A MADAME LA COMTESSE DUDARRI
Sur ton double portrait, le spectateur perplexe, Charmatuc Dubarri, veut t'admircr partout.
A SCS yeux changcs-tu de sexe, Il ne fait que changer do tioût.
S'il te voit en fuminc, dans l'dtnc D'être homme il cent tout le plaisir :
Tu deviens hofumc, et d'être femme Soudain il auroit le désir.
Tandis qae les arts se rangeoient ainsi sous la protection de M** Dubarri, les intrigants dont la cour abonde cherchoient aussi à s'étayer pour fidre valoir leurs projets et se frayer, sous ses auspices, une route à la fortune.
De ce nombre étolt le sieur Gênée de Brocheau, procureur général des requêtes de lliôtel, homme parvenu là par des menées antérieures, assez mal £uné dans ses mœurs, mais un de ces génies remuans qui, dussent-ils succomber, ne cessent de s'agiter pour s'élever. Il avoît porté ses vues jusqu'à la place de contrôleur général des finances et ne cherchoit rien moins qu'à supplanter M. Mapum tFInvau. Le comte Jean s'étoit laissé gagner, ébloui par les spéculations de ce politique. Gelui-d lui faisoît envisager l'avantage d'avoir en sa personne une créature qui lui seroit toujours dévouée et feroit couler à son gré les trésors de la France. Le comte, séduit par ces o&es éblouissantes, travailloit auprès de sa belle-sœur, et vouloit l'engager à profiter de son crédit pour pousser cet intrigant à la cour. La mine malheureusement fut éventée; le sieur Brocheau fut mis à la Bastille, et le beaufrère eut ordre d'aller voyager pour sa santé, et prendre
io8
les eaux dont il a voit besoin. Il fit cette tournée avec un Esculape, nommé Chevalier, autre aventurier qui tripotoit avec lui.
Un autre intrigant fut plus adroit, et se sen'it plus utilement de la faveur de la Comtesse. Ce fut le duc Aiguillon, qui mal en cour alors, sentit le besoin qu'il avoit de se ménager une ressource en elle. Il se lia d'abord avec les Dubarri et ne trouva rien de bas pour s'ancrer dans cette cour. On lui sut gré d'être un des premiers à s'y ranger. Il dut vraisemblablement à la reconnoissance de la maîtresse du monarque l'agrément qu'il eut alors pour acheter du duc de Chaulnes la charge de commandant des chevau-légers de la garde du roi. Ce fut elle qui voulut lui en donner de sa belle bouche la première nouvelle. Ce poste important, indépendamment de la distinction, étoit plus essentiel à ce seigneur en ce qu'il lui donnoit une intimité particulière avec le monarque, et lui procuroit l'honneur de déployer ses talents aux yeux de Sa Majesté, en travaillant avec elle. Il jetoit ainsi sourdement les fondements de son élévation future au ministère, et dcscspéroit les CJioiseul, qui voyoient s'approcher en lui un ennemi aussi dangereux qu'implacable.
Ces marques éclatantes de l'ascendant que prenoit la favorite donnèrent lieu à un petit couplet; car il faut que le François chansonnc toujours. Celui-ci fut fait sur les circonstances; mais d'une façon ambiguë, et dont les gens intelligents seuls pourroient sentir tout k sel. Le voici :
SUB l'air ; Vive le vin, vive l'amour, etc., du Déserteur.
Vive le Roi! vive l'amour!
Que ce refraio soit nuit et jour Ma devise la plus chiirie.
En Tain les serpents de rcnvie Sifflent autour de mes rideaux :
L'amour lui-même assure moti repos, Et dans ses bras je la défie.
On caractérisoit par \h les vains elTorts de la cabale des Choiscuî, et surtout de la duchesse de (irammont . Dans son desespoir de ne pouvoir réussir, elle venoit d'afTecter un dégoût de la cour; elle éioit allée voyager en Hollande, oij l'on disoit en plaisantant qu'elle alloit faire des spéculations de commerce. Quant au duc son frère, il s'y prenoit autrement pour cacher son dépit. Il redoubloit de dépense : il s'absentoit de la cour plus fréquemment; il fit coup sur coup deux voyages, l'un à Chanteloup, l'autre à Metz. Dans le premier, il vivoit avec la plus grande magnificence. Toujours quarante maîtres à table au moins; deux troupes de comédiens pour amuser ceux qui venoicnt faire leur cour à ce ministre; et le reste à proportion. L'autre avoit pour objet de visiter un camp de cavalerie qu'il y avoit fait former et d'y faire voir en quelque sorte à sa suite un prince du sang. C'étoit M. le duc de Chartres, qui vivoit avec la plus grande intimité avec ce seigneur.
