoux, animé d'une sainte hardiesse, et persuadé qu'un évêque qui a l'honneur de consacrer le corps de Jésus-Christ et de le tenir tout entier dans ses mains, ne doit pas craindre à la vue de son nombril prétendu, principalement quand il n'est poussé que par un esprit de zèle et de religion.

« Sa prière finie, il ordonna à son orfèvre d'approcher, lequel, sans autre secours que celui de la pointe de son couteau, enlève le cercle et ôte le cristal. .Je ne vous dirai pas, monsieur, si, depuis la translation que fit Gliarles de Poitiers du prétendu saint nombril, on n'a pas touché à ce reliquaire, et si la curiosité n'y a pas porté les yeux ou les mains : la facilité qu'on eût à l'ouvrir le pourrait faire soupçonner. Ce que je sais, c'est que M. de Ghâlons en ayant tiré, en présence de tous les assistants, ce qui y était enfermé, il vit trois morceaux de taiïetas rouge usés et percés, enveloppés les uns dans les autres, dans lesquels il ne trouva que trois petits morceaux de pierre, dont l'un était lisse, comme du gravier, de même couleur et de même dureté, les deux autres comme des éclats d'une pierre jaunâtre, graveleuse et friable, avec d'autres de très petit volume, de même qualité et de même couleur.

« Vous jugez bien. Monsieur, quelle fut la surprise et la consternation des assistants, quand ils virent, qu'au lieu d'une relique précieuse, d'un sacré dépôt, comme ils l'appelaient, ils ne trouvèrent qu'un peu de gravier. On eut beau recourir aux lunettes, les objets purent être grossis, mais ils ne changèrent pas pour cela de nature, et on reconnut que l'oracle de la rue des Marmousets n'était pas infaillible. On n'en demeura pas là ; on fit venir sur-le-champ le sieur Chèvre qui, par sa profession d'accoucheur, et d'accoucheur habile, pouvait mieux connaître les parties du corps humain et la nature des vaisseaux ombilicaux ; il assura, en pleine assemblée, que ce ne pouvait être ni n'avait jamais été un nombril d'enfant, et il satisfit si solidement à toutes les questions qu'on lui proposa, que tous les assistants, et même les chanoines, furent désabusés, soufl'rirent sans la moindre opposition, que monsieur l'évêque emportât ce gravier dans une boîte d'argent, et le reconduisirent avec les mêmes honneurs qu'ils lui avaient rendus en le recevant. «

Néanmoins, les notables Châlonnais, paroissiens de Notre-Dame-en- Vaux, et le clergé de la paroisse firent au prélat une remontrance imprimée. Ils redemandaient leur sainte relique. Cette afi'aire fit beaucoup de bruit, un peu de scandale : mallieureusement la reli<iue n'a pas reparu depuis.

Mais que les âmes crédules se rassurent : il existe à Rome des débris de celte précieuse relique : une partie à Saint-Jean de Latran

et l'autre, moins importante, à Sainte-Marie du Peuple . Il est vrai que cette relique ne fut découverte que huit cents ans après la naissance du Christ.

Lait de la Vierge. — Quant au lait de la Vierge, il en existe de nombreux échantillons.

« Il n'y a si petite villette, dit Calvin, ni si méchant couvent, soit de moines, soit de nonnains, où l'on ne montre du lait de la Sainte Vierge, les uns plus, les autres moins. Tant il y a que si la Sainte Vierge eût été une vache, ou qu'elle eût été nourrice toute sa vie, à grande peine en eîit-elle pu rendre une si grande quantité. »

Commençons, comme de juste, notre nomenclature par le pays même où naquit et vécut la Vierge. Les pèlerins visitent non loin de Bethléem la grotte de Maratha, où la sainte Vierge dut se cacher, inquiétée par les Satellites d'Hérode. Longtemps on a raconté qu'en attendant Joseph, parti pour la ville à l'achat des provisions nécessaires, Marie donna à téter à l'enfant Jésus et quelques gouttes de son lait tombèrent sur un petit rocher qui s'amollit. Depuis les révélations de sœur Catherine Emmerich sur la vie de Notre Seigneur, la vérité est mieux connue. Vn instant Marie avait dû se séparer de l'enfant Dieu et le confier à Saint- Joseph. Son émotion était très grande quand Jésus lui fut rendu. Aussi fit-elle, avant de lui présenter le sein, ce que font les femmes du pays, convaincues qu'une impression trop forte peut nuire à la qualité du lait : elle exprima par terre le premier lait de ses mamelles.

