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PRINCE DE LA MOSKOWA

J'avais pour client, sous la restauration, un homme dont le dévouement chevaleresque à la famille des Bourbons était Pobjet de la vénération de tous les partis : c'était M. le lieutenant général baron de Goguelat, gouverneur en titre du château de Meudon (1).

(i) Goguelat (baron, François de), issu d'une famille noble, mais sans fortune; né à Cbâteau-Chinon, dans le Nivernais, en 1746, mort à Paris, le 3 février i83r.

Ingénieur géographe; capitaine de dragons, attaché au service du roi ; secrétaire privé de Marie-Antoinette ; lieutenant-colonel des hussards de Berchiny, à l'armée de Condé; général major au

A ce nom obscur mais vénéré, on se rappelle cet officier qui, admis dans l'intimité du roi et de la reine, en raison des services particuliers qu'il leur avait rendus, fut chargé, sous les ordres de M. le général marquis de Bouille, de la mission délicate de préparer les moyens d'évasion de la famille royale du château des Tuileries, afin d'être à même d'aller à Montmédy se placer sous la protection de l'armée, ou, mieux encore, de gagner la forteresse de Luxembourg, où devaient se réunir tous les émigrés pour unir leurs efforts aux secours étrangers préparés par l'empereur d'Allemagne (1).

Par les soins de cet officier, les distances furent calculées minute par minute, les relais préparés, les escortes échelonnées le long de la route; de telle sorte que, sans un accident arrivé à la voiture du roi, le bris du timon, qui exigea un retard de deux heures pour le réparer, le voyage eût été accompli sans obstacle.

Le secret le plus profond fut observé sur ce projet d'évasion. M. de la Fayette, commandant en chef de la garde nationale de Paris, rassuré par la parole du roi qu'il ne songeait aucunement à s'éloigner, ne prit aucune précaution, et fut même accusé d'avoir favorisé le départ, ou tout au moins de s'être endormi.

service de l'Autriche; au retour des Bombons, nommé maréchal de camp, puis lieutenant général.

(i) Correspondance inédite de Marie- Antoinette avec son frère l'empereur Joseph II, à l'époque de la révolution.

Pendant les préparatifs du voyage, un léger incident vint causer quelque émotion à la cour, et aurait pu faire différer le départ si on y eût prêté une sérieuse attention.

Trois jours avant l'exécution de l'évasion (17 juin), il parut un article dans Y Ami du peuple, qui prophétisait la fuite prochaine du roi et de toute sa famille.

D;où provenait ce bruit?. . . On apprit bientôt qu'un nommé Javardin, racoleur de nouvelles pour le journal de Marat, était très-lié avec une blanchisseuse.

Cette femme comptait parmi ses pratiques plusieurs personnes de la cour; quelques jours avant le départ de Louis XVI > elle trouva dans la poche du jupon d'une dame attachée à la reine une lettre sans adresse , à demi déchirée, où cependant on lisait ces mots assez insignifiants :

Les papiers sont prêts, on va préparer les voitures pour partir.

Cette lettre, remise par Javardin à Marat, lui fournit la bonne fortune de rédiger son article prophétique.

Cette nouvelle, tout idéale qu'elle était, n'en éveilla pas moins l'attention des populations rurales, tandis que , du côté de la cour, on l'attribua, sans réflexion, au pur hasard. Ce qui fit qu'on n'apporta aucun changement dans les ordres donnés (1).

(i) Fragment de Mémoires inédits laissés par M. le général baron de Goguelat, intitulés: Louis XVI et l'émigration.

Le retard de deux heures dans la marehe du roi causa un grand désordre dans les dispositions prises le long de la route pour protéger sa fuite.

Les officiers désignés par le duc de Bloglie, ministre de la guerre, pour commander les différentes escortes, ne voyant pas arriver à l'heure dite les courriers qui devaient précéder la voiture, pensèrent qu'on avait renoncé ou ajourné le voyage ; ils se crurent dès lors autorisés, d'après leurs instructions, à éloigner momentanément leurs détachements des lieux d'étapes désignés , afin de ne pas éveiller l'attention des populations, déjà en proie à la fièvre révolutionnaire (1).

