‹ Anecdotes sur la comtesse du BarryChapitre 14 sur 33 · I. Le cardinal de Fleury · texte numérisé non relu

I. Le cardinal de Fleury

a. Ces quatre Ter» sont déjà dana la Puatt* de M. de Voliaiie. .

Cherchoit du ciel, comme on dit, le chemin.

Il marchoit, il xnarchoit; et toujours incertain S*il ne le fonnrojroit..... Advint que d'aventuré Le bon Pétnut fit rencontre à la fin De la dolente et triste Madeleine.

Il TOUS i*aborde et tvl conte soudain Ce qu'il cherchoit et le mcttoit en peine.

La sainte alors, du ton le plus bénin, Le remet sur la route» il repart de la main.

Le voici galopant vers la brillante plaine; 11 fit peut-dtre encor cent milles, même mieux: Hélaa! en vain. Le céleste domaine Ne s'nfl'roit point à ses ilcMles yeux.

Comme il revoit i sa déconfiture, Voici venir bien à point saint Denis, Cheminant seul, lentement, sans raontlire.

Il reconnut ce miracle des saints.

En lui voyant porter entre ses mains (Comme l'on sait) la bénigne figure.

Après les premiers compliments, Le bon Pétaut, du grand saint de la France, Reçut de nouveaux errements.

Pétaut le quitte enfin, dans la douce espérance D'être \uch6 bientôt au benott paradis.

Mais les conseils de monsieur saint Denis Ne le mènent pas mieux à la demeure sainte.

Comme il erroit dans cetta vaste encein^, Las, inquiet et surtout plein d^ennuis, Nez à nez, face à face, il voit que saint Louis,

Heureusement accourt sur son passage. l

Vous devinez bien qwl hommage Le roi Pctaut fit au patron des lys!

Après quelques menus devis, El ces discours oiseux consacrés par Piosag^ Le saint lui dit : « Je devine, mon fils, Quel but peut avoir ton voyage :

Tu le ratois tout net sans mol, sans mes avb: Une fois dans ta vie écoute donc un sage :

Connois ce qu'est écrit au livre du destin :

« Qui met sa confiance en un homme sans ttie, « Et qui peut croire une catin, « Ne fera jamais qu'une bâte. »

Indépendamment de ces écrits, qui tendoieht à re« cueillir généralement tout ce qui pouvoit avilir dayahtage lé goût du roi et- lui faire hoiité à lui-mémë de ses nouvelles amours, les Choiseul animoient la famille

royale et vouloient y exciter une fermentation telle que Sa Majesté se trouvât forcée, du moins par son désir de maintenir la paix parmi elle, à laisser la Comtesse dans l'état d'obscurité où elle étoit encore et à n'oser la faire présenter. La présentation à la cour est un point d'autant plus essentiel en France pour une maîtresse du monarque que, faute de ce cérémonial, elle n'y peut obtenir aucune place; elle n'y est jamais que précairement, et elle est dans le cas d'être expulsée d'un instant à l'autre, sans prétendre aux dédommagements dont une faveur déclarée la rend au moins susceptible, si elle ne la met pas à l'abri d'une disgrâce qui peut survenir tôt ou tard. En un mot, jusque-là M"** Dubarri n'avoit d'autre distinction des femmes du Parc aux Cerfs que d'être clandestinement des voyages et de fixer plus constamment la passion de son auguste amant. Elle avoit été logée dans le château de Fontainebleau pendant tout le séjour de Sa Majesté dans cette ville; elle devoit se flatter de posséder exclusivement le cœur et la couche du monarque, mais elle ne montoit point dans ses carrosses, clic ne pou voit manger avec lui en public, elle n'auroit osé se montrer chez le dauphin, chez ses frères, chez Mesdames. Les ministres politiques auroient sans doute eu beaucoup d'égards pour ses recommandations ; mais, étant censés ignorer son existence, ils auroient pu la méconnoître et la refuser sans inconvénient. Elle ne recevoit aucune visite d'étiquette des grands, des ambassadeurs, et la présentation la faisoit jouir de toutes ces prérogatives, les unes dues, les autres accordées par l'adulation et passées presque en usage et en loi. Il étoit donc bien naturel qu'elle aspirât à faire ce premier pas vers les honneurs, et c'est ce que la cabale adverse vouloit empêcher. Elle affectoit de faire répandre le bruit que cela ne seroit point. Voici ce qu'on lisoit dans les nouvelles dont on a déjà parlé :

Du 12 décembre 1768. « ... On regarde déjà comme décidé que M"" la Comtesse Dubarri ne sera point présentée. La figure charmante de cette jeune mariée avoit attiré les regards de tous les courtisans, et le roi paroissoit vouloir en augmenter le nombre des beautés de sa cour. Des impressions fâcheuses, données à Mesdames sur l'origine et les premières années de cette nouvelle Comtesse, les ont engagées à supplier le roi de ne point permettre qu'elle parût sous leurs yeux. Sa Majesté a cm devoir céder à ces représentations et chercher à dédommager M"*' Dubarri d'une telle mortification par toutes sortes d'égards et de bontés. Elle est logée à Versailles dans l'appartement du sieur le Bel, le premier valet de chambre (qui Ta présentée au roi). Cette vaine cérémonie occasionnoit beaucoup de rumeur à la cour, et l'on croit que la jalousie des fenmies à prétentions, qui craignoient avec raison d'être éclipsées par la divine présentée, n'a pas peu contribué à exciter le soulèvement général contre elle. Les ministres avoient pris parti dans cette a&ire, devenue très importante pour eux... »

Cet article, adroit et plein de malice, ne pouvoit être suggéré que par des gens du parti contraire. Cependant en peu de jours la chance tourna, ou, pour mieux dire, on s'exprimoit d'un ton plus douteux, et, avec autant d'honnêteté, on ne cherchoit pas moins à la rendre odieuse tour à tour et ridicule, soit en annonçant les révolutions qu'elle devoit opérer ^et qui ne pouvoient paroître que funestes aux créatures des Choiseul ou aux gens prévenus en faveur de leur ministère, soit en la dépeignant sous des couleurs qui l'auroient rendue impropre au rôle qu'on lui destinoit. On disoit, dans un article du 28 décembre : « ...M"' la Comtesse Dubarri continue à mériter l'attention de la cour et de la ville. On parle de nouveau de la âxer à la première et de la présenter. Il y a

7a ANECDOTES

des paris ouverts à Versailles pour ou contre. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y aura un grand changement dans le ministère si elle parvient à cet honneur. L'éloignement que M. le duc de Choiscul a témoigné hautement pour elle ne lui permcttroit pas de rester en place. Elle a de son côté MM. Bertin, de Saint-Florentin, M. le duc de Richelieu, M. le duc d'Aiguillon et toute la cabale des dévots, qui regarderoient comme une bonne œuvre, n'importe par quelle voie, l'expulsion du premier. Ils l'estiment très irreligieux, et ils redoutent son génie tranchant et décidé, principalement sur toutes les matières ecclé> siastiques.

« Quant à M"" Dubarri, on débite qu'elle s'ennuie à la cour, que toute cette gêne ne va point à son caractère libre et folâtre, et que ce n'est qu'une machine dont se servent certains hommes ambitieux pour parvenir à leurs fins. »

Peu de Jours après, le même joumaliste baissoit encore plus le ton : il devenolt même louangeur. On en jugera par l'article suivant du 3i décembre de la même année:

« Le bruit général de Versailles est que M"" la Gom^ tesse Dubarri sera présentée le 3 du mois prochain. On cite d'elle un trait qui fiUt infiniment d'honneur à son cœur et caractérise sa modestie dans l'élévation où elle se voit portée comme malgré elle.

