‹ Anecdotes inédites sur Malherbe. Supplément de la Vie de MalherbeChapitre 13 sur 21 · V. Revue bleue, p. 731, col · texte numérisé non relu

V. Revue bleue, p. 731, col

La chanson du Pont-Neuf.

Anecdote 8. M. Chapekin le trouva une fois couché sur un lit ^^■^'^■' de repos, qui chantoit une chanson du Pont Neuf, qu'on avoit faite depuis peu, et qui commençoit :

D'où venez-vous, Jeanne ?

Jeanne, d'où venez ? etc..

Il ne se leva point pour le recevoir^ qu'il n'eust achevé. Puis, il luy dit, J'ajmerois mieux avoir fait cette chanson, que toutes les Œuvres de Ronsard.

Cette chanson du Pont-Neuf, ce pont-neuf, comme l'on disait, fut chanté pendant tout le xvir siècle : nous en re-

trouvons le 1" couplet dans la Comédie de chansons, donnée en 16iO, acte II, se. 1. Paris, Toussaint Quinet, in-12, p. 36 (cité par Ed. Fournier, dans ïArtiste, n° du 15 septembre 1850) :

D'où veac7,-vous, Jeaiuie?

Jeanne, d'où venez? — Je viens de la prairie Mes vaches garder. — Vous êtes amoureuse De votre berger. —

Cette boutade de Malherbe, qui donne un avant-goût de celle d'Alceste disant la chanson du roi Henri, est reproduite presque textuellement par Tallemant (t. I, 288), qui ajoute : « Racan dit qu'ilaoiiy dire la mesme chose d'une chanson où il y a à la fin :

Que me donnerez-vous ?

Je feray rendormie. — »

L'anecdote peut donc avoir été rapportée à Conrart soil par Racan, soit par Chapelain. —

Ce paradoxe méprisant contre Ronsard est à rapprocher de plusieurs autres traits du même sentiment (V. An. 3 et note).

Malherbe aimait d'ailleurs vraiment les chansons populaires ; M. Ed. Fournier a même retrouvé dans un recueil du temps une chanson poissarde signée delui, en sept couplets, dont voici le l^"" :

Belle, quand te lasseras-tu De causer mon martyre ?

, — Je ii'ons ni biauté ni vartu ", Cela vous plaît à dire.

Portez vos biaux discours ailleurs, Car je n'aimoas point les railleurs.

Il la donne dans l'Ariisiedu 15 septembre 1850. Mais M. La- Janne qui la réimprime {Malh., t. I, p. cxx) doute fort de son authenticité, et pense qu'il y a eu, dans le recueil de 1634 où on la trouve, erreur ou supercherie du libraire.

Nuî doute que si M. Fournier avait connu la présente anecdote avant de finir sa piquante Histoire du Pont-Neuf, Paris, 2 vol., chez Dentu, 18G2, il n'eût pas manqué d'ajouter le souvenir de Malherbe à ceux de Boileau, de Molière et de La Fontaine fréquentant le célèbre terre-plein.

Il remarque ailleurs [R. des provinces, p. 526, n. 2) que le goût de Malherbe pour la chanson populaire est conforme à son habitude de renvoyer « aux crocheteurs du Port-au-Foin..., ses maîtres pour le langage ». Mém. lxxix. — La réforme de Malherbe fut, en somme, une réaction contre Taristocratie littéraire de Ronsard; elle fut démocratique, mais avec les procédés d'un dictateur. Il voulut avant tout faire rentrer la poésie française dans le naturel. Il est fâcheux qu'il ne se soit pas plus inspiré pratiquement de Xdinaiveté populaire.

Malherbe et l'Elégie.

Anecdote 9. Quelqu UH lui demandant pourquoy il ne faisoit point (P. 2u.) d'Elégies, Par-ce, dit-il, que je ne croy pas cela nécessaire, faisant bien des odes ; car qui sait sauter, sait bien marcher.

Cette anecdote est reproduite par Tallemant, I, 293, qui par exception n'est point aussi vif.

L'élégie et l'ode sont ici considérées par Malherbe au point de vue de la versification. L'élégie est un genre un peu flottant, dont les caractères n'ont jamais été très nettement fixés par les modernes (cf. ce que venait d'en écrire Vauquelin de la Fresnaye dans son Art poétique publié en 1612) : Malherbe semble entendre sous ce iiom une pièce de sujet triste, et de vers suivis, comme ses Larmes à Geneviève Rouxel (voir an. 1). Il l'oppose ici à l'ode qui « saute » et

bondit par strophes, et l'on voit qnc celte difficulté ini^mc est pour lui un attrait.

Aurait-il su « marcher » avec mollesse, avec grâce dans rélégic? C'est douteux malgré son succès dans les stances amoureuses qu'il composa pour Alcandre (Henri IV, dont il se fit l'entremetteur poétique) Lai. p. 151-170. Boileau dira bientôt la vérité sur ce genre :

C'est peu dV' Ire poète, il faut être amoureux.

Il est probable que l'orgueil faisait illusion à Malherbe pour l'élégie aussi bien que pour le théâtre (voir an. G).

Les paraphrases de Psaumes.

Quand il montroit quelque Pseaume qu'il avoit mis en vers, et qu'on lui marquoit des endroits où il n'avoit pas suivy le sens de David, il répondoit, Je ne m'arreste pas à cela ; J'ay bien fait parler le bonliomme David autrement qu'il n'avoit fait.

Tallemant, I, 287, rapporte le mot en l'appliquant à un seul psaume: « Je croy bien », dit Malherbe; « suis-je le valet de David? J'ay bien fait parler le bonhomme autrement qu'il n'avoit lait. »

« Bien... autrement >^, qui se retrouve dans les deux rédactions, signifie bien mieux, comme lorsque nous disons familièrement : « Ce travail sera autrement fait par un tel que par un tel ». Ce sens serait à ajouter à l'article autrement dans Littré et dans le dictionnaire de l'Académie française, qui mentionnent seulement le sens voisin bien plus : Académie, édition 1877, « Ceci est tout cm trenicut important, est bien plus important. » — Littré, « Tout autrement, beaucoup plus.. On ne peut nier que celle méthode de traiter la dévotion n'agrée toïit autrement au monde que celle dont on se servaitavant nous, Pasc. Prov.9. » Le Lexi-

que de la langue de Malherbe (OEuvres, t. V) ne fournil rien à ce sujet. —

Sainte-Beuve donne raison à cette prétention de Malherbe, pour la paraphrase du psaume cxlv :

N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde.

[Nouveaux Lundis, i. XIII, 415.)

Malherbe répondait encore aux objections semblables (Racan, 3Iém. p. lxxx) « qu'il n'apprôtoit pas les viandes pour les cuisiniers ». Il est curieux de marquer le seul point sur lequel le rigoureux législateur revendique la liberté du poète.

Racan, qui approuvait fort cette indépendance vis-à-vis des savants, la retournait par moments contre son maître (Méiii. lxxx) : aussi est-ce lui qui a dû recueillir cette déclaration, tout comme il arecueilli Tautre, d'autant plus qu'elles présentent toutes deux, dans les termes, des ressemblances frappantes. Voir Introd. p. 18 III.

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