Arrivé à Yarennes, Louis XVI, n'aperçut aucun préparatif pour assurer sa marche; il résolut de s'arrêter quelques instants, malgré les représentations de ses plus fidèles serviteurs, afin d'attendre l'escorte qui devait venir le rejoindre.

Ce prince ne se doutait guère qu'en passant à Sainte-Menehould, il avait été reconnu par le maître de poste de cette ville : celui-ci, emporté par son ardent patriotisme , se dirigea précipitamment sur Yarennes par un chemin de traverse. Aussitôt arrivé, il fit sonner le tocsin, réunit les gardes nationaux, et mit enfin toute la population en émoi pour arrêter le départ de la famille fugitive. (24 juin 1791.)

(i) Mémoires de MM. de Choiseul, de Bouille, de Damas, de Raigccourt, de Valory, etc. (Iu-8, Paris, 1823. Collection Baudouin frères.)

Sur ces entrefaites , M. de Goguelat, qui avait fait faire à son détachement un détour de quelques heures., afin d'en dissimuler la présence, arriva à la tête de quarante hussards; comme il se disposait à charger rémeute qui environnait la voiture du roi, Louis XYI lui fit dire de ne faire aucune tentative pour le dégager parla force des armes. Désespéré de cet ordre, mais entraîné par son dévouement, M. de Goguelat saisit les rênes des chevaux de la berline, et s'installe sur le siège du cocher... Il allait essayer, par un coup hardi, de dégager la voiture, espérant par son exemple entraîner sa troupe, lorsqu'un coup de pistolet partit du milieu de la foule, l'atteignit à la tète, et le renversa du poste d'honneur dont il s'était emparé.

La famille royale fut ramenée captive à Paris, sur l'ordre de M. de la Fayette.

M; de Goguelat était plus particulièrement attaché au service de la reine. Après la mort du beau-père de madame Gampan, secrétaire de cette princesse, il fut appelé à remplir les fonctions de cette place, sans en avoir le titre officiel, car ce poste revenait de droit à l'un des membres de cette famille. Mais Marie-Antoinette éprouvait un tel éloignement pour sa femme de chambre, en raison de ses liaisons avec plusieurs membres du parti de la révolution, qu'elle ne put jamais se résoudre à admettre M. Gampan dans son intimité.

Ce fut par l'entremise de ce serviteur fidèle et

dévoué, que Marie-Antoinette correspondait avec son illustre frère Fempereur Joseph II (1).

Enfermée au Temple, c'était par la même voie que cette princesse faisait parvenir de ses nouvelles à ses pieux amis, et ramenait souvent leur courage par sa profonde résignation (2).

Nous en avons assez dit pour faire comprendre comment, sous la restauration, M. de Goguelat était environné de l'estime générale, et jouissait près de madame la duchesse d'Angoulême de cette haute considération que méritaient ses anciens services et son dévouement particulier à Marie- Antoinette.

(i) Possesseur d'une copie authentique de cette Correspondance, j'avais résolu, pendant ma détention à la Conciergerie, comme éditeur condamné des Chansons de Béranger, de publier une édition de ces Lettres. Toutes les dispositions élaienf prises, et les journaux en avaient annoncé la prochaine apparition.

Je reçus dans ma cellule la visite du secrétaire général de la préfecture de police, qui m'engageait à lui confier les épreuves. D'un autre côté, M. de Labourdonnais, ministre de l'intérieur, avait fait inviter l'un de mes frères à se rendre près de lui.

Après la communication qui nous fut faite de la lettre que Madame avait écrite au comte de Labourdonnais, il n'était guère possible de refuser la prière d'une princesse qui invoquait simplement la mémoire de son auguste mère.

Ce fut dans ma cellule, faisant face à celle qu'avait occupée Marie- Antoinette dans cette même prison, que je donnai ma parole de suspendre l'impression.

