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PROCÈS DU DUC DEMHIEÏV

I^e duc de JKovigo. — lia comtesse du Cayla . — IiOiiis XVIII. — lie prince de Talleyrand. — I^e général Huiiii. — M. Dupin*

En 1815,, le duc de Rovigo suivit la fortune de l'empereur : il Paccompagna à Rochefort et s'embarqua sur le Bellérophon. Il fut bientôt forcé de se séparer de Napoléon. Débarqué à Malte, il resta pendant sept mois prisonnier des Anglais. — Étant parvenu à s'échapper, il se réfugia à Smyrne. C'est dans cette ville qu'il prépara les premiers éléments de ses Mémoires, dont la seule annonce causa quel-

que émotion dans plus d'un salon aristocratique de Paris.

M. de Rovigo resta fidèle à la cause de L'empereur jusqu'à la mort de Napoléon (5 mai 1821).

A dater de cette époque, il se fit un changement notable dans son opinion. Sous l'empire, et pendant son ministère, il avait eu des rapports très-intimes avec un grand nombre de familles d'émigrés ; soit qu'il leur ait rendu des services personnels, soit que plusieurs émigrés aient favorisé à l'étranger ses recherches, il est certain que plusieurs personnages importants de la cour lui étaient favorables (1).

M. de Goguelat m'a raconté à ce sujet une anecdote qui vient à l'appui de cette opinion. — Un gentilhomme de la suite du comte de Lille (Louis XVIII) aurait reçu, sous l'empire, la proposition d'un traitement de cinquante mille francs par an, s'il voulait donner le bulletin journalier de l'emploi du temps du prétendant. Il crut devoir faire part de cette ouverture à son auguste maître; celui-ci, avec l'esprit supérieur qui le caractérisait, lui dit : « Il faut aocepter, mon cher ; et c'est moi qui ferai le bulletin. »

(i) Le duc de Rovigo (René Savary), né à Marc (Àrdenncs), en 1774, mort à Paris eu i833, général en chef du corps d'occupation en Algérie. Il reçut les derniers sacrements de l'Église des mains de M. de Quélen, archevêque de Paris, connu par son dévouement particulier à la maison de Bourbon. Les obsèques du général eurent lieu à Saiut- Philippe du Roule; le service divin fut célébré par les membres du clergé attaché à la chapelle de r«rche\êquv.

— Ce bulletin fut envoyé régulièrement au ministre de la police générale de l'empire. — Il était d'une exactitude à détourner tous les soupçons.

Sous la restauration , le protecteur le plus actif du duc de Rovigo fut, sans contredit, madame la comtesse du Cayla. On se rappelle l'influence que cette femme charmante exerça sur Fesprit de Louis XVIII. Elle obtint à force d'instances le rappel du duc de Rovigo; il passa pour la forme devant un conseil de guerre, et son exil fut converti en un internement à sa terre de Morangis, située près de Corbeil.

Ce premier succès obtenu, madame du Cayla employa toutes ses grâces à amener un rapprochement entre le monarque et le duc de Rovigo. Elle réussit à tel point, qu'il fut autorisé à venir nuitamment de sa terre à Paris, et, après le coucher officiel du roi, il était introduit près de sa personne. — Dès que l'entretien était terminé, le duc remontait en voiture et retournait à Morangis.

Ces entrevues secrètes et réitérées furent bientôt connues, et mille bruits circulaient à leur occasion.

— On parla d'un coup d'État, et c'était, disait-on, le duc de Rovigo qui devait l'exécuter ! On ajoutait même qu'en raison de cette mission, il avait la promesse d'être nommé grand maréchal de la maréchaussée de France !

Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai entendu M. le duc de Rovigo dire lui-même, et très-haut, qu'il avait prêté serment de fidélité à la maison de Bourbon, et qu'il tiendrait ce serment aussi reli-

gieusement que celui qu'il avait prêté à l'empereur. — J'ai été d'ailleurs à même pendant mon séjour en Afrique, comme rédacteur du Moniteur algérien (1), de remarquer que M. le duc de Rovigo était resté fidèle à ce nouveau serment.

