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prendre les eaux, quoique ce n'en soit pas la saison. Les gens mystérieux veulent qu'on ait cherche à l'exclure du voyage de Fontainebleau, oii se frappent ordinairement les grands coups de politique, où s'opèrent les révolutions importantes.
« Du reste, tout le monde s'accorde à louer la bonté d'àme de M"'° la Comtesse Dubarri ; la douceur de son caractère est égale à celle de son visage. On revient de plus en plus des impressions défavorables qu'on avoit prises sur son compte d'après les bruits injurieux qu'une cabale puissante et ennemie ne cessoit de répandre et d'accréditer, qu'ont toujours démentis ceux qui avoient connu cette femme aimable, mais qui, en trop petit nombre et trop obscurs, ne pouvoient balancer une rumeur générale. Aujourd'hui que plus de célébrité la met plus en spectacle; qu'éclairés oontmaellement par les yeux de la jalousie et de Fenvie, la moindre action, le moindre mot, le moindre geste de sa part, susceptible de critique, seroit observé, relevé, envenimé^ on ne lui reproche rien, ni dans sa conduite, ni dans ses propos. Apologie d'un grand poids pour ceux qui connoissent la cour et qui répond delà façon la plus victorieuse à toutes, les fables absurdes qu'on a débitées sur son compte. »
Il est certain que la consternation des ennemis de M"* Dubarri, qui depuis sa présentation avoient respecté sa grandeur et démentoient en quelque sorte par leur silence les bruits injurieux et les calomnies ténébreuses répandues jusqu&-là, étoit un grand argument que ses partisans faisoient valoir en sa Êiveur. Mais si elle ne se permettoit aucune méchanceté atroce, opposée à son caractère de modération, elle s'amusoit par de petites épigrammes, par des gentillesses maUgnes,.qui, réjouissant le monarque, n'en portoient que plus sûrement coup. On raconta vers ce temps-là qu'un cuisinier nouveau, choisi
SUR LA COMTESSE DUBARRI. ii|
par son intendant, et qu'elle n'avoit jamais vu, ayant eu occasion Uc s'otVrir à ses regards, lui a\oit déplu souverainement par une malheureuse ressemblance qu'elle crut lui trouver avec le duc de Choiseiil ; ce qui tut un tort irrémissible : elle ordonna que cette figure sinistre ne reparût plus en sa présence. On ajouta que dès le soir elle avoit ri à souper avec son auguste amant, et lui avoit dit : J'ai renvoyé mon Choiseul ; quand renperre^-pous le PÔtre?
Cette épigramme fat rendue dans un autre genre à par un seigneur en possession de ûire toutes les extravagances qui lui passoient par la tête. C'est M. le comte de Lauraguais, On ne sache point qu'il eût eu aucun mécontentement particulier de la favorite; mais soit désir de faire sa cour au ministre, en le vengeant de la saillie de la Comtesse, soit pure envie de rire, il lui donna une mortification difficile à pardonner.
Fatigué des attachements de coeur, dont les suites sont une source d'amertume et de désespoir, et cependant dans la fougue des passions, le comte philosophe, ne pouvant se passer d'une maîtresse, fut tout simplement lever une fille chez la Gourdaa, comme on va lever une pièce d'étoffe chez un marchand. On a parlé de cette femme comme vouée aux plaisirs du public : elle sait la cour; en outre elle est d'une excellente ressource pour les grands seigneurs. Celui-ci ayant fait l'acquisition d'un sujet doué des grâces extérieures de la nature et enrichi de ses dons, la combla de biens et de présents : il lui monta une maison sur le plus grand ton; et, l'ayant ainsi placée au sein de l'opulence,' il la baptisa et la fit appeler M*»* la comtesse du Tonneau, distinction sous laquelle il la produisit dans le monde.
L'allusion étoit trop forte et trop sensible pour ne pas
ti4 ANECDOTES
attirer la disgrike de la cour au comte, qui, quelque temps après, fïit prudemment voyager en Angleterre. Quant k M"* Gourdan, elle ne paroissoit pas devoir se ressentir du courroux de la Comtesse : elle étoit très*innocentede Fétourderie de M. 4ie Lauraguais* Cependant Tentremetteuse fut exclue de Fontainebleau ; elle et ses semblables reçurent défense d'y paroître. Il va ordinairement beaucoup de courtisans s'établir en ce lieu, pendant le séjour de la cour, pour amuser les seigneurs et autres gens que leurs affaires, leur état ou leurs plaisirs attirent dans cette ville. Cette fois le grand prévôt et les officiers cornmis à la police eurent ordre de ne pas laisser aborder les nombreux essaims de filles de joie qui y accouroient. On leur fit la chasse dans les hôtels garnis, dans les cabarets ; en sorte que les débauches trouvèrent cette privation très grande, et furent obligés de faire des petits voyages à Paris pour satisfaire leurs besoins.
Du reste, M"" Dubarri, soit par humiliation de la caricature sanglante de M. de Lauragitais, soit par une pudeur naturelle, se comporta très modestement pendant tout ce voyage. Elle alTecta de ne se point montrer en public, pas même au spectacle» où elle se mit loin des yeux des courtisans.
On a dit que M'"' Dubarri avoit beaucoup contribué à faire avoir au duc d'Aiguillon l'agrément nécessaire pour succéder au duc de (Ihaulncs dans la place de capitaine-lieutenant des chevau-légers. Ce seigneur ne tarda pas à lui en témoigner sa reconnoissance, et à prouver aux Dubarri en général combien il vouloit leur être attaché. Il fit obtenir au neveu, le vicomte Adolphe, qui étoit officier dans le régiment du roi, une place de cornette surnuméraire dans sa compagnie, à la place du duc dt Pecquigjtj', devenu duc^e Chaulms^ la mort de son père et qui se retira, mécontent de n'avoir pu lui succéder.