« Cette Comtesse a envoyé chercher, il y a quelques jours, M. Billard du Afouceau, ancien payeur des rentes. Le vieillard, fort étonné de l'invitation, s'y est rendu, doutant qu'elle pût le concerner. Il a été enchanté de l'honnêteté, de la politesse, de la gaieté même avec laqueUe on l'a repu. Cette dame, après s'être plu à le questionner beaucoup sur une petite fille dont il avoit été le parrain depuis vingt-quatre à vingt-cinq ans, l'avoit Uâmé sur son indifférence et sur l'oubli parfait où il sembloît être

d'elle et de révtâieiiieitt, lui t montré Textrut baptistaire qui constatoit le fait, et lui a déclaré qu'elle étoit cette filleule^ qu'après sa mère, le regardant comme ce qu-'elle avoitde plus cher au monde, elle étoit bien aise de renouveler connoissance avec lui, de le cultiver et de se trouver à portée de lui témoigner sa gratitude et son attache* ment. M. du Monceau, émerveillé de tout cela, n'a pu s'empêcher de publier ce beau trait, qui passe aujourd'hui pour constant dans Paris. »

* Une anecdote particulière, mais fondée par un fait, fit connoître à la cour combien M"* la Comtesse Dubarri acquéroit de consistance et quel intérêt vif le roi prenoit à elle. Sa Majesté, qui l'avoit tenue écartée jusque-là de son appartement et du château, la fit installer dans l'appartement qu'occupoit la feue marquise de Pompadnur, et qui étoit devenu en partie celui du gouvernement. M. le comte de Noaillcs crut devoir faire quelques représentations sur le dérangement qu'occasionneroit dans ses fonctions un déplacement de cette espèce. Il s'y hasarda, mais sans succès; et ce seigneur, ayant trop insisté dans l'excès de son zèle, fut à la veille de perdre les bonnes grâces du Roi. Heureusement il voulut bien excuser cette ardeur trop grande du gouverneur pour son service auprès de sa personne.

On ne douta plus que la favorite ne fût présentée incessamment. Il se laisoit journellement des paris pour ou contre, et ceux qui avoient perdu demandoient leur revanche dans l'espoir de jongler mieux une autre fois. Entre autres jours, le mercredi 25 janvier avoit été annoncé comme le terme de cette époque heureuse pour la Comtesse. Le bruit de cette nouvelle étoit si général et si accrédité, qu'une foule de curieux- s'étoit rendue en poste- à Versailles pour assbter à la cérémonie. Ik- forent frustrés dans leur espoir. On dit alors que M"* la comtesse 4^

Béant, qui étoit chargée de cette fonction, s'étoit trouvée

incommodée.

Les partis des Dubarri prétendirent que le comte Jean (c'est ainsi qu'on a designé depuis le beau-frère) avoit demandé, avant que sa belle-sœur reçût cet honneur, à dissiper les nuages qu'on élcvoit sur leur famille, à bien constater sa naissance et sa noblesse; qu'en conséquence il avoit fait venir ses papiers d'Angleterre, où se trouvoit une généalogie très établie, qui prouvoit son extraction de l'illustre maison de Barimore.

Cependant le public gratitioit déjà M'"' Dubarri de plusieurs belles terres. Les uns lui faisoient acheter celle de la Selle, auprès de Saint-Gcrmain-en-Layc, appartenant ci-devant au sieur Roussel, fermier général, qui la lui vcndoit huit cent mille livres. D'autres lui donnoient la principauté de Lux, venant de la maison de Luxembourg, et fondoicnt cette acquisition moins sur sa valeur réelle que sur la qualité brillante de princesse qu'elle en devoit porter.

Une faveur particulière que reçut dans ce temps-là la comtesse de Béani, qu'on annonçoit pour la marraine à la cour de la future présentée, confirma le rôle qu'elle devoit jouer. Son tils, le vicomte de Béarn, qui sortoit d'ctre page chez le roi, et l'intime ami du fils du comte Jean, alors page aussi de Sa Majesté et connu depuis sous le nom de vicomte Adolphe, entra dans les carabiniers et fut présenté peu après à Sa Majesté. Le monarque l'accueillît de la ÙLÇon la plus âatteuse; il le fit monter sur-le-champ dans ses carrosses, et dès lors il fut admis à toutes les parties de plaisirs des petits appartements.

Il a été constaté depuis, ce dont les fins politiques se douuiient alors, que le retard de la présentation de M"* la Comtesse Dubarri ne provenoit que de la bonté du roi, qui ne vouloit pas faire d'éclat vis-à-vis de sa £unille et

SUR LA COMTESSE DUBARRI. fff

attendoit qu'elle fût disposée à l'événeinent. Il n'ignoroit pas qu'on excitoit sous main Mesdames à rejeter une telle présentation. En conséquence, il chargea le duc de la Vauguyon de faire part à M"* Adélaïde des projets de Sa Majesté et d'engager la princesse à se conformer aux vues de son auguste père. La négociation ne réussit pas aussi promptement que le dcsiroit le monarque. Les Choiseul, toujours en crédit, excitoient les princesses à tenir ferme, et, pour les mieux révolter, exagéroient encore à leurs yeux la bassesse de l'extraction de la favorite, la dépravation de ses moeurs particulières et le scandale de sa vie publique. Pour mieux confirmer leur répugnance, comme on ne pouvoit mettre sous leurs yeux les chansons grossières qu'on a\ oit faites sur la Comtesse, et que cette façon de dilVamer en vaudevilles est cependant la plus sanglante, la plus sûre et la plus indélébile, ils firent faire des couplets qui disoient la même chose, mais par une tournure ingénieuse, et qui conscqucmment n'en étoit que plus cruelle et plus perfide. La satire y prenoit le ton des Grâces et s'embellissoit de leur parure, ce qui, indépendamment du point historique, qu'ils constatent, les rend précieux par leur mérite intrinsèque, ils sont sur l'air : Vous qui vous moquei par vos ris.

Lisene, u beauté sédolt

Et charme tout le monde; En vain la duchesse en rougit.

Et la princeue en groade.

Chacun snit que Venus naquit

De l'ucume de l'onde.

En vit^lle moins toas lea dieux

Lui rendre un juste hommage.

Et Ptris, ce berger fameux,

Lui donner l'avantage Même sur la reine dea cleux

Et Miaerve la aage}

Dans le sérail du Grand Sei^eur

Quelle ect la hvoriie ?

C'est la plus belle au gré da oœor

Du maître qui l'habite.

Cett le «eut titre en m bvcor.

Et c*est le Tial mérite.

Au surplus, cette tournure, bien loin de perdre M"' Dubarri ou de lui nuire, comme le croyoient ses ennemis, ne fît qu'accroître pour elle l'ardeur de son amant. On sait qu'en général les passions se tonifient par la contrariété, et celles des vieillards en prennent encore mieux un caractère d'opiniâtreté. C'est ce qu'il fut aisé de juger par la conduite du monarque. Ce prince, voulant rapprocher de lui da^ antage la la\ orite, fit donner à M"* v4«iJ/i2icif l'appartement de la feue Dauphinc et plaça M"* Dubarri dans celui de la princesse. Cet arrangement étoit nécessaire aux plaisirs du Roi pour jouir plus facilement, et aussitôt qu'il le voudroit, des charmes secrets de sa maîtresse. Il s'inquiéta peu de gêner Mesdames, qui se trouvèrent ainsi séparées de leur sœur et acquirent une nouvelle voisine qu'elles détestoîent de plus en plus. Les négociateurs de cette translation leur firent entendre que, si elles aimoient véritablement leur auguste père, il lalloît sans bouder sacrifier tout à sa satis&ction*-

Maîs, de toutes ces tracasseries particulières des CAotsevl, de leur acharnement constant à se déchaîner contre la nouvelle parvenue, à la décrier, à répandre sur son compte les plus scandaleuses anecdotes, les propos les plus vils et les plus infimes, il en résulta pour les Dubarri la nécessité non seulement de se mettre en défense, mais d'attaquer leurs formidables ennemis, et, ne pouvant le feire ouvertement, de les miner en détail et à la sourdine. Ce genre de perfidie politique, de méchanceté réfléchie, lente et profonde, n'étoit pas dans le caractère d'une femme jeune, jolie, étourdie, franche, et accoutumée à dire tout

ce qui lui passoit par la t£te, à quelque prix que ce fût. La Comtesse donc ne dissimula pas la haine qu'elle por> toit à des ennemis qui la provoquoient sans ménagement; mais, substituant la plaisanterie au fiel de ces sortes d'animositéa, elle ne mit que de Tenjouement où les autres mettoient de la fureur. On se rappelle que, dans ces temps-là, par un jeu qui ne paroissoit que puéril et qui cependant pronostiquoit les grands événements subséquents, la favorite prenoit souvent deux oranges; elle les serroit dans chacune de ses mains, et, les jetant en l'air, s'écrioit en riant : Saute, Choiseul! saute, Pra^linl

Un critique gai, entrant dans la même tournure d'es^ prit, dépeignit dans une épigramme grivoise la révolutiop qu'alloit opérer chez les courtisans le changement de faveur.