Louis XYIII avait une haine profonde pour M. de Talleyrand. Ce prince n'avait pas oublié qu'au congrès de Châtillon, en 181 4, ce diplomate, président du gouvernement provisoire à Paris , avait fait, par ses nombreux agents, tous ses efforts auprès des princes alliés pour faire appeler au trône de France la famille d'Orléans.

Pour M. le comte d'Artois et ses partisans, M. de Talleyrand était toujours cet évêque d'Autun, prêtre parjure et marié, qui, malgré ses talents et son habileté, ne méritait aucune confiance.

De son côté, le duc de Rovigo nourrissait une aversion profonde contre le prince de Bénévent, qui, pendant la durée de son ministère, n'avait cessé de contrarier toutes ses démarches, et était l'objet constant d'une haute surveillance prescrite par l'empereur.

Sous ce point de vue, tout favorisait le duc de

(i) Ce recueil fut fondé, en i83t, par M. le baron Picbon, conseiller d'État, intendant civil, en même temps que l'imprimerie mobile. Administrateur intègre et capable, M. Picbon fut très- regretté, principalement par la population indigène. Après son départ, je fus ebargé de diriger celte feuille, à la recommandation de M. Casimir Périer, alors premier ministre ; il devint bientôt le journal officiel de l'Algérie.

Rovigo près du roi et de la cour. Néanmoins, pour l'exécution des plans projetés, il fallait trouver un prétexte pour éloigner de Paris le prince de Talleyrand, ce symbole vivant de la révolution, avant d'utiliser l'activité et l'énergie de l'ancien ministre de la police générale de l'empire.

A cette époque, le duc de Rovigo s'occupait activement de la rédaction de ses 31émoires, et Ton doit penser qu'une foule de personnages de la nouvelle cour ne se souciaient guère d'y figurer... — Son hôtel était assiégé par de hauts et puissants seigneurs des deux règnes, qui venaient l'assurer de leur dévouement, afin d'acheter à ce prix son silence ou sa réserve.

Le duc de Bourbon, seul, ne pouvait supporter l'idée de rencontrer le duc de Rovigo au château ; rien ne pouvait adoucir la douleur qu'il éprouvait au souvenir de l'attentat commis sur la personne de son auguste fils, le duc d'Enghien.

Il fallait donc trouver un moyen de sortir de cette position délicate, de mettre à profit les bonnes intentions de Louis XVIII > en entrant dans ses idées, c'est-à-dire se justifier de l'affaire du duc d'Enghien, en rejetant toute la responsabilité de ce douloureux événement sur le prince de Talleyrand. Il entrait dans la politique du roi de motiver la rentrée aux affaires de l'un de ces deux personnages par l'éloignement de Fautre.

Ce fut sur le conseil de madame la comtesse du Cayia, que le duc de Rovigo se décida à publier un

Extrait de ses Mémoires inédits, concernant la catastrophe de 31. le duc iï Enghien (1).

Ce Mémoire causa une vive émotion ,' aussi bien à la cour que dans le public. M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères du gouvernement consulaire^ était désigné comme ayant seul la police extérieure 5 c'était donc lui, qui, par les rapports de ses agents, avait dû porter la pensée du premier consul au delà du Rhin , et l'engager à favoriser la réunion des émigrés à Ettenheim, et par suite l'enlèvement du duc d'Enghien.

Par cette attaque hardie, le prince de Talleyrand était constitué l'auteur principal de l'attentat; les autres personnes qui avaient figuré dans cette ténébreuse affaire n'étaient plus, à proprement parler, que des hommes étrangers à la politique, qui avaient obéi aveuglément à la loi militaire.

Cette allégation du duc de Rovigo avait une grande portée, puisque en fait elle était vraie ! Il existe un document historique qui en fournit la preuve (2) !