Depuis ce temps, dit Gollin de Plancy, les nourrices qui manquent de lait vont à la grotte, raclent un peu de poudre du rocher qui est devenue blanche et très friable, la boivent dans du vin ou dans du bouillon, et sentent aussitôt leurs mamelles se remplir. Les femmes turques mêmes recourent à ce remède miraculeux : et l'on assure que si un homme avait l'imprudence de boire quelque peu de cette poudre, ils lui pousserait incontinent des tétons pleins de lait.

x\ppelonspar son nom la terre blanche et friable delà grotte de Bethléem : c'est de la craie ;des hâtons de craie, voilà ce qui com-

pose une partie des prétendus laits de la Vierge répandus sur la surface du globe.

Enumérons quelques-uns des sanctuaires où se trouvent de ces fétiches singuliers. Rome, naturellement, en a sa bonne part. Une fiole est gardée à Saint Nicolas in carcere : souvenir païen, car cette église a remplacé un ancien temple de la piété filiale qui, lui-même, avait remplacé une prison où le Grec Simon, d'après Valère Maxime, avait été nourri par le lait de sa fille (1). Autres fioles dans l'église de Sainte Marie in campitelli, dans celle de Sainte Marie du Peuple, dans celle de Saint Alexis. On montrait solennellement à Gênes, une fiole assez considérable du lait de la Vierge. Cette relique guérissait les maladies du sein et avait beaucoup d'autres propriétés. A Venise, une fiole du lait de la Vierge, conservée dans l'église de Saint Marc, donne du lait aux nourrices qui en demandent. L'Eglise Saint Antoine de Padoue possède une relique de même espèce. On vénérait à Saint Louis de Naples, une autre fiole du lait de la Vierge qui devenait liquide à toutes les fêtes de Notre-Dame, et qui était caillé le reste de l'année : miracle analogue à celui du sang de Saint Janvier (2).

En France, l'abba^'^e de PiOyaumont avait du sacré lait aussi extraordinaire ; habituellement liquide, il prenait la consistance du fromage à la pie aux fêtes de la Sainte Vierge. D'ailleurs, sous le rapport qui nous occupe, notre heureux pays n'a pas à jalouser l'Italie. Pden qu'en Provence nous trouvons des gouttes de ces saintes sécrétions, à Aix, à Toulon et à Berre. Les Célestins d'Avignon ont aussi leur part de cette inestimable richesse. Nous avons

(1) Le même auteur parle aussi d'une mère qui fut allaitée par sa fille Terentis dans les mêmes conditions. L'histoire n'est pas que dans Valère-Maxime ; d'autres anecdotiers l'ont donnée avec quelques variantes. Dans la première moitié du XVJe siècle, on en fit une moralité, écrite d'un style naïf et simple, parfois assez touchant :

... Rendre vous veux huy amour maternelle ;

Venez icy allaicter ma mamelle.

Et prenez en votre réfection .

En ma jeunesse me faisiez chose telle..

Dont j'en avoye ma suhstantation,

(2) Nous empruntons ces détails à Gollin de Plancy, loc. cit. *

relevé dans un volume du XVIP siècle, V Examen des reliques les plus considérables du Trésor de l'Abbaye de Corbie, le passage suivant :

L'an 1558, les Chanoines de la cathédrale de Rouen, persuadés de la vérité (1), en firent demander une partie à l'Abbaye de Corbie : et le roi ainsi que le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen et abbé commandataire de Corbie appuyèrent la demande des chanoines par leurs lettres. On lut ces lettres dans le trésor en présence de l'évêque d'Ebron, de Charles de Merclessart, gouverneur de Corbie, après quoi le grand prieur ouvrit le reliquaire qui est en forme de tour, accompagné de trois clochers et en tira une phiole de cristal, renfermant le lait de la sainte Vierge, et en donna une partie aux chanoines députés dont il fit dressé acte.

Autres détails fournis par Gollin de Plancy :

On vénérait à Chartres une fiole du lait de la Vierge, recueilli en- Judée pendant qu'elle allaitait l'enfant Jésus. Mais on avait, dans cette même ville, un autre vase de lait plus miraculeux. On conte que Fulbert, quarante-quatrième évêque de Chartres, ayant dans le palais un feu incurable qui lui brûlait la langue, la sainte Vierge lui apparut, lui commanda d'ouvrir la bouche, et y fit jaillir de ses mamelles qu'elle pressa de ses doigts sacrés une ondée de lait excellent, et qui éteignit soudain le feu de sa langue et la rendit plus saine que jamais. On ramassa sur les joues de Fulbert plusieurs gouttes de ce lait sacré, que l'on conserva dans une fiole, au trésor de Chartres, et qui fit bien des prodiges de guérison en faveur des femmes qui avp.ient le sein malade (2) .