On dit que Choiseul et Barri,

Aniuumx très antipathiques,

Partngent la cour aujourd'hui Et ampendent lea voeux de tous noa polldquca. Il faut opter des deux... C'est le tout pour le tout;

Car de leur aort dépend le nôtre.

Moi, j'ai pris mon parti : Messieurs, prenez le vôtre :

Je me suis dit : le roi la f....

Hé donc 1 Que l'Aae f.... l'autre!

Cette révolution ne s'opéroit qu'insensiblement. Le grand crédit du ministre, ce colosse de puissance pareil à un chêne altier qui de sa tête sembloit toucher les deux çt de ses racines profondes pénétrer aux enfers, contenoit encore ceux mêmes qui désiroient le plus son abaissement. Aucune femme n'osoit se charger de la présentation de M*"* Dubarri; et la comtesse de Béant, qui s'étoit d'abord décidée à le taire, étoit arrêtée par les suites qu'on lui faisoit envisager. Cependant, comme elle s'y étoit engagée, pour éluder sa promesse, elle prétextoit une entorse et restoit chez elle le pied sur sa chaise-longue.

Alors le comte Jean, moteur de toute l'intrigue, et qui sentoit combien il étoit nécessaire de lier le Roi par un acte de reconnoissance authentique, se retourna d'une autre façon. Il déterra une M"* d'Alogny, qui, dans le cas de paroîtrc à la cour, ne s'y étoit pas montrée, dont la réputation même n'étoit pas bien pure à Paris. Il n'eut pas de peine à réblouir par ses belles promesses : elle se fit présenter et passa pour devoir suppléer aux fonctions de M'°' de Béarn. Le but de cette cérémonie étoit si répandu que M"" Adélaïde, dit-on alors, piquée du rôle que M°* d'Alogriy, se proposoit de jouer, lorsqu'elle lui fut amenée et qu'elle se mit à ses genoux pour chercher à baiser, conformément à l'étiquette, le bas de sa robe, loin de la relever et de lui donner sa main à baiser suivant l'usage, la laissa dans cette posture humiliante.

La présentation future passa pour d'autant moins équivoque que M. le marquis tic Marig^iy fit donner vers le même temps des ordres au.x contrôleurs des difierenles maisons royales, comme Marlj', Chois/, Bellevue, etc., de remettre les appartements de feu M"" la marquise de Pompadour comme ils étoient, et d'en rétablir toutes les commuoicadons avec ceux du roi. On en conclut que M"" Dubarri seroît des petits voyages, dont kt saison approchoit, et où il ne va que des femmes présentées et nommées par Sa Majesté. Cette cérûnonie devenoit donc instante.

Cependant, depuis la présentation de M"* d^Alogny, la seconde marraine désignée, il s*étoit écoulé encore près d'un mois, ce qui ranimoit l'espoir du parti contraire et lui feisoit penser que Sa Majesté, toujours perplexe, n'oseroit se déterminer à un acte d'éclat contre sa fiunille. Diffifirentes présentations qu'il y eut dans cet intervalle fortifièrent leurs conjectures, et les paris pour et contre se multiplièrent.

Le comte Dubarri fit enfin employer à sa belle-saur la dernière ressource, qui devoit être la plus efficace. Elle se jeta en larmes aux pieds de son amant, elle le conjura, par toute la pasâon qu'il lui témoignoît, de ne point la laisser en butte aux propos injurieux de ses ennemis, de les fidre taire en annonçant ses bontés pour elle d'une manière solennelle, en la prenant ainsi sous sa sauveg^e royale. Cette scène, jouée avec tout le pathétique possible, réussit.

Plusieurs messagers, envoyés de Versailles le 22 avril au soir, annoncèrent que M"* la Comtesse Dubarri venoit d'être présentée au retour de la chasse, ce qui occasionna bientôt un cancan prodigieux dans Paris. On assura que tous les ministres étrangers dévoient envoyer, dans la nuit même, des courriers à leurs cours respectives pour 7 apprendre cette importante nouvelle. Comme on ne peut jamais mieux fixer les faits que par le témoignage des contemporains, et que, dans les récits de cette espèce, où tant de gens sont intéressés à altérer la vérité, le premier cri public est toujours le meilleur, le plus véridique et le plus propre à constater la sensation qu'ils produisent, voici ce qu'on en disoit dans les nouvelles déjà citées, en date du 25 avril, c'est-à-dire trois jours après la présentation :

« Sa Majesté, fort embarrassée sur la présentation de M°* la Comtesse Dubarri, ne s'y est déterminée que d'après les instances réitérées de cette dame, quia regardé comme injurieuse la suspension d'une cérémonie annoncée depuis longtemps avec tant d'éclat, et dont avoient retenti même les gazettes étrangères. Elle a été touchée de sa douleur et de ses prières, et a pris à cet égard une résolution irrévocable.

« En conséquence, le vendredi soir 21, en revenant de la chasse, le roi annonça qu'il y auroit une présenta-

tion le lendemain^ qu'elle seroit unique,... que c'étoit une présentation dontilétoit question depuis longtemps^.. Enfin, elle déclara que ce seroit celle de M^^ Dubarri,

« Le soir, un bijoutier appui la pour cent mille francs de diamants à cette dame.

« Le lendemain, Taffluence fut si grande qu'on la jugea plus nombreuse que celle occasionnée précédemment par le mariage de M. 4e duc de Chartret, au point que le monarque, étonné de ce déluge de spectateurs, demanda .91 le feu étoit au château.

«M"* la Comtesse Duèarri a été fort bien reçue de Mesdames, et même avec des grâces particulières. Le .lendemain, dimanche, elle a assisté à leur dîner. Tous les spectateurs ont admiré la noblesse de son maintien et l'aisance de ses attitudes. Ce rôle de femme de cour est ordinairement étranger les premiers jours qu'on le fait; et M"* Dubarri l'a rempli comme si elle y eût été habituée depuis longtemps.

« Depuis lors, M"** la Comtesse Dubarri donne des soupers, où elle invite tous les grands de la cour et les initiistres. Au bas de l'invitation, on assure qu'on y . lit: Sa Majesté m'honorera de sa présence.

« Par une fatalité attachée à la plupart des félicités humaines, on craint que celle de cette favorite, parvenue au faîte des grandeurs, ne soit pas parfaite. On remarque que sa santé s'altère depuis quelque temps, qu'elle maigrit ; et les gens à spcculations, toujours sinistres, prétendent que ce dépérissement ne peut être occasionné que par une cause mortelle. »

Ce fut M'"' la comtesse de Béarn qui fit la présentation. Il passa pour constant alors qu'elle reçut une gratification de cent mille francs pour cette complaisance.