(1) Mémoires sur la révolution française; catastrophe du duc d'Enghien. In-8, Paris. Baudouin frères. (Pièce n. 2, pages 9 à 36.)

(2) Ce document important, qui manque au dossier historique de ce procès, est le Rapport adressé au premier consul par le ministre des relations extérieures, Talleyrand de Périgord, dans lequel se trouvent résumés tous les renseignements fournis par

les divers agents diplomatiques sur les menées des émigrés dans le grand-duché de Bade. (Protocole, 1801 à 1804.)

Le ministre engage le général Bonaparte à favoriser la réunion des émigrés à Ettenheim, où ses agents assurent que le duc

niais,, à cette époque, le duc de Kovigo en ignorait la teneur exacte. Il en avait bien une connaissance

il'Ëiighien vient fréquemment, afin, ajoute-t-il, Je pouvoir surveiller de plus près ce prince, et s'assurer de sa personne. Il termine en disant que le moment est venu, pour le premier consul, de donner un gage certain aux hommes de la révolution contre le retour de la famille des Bourbons.

Ce rapport existait encore, en 1822, aux archives de l'empereur, formant une section particulière de la bibliothèque du conseil d'État. C'est à cette source que l'auteur de celte note en a eu connaissance; une copie lui en avait été promise pour sa Collection de Mémoires sur la révolution.

En 1814, le prince de Talleyrand, président du gouvernement provisoire, fit enlever et brûler plusieurs pièces extraites des archives de l'empereur. {Bulletin du bibliophile, de janvier 1843, pages 170 à 173. In-8, Paris, ïechener.) (Mémoires du duc de Rovigo sur la catastrophe du duc d'Enghien, note ire de la page 28, édition de 182/,, Baudouin frères.)

En i83o, sous le règne de Louis-Philippe, tous les documents restants des archives de l'empereur, et tous ceux qui avaient été cachés par des mains fidèles, furent déposés à la chambre des pairs.

En i85i, plusieurs journaux annoncèrent la prochaine publication des Mémoires de M. le duc Pasquier sur l'époque impériale, qui devaient présenter, disaient ces mêmes feuilles, l'affaire du duc d'Eughien sous un jour nouveau et favorable à la mémoire de l'empereur ; ce qui fait présumer que l'ancien président de la chambre des pairs a pu avoir connaissance du rapport de M. de Talleyrand, aux archives de la chambre haute.

Les journaux précités ont depuis annoncé l'ajournement de cette publication, par des considérations que nous ne sommes pas appelé à faire connaître.

La seconde édition de la Biographie universelle doit renfer* mer, dit-on. l'extrait de ce rapport.

imparfaite, qu'il avait puisée dans ses entretiens avec l'empereur ; mais il ne pouvait se justifier que par une argumentation serrée, puisque la pièce authentique lui manquait. Ce fut une première faute, dont le prince de Talleyrand profita.

Sur l'exécution du malheureux duc d'Enghien, le duc de Rovigo ne fut pas plus habile. Il en rejeta, dans son mémoire, tout l'odieux sur les membres du conseil de guerre, et principalement sur le général Hulin, son président.

C'était non-seulement avancer une chose improbable, mais aussi se mettre sur les bras de nouveaux adversaires, qui pouvaient craindre d'être recherchés à raison de ce fait. — L'ancien ministre de la police avait sans doute espéré qu'attérés par la hardiesse de la révélation, les juges du duc d'Enghien se trouveraient heureux de garder un profond silence, sauf à lui à les protéger plus tard. — Il n'avait pas craint, pour se justifier, d'employer la puissance de la presse, sans réfléchir qu'il aiguisait une arme terrible contre lui ! . . . Fatale illusion d'un homme qui avait pendant une longue période d'années exercé un grand pouvoir sans contradicteur, et qui s'imaginait que l'histoire perd ses droits sous le poids d'une compression générale !