Que sont devenus tous ces saints laits? Et ceux de Saint-Denis et de Bouillac ? et le double échantillon dont s'enorgueillissait la cathédrale de Soissons,-etc. ? Nous ne savons trop. Quant à celui de l'abbaye d'Evron, dans le Maine, au temps de « l'Ordre moral » il reprit quelque peu de son antique gloire. Laissons la parole à M. Paul Parfait, dans sb. Foire aux Reliques :

(1) Naturellement, il s'agit du Saint Lait :

(2) C'est à ce fait que se rapporte la 10e moralité des Miracles de Noire-Dame : et qui a pour titre • « Notre-Dame donne à un évèque du lait de ses mamelles dans un jouel (joïau) d'or ».

Evron, au diocèse de Laval, est une des stations chères aux organisateurs de pèlerinages. Chaque fois qu'un train emporte les pèlerins vers Saint-Michel ou Auray, on n'a garde de leur laisser oublier qu'une insigne relique, « quelques gouttes de lait de la très sainte Vierge « sollicite en ce lieu leurs hommages.

C'est au mouvement des pèlerinages de 1872 que ce fétiche, fort négligé depuis un long siècle, doit son regain de succès. En 1875, on y traînait des phalanges de fidèles auxquels on faisait chanter :

Au premier rang vaincre ou mourir ! Telle est du chrétien la devise ; Soldats du Christ et de l'Eglise, S'il le faut, nous saurons périr.

Contre le monde et Lucifer, Pour assurer notre victoire.

Nous avons la grâce et la gloire :

Haine au démon ! Guerre à l'enfer !

Cela s'appelait le Cri de ralliement et reste un assez joli échantillon de la poésie de combat inaugurée par nos nouveaux croisés. Je n'ai pas besoin de dire que, dans la pensée du poète, l'enfer c'est la société laïque.

A ce titre de point de ralliement, Evron mérite de nous arrêter un instant. Qui ne serait curieux, d'ailleurs, de lier connaissance avec une relique aussi singulière que le lait de la Vierge, de savoir d'où elle vient , quand elle fut recueillie, et l'usage qu'on en peut faire.

Il n'est malheureusement pas aisé de répondre d'une manière également satisfaisante à ces diverses questions. Quant à l'origine de la relique, il faut se borner à apprendre qu'elle a été rapportée d'Orient, comme tant d'autres, par un ancien prisonnier des infidèles. Au sortir de sa captivité, ce chrétien l'aurait obtenue à grand'peine du « mécréant » son maître, qui, chose étrange, gardait ce lait comme un trésor et eut un mal énorme à s'en séparer. S'il vous plaisait à présent de savoir d'où le fils de Mahomet tenait une relique si chère, ne le demandez pas.

Le seul fait certain, c'est qu'au Vile siècle, cette relique servit de prétexte à l'édification d'une abbaye qui s'enrichit bientôt par une suite ininterrompue de dons en rente'S, terres, maisons, moulins, métairies, bois, vignes, eaux, prairies, pâturages.

« On savait apprécier leurs services, dit des moines d'Evron un de leurs historiens (1), et l'on trouvait tout naturel de leur prodiguer les

(1) Monographie religieuse et pèlerinage de Notre-Dame de l'Epine d'Evron, par F-B-G.. curé-doyen. Laval 1876, in-8o

trésors temporels en échange des biens spirituels dont ils étaient les dispensateurs. »

Il y avait donc échange de bons procédés entre les propriétaires et les moines. A ceux-ci qui leur prodiguaient l'argent, ceux-là prodiguaient, par réciprocité les miracles. Des légendes intelligentes devaient retirer aux donateurs toute idée de revenir sur les décisions prises. Telle, par exemple, la légende de Guy de Laval, reprenant aux moines, dans un mouvement de « basse cupidité », les biens qui leur avaient été donnés par les aïeux, et frappé soudain d'un « violent torticolis » qui ne guérit que lorsqu'il a fait promesse de tout rendre.

Cela peut se lire en détail dans la grosse brochure que M. le curé d'Evron a consacrée à chanter les gloires du Saint Lait. Ce panégyriste a, pour démontrer l'authenticité de sa relique, une argumentation bien simple. « On expose ailleurs, dit-il, des larmes, des gouttes de sang et de sueur de .JésuS; toutes revêtues des approbations les plus respectables. Pourquoi n'aurions-noùs pas des gouttes tout aussi authentiques du lait de sa mère ?