Cet événement et le rôle que joua cette dame en cette occasion et depuis, ayant été la seule femme de la cour

SUR LA COMTESSE DUBARRI. Si

qui s'accouplât avec elle, donnèrent lieu de s'entretenir beaucoup d'elle et de rechercher qui elle étolt. On con* stata que c'étoit une fille de qualité, mal à l'aise, mariée à un gentilhomme du Périgord, garde du corps, qui n'étoit pas plus riche, et est mort, il y a quelques années, sans autre distinction, même sans la croix de Saint-Louis. M"* de Béam, fort intrigante de caractère, est venue à Paris pour suivre un grand procès dont l'origine remontoit au fameux Montaigne, et qui, par une clause louche du contrat de mariage de sa fille, avoit donné lieu à une contestation muc^ il y a plus d'un siècle, entre les ancêtres de M'"' de Béam et ceux de la maison de Saluées. Cette dame, décidée à voir la fin d'un si grand différend, objet de plus de cent mille écus, quoique peu en fonds, s'est fait connoître de différentes personnes de la cour à qui elle appartient, et entre autres de M"^ la duchesse d'Aiguillon. Par sa constance et son .activité, elle est d'abord venue à bout d'obtenir une provision considérable, qui l'a mise en état de se montrer dans l'appareil convenable à sa naissance, et de trou\cr du crédit. Elle en a profité au point de se livrer au faste, d'autant plus volontiers qu'elle n y ctoit pas accoutumée; en sorte que, malgré les puissants secours qu'elle avoit obtenus de la justice, elle s'est trouvée encore obérée. Ces raisons et ses liaisons du sang avec la maison d'Ai' gallon et de Richelieu l'ont jetée naturellement dans le parti de M"* la comtesse Dubarri et l'ont déterminée à la démarche qu'elle a faite. Du reste, elle avoit gagné son procès dans l'intervalle; mais, s'étant une fois engagée, et d'ailleurs ayant besoin de secours pour cinq calants qu'elle a. elle a passé par-dessus les préjugés qui ont pu retenir d'autres femmes de la cour, et n'a pas craint de devenir l'objet de leur critique, d'un ridicule qu'elle est fort en état de leur rendre par son esprit et par ses saillies.

Elle accompagna en conséquence M"" Dubarri au voyage de Marly, qui eut lieu bientôt après la présentation de la dernière. C'est un séjour riant et champêtre, institué pour délasser les grands de l'État des travaux de l'hiver et des plaisirs de cette saison.

Le roi s'étoit flatté que la communication, plus rapprochée où l'on se trouve en ce lieu pourroit lier davantage à la cour sa favorite; mais il n'en résulta pas ce que Sa Majesté en attendoit. On y fut dans une grande tristesse. Les dames ne purent encore se faire à la nouvelle beauté qui y brilloit, et qui les éclipsoit sans contredit. On assure que M*"» la princesse de Guémené lui avoit fait même une impolitesse marquée devant le monarque, ce qui déplut fort à Sa Majesté. Elle reçut ordre de se retirer auprès des petites dames, dont elle est gouvernante en survivance de M** la comtesse de Marsan*

Les autres, sans affiecter un mépris aussi caractâisé, ne se lioient point avec elle, en sorte que ùuharri, M"* de Béam et M"* éCAlogny faisoient un trio à part. La première, dès cè premier voyage, n'aroit point eu de pavillon et logeoit au château, dans un petit appartement ménagé exprès qui joignoit celui du roi.

L'espèce de consternation de la cour influa jusque sur le jeu, qui ne tûX point aussi vif que d'ordinaire* Beaucoup de seigneurs refusèrent de tailler, sous prâezte de manque d'argent, en sorte que le vo3rage finit sans qu'il fût marqué comme les autres, par la ruine de plusieurs d'entre eux, victimes malheureuses d'une passion funeste. Les bouderies, les tracasseries des femmes occu* pèrent les esprits et empêchèrent que cette fureur ne fût portée ft son comble.

M"* Dubarri jouoit cependant. On rapporte même qu'un jour, en pontant au pharaon et vojrant paroitre

la carte pour elle, elle s'écria : k Ah ! je suis Jrite! » expression qu'on ne manqua pas de relever. « // faut en croire madame, lui répondit-on, en prenant son .argent, vous depe:( vous x connoUre », mot piquant, en ce qu'il faisoit allusion à l'état de sa mère, qui avoit été cuisinière.

Enfin ce voyage, qui ne pouvoit être agréable à M"* Dubarri par les mortifications plus fréquentes, au contraire, qu'il lui occasion noit, finit; et la cour revint à Versailles, aussi ennuyée qu'elle en étoit partie.

La retraite du maréchal <i'£f/rées du conseil, à raison de sa mauvaise santé, étoit un événement plus important, qui occupoit les courtisans dans ce moment critique. En ëSet, quoique la mort ou la retraite d'un ministre, en laissant une place \idc dans le conseil, n'oblige pas essentiellement de le remplacer, on ne crut pas que celle<i restât vacante. On étoit donc attentif sur le choix que feroit Sa Majesté à cause des circonstances et pour les suites qu'il pourroit annoncer. Le maréchal duc de Riche^ lieu et le duc d'Aiguillon étoient sur les rangs; et si l'un d'eux eût mis alors le pied au ministère, comme il.en étoit question, cet événement caraaérisoit la faveur décidée de leur parti, et conséquemment le discrédit de l'autre. Des politiques fins ne pouvoient œpoidant croire alors que le duc de Choiseid pût être renvoyé. Ils lui voyoient une si grande consistance par lui-même et par les puissances étrangères, auxquelles il étoit en général si agréable; ils le jugeoient si nécessaire par le fil qu'il tenoit de toutes les intrigues agitant l'Europe, qu'ils regardoient comme difficile de l'ôter d'un ministère où il manœuvroit avec tant d'habileté. Quant à cette raison, elle ne valoit rien. On a vu souvent dans les cours les hommes les plus utiles sacrifiés à de petites passions particulières. Mais le moment n'ctoit pas encore venu où la cabale adverse devoit prévaloir; il failoit s'y

prendre de longue main et drconvenir avec précaution le

monarque.

Tandis qu'on intriguoit pour elle, M"' Dubarri, d'un esprit gai et folâtre, s'amusoit à fiiire de petites niches, qui, en satisfaisant sa vanité, faisoient une sorte d'honneur à son cœur; on en concluoit qu'elle ne s'oublioit point. Son entrevue avec M. Uumouceau, son parrain, en est une preuve-, c'est une anecdote non moins agréable que plaisante. Elle est déjà rapportée dans un bulletin de nouvelles que nous avons cité^ mais la voici plus exacte et plus en détail.

On a vu dans le commencement comment ce financier avoit renonce à sa filleule et l'avoit absolument perdue de vue. L âge amortissant son goût pour les filles, M. Du' mouceau n'étoit plus au courant des aventures galantes. Il sut, comme tout le monde, qu'une courtisane publique avoit été introduite dans le lit du roi; mais le changementde nom et les drconstanoespeu connues de.rhtstoire ne pouToient lui donner lieu de soupçonner que sa filleule fût la créature fortunée élevée au poste brillant de favorite. D'ailleurs, elle n'étoit pas encore présentée, et les iables grossières des Chaiseul, qu'ils affiectoient de répandre sur l'origine et la jeunesse de M"* Ûuharri, ne pouvoiént que le dépayser et lui donner le change. Quelle lut sa surprise lorsqu'il reçut une invitation de se rendre rue des Petits^hamps, chez M** la comtesse Dubarri, qui y demeuroit alors! Il en fut très étourdi et ne sut pas à quoi l'attribuer. Peut-être aussi s'étoit-il lâché en propos et avoit répété indiscrètement quelquesuns des coq-à-l'ftne qu'on &isoit à cette occasion. Cq>endant il ne put refuser d'aller au rendez-vous ; il y parut plus mort que vif. Son état sans doute lui troubla la vue et l'empêcha de reconnoître une figure qui ne lui auroit pas échappé en toute autre circonstance. On s'imagine