C'est dans cette situation si compliquée que M le général comte Hulin, ancien président du conseil de guerre du duc d'Enghien, me fit appeler par l'un de ses neveux. Quoique surpris de cette démarche, je me rendis près de ce vieux militaire, qui

était aveugle. Arrivé près de lui, il me tendit les bras. — « Je ne vous connais que de nom, me dit-il, et par vos publications; mais êtes-vous le fils de mon ancien collègue aux États généraux ? — Oui général. — Asseyez-vous; j'ai besoin des conseils

d'un ami car je viens d^être assassiné par Ro-

vigo! »

J'ai dit que le général était aveugle... En me parlant, de grosses larmes tombaient de ses yeux à demi éteints... A ce spectacle douloureux, j'eus bien de la peine à contenir les miennes.

Le général me raconta tous les faits qui se trouvèrent consignés plus tard dans son écrit intitulé : Explications offertes aux hommes impartiaux par le comte Hulin, au sujet de la commission militaire instituée en Van XII pour juger le duc d'Enghien. (Collection des Mémoires Baudouin frères, p. 115 à 125.)

En terminant son long récit, le général me dit : «Voyons, que me conseillez-vous de faire?.... — Mon général, il faut publier immédiatement tout ce que vous venez de me raconter... Vous êtes accusé devant l'opinion publique... eh bien! il faut, à votre tour, la saisir de votre justification. » Au même instant je pris la plume, je recueillis les souvenirs du général, en lui promettant que j'allais faire rédiger de suite la relation. Cette promesse, cimentée par une poignée de main affectueuse, parut rendre un moment de calme à ce malheureux vieillard.

« Une chose m'étonne, me répéta plusieurs fois le général Hulin pendant notre longue conférence : comment a-t-on pu se procurer les pièces du dossier du procès? Il est là en entier, et cependant vous avez publié toutes les pièces qui le composent? ))

Hélas! le général ignorait que, pendant son exil, une main curieuse avait visité tous les papiers qu'il avait déposés chez un notaire de Nevers : qu'une- copie en avait été prise dans un intérêt purement historique, mais qu'ensuite il était arrivé un moment où les événements politiques avaient été plus forts que les considérations personnelles (1).

Comme je rentrai chez moi, je trouvai M. Dupin aîné dans mon magasin. Au début de mon établissement, j'eus des relations très-suivies avec cet illustre avocat; il n'était pas encore une de nos célébrités parlementaires.

Je lui racontai ce qui venait de m'arriver, avec d'autant plus de confiance, qu'il y avait à peine quinze jours que j'avais été chargé par lui de la publication de toutes les pièces et du jugement relatifs au procès du duc d'Enghien (2).

Dans ce moment, j'étais encore sous l'influence

(i) Introduction aux mcmo'res Lisloriqucs, sur la calaslrophe du duc d'Enghien, par M. Dupin, page 9. Paris, 1824. Baudouin frères.

(2) Discussion des actes de la commission militaire de Vinvenues, etc., par M. Dupin, page 5;. Id., id,

de l'émotion que m'avait causée mon entretien avec le général Hulin; ce qui fit que je donnai spontanément à M. Dupin connaissance des notes que j'avais prises. — Il les lut avec une vive curiosité, et me dit : « Si vous voulez, je me chargerai de les mettre en ordre. » ^

Je fus très-heureux de cette offre ; il me sembla que la Providence me fournissait elle-même le moyen le plus efficace de remplir la promesse que j'avais faite. Je ne pouvais, en effet, confier la défense du général à un homme plus éminent.