« Certes, il n'est pas facile, remarque M. le curé d'Evron, d'expliquer ni de comprendre, humainement parlant, comment quelques gouttes de lait ont pu se conserver pendant'plus de cinq siècles, en passant par des mains et des lieux très-peu sûrs. »

Humainement parlant, l'explication sans doute est peu facile ; mais admettez que Dieu l'ait voulût ainsi et tout va de soi.

<( Dieu a bien pu, sans être obligé à nous en donner des preuves patentes, opérer ce miracle de conservation pour la gloire de Marie et dans l'intérêt des âmes. »

M. le curé nous accordera que l'intérêt des moines y était bien aussi pour quelque chose. D'autant que M. le curé d'Evron a l'esprit très accommodant. Malgré le cantique local.

Un pèlerin de la Syrie Jadis apporta'dans ce lieu Du lait dont la Vierge Marie Nourrissait .Tésus l'enfant Dieu...

il n'affirmera pas que sa relique date précisément de l'époque où la vierge nourrissait. Il daignera nrême vous expliquer, en prenant à témoins les autorités les plus graves, comment certains laits de la vierge peuvent avoir une provenance plus moderne.

« C'est ainsi, dit-il, que saint Dominique, saint Full^ert de Chartres et saint Bernard, étant tombés malades, au dire di; leurs historiens, reçurent la visite de la sainte Vierge qui les guérit, en exprimant sur

leurs lèvres quelques gouttes de son lait maternel ; il leur fut donc facile d'en recueillir une certaine quantité. »

Le savant abbé de Solesmes, dom Guéranger, ajoute qu'il peut j avoir d'autre part « du lait de la sainte Vierge provenant de statues ou de tableaux miraculeux, comme il y a des larmes et des gouttes de sang de Notre-Seigneur, reliques moins frappantes sans doute aux yeux de la foi et de la piété, mais cependant dignes de notre respect. »

Gela fait déjà, si je compte bien, trois catégories de lait. A laquelle des trois appartient celui d'Evron ? M. le curé, qui n'.est pas un homme de parti pris, évite de se prononcer.

Quel aspect a donc ce lait d'Evron ?

« ...Celui qui, voulant juger la relique de visu, aura ouvert le sacraire en chêne, encastré dans un mur de granit, tiré du sacraire un coffre à double porte avec serrure de sûreté, du coffre un reliquaire en vermeil, du reliquaire en vermeil un tube d'étain, celui-là, en ouvrant le tube d'étain... » Mais il faut laisser la parole à M. le curé d'Evron :

« La relique du Saint Lait est contenue dans un tube d'étain de quatre centimètre de hauteur. Les parois intérieures du tube tiénie paraissent légèrement tachéas et ne laissent apercevoir aucun liquide. »

Conclusion. Au fond de tous ces reliquaires superposés il n'y a rien, absolument rien. C'était bien la peine d'exposer en commençant que la céleste volonté a pu suffire pour conserver le précieux lait indéfiniment !

Les nourrices ont été pendant longtemps la principale clientèle cVEvron.

Depuis cette époque, ajoute M. Paul Parfait, la Vierge d'Evron a de beaucoup élargi le cercle de ses opérations miraculeuses.

Dans les temps de sécheresse, elle fait obtenir des averses, à la seule condition qu'on n'en abuse pas.

C'est une tradition, à Evron, qu'on ne doit sortir la sainte relique que dans les cas graves et suivant un cérémonial déterminé : mais alors on est sûr d'obtenir ce qui est demandé (1).

Lors du choléra de 1865, on eut toutefois le tort d'attendre que cent quarante-deux habitants de cette petite localité eussent été frappés de mort, avant de sortir la relique ; mais peut-être le cas ne paraissait-il pas assez grave.

Dès que la relique eut été promenée « le fléau ne cessa pas immédiatement, nous apprend le curé d'Evron, mais pas un malade ne mourut

(1) Monorjï-aphie etc.

SUR LES ACCOUCSEMENTS 11

sans avoir reçu les derniers sacrements et un grand nombre d'entre eux, qui n'avaient ni foi ni religion pratiques, dut iiTObablement son salut au coup de grâce frappé par Notre-Dame (1) ».

Qtf aurait-ce donc été si le reliquaire, qui est censé contenir du Saintlait, en avait effectivement renfermé.