bien avec quel plaisir sa filleule le vit décontenancé et tremblant. Après avoir joui un instant de son embarras, elle lui dit qu'elle scroit bien aise d'avoir des nouvelles d'une camarade dont il a été le parrain, avec qui elle a été fille de modes chez le sieur Labillc, qu'elle aimoit et dont elle ignoroit la destinée. Nouveau saisissement pour le vieillard, qui se rappelle combien il est coupable. Il avoue qu'il ne sait absolument ce qu'est devenue cette jeune personne. Il s'excuse sur ce que sa mère ayant abusé de sa jeunesse et corrompu ses mœurs, il n'a plus voulu en entendre parler. La favorite lui fait quelques reproches l;\-dcssus ; elle témoigne son étonnement qu'il l'ait abandonnée dans le temps où elle avoit le plus besoin de lui : il est peut-être la cause que, bien loin de revenir de ses écarts, elle aura donné dans de plus grands, se sera perdue tout à fait. «Mais au moins, lui dit-elle, seriez-vous bien aise de la retrouver ? la reconnoîtricz-vous, si elle se montroit à vos yeux? — Oh! très sûrement, madame, se récrie en balbutiant le vieillard, dont le cœur resserré d'abord par la terreur, commence à se dilater. Je me repcns tous les jours de ma dureté... — Eh bien, reconnoissez-la donc, ajouta-t-elle avec vivacité*, vous l'avez devant vous, c'est moi...» On ne peut peindre la confusion où tomba M. Dumouceau. Il convient qu'il ne peut se rendre compte à lui-même d'une fouie de sentiments de toute espèce auxquels il se trouya en proie. La frayeur ie saisit de nouveau^ et ce sentiment fut celui qui absorba tous.lçs autres, jusqu'à ce que l'affabilité, la bonté, la tendresse de sa pupille, quelques larmes même qui mouillèrent ses beaux yeux, eussent fait succéder une reconnoissance qui le fit tomber à genoux et baiser avec un amour respectueux la main de la Comtesse. Elle le relève, en l'assurant qu'elle a oublié ses emportements et ses fureurs; qu'elle

ne se souvient que de ses bienfaits ; qu'une des réflexions qui la flattent le plus dans sa grandeur, c'est la puissance où elle sera de lui être utile et de lui rendre au centuple tout ce qu'il avoit fait pour clic. Il est certain qu'il a toujours conscr^•c auprès de sa filleule un grand crédit dont il n'abuse pas, mais qui s'est manifesté dans la malheureuse affaire de Billard, son parent. M"" Dubarri fit alors l'impossible pour le sou.straire au supplice, et si ce secours fut inutile au coupable, c'est que, par une circonstance fatale, la favorite étoit alors brouillée avec le chancelier.

Tout Paris a su dans le temps comment la Comtesse s'étoit rendue chez M"' de la Garde, dans ses plus beaux atours et dans un équipage brillant ; comment, après avoir ainsi mortifié cette superbe financière par le spectacle d'un luxe qui accabloit et qui réjouissoit le cœur de son ancienne demoiselle de compagnie, elle lui renouvela les sentiments de gratitude qu'elle avoit conservés; elle lui promit pour ses enfants la protection la plus éclatante, et les a servis en effet avec tout le zèle dont elle est capable.

Une aventure qu'elle eut avec le comte de Coigni, dans rhiver avant sa présentation, ne fut pas aussi amusante pour elle. Cet officier revenant de Corse, et très empressé de se réconcilier avec le beau sexe, dont il avoit été sevré dans cette 9e, où les femmes sont affiwuses, grossières, dégoûtantes, à peine arrivé à Paris, va chez M'** PAnge, dont il îgnoroit la destinée, encore équivoque d'ailleurs. Celle-ci d'abord flattée de l'hominage de ce seigneur, le reçoit avec ses grftces et son enjouement ordinaires, ce qui l'excite et l'encourage k passer en avant et à se permettre quantité de privautés. La Comtesse, dont le commerce avec le roi, secret jusque-là, ne lui permettoit pas de se prévaloir de sa qualité de

maîtresse du monarque, se retranche à dire au comte qu'elle est mariée... «Bon, bon, mariée! et avec qui?... —•Avec le comte Dubarri, le frère de celui chez qui vous m'avez vue... — Tu te moques, ma chère. Qu'est-ce que cela fait ? c'est pour nous ménager un plaisir de plus, en t'ajoutant le plaisir de faire un cocu à tant d'autres que tu procures. » En disant cela, le comte devient plus • pressant; il faut que la Comtesse se fâche décidément, prenne un ton de dignité, et lui déclare que des raisons très importantes ne lui permettent plus de le revoir ; qu'elle veut bien lui pardonner son impertinence en vertu de la liaison qui a existé entre eux, mais qui ne peut plus être par une cause supérieure qu'il apprendra par le public. A ces mots elle sonne, elle fait appeler les gens de M. le comte qui veut s'en aller et le congédie ainsi avec une espèce de majesté nouvelle qui le confond. Bientôt, instruit de 1 ctourJcnc qu'il avoir commise, il écrivit à la favorite une lettre très respectueuse, où il la prie de vouloir bien attribuer son audace à son ignorance. On n'a pas remarqué qu'elle en ait conservé aucun ressentissement. ^

On rend en outre la justice à M'~ Dubarri que jamais,, dans les femmes accoutumées par leur rang aux grandeurs et à 'la représentation, aucune, parvenue au poste brillant qu'elle occupolt alors, ne se fût conduite plus décemment Non seulement la tète ne parut pas lui tourner, mais die apporta dans sa conduite une drcon. spection dont on pe l'auroit jamais crue capable. Sentant combien elle devoit être en proie à la jalousie de tant de beautés, rivales de sa figure et de sa faveur, elle affecta une modestie qui auroit dû les désarmer si Tenvie pouvoit Têtre. En donnant à son rang tout le luxe qu'il ezigeoit, elle évitoit personnellement les diverses cérémonies d'édat. Le public qui s'étoit rendu en foule

à Versailles le jour de la Pentecôte qui suivit sa présent tation, fut frustré du plaisir delà voir. Elle ne se montra point de la journée.

Elle ne demandoit aucune grâce ni pour elle ni pour sa famille, et sembloit concentrée uniquement à s'occuper de mériter les bontés du roi par son zèle et son attachement pour sa personne sacrée.

Ce qu'il y avoit de plus extraordinaire c'est que son auguste amant, dont la passion, qui ne s'est pas démentie, étoit dès lors excessi^ e, qui la couvoit des yeux et ne pouvoit se rassasier de la voir, ne songeoit pas à rien faire pour elle. Il lui donna seulement la moitié d'une place de fermier général, que le roi s'étoit réservée dans celle du sieur de Virly, à laquelle il n'avoit pas voulu nommer; il donna l'autre au gendre du sieur Anchuillé, son premier chirurgien en survivance.

M"* Dubarri non seulement s'oublioit, elle et les siens; mais, par une générosité peu commune, elle faisoit récompenser ses ennemis.

M. le comte de Staiiwillc, frère de M. le duc de Choiscul, obtint alors la survivance du gouvernement de Strasbourg. Cette ville est la clef du royaume. Son gouvernement est d'ordinaire l'attribut du plus ancien des maréciiaux de France, comme un poste de confiance très important. Cette dérogation à un usage immémorial étoit une marque de faveur signalée, d'autant plus grande, qu'on la rcgardoit comme le gage infaillible du bâton de maréchal de France, et que d'ailleurs, le poste étant occupé par le maréchal de Baliucourl, le grand âge de ce dernier olTroit à l'autre une perspective très prochaine. On jugea donc que cette nouvelle grâce, accoi Jée à la maison de Choiscul ne Tavoit été que de concert au moins avec M"'" Dubarri. Ceux qui ne voulurent pas attribuer sa conduite à un pur sentiment

de grandeur d amc la mirent sur le compte de la politique. 11 est certain que le roi, pour qui M. de Clioiscul étoit alors un ministre nécessaire, s'ciTorçoit de le raccommoder avec sa maîtresse. C'est ce dont on ne put douter après le souper qu'il y eut peu de jours ensuite à Bellevue, dont le duc fut, ainsi que M"" Dubarri, et dont auroit été M"" la duchesse de (irammoni, si cette femme altière avoit voulu; du moins, c'est le bruit qui courut parmi les courtisans. Gomme ce souper excita dans le temps la curiosité générale, voici le détail qu on en trouve dans des bulletins particuliers:

« On a ramassé avec le plus grand soin les détails du fameux souper de jeudi, si important par les suites qu'il peut avoir, et le thermomètre véritable d'où les courtisans partiront à coup sûr pour mesurer te degré du chaud ou du froid à mettre dans leurs assMuit^ respectives. On raconte que M."* la maréchale de Mirepoix et M*" de FUamcùitrt, arrivées les premières, se promenoient dans les jardins de Bellevue, lorsque M. le duc de Choiseid est entré avec sa suite, et a formé un groupe opposé à celui-là; que les arrivants toumoyoient à droite ou à gauche suivant leur inclination et grossissoient l'un des deux partis; qu'on ne s'cpargnoit pas les sarcasmes d'aucune part lorsque le roi a paru; que Sa Majesté est allée àM""/)ifforrt, lui a dit mille choses gracieuses, s'est félicitée de la posséder pour la première fois dans ce beau lieu, s'est ofGerte à lui en foire voir tous les détails; que dans cet intervalle M. le duc de Choieeul restoit à l'écart avec sa compagnie, qui diminuoit à mesure, au point qu'il se promenoit seul lorsque, l'heure du souper étant arrivée, le roi avoit fait placer la favorite à côté de lui, en faisant mettre auprb M. le comte de la Marche, comme ayant de l'amitié pour cette dame, a-t-il ajouté, et il a déclaré que le reste se placeroit comme il voudroit; que

le souper avoir été fort gai de la part du roi et du grand nombre des convives, mais que le duc de Clioiscul n'avoit pas déployé cette sérénité qu'il porte d'ordinaire dans les fêtes; qu'il s'étoit concentré avec ses voisins; que la Comtesse s'y étoit comportée avec la même aisance qu'elle avoit déjà eue lors de sa présentation ; qu'elle avoit fait briller autant d'esprit que de grâces et de légèreté; qu'après souper le roi ayant annoncé le jeu, avoit demandé un vingt et un pour M"^* la Comtesse Dtibarri, jeu qu'elle aime beaucoup; que M"** ife Flavacourt s'étoit écriée qu'elle en seroit, M. le maréchal de Richelieu aussi, en ajoutant qu'il étoit tout entier à M"" Dubarri ; que le roi avoit fait un whist, dont M. le duc de Choiseul avoit été suivant l'usage, que le lendemain Sa Majesté, s'étant habillée, ayoit été avec son capitaine des gardes et son premier gentilhomme à k toilette de M"* Dubarri, où cet augoste amant étoit resté une heure; que le jeune Dubarri, neveu de la Comtesse, sorti depuis quelque temps des pages de la chambre du roi, avoit Thonneur d*être de ce souper. »

Telle étoit la relation qui courut de cette fête, d*oû chacun tira des conjectures à sa manière. Le d^rt du duc d€ Choiseul pour sa terre de Chanteloup, peu de jours après, donna lieu à de nouvelles. Gomme il ne feisoit pas ce voyage dans une pareille saison, il occasionna le bruit le plus plausible de sa disgrâce de la part des uns. Les autres disent au contraire que c'étoit un coup de parde du ministre pour savoir décidément à quoi s'en tenir, persuadé que, si dans son absence il ne s'opéroit rien contre lui, il seioit désormais inébranlable. Ib ajoutoient que cette démarche hardie détruisoit par le succès toutes les rumeurs défovorables répandues à cet ^ard, et le confirmoit plus que jamais aux yeux de tout le rojraume dans la confiance du monarque.

Il est certain que bien des gens furent trompes par cette politique audacieuse du duc de Choiscul, qui revint en effet de Chanteloup sans que sa faveur eût paru diminuer dans cet intervalle; mais ce qu'il y avolt de fâcheux et devoit tôt ou tard lui être funeste, c'est que celle de la Comtesse augmentoit. Un don distingué de Sa Majesté dut le prouver au public. Elle fit présent à son amante de Lucienne. Ce château de plaisance avoit été donné à vie à M"* la comtesse de Toulouse, que le roi aimoit beaucoup, et pour laquelle il avoit une singulière vénération. A la mort de cette princesse, Sa Majesté en avoit &it présent au duc de Penthihn'e, qui ayant eu le malheur de voir périr en ce lieu le prince de Lamballe, son fik, en prit du dégoût, et remit Lucienne à son maître. Cest un séjour délideuz et de pur agrément; il n'a rien d'utile; il est même petit pour une femme dans le cas d'y recevoir le monarque et toute la cour. M*** Dubarri y a bâti depuis un nouveau pavillon dont il sera question dans son temps.

Peu après le souper de Bellevue, la fiivorite vojrant quelques femmes de qualité s'attacher à eUe crut pouvoir se dispenser de conserver auprès de sa personne IIP" la comtesse de Béant, sa marraine & la cour, c'est-à-dire celle qui l'y avoit présentée. Depuis lors elle lui avoit tenu fidèle compagnie; elle étoit même nommée d'un secônd voyage de Marly, où elle devoit accompagner la première. M"* Ùubarri lui écrivit une lettre pour lui annoncer cette séparation. U en courut des copies manuscrites. La voici :

« Je ne saurois assez vous remercier, madame, de vos bontés, de votre complaisance et de votre assiduité. Je croirois en abuser si je ne vous rendois incessamment à la liberté que vous aimez, et dont vous vous privez depuis longtemps en ma faveur. Ce seroit enfin trop

exiger de votre amitié. Vous m'avez fait part plusieurs fois du dégoût que vous éprouviez dans un paj's pour lequel vous étiez plus faite que moi, et où cependant nous avons en quelque sorte débute ensemble. Vous avez des affaires qui vous rappellent à Paris. Le voyage de Marly fini, je vous demande en grâce de ne plus vous gêner. Allez au Luxembourg y vaquer. Abandonnezmoi au tourbillon de Versailles, soyez persuadée que je ne vous y oublierai jamais, »

On commenta beaucoup cette épîtrc. Certaines gens prétendirent n'y voir autre chose que la bonté d'àme de M""' I)!ibarri, et une volonté sincère de ne plus gêner une femme qui, par goût, s'étoit toujours éloignée de la cour et de cet état de représentation si contraire à sa vivacité et à son génie. D'autres crurent y trouver ringratitude trop ordinal» aux courtisans. Ils dirent que M"* deBéam, dont la figure n'Àoit rien moins qu'agréable et dont les allures ne répondent ni à sa naissance ni à son éducation, avoit déplu au roi, et que M"* Dubarri n'en ayant plus besoin, comme on a dit ci-dessus, bien loin de la défendre contre la répugnance de son illustre amant, l'avoit sacrifiée sans scrupule. Ce qu'il y a de sûr, c'est que depuis lors on a remarqué que toute intimité avoit été rompue entre elles. Il est plus à présumer que le comte Jean, qui gouvemoit sa belle^sœur, avoit redouté l'esprit intrigant de la marraine et avoit cru devoir Pexpulser avant qu'elle eût pris plus d'ascendant sur la favorite.

Âu surplus, cette expulsion confirme toujours les progrès que cette dame feisoit à la cour, puisque les femmes qui s'en étoient écartées commençoient à s'en rapprocher. Mais ce qui certifie peut-être plus positivement le fait, ce iiirent les hommages que les gens de lettres lui rendirent à leur tour. Void comme on annonça

dans un youraal la première dédicace faite à cette dame : « II juin 1773. Les Muses sont faites pour chanter les Grâces. Cependant, depuis que rélcvation de M™* la Comtesse Diibarri ù la cour a mis en spectacle sa beauté, ses talents et ses vertus, restés jusqu'ici dans une obscurité injurieuse de tous les gens de lettres, retenus par l'admiration ou par le respect, aucun n'avoit encore fait fumer son encens pour cette nouvelle divinité. M. le chevalier de la Morlicre, plus hardi ou plus heureux, vient de lui oifrir par une épître dédicatoire un livre intitulé le Fatalisme , espèce de recueil d'historiettes, dont le résultat est d'établir qu'on ne peut se soustraire a sa funeste destinée. Par cette adresse, l'auteur échappera au fatalisme des méchants livres; et celui-ci, plus que médiocre, est enlo\é avec une rapidité singulière. Chacun s'empresse de lire la dédicace. On ne doute pas que le sieur de la Morliere ndii eu une permission tacite de la modestie de ccitc dame, cl que son exemple ne soit suivi par des panégyristes plus dignes de l'héroïne ».