Gomme M. Dupin mettait mes notes dans son portefeuille, je fis tout haut cette réflexion : « Mais vous avez été, je crois, Monsieur, le défenseur du duc de Rovigo, lorsqu'il a purgé sa contumace devant un conseil de guerre, en 1819...; et aujourd'hui vous allez — Eh ! qu'importe, reprit brusquement ce jurisconsulte ; je dois mon ministère à

tous les opprimés ! »

Qu'on me pardonne le moment d'hésitation qui s'était emparé de mon esprit ; il ne s'agissait pas de moi, mais de l'honneur d'un vieux soldat aveugle, qui s'était confié avec abandon à mon jeune dévouement, au seul souvenir , à vingt ans de distance, des relations patriotiques qu'il avait eues avec mon père. J'écrivis de suite à M. le comte Hulin que M. Dupin avait accepté avec empressement le soin de rédiger sa relation ; que le lendemain, à huit heures du soir., nous lui en soumettrions la rédaction.

A l'heure dite, je me rendis avec M. Dupin rue

des Vieilles-Tuileries. Nous trouvâmes dans le salon du comte Hulin beaucoup de monde; c'étaient tous les membres du conseil de guerre de Vincennes, que l'ancien président avait convoqués, afin de recueillir Favis de tous, et de donner ainsi à l'écrit ce cachet de vérité que l'histoire ne saurait méconnaître.

M. Dupin prit la peine de donner une lecture complète de la défense; elle excita un long frémissement parmi les assistants.

Sur la proposition du comte Hulin, on en fit une seconde lecture, paragraphe par paragraphe. Cette manière de procéder amena une longue discussion ; chaque fait, comme chaque nom, provoquait des observations contradictoires. Les uns voulaient ménager le duc de Rovigo, parce que, attaquer ce personnage éminent leur semblait incriminer l'empereur; — « et l'empereur, disaient quelques voix, pouvait revenir!... » D'autres s'écriaient que, dans la position où Ton se trouvait, en face de la réaction royaliste, il convenait d'appuyer le prince de Talleyrand, seul capable de tout sauver !

Le général Barrois, l'un des membres les plus distingués du conseil, s'adressant au comte Hulin, demanda pourquoi, dans la rédaction de l'écrit, on n'avait pas mentionné la volumineuse correspondance qu'on avait lue à Vincennes, et qui se trouvait sur le bureau. « Il faut qu'on sache, dit-il avec autant de calme que de dignité, que nous n'avons pas seulement jugé le duc d'Enghien d'après ses

interrogatoires, mais sur la vue de lettres saisies/ de correspondances , et sur des rapports d'agents diplomatiques. Eh bien! si Fon a trompé notre religion, il faut que les noms de ces hommes infâmes soient connus (l)î »

— « Après le jugement, reprit le comte Hulin, tous les documents ont été remis au comte Real, pour être réintégrés au ministère des relations extérieures. »

Après cet incident, qui par sa gravité avait amené un profond silence, la discussion recommença d'une

(i) A l'appui de celte réclamation, nous croyons utile de rapporter l'extrait d'une dépêche du ministre de Bade à Paris, adressée au ministre des affaires étrangères du grand-duc.

« Paris, 20 mars 1804.

« ..... Il n'y a pas eu moyen de vous prévenir de ce qui se « passait, tout s'étant fait avec trop de secret et de précipitation. « Les dépositions ayant compromis les émigrés à Ettenlieim et « Oj faubourg, le premier consul ordonna à.... « de porter l'ordre d'arrestation telle qu'elle a été faite.

« Signé : de Dalberg. »

S'il y a eu des dépositions, comme l'annonce cet ambassadeur à sa cour, d'une manière officielle, elles ne peuvent avoir été faites que par les agents placés sous les ordres du ministre des relations extérieures , chargé de la haute police à l'étranger.

Ce sont tous ces documents, déposés sur le bureau du conseil de guerre, à Yincennes, et dont la lecture avait été faite, que le général Barrais demandait avec instance à voir mentionner dans la réponse au Mémoire du due de Rovigo.

manière plus vive ; et comme chaque général avait amené sa femme ou sa fille, des voix féminines se mêlaient parfois aux débats.

Madame la comtesse Hulin passait alternativement du salon dans sa chambre à coucher, et paraissait y consulter quelques personnes; chaque fois qu'elle parlait, c'était pour appuyer la rédaction de M. Dupin.