(2) Précis des tentatives qui ont été faites pour arracher la reine à la captivité du Temple. (In-8, 1823, Baudouin frères.)

M. le général de Goguelat venait régulièrement chaque semaine acheter les nouveautés historiques que je faisais paraître... Chaque fois qu'il se retirait, c'était une marque d'intérêt qu'il donnait à mes entreprises. Je l'accueillais avec toute la prévenance qu'imposaient son âge et ses manières distinguées. J'ignorais son nom , son rang et sa demeure.

Un jour, cependant, à propos de ma Collection des Mémoires sur la révolution française, il m'offrit, avec toute la réserve d'un homme de cour, de me procurer des documents précieux sur les événements qui intéressaient la mémoire de Marie-Antoinette. L'empressement que je mis en recevant sa communication lui inspira une telle confiance qu'il me dit: « Je vois avec plaisir que, dans votre belle ce collection, vous recherchez la vérité sans esprit de « parti... Vous méritez qu'on vous encourage. »

Dès ce moment il se fit connaître à moi, et me confia plus tard des documents, et un grand nombre de lettres de la reine, dont je fis calquer quelquesunes pour être insérées dans son Mémoire sur les événements relatifs au voyage de Louis XVI à Varennes. In-8, Paris, 1823.

Gomme on le voit, j'avais conquis un protecteur sans l'avoir recherché. Je dois dire que ce qui m'attachait à cet homme vénérable, c'est qu'il connaissait parfaitement mes opinions libérales ! et cependant il ne lui était jamais échappé un mot de reproche, ou une seule parole pour m'en détourner. Sa phrase habituelle en conversation générale était :

« A chacun ses convictions, » ou bien, en personnifiant mon opinion : — « Vous êtes de votre temps, » et, en hochant la tête, il ajoutait : « Qui sait si, étant à votre âge, je ne penserais pas comme vous? »

Ce vieux serviteur n'avait qu'une pensée prédominante : la mémoire de la reine... Il entretenait son culte à son ancienne souveraine par un dévouement sans borne à son auguste fille.

Un jour, le général arriva chez moi à une heure qui ne lui était pas habituelle... « Je viens, » me dit-il avec empressement, « chercher l'Histoire de Napoléon et de la Grande Armée (1)... Qu'est-ce donc que ce livre qui fait tressaillir et la cour et la ville?... Madame veut le lire... Faites-moi choisir un exemplaire tout coupé, car j'ai besoin de le porter de suite au château. »

En m'adressant la parole d'une manière si vive, en opposition avec son flegme habituel, je remarquai que le général était très-ému... ce qui m'inspira quelque crainte sur le sort de l'ouvrage. Nous jouissions bien à cette époque de la liberté de la presse, au point de vue historique ; mais il y avait à la cour, et surtout au parquet, des hommes qui étaient plus royalistes que le roi ! . . . J'éprouvais une vive appréhension.

En remettant l'ouvrage au brave général, j'obtins de lui la promesse qu'il m'informerait de la suite qui pourrait résulter de sa lecture au château.

(i) i vol. in-8, Paris, 1824, Baudouin frères.

Quelques jours après cette visite, le général vint au magasin; sa figure était riante... Je pensais en moi-même qu'on ne pouvait pas venir annoncer une mauvaise nouvelle avec un air si radieux! Néanmoins je n'osais interroger M. de Goguelat, me rappelant qu'il m'avait enseigné qu'à la cour, comme chez les grands, le respect, le devoir ou l'étiquette, comme on voudra l'appeler, exige de les laisser parler les premiers.

Après le compliment d'usage du bon général, « Comment vont vos petites affaires? » Je lui répondis, assez timidement : La seconde édition du Ségur est sous presse (1). — « Déjà! s'écria le général...

(i) Cette seconde édition donna lieu à un incident assez curieux pour être rapporté.

J'avais fait graver deux vignettes en bois : l'une représentait le chapeau historique de Napoléon, reposant sur deux épées croisées; l'autre figurait une aigle impériale portant au bec une croix dhonneur. Ces deux emblèmes furent considérés par le parquet comme séditieux, sur un ouvrage intitulé : Histoire de Napoléon.