Le journaliste conjectura juste, et l'on vit insensiblement tous les gens de lettres se ranger sous la protection de cette Minerve. Le duc de Choiseuî, la duchesse de GrammoHtfSB. sœur, et tout ce parti les continrent quelque temps. On flattott leur amour-propre, en leur faisant entendre quelle bassesse ce seroit de leur part de prostituer leurs hommages à cette Uranie qui ne savoit pas lire. Mais le vent de la laveur soufflant absolument de ce côté-là, tous, jusqu'aux philosophes, aux économistes, aux encyclopédistes, fléchirent le genou devant l'idole.

Au reste, comment ces hommes, guidés pour la plupart par le besoin du crédit et de la protection, quelquefois par la pénurie la plus pressante, n'auroient*ils pas imité les gens de qualité les plus distingués ? On citoit alors une anecdote du duc de Trêmes, bien propre à feire

connoître de quelle vile prostitution un courtisan est capable. Ce seigneur étant allé voir à Marly, pendant le voyage, la favorite, et ne l'ayant pas trouvée, écrivit : Le sapajou de Af'^' la Comtesse Dubarri est venu pour lui rendre ses hommages. Il faut savoir, pour entendre toute la bassesse de cette plaisanterie, que le duc est très contrefait; que la Comtesse s'amusoit de sa bosse, et que ce méprisable courtisan s'estimoit trop heureux de la faire rire. On peut encore conclure de là de la tournure du génie de la dame, de celle qu'elle prenoit à la cour et ' qu'elle y faisoit prendre à tout le monde.

Un genre d'adulation plus fade et aussi révoltant fit faire à un autre courtisan les vers suivants. Ils furent composés à Saint-Hubert, où le ni fut observer le passage de Vénus sur le soleil, phénomène qui occupoit alors TAcadémie des sciences. Ce prince, ami de tous les arts,' et initié à leurs spéculations les plus sublimes, voulut en cette occasion appliquer au télescope les beaux yeux de sa nouvelle maîtresse. Il lui avoit donné quelques leçons d'astronomie capables de lui rendre le phénomène intéressant. C'est ce qui fournit matière à Teniliousiasme du poète de cour en question. Il s'adresse ainsi aux seigneurs qui acoompagnoient Sa Majesté en ce lieu etobser^ voient avec elle :

Que nous diront ce téleteopei

Cette Vénus et ce soleil ?

Amis, sans ce vain appareil, Cherchons un plus sûr horoscope.

En ces dclicicux jarJins Brillent nos astres véritables :

Cest dans leurs regards adorables Que nous trouverons nos destins.

M. deMaupeou, le nouveau chancelier, souple et rampant par essence, ne fut pas des derniers à se tourner vers

l'astre naissant. Il prctcndoit être parent des Dubarri; et cette alliance, dont personne ne se doutoit, devint très publique par son alTectation à appeler la Comtesse sa cousine. On raconta même alors qu étant venu voir cette dame à une heure choisie exprès, et où il y avoit grand monde, chacun voulant se lever et lui rendre les hommages dus à sa simarre, il y pria de ne point prendre garde & lui, sous prétexte, a)outa-t-il, que ce n'âoit qu'une vûite de parenté, qu'il étoit en £uniUe.

Ce chef de la magistrature eut dans ce temps-là une occasion plus honnête de lui fiure sa cour et qui fit éclater merveilleusement le bon cœur de la favorite. Voici rhistoire : *

Une jeune fille, d'un endroit appelé Liancourt, étoit devenue grosse des œuvres de son curé, qui avoit peu survécu à ce commerce. Soit honte pour elle-même, soit ^ard pour la mémoire de son pasteur^ elle n'avoit point fait la déclaration prescrite par les ordonnances, et, par une suite de maladie que le chagrin et l'inquiétude lui avoient occaâonnée sans doute, elle étoit accouchée d'un enCuit mort. Le fidt, parvenu à la connoissance des premiers juges, ils avoient condamné cette malheureuse à être pendue comme réputée coupable de l'avortement, fiiute d'avoir satis&it à la loi, qui est formelle sur cet ardde. La sentence venoit d'être confirmée au parlement et la prisonnière devoit retourner sur les lieux pour être exé^ cutée.

Un mousquetaire noir, nommé M. Mandeville, entendit raconter cette histoire dans une maison. Touché de compassion ainsi que les autres convives, il proposa de dresser sur-le-champ un mémoire de cette affaire et d'aller à Mariy, où la cour étoii; alors, demander la grâce de la pauvre innocente. Le cas bien àposé, il partit. Il se rendit chez M"^ la Comtesse Dubarri, qu'il ne oonnoissoit

pointi mais dont il se flatta d'émouvoir les entrailles. Il réussit; elle trouva le cas très graciable, et sur-le-champ elle écrivit de sa main une lettre à M. le chancelier, dont les spectateurs retinrent des copies, et qui démentit authenquement l'incapacité qu'on lui supposoit en ce genre, ou qui prouve combien est grande l'éloquence naïve du cœur. On va en juger :

« Monsieur le Chancelier,

« Je n'entends rien à vos lois, mais elles sont injustes et barbares; elles sont contrûres à la politique, à la raison, à l'humanité, si elles font pendre une pauvre fille accouchée d'un enfant mort sans l'avoir déclaré. Suivant le mémoire d-joint, la suppliante est dans ce cas. II paroît qu'elle n'est condamnée que pour avoir ignoré la règle ou pour ne s'y être pas conformée par une pudeur très naturelle. Je renvoie l'examen de l'aflfoire à votre équité; mais cette infortunée mérite de l'indulgence. Je vous demande au moins une commutation de peine. Votre sensibilité vous dictera le reste.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

M. de Mandcvillc porta lui-même cette lettre à M. le chancelier, qui ordonna un sursis, et, sur le compte rendu des faits, fit avoir la grâce à la fille. Tout Paris ne put s'empêcher d'applaudir à cette belle action, également honorable pour le mousquetaire, la Comtesse et le chef de la justice.

Pendant que M""" Dubarri prolitoit ainsi de son crédit pour exercer sa bienlaisancc, il falloit que les gens de son parti s'occupassent de sa conduite politique et la prémunissent contre les mines sourdes que ses ennemis faisoicnt jouer. Elle avoit de son cùtê heureusement un courtisan très exercé dans le genre des intrigues, et qui, par

une longue expérience du caractère du maître, ctoit à même de la diriger à jnerveille : c'étoit le maréchal duc de Richelieu, Ce seigneur, partisan déclaré de la favorite, sentit qu'il devenoit odieux nécessairement à ses ennemis et qu'il falloit travailler de bonne foi à les supplanter. Mab il filoit doux et fiusoit de son mieux pour persuader au duc de Choiseut qu'il étoït toujours son très humble serviteur. On débita, pendant le second voyage à Marly, une histoire à ce sujet assez gaie.

Un dimanche qu'il pleuvoit, M. le duc de Richelieu, muni d'un parapluie, alloit à la messe du roi. Il rencontre M. le duc de Choiteul, qui n'en avoit point et avoit été surpris par l'orage; il offrit à celui-ci le secours du sien. Dans le passage, le ministre dit en riant au maréchal : « Que penseront les courtisans en nous voyant ainsi accouplé ? — Que nous sommes deux têtes dans un bonnet,» répliqua M. de Richelieu. Arrivés dans la chapelle, ces deux seigneurs se séparèrent; le temps se raccommode, et lorsqu'il est question de sortir, le premier fait signe à l'autre qu'il le remercie de ses soins, qu'il fait beau et qu'il va aller de son côté. Ce dernier lui crie : «Vous avez raison, monsieur le duc, le temps est serein actuellement, vous n avez pas besoin de moi; mais, s'il survient quelque orage, comptez sur moi, je suis toujours à vous. » C'est pendant ce voyage qu'on assura que M. le duc ' de Choiseul avoit eu une explication vive avec le roi à l'occasion de M"** la Comtesse Dubarri, où il déclara son respect pour les volontés de son maître et pour celle devenue l'objet à& sa faveur et de ses complaisances. Il le supplia en même temps de ne point lui imputer les hau* teurs affectées de sa femme et de sa sœur; il assura Sa Majesté qu'il avoit fait tout ce qui avoit dépendu de lui pour les amener à la conciliation; que celle sur laquelle il avoit le plus d'empire s'étoit au moins conduite avec

décence dans cet événement, en éludant, par un voyage à Chanteloup, les devoirs que lui prescrivoii le choix du monarque; voyage au surplus qui, mal à propos, passoii pour prématuré, et que toute la cour savoit être dans son usage en cette saison; qu'à l'égard de l'autre, c'étoit un caractère fougueux dont il désespérait de venir à bout, que peut-être y avoit-il aussi dans cette bouderie et dans ces emportements un mélange de sentiments qu'il ne lui appartenoit pas de développa* ai» yeux de Sa Majesté, mais qui pouvoit rendre plus excusable cette conduite, fondée sur une jalousie dont le motif auroit son principe dans le cœur. Ce qui confirma le bruit de cette conversation, divulguée par les courtisans, vraisemblablement sans qu'ils l'eussent entendue, c'est qu'on remarqua pour lèrs moins d'antipathie entre les deux personnages, que même on sut que le ministre avoit accompagné la favorite dans un des trois voyages qu'elle avoit fûts successivement à Triel, terre magnifique que vouloit vendre le sieur Roussel, fermier général alors en banqueroute ouverte.