Jalousie de Saint-Joseph à la grossesse de la Vierge. —

Saint-Joseph passe d'ordinaire pour un modèle de complaisance. Pourtant, avant que l'ange de JDieu ne fût venu le rassurer en songe, il ne paraît pas avoir été d'humeur si bénigne. L'Evangéliste Mathieu, le seul qui fasse mention de l'époux incomparable, dit en son chapitre I :

Or la naissance de Jésus-Christ arriva de cette sorte. Marie, sa mère ayant épousé Joseph, elle fut reconnue grosse, ayant conçu par le Saint- Esprit, étant juste, et ne voulant pas la déshonorer, résolut delà quitter secrètement (2).

Sur cette donnée, le jésuite Cartagena, dans ses Arcana Dei- Xjarœ ac Josephi ')7iysteria, a bâti tout un petit roman de jalousie, écrit dans un latin galamment prétentieux. Nous traduisons :

Saint-Joseph était agité d'une terriljle jalousie, et ne voulait pas apporter à son mal le remède qui aurait pu le soulager; car l'évangélistedit qu'étant juste, il ne voulut pas diffamer Marie. Mais son Ame était blessée de la plus cuisante douleur. Cette perplexité, cette guerre plus que civile enlfe le sens et la raison (3) ne pouvaient que torturer atrocement et supplicier son cœur. Cette pensée devait être pour lui un rigoureux martyr, puisque, suivant Salomon, la jalousie amoureuse est chose aussi cruelle que l'enfer, etc.

Remarque ingénieuse d'un prédicateur. — Un prédicateur burlesque du XV" siècle, le dominicain italien Fra Guiseppe Bar-

(1) Monograpliie, etc.

(2) Versets 18 et 19. — Traduction de le Maistre de Sacy ('condamnée par Clément IX, en 1G68).

(3) Plusquam civile belliwi inter sensum et ralionem. Le jésuite se laisse entraîner par le désir de montrer qu'il connaît son Lucain ; cela n'olfre guère de sens... Mais, ]jah ! en pareille matière, il ne faut pas être exigeant.

letta, avance, dans son Sermon de la Natimtê, que la Vierge, étant taxée de grossesse, dédaigna de se défendre, et que la preuve de son silence, c'est qu'on la peint avec un œil plus grand que la bouche, nota de signis tacituynitatis, quod depingitur oculo majore quam ore.

Barletta ajoute que, depuis sa grossesse, les rayons du soleil sortaient de sa face, et ce miracle, il le prouve sans peine par la philosophie, la théologie et l'expérience.

Doctrines théologiques sur l'avortement. (1) — Suivant Escobar (2), l'avortement, qui est qualifié un homicide imparfait, est toujours péché mortel ; si le fœtus est animé, l'excommunication est encourue. Distinction grave, car le péché, même mortel, s'efface par le sacrement de la pénitence, et on ne peut être relevé de l'excommunication que par le pape ou, tout au moins, par un évêque. Mais de quelle époque date l'animation du fœtus ? Les théologiens, mieux instruits à cet égard que les médecins, comptent quatre-vingts jours pour un fœtus femelle, quarante seulement pour un mâle (3).

Le même Escobar se demande ensuite s'il est permis de procurer quelquefois l'avortement.

Directement, jamais, que le fœtus soit animé ou inanimé ; indirectement, en certains cas : ainsi pour sauver la vie de la mère, mais non pour lui éviter l'infamie ou la garantir d'un danger qu'entraînerait la manifestation de la grossesse.

Qu'est-ce que ce distinguo entre l'avortement direct et l'avortement indirect ? Un cas discuté par le R. P. Grury 4), le plus ingé-

(1) V. V Embryologie sacrée de notre Histoire des accouchements p.

(2) Liber theologiœ moralis vlginti doctoribus Societatis Jesu doctoribus reseratus, hyon, sans date. C'est comme un résumé des doctrines delà compagnie. Escobar mourut en 1669.

(3) V. p. 134 de notre Histoire des Accouchements.

(4) Jésuite, auteur d'un Compendium theologiœ tnoralis et d'un Casus conscienliœ. Ce dernier livre, dit Paul Bert, à qui nous empruntons sa traduction {La morale des jésuites) est \ une suite de cas. d'espèces, d'anecdotes, qui constituent autant de problèmes de morale théologique.

nieux peut-être des fils de Loyola, presque un contemporain, va nous le rendre fort clair.