Je reçus une invitation de M. le garde des sceaux, pour me rendre à son cabinet. — Je me perdais en conjectures sur cet appel. — A peine entré à l'audience, je vis arriver M. Bellart, procureur général de la cour royale ; il avait sous le bras un portefeuille et deux volumes in-8, couverts en rose. Je reconnus facilement l'ouvrage de Ségur. Ainsi, avant ma réception je me trouvais averti, c'était déjà quelque chose!...

Introduit près de M. le comte de Peyronnet, je reçus de lui un accueil très-affable... Puis il prit sur son bureau un des volumes de Ségur, et il me dit : « Vous avez mis ces vignettes

Au fait, reprit-il, c'est un bien beau livre... » On aurait pu lire sur le visage de ce vieux soldat , et à Tair de satisfaction avec lequel il s'exprimait, le regret intérieur qu'il éprouvait de n'avoir pas partagé les périls comme la gloire des héros de la grande armée.

Le général me prit ensuite sous le bras et m'amena dans mon cabinet. . . « Eh bien ! me dit-il, vous ne me demandez pas de nouvelles? » — Je gardai le plus profond silence. — « Madame, continua-t-il. a lu cette vive peinture de la gloire, des désastres, des souffrances et des misères de la grande armée... Savez-vous ce qu'elle m'a dit, ce matin même, les larmes aux yeux? Elle venait de lire ce passage où Ney sonde la neige, Tépée à la main, en s'écriant : « Soldats, c'est ici le Dnieper ! »

pour attirer les niais. Eli bien , ce sont de plus grands niais qui me demandent l'autorisation de vous traduire devant les tribunaux pour en faire ordonner la suppression... J'ai pensé ajouta-t-il, qu'il valait mieux vous faire venir, et vous inviter à les faire- disparaître. »

J'assurai M. le garde des sceaux que je me conformerais à son désir, en ajoutant : « Tl serait bien heureux, monsieur le ministre, qu'en matière de presse on agît toujours ainsi; on éviterait bien des procès. Nous autres libraires, nous opérons tous les jours sur nue mer agitée, sans autre boussole que l'opinion publique, et cette opinion n'est pas toujours en harmonie avec les vues du gouvernement. Le plus souvent, c'est le public qui commet les délits par l'allusion, et c'est nous qui en subissons la peine. — C'est, ma foi, vrai ! me dit M. de Peyronnet, en riant; j'en prendrai bonne note pour la prochaine loi sur la presse. »

« Quel dommagey monsieur de Goguelat, que ce beau livre naît pas paru plus tôt! Ne y avait déserté notre cause,., mais le prince de la Moskowa devait vivre pour V honneur et la gloire de la France!

Il me serait impossible de décrire le frémissement de joie dont je fus saisi en entendant ces nobles regrets... Moi qui, durant le procès de l'illustre maréchal, avais passé quinze jours et autant de nuits à recueillir, avec Évariste Dumoulin, Godefroy Cavaignac, H. Latouche, les débats de la haute cour, et à noter les dernières paroles de la victime de la Sainte-Alliance (1)... je n'eus alors qu'une pensée, celle de consigner par écrit la conversation de M. de Goguelat, et d'en envoyer une copie à un vieil ami de mon père, le baron Lambert , ancien intendant général de l'armée d'Espagne, beau-frère du maréchal Ney.

Le mausolée qu'on élève au prince de la Moskowa sur l'esplanade qui fait suite au jardin du Luxembourg, ne sera pas considéré par la postérité comme un monument expiatoire, mais bien comme

(i) Histoire (ta procès du maréchal Ney, prince de la MosJw>va, devant la cour des pairs, par E. Dumoulin et A. Baudouin. 2 Vol. iu-S> Paris, i8i5. Tmpr. de Fain,

une colonne d'honneur dédiée au brave des braves, sur laquelle tous les partis politiques auront gravé tour à tour leur hommage ou leurs regrets.

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