L'assoupissement momentané de la guerre que s'étoient déclarée les deux personnages en question rendit la cour plus amusante. C'étoit le temps où Sa Majesté va et vient le plus, visite ses différents châteaux et, changeant continuellement de place, trompe son ennui en le diversifiant. On voulut rendre le voyage de Choisy surtout agréable à M"** Dubarri par des spectacles qui pussent lui plaire, et dont Sa Majesté désiroit marquer l'époque comme le premier séjour de cette beauté en ce lieu. A raison de la présence de cette nouvelle divinité, Mesdames ne pouvoient plus s'y trouver : on put ainsi se livrer à toute la folie qu'inspiroit le goût de la maîtresse. On imagina d'exécuter des pièces très gaies et un peu polissonnes. Les trois théâtres concoururent aux fêtes; malheureusement

l'exécution ne répondit pas à leur magnificence. Par un choix asseE bizarre, les comédiens italiens jouèrent un Alix et Alexis, opéra-comique de Dont Antonio Poinsinetto, c'est-à-dire d'Antoine l^^insinct, ainsi appelé alors par dérision, comme directeur d'une troupe de comédiens au service de Sa Majesté catholique. La musique étoit du sieur la Borde, premier \alei de chambre du roi, qui avoiteu Findécencc de proposer cette pièce, dont M"® Guimard avoit eu les prémices sur son théâtre de Pantin.

Quoi qu'il en soit, l'on tira enfin la cour du sérieux où l'avoient plongée tant de pertes successives; on la disposoit insensiblement à la joie et aux plaisirs qu'y devoit ramener la jeune archiduchesse, déjà désignée pour épouser M«' le dauphin.

Ce qui fit le plus de plaisir au roi dans ce voyage, ce fut de voir que les femmes de qualité, d'abord si révoltées contre sa maîtresse, qui avoient comploté entre elles de ne point se trouver où elle seroit, se relàchoient peu à peu de leur morgue et se laissoient séduire par sa douceur et son aménité. On en jugea par le nombre de quinze ou seize qui se trouva à Choisy. Tout s'y passa dans la meilleure intelligence. M"** Dubarri y montroit cette liberté franche par où elle avoit séduit Sa Majesté. Elle passoir la plus grande partie du jour à sa toilette, elle étudioit les diverses formes pour plaire à son amant, die se mettoit souvent en Flore. Ces diverses métamorphoses étoient si longues, qu'il &lIoit quelquefois reculer le service. Le roi, enchanté, avoit la bonté de s'y prêter; et, lorsque c'étoit trop long, il lui faisoit dire de venir à table en petite robe. Les spectateurs étoient témoins des progrès que faisoit chaque jour sa passion. Un de ces riens, si précieux entre les amants, fit une anecdote que recueillirent avec avidité les courtisans. Sa Majesté ayant laissé tomber son étui, M"* Dubarri le ramassa avec empressement en mettant

loo ANECDOTES

un genou en terre; mais le monarque, se précipitant luimême à ses pieds, lui dit : « Madame, c'est à moi à prendre cette posture, et pour toute la vie. » Galanterie digne de la vieille cour et bien opposée au ton leste et cavalier dont nos pedts-maîtres traitent aujourd'hui les fenmies.

Malgré cette déclaration du roi, la beauté en question prit encore une fois le rôle de suppliante, et cet autre événement de son séjour à Choisy lui fit infiniment d'honneur et lui concilia une partie des grandes familles du royaume qu'il concemoit.

Il s'agissoit du comte ^ de la comtesse de Louerme, condamnés à avoir la tête tranchée pour rébellion à sa jusdce. On vouloir sauver ces illustres coupables. M. le chancelier avoit refusé leur grâce; mais, par un coup de politique digne de lui, il avoit accordé un sursis à l'arrêt. Il ménageoit ainsi à sa cousine un moyen de se distinguer : elle en profita. La comtesse de Moyan et la baronne d'Heldnrf, lille et bclle-tille des victimes dévouées au supplice, s'étant en vain jetées aux genoux du monarque, resté inflexible, M'"^ Diibarri vint à leur appui; elle déclara qu'elle ne se relèveroit point que Su Majesté ne lui eût accordé ce qu'elle deniandoit. Sa Majesté, émue, la releva une seconde fois en s'écriant : « Madame, je suis enchanté que la première faveur pour laquelle vous me forcez soit un acte d'humanité. »

Le voyage de Compiègne, que la cour a coutume de faire au commencement de juillet, donna lieu à de nouveaux événements. Si Sa Majesté ne pouvoit plus se passer de sa favorite, on se doute bien que la dernière Tut de celui-ci. Elle ne l'avoit fait jusque-là qu'incognito; elle s'y rendit dans toute sa gloire celte année, et voulut en conséquence marquer son arrivée en ce pays-là par une grande pompe. Elle sortit de la capitale avec trois carrosses à six chevaux. Elle demeuroit alors rue des Petits-

. SUR LA COMTESSE DUBARRI. loi

Champs, très passage et fourmillant de monde. Cet appareil, à la porte d'une maison particulière, excita la curiosité du peuple, qui redoubla bientôt quand on sut pour qui étoit un tel cort^e. On jugea que son intention n'étoit pas de se dérober aux r^ards, et par son train et par l'heure qu'elle choisit pour partir (ce fut à une heure après-midi qu'elle monta en Yoiture). Étonnée cependant d'un concours qui sembloit aimoncer le départ de quelque princesse distinguée^ et pour se dérober à des acclamations qui n'étoient pas toutes des bénédictions, elle baissa les stores de son équipage, et personne ne put la voir; mais elle les releva à sa sortie de Paris et se montroit gradeusement à la multitude de voyageurs dont la route étott remplie. Ce voyage ne plut pas également à tout le monde. Quand il fut question de l'arranger. Sa Majesté se fit représenter la liste des dames qui en avoicnt été nommées Tannée dernière. Elle en raya de sa main M"" la comtesse de Brionne, M"" la duchesse de Grammont et M™* la comtesse d'Egrttont, trois femmes de la cour ayant à juste titre, quant à deux au moins, de grandes prétentions à la beauté. On crut dès lors qu'elles avoient vu avec regret M"* la Comtesse Dubarri venir les éclipser. Pour la duchesse, elle ne s'en cachoit pas ; les autres, sans faire !e même éclat, soit rivalité, soit hauteur, soit caprice, avoient tenu une conduite uniforme et n'avoicnt point rendu à la favorite les politesses d'usage envers les femmes présentées. Cette exclusion, qu'elles mcritoient bien, les humilia. Elles s'en vengèrent par une caricature singulière, dont elles donnèrent vraisemblablement le sujet. Il rouloit sur cet événement et ne pouvoit guère être enfanté que par une jalousie bien ulcérée. On l'appela le combat des Anafp'iimmes. Elles étoient représentées sous l'emblème des trois Grâces avec leurs attributs, éplorées, etlrayées, semblant fuir à l'aspect d'une beauté d'un autre

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