Il régnait dans l'assemblée une confusion gêné raie. — A minuit, il n'y avait encore aucune résolution arrêtée. M. Dupin se retira. — Je restai seul pour résumer la discussion. Toutefois le départ de lïllustre avocat avait produit une très-grande sensation et ramené les esprits au calme.

La plus grande difficulté à résoudre était de savoir si Ton inscrirait en toutes lettres le nom du duc de Rovigo , au moment où il est dit que cet aide de camp avait enlevé la lettre qu'écrivait le comte Hulin au premier consul, pour l'informer du résultat du jugement avant son exécution, et du désir qu'avait manifesté le duc d'Enghien d'avoir une entrevue avec le chef de l'État (1).

Dix rédactions furent rejetées. Enfin, de guerre lasse, je hasardai une dernière locution : Vhomme qui s'était constamment tenu dans la salle du con-

(r) Procès-verbal du capitaine rapporteur Dautancourt, du 29 ventôse an Xïl, à minuit; pièce n. 4 des documents judiciaires et historiques, page 9; des Mémoires. (Collection Baudouin frères, in-8, 1824.)

seilj etc. (Explication du comte Mutin, page 123).

J'eus la satisfaction de faire admettre cette phrase. L'ensemble de l'écrit fut adopté et signé par tous les membres du conseil; il fut seulement convenu que la publication n'aurait lieu que sous la signature du comte Hulin, qui seul était nommé dans le Mémoire du duc de Rovigo.

Comme je rentrais chez moi, vers deux heures du matin, je fus très-étonné de trouver à la porte de mon atelier une voiture dont les deux lanternes étaient allumées... J'avais pour voisin un excellent et digne homme, M. le vicomte Dambray. Ses habitudes sédentaires ne lui faisaient jamais dépasser

onze heures du soir dans les grands jours Ce ne

pouvait donc être sa voiture !-... Lorsqu'on est vivement impressionné, le plus petit objet vous frappe. Comme je passais près de l'équipage..., un domestique s'approche de moi, en me demandant : « Monsieur, êtes- vous l'imprimeur? — Oui... eh bien? — Le prince désire vous parler... — Le prince ! dis-

je, avec étonnement » C'était, en effet, M. de

Talleyrand qui m'attendait! « Avez -vous la brochure d'Hulin, me dit-il? — Oui, Monseigneur. — C'est bien; à dix heures, je viendrai en chercher, deux cents exemplaires. » — La voiture s'éloigna rapidement.

Je restai un moment tout ébahi : le prince à cette heure, dans ma cour et attendant mon retour. — II avait donc eu connaissance de la brochure ! Mais par qui?...... J'éprouvai une sensation pénible. — Il me

sembla que tout le zèle que j'avais déployé, tout l'intérêt que j'avais montré dans cette affaire, venaient de s'évanouir (1)!...

Il me revint à l'esprit que, pendant la discussion de l'écrit, madame la comtesse Hulin passait fréquemment du salon dans s$ chambre à coucher... J'avais bien entendu converser ; il m'avait bien semblé reconnaître, à l'éclat de la voix, celle du secrétaire de M. de Talleyrand. Maintenant, plus de doute pour moi ; c'était cet homme qui encourageait la comtesse Hulin à soutenir la rédaction proposée par M. Dupin.

Je remis le manuscrit aux compositeurs; puis, exténué de fatigue, en proie à mille idées divergentes, je me jetai sur mon lit, sans pouvoir trouver le sommeil.

Comme il l'avait annoncé, M. de Talleyrand vint

lui-même au magasin de très-bonne heure Sa

voiture fut remplie d'exemplaires de la brochure. Il se rendit au château des Tuileries pour attendre le lever du roi!...