Cependant le roi, qui s'enivroit de plus en plus des charmes de son amante, ne perdoit aucune occasion d'habituer les courtisans à la respecter et ses peuples à VeÂmirer. Le voyage de Fontainebleau en fournit une à Sa Majesté de la promener de ce côté-là et de lui préparer de nouveaux triomphes. Le sieur Bouret, fermier général, renommé par Part avec lequel il flattoit les passions du monarque et feisoit la cour à ses maîtresses, contribua de son mieux à remplir les désirs de ce prince. Il avoit feit bâtir dans la forêt de Sennaar un magnifique pavillon, qu'U avoit appelé le PapiÛon-du-Roi, depuis qu'il avoit eu Thonneur d'y recevoir Sa Majesté.
Ce bâtiment étoit sans doute trop magnifique pour un particulier. L'objet de celui-ci en le faisant construire étoit, à ce qu'on a prétendu, d'engager le souverain à l'acheter pour M"* tle Pompadour; ce qui n'avoit pas réussi.
Depuis que M""' Dubarri eut succédé à la défunte, il lui voulut faire sa cour, en renouvelant le même projet. Il ne manqua donc pas le temps où le roi chasse dans la forêt de Sennaar, pour faire suggérer à M"'" Dubarri la curiosité de voir le pavillon, et à Sa Majesté l'envie de la satisfaire. Le jour fut pris où elle décida de s'y rendre. Comme tous ces événements sont consignés dans le journal du temps, voici comme on racontoit alors cette fête.
« Le jeudi 28 septembre, Sa Majesté, avant de chasser dans la forêt de Sennaar, est allé au Pavillon-du-Roi : elle est arrivée à plus de midi, et est partie avant une heure. On a remarqué qu'elle a paru inquiète et soucieuse. M'°'la comtesse Dubarri ne s'y est rendue qu'à près de deux heures avec beaucoup de dames de la cour, entre autres M"'" la maréchale de Mirepoix, M"'" la duchesse de Mo)ttmorencj', M'"* la duchesse de Valeutinois, M""' la comtesse de l'Hôpital, etc., ainsi que beaucoup de seigneurs qui les accompagn oient. Le sieur Bouret a conduit cette dame dans tout le château : elle a ete enchantée du lieu. Il y a eu ensuite un splendide dîner : le repas fini, la favorite est montée en calèche avec les dames, et a assisté à la défaite d'un cerf qu'on a pris sous Croix-Fontaine, et dont Sa Majesté lui a présente le pied. Un second cerf a été forcé de la manière la plus curieuse et la plus rare, après tous les détails capables d'amuser les spectateurs et de varier une pareille scène : on eût dit qu'il eût été esercé à toutes ces manœuvres diifércntes. Outre la cour, très nombreuse, la beauté du jour avoit attiré un monde étonnant du voisinage.
« On s'attendoit à quelque galanterie particulière de la pan du sieur Bouret, dont le génie est plein de ressources pour de pareilles fêles; et il n'a pas manqué de remplir l'attente des curieux. On y a trouvé une Vénus, modelée d'après celle de Coustou, pour le roi de Prusse.
SUR LA COMTESSE DUBARRI. in
L'adroit courtisan y avoit fait adapter une tète sculptée d'après celle de M"" Dubarri, et en a présenté le coup d'(eil à Sa Majesté, Uattée de la manière dont on divinisoit ainsi son goût.
« M°" Dubarri étoit ù cette chasse précisément dans le même habillement d'homme sous lequel elle est représentée au Salon, mais inâniment plus leste et plus sédui* same. »
Veut-on voir comment la nouvelle maîtresse prenoit à la cour et dans le monde, savoir ce qu'on en punsoit, quelles réflexions occasionnoit son élévation, et comment elle marchoit à grands pas au pouvoir souverain, il faut consulter ce même journal. Le même paragraphe suivant, sous la date du 4 octobre 1769, est fort satisfaisant à cet égard. Voici ce qu'on y lit :
« Les courtisans continuent à avoir les yeux ouverts sur ce qui se passe à la cour et cherchent à démêler les suites des événements actuels. Ils ont été surpris que M. le duc de (Jlioîseul n'ait pas obtenu la place de capitaine-lieutenant des chevau-Ic^crs de la garde du roi pour M. le vicomte de CIwisciil, auquel il vouloit la faire tomber. D'une autre part, on remarque une diminution dans la faveur de ce ministre, qui est parti pour Metz avec les bonnes grâces du maître. Il a eu, avant de s'y rendre, une conférence de trois heures tête-à-tête avec M"** la comtesse Dubarri ; entrevue qui a donné lieu à une infinité de nouvelles spéculations : c'est la première de cette espèce qu'il ait eue avec la favorite.
« On ne sait plus que penser de la détention du sieur Géniê de Brocheau, en qui le beau-frère de la Comtesse avoit cru reconnoître les qualités propres au ministère des finances, et qu'il avoit voulu porter à la place de oon* tr61e.ur général par la protection de sa belle-sœur. Luimème semble enveloppé dans cette disgrâce, puisqu'il va