Gaspard, médecin, faisant une confession générale de sa vie, avoue au confesseur : 1° qu'à une femme enceinte qui allait mourir, il a donné une médecine qui devait la guérir, tout en prévoyant que le fœtus devait enpérir ; 2o qu'à une autre femme, qui autrement était en grand et certain danger de mort, il avait donné un remède pour tuer le fœtus et l'expulser en même temps, afin que la mère délivrée pût se guérir. — Que doit-on penser de Gaspard.

Dans le premier cas, Gaspard n'est pas repréhensible, car l'avortement était indirect ; dans le second cas, étant direct, il a péché gravement.

Comme on le voit, du XVIP au XIX^ siècle, les doctrines sur la matière n'ont point changé. Il est d'ailleurs curieux de constater la persistance des théologiens, jésuites ou autres, à sacrifier la mère à Tenfant. Chez eux, remarque justement Paul Bert, « la femme est traitée exclusivement comme une machine à fabriquer l'homme, machine qui n'a pas le droit de s'arrêter dans sa fabrication (1) » Le Petit Catéchisme de l'abbé Marotte (2) déclare nettement « qu'il est défendu, sous peine de péché très grave, aux chirurgiens et aux sages-femmes défaire mourir un enfant dans le sein de sa mère, afin de délivrer sa mère d'un mal qui, sans cela est inévitable. » Gury est d'une précision plus scientifique : « On ne peut, en aucune façon, excuser d'homicide les médecins qui, pour délivrer une mère ne pouvant accoucher et sur le point de mourir, elle et son fruit, ont recours à la céphalotripsie ou à l'embryotomie, c'est-à-dire qui, à l'aide du forceps, brisent le crâne de l'enfant dans le ventre de sa mère et retirent ensuite le fœtus mort. » Un cas est proposé à l'appui de cette odieuse doctrine :

Pélagie, enceinte de quatre à cinq mois, se trouve dans le plus grand danger et paraît sur le point de mourir. Outre le médecin ordinaire, trois autres sont appelés en consultation. Après avoir mûrement déli])éré, voici ce qu'ils décident : si l'art du médecin peut amener l'expulsion du

(1) La morale des Jésuites.

(2) Cité par Paul Bert dans l'ouvrage ci-dessus indiqué.

l4 CURIOSITÉS HISTORIQUES

fœtus, celui-ci périra, mais pourra probablement être baptisé avant sa mort et la mère sera sauvée d'une mort certaine. Si l'on n'agit pas ainsi, c'en est fait de la mère et de l'enfant, qui sera ainsi privé du bienfait du du baptême. Après cette décision, ils se préparent à opérer l'expulsion ; l'événement confirma leur prévision ; l'enfant expulsé et baptisé mourut aussitôt, et la mère fut sauvée. — Est-ce permis ? Dans ce cas, pouvaiton procurer Tavortement ?

A vous, à moi, simples laïques, tout semble pour le mieux ; la mère vit, l'enfant est allé rejoindre les anges : que faut-il de plus? Eh bien non, Gury n'est pas content. Jugez donc, l'avortement a été direct. Et puis, si l'on n'avait pas eu le temps de baptiser l'enfant (1)7

Sur le baptême intra-utérin. — Nous avons parlé ailleurs yl) du baptême intra-utérin. Sur le témoignage du père Hoop, un familier de d'Holbach, Diderot, dans une lettre à mademoiselle Volland (2), rapporte le procédé élémentaire usité par un médecin d'outre-Manche, qu'il appelle Grégoire (3).

Ce Grégoire croyait sérieusement qu'un enfant qui mourait sans qu'on lui eût jeté un peu d'eau froide sur la tête, en prononçant certains mots, était fort à plaindre dans l'autre monde ; en conséquence, dans tous les accouchements laborieux, il baptisait l'enfant dans le sein de la mère; oui dans le sein de la mère. Or, savez- vous comment il s'y prenait ? D'abord il prononçait la formule : Enfant, je te baptise . Puis il remplissait d'eau sa bouche qu'il appliquait convenablement, soufflant son eau le plus loin qu'il pouvait; en s'essuyant ensuite les lèvres avec une serviette, il disait : « Il n'en faut que la cent millième partie d'une goutte pour faire un ange. »

(1) Il est étrange que Gury semble ignorer le baptême intra-utérin.

(1) V. Histoire des accoicchernents p. 139.

(2) 13 octobre, 1760;

(3) Sans doute Jean Grégory (1724-1773), Ecossais, professeur à l'Université d'Edimbourg, homme de mérite d'ailleurs.

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