On a pu lire le lendemain de ce jour, dans le Moniteur officiel, les paroles suivantes de Louis XVIII : « Prince de Talleyrand, vous pouvez venir ici sans a crainte d'y rencontrer vos ennemis. »

Le duc de Rovigo reçut l'ordre de quitter Paris,

(i) La brochure n'avait que quinze pages in-8 d'impression; elle ne pouvait être considérée comme l'objet d'une spéculation. Le dévouement seul me guidait.

et se retira à Rome Les habiles manœuvres de

M. de Talleyrand avaient déjoué, pour le moment, tous les projets longuement médités par le roi et la comtesse du Cayla (1).

Peu de jours après cette publication, je me rendis près de M. de Talleyrand, chez lequel j'avais mes petites entrées comme libraire. . . . Après avoir assisté à la toilette du prince, et comme nous passions dans son grand salon, il s'arrêta tout à coup devant la Psijché de Gérard qui en décorait les lambris; puis, s adressant à Pun de ses secrétaires : « Si nous en-

(i) On ne lira pas sans intérêt la lettre suivante de M. de Talleyrand, adressée au duc Dalberg, pair de France, et à celte époque à sa campagne au château de Herrnsheim, près Worms, provinces rhénanes.

« Paris, le 20 novembre 1823.

« Je viens de recevoir votre lettre du i3 novembre, mon « cher duc; elle est excellente. Je l'ai lue à plusieurs personnes « de différentes opinions ; on est d'accord : on la trouve sans « réplique. J'ai été tenté de la faire imprimer ; mais plus de « réflexions m'ont conduit à penser qu'il y aurait peut-être une « autre marche à suivre; il ne faut pas mettre trop d'impor- « tance à l'attaque du duc de Rovigo. Le public en a fait justice, '< et justice complète; vous verrez que tout le monde a élé indi- « gné de toute la bassesse que renferment les atroces calomnies « du duc de Rovigo. Le jugement est porté, on ne veut plus de « celte affaire.

« Je n'ai, quant à moi, rien publie, et je ne publierai rien. « J'ai écrit au roi une lettre : C'est tout ce qu'il y a eu et tout w ce qu'il y aura de moi dans cette infâme affaire.

« Adieu, j'espère vous revoir sous peu de jours ; mille « amitiés. »

c< voyions cela à bupin? » dit-il en désignant le tableau. Le rusé secrétaire répondit d'un air narquois: «Monseigneur, c'est un avocat! — C'est juste, dit le prince en souriant; ces messieurs ne sont guère amateurs de peinture ! » Pendant ce dialogue, ma figure a dû exprimer l'étonnement que me faisaient éprouver ces paroles... Mes yeux se portaient alternativement du prince à son secrétaire. M. de Taileyrand s'en aperçut-il? Je l'ignore; toutefois il accéléra sa marche vers son cabinet, et arrivé là, debout devant sa cheminée, il m'interrogea à l'improviste : « Combien avez-vous de presses roulantes en ce moment ? — Trente , Monseigneur. — Après moi , ajouta le prince, vous en ferez marcher le double, car c'est à vous seul, entendez-vous bien (en appuyant sur les mots), à qui je léguerai le soin de publier mes mémoires. »

Je m'inclinai, pour toute réponse.

Dans son testament, M. de Talleyrand a ordonné que ses Mémoires ne fussent publiés que cinquante ans après sa mort !

De toutes parts on élève des statues en l'honneur de Napoléon Ier, en vue d'immortaliser sa gloire!... N'y aurait-il pas quelque chose à faire pour sa mémoire,., afin de la dégager de la pensée première de l'enlèvement sur la terre étrangère du fils du

grand Gondé?... Telle a été ma préoccupation constante depuis plus de trente ans!... Je n'ai reculé devant aucune investigation sur le sol français, comme sur la terre d'Afrique... J'ai ouvert franchement le sentier qui conduit à la vérité!... Aujourd'hui un nouvel empire est sorti miraculeusement de terre; c'est donc à des mains plus puissantes que les miennes que revient le soin de combler la lacune que j'ai signalée.

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