SUR LA COMTESSE DUBARRI. ii;
L'année 1770 s'ouvrit par une anecdote qui fit beaucoup d'honneur à la nouvelle maîtresse, et fut extrêmement répandue, à cause de la circonstance des visites du jour de l'an, auxquelles il faut toujours quelque aliment pour soutenir les conversations. Elles roulèrent sur le trait suivant.
Le premier de janvier, M"' Dubarri entra chez le roi, fort gaie, et en lui disant qu'elle venoit lui demander ses étrennes, savoir les loges de Nantes, objet d'environ 40,000 livres de rentes, qu'avoit feu M"" la duchesse de Lauraguais : elle ajouta que c'étoit pour sa bonne amie, M"* la maréchale de Mirepoix. Le roi sourit, et lui répondit : « Madame, je suis fâché de ne pouvoir vous accorder cène grâce, j'ai disposé de l'objet. » La belle Comtesse de faire la boudeuse et de répliquer : « Eh bien, voilà la quatrième faveur que je sollicite, et que vous me refusez; le diable m'emporte si je vous importune désormais I — Cest bouder de bonne heure, repart Sa Majesté. Vous commencez bien mal l'année! — Et vous, bien plus mal, continue la favorite en redoublant d'humeur. — Votre reproche ne me fera pourtant pas changer, dit son auguste amant en la regardant tendrement; il ne fait que me confirmer dans ma résolution : il est beau à vous de montrer autant de chaleur pour votre amie; mais, encore un coup, il n'y a plus rien à faire, ce cadeau est promis, et voulez-vous savoir à qui, madame? C'est à vous; ce sont les étrennes que je vous ai réservées. » Il l'embrasse en même temps. M"* Dubarri n'eut rien de plus pressé que de publier le bienfait du monarque, et le procédé galant et spirituel qui Tavoit accompagné. Les courtisans, de leur côté, exaltèrent un emportement peu respectueux^ mais qui caraaérisoit l'âme ihmcbe, ouverte et généreuse de la Comtesse.
Au reste, comme elle étoit chaude en amitié, elle n'ai-
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moii pas qu'on y manquât, et l'ingratitude étoit un vice qu'elle détestoit. Elle eut occasion vers ce temps-là de le faire connoître envers le duc de Viîleroi. Ce seigneur, qui jusque-là avoit été fort avant dans ses bonnes grâces, tint un propos qu*on rendit officieusement à M"* Ih^rri, et qui lui attira son ressentiment.
Il faut savoir qu'il est très libertin, grand coureur de filles, et peu délicat dans son choix. Il étolt devenu éperdument épris d*une certaine Scphie, femme de chambre de M"* la comtesse Dubarri; il Tavoit séduite, il Tavoit engrossée, et pour la soustraire aux propos, aux reproches et aux réprimandes de sa maîtresse, l'en avoit foît sortir et mise dans ses meubles, où il la tenoit secrètement. Dans le temps de ses amours, quelques courtisans, amis des Choiseul, le plaisantèrent sur ses assiduités auprès de la favorite, le tournèrent en ridicule sur la cour basse et servile qu'il lui faisoit. Il s'en défendit, en leur déclarant que ce n'étoit pas pour elle qu'il y venoit; qu'il en vouloit à une de ses suivantes, à Sophie en un mot. On ne manqua pas de rendre officieusement la conversation à la Comtesse, qui, indignée d'une excuse aussi injurieuse, piquée d'avoir été dupe, le renvoya de chez elle. En vain ce vil adulateur eut-il recours aux supplications les plus humbles pour rentrer en grâce, elle fut inflexible, et se conduisit avec une dignité, une fermeté, qui lui firent honneur. C'est ainsi qu'elle en usoit avec les Choiseul, qui, voyant l'impossibilité de l'expulser de la cour, firent sans doute quelques démarches afin de se rapprocher d'elle, mais indirectement, pour ne pas se compromettre. Ils engagèrent un poète à adresser à la favorite des vers flatteurs, et qui rouloient sur les vœux de la France, pour qu'elle se raccommodât avec le duc-ministre, chef île cette maison, qu'on combloit aussi d'éloges outrés; ce qui Ht présumer qu'ils partoient de cette cour. Ils étoient intitulés :
VERS
A MAOAKB LA COMTBISB DVBAUftl» A L'oCCAtlON DB SA BIYISIOM AVBC H' L8 BUC BB CHOIBBUl»
Déesse des plaisirs, tendre mère des grâces, pourquoi vcux-tu mêler aux fêtes de Papbos
Les noirs soupçons, les honteuses disgrâces?
Ah! pourquoi méditer la perte d'un liéros? Ulysse est cher à la patrie, Il est l'appui d'Agamctnnon:
Sa politique active et son vaste génie EadMlnent la valeur de la tière llion.
Soumets les Dieux à ton empire; Vénus sur tous les coran règne par sa beauté. Cueille dans un riant délire Les roses de la volupté.
Mais à nos voeux daigne sourire»
Et rends le calme ù Neptune agité!
Ulysse, ce mortel aux i'royens formidable.
Que tu poursuis dans ton courroux, Pour la beauté n'est rulnutable Qu'en soupirant à ses genoux.
Ce raccommodement étoit devenu impossible. Les Ckoisad usèrent d'une autre ruse. Ils apostèrent autour d'elle des courtisans officieux qui l'effirayèrent de l'arrivée de M**, la Dauphine, qui lui firent entendre que, pour éviter des fêtes où elle ^urerolt mal, où cette princesse, tout endoctrinée par son ennemi, lui donneroit peutêtre des mortifications, elle ne feroit pas mal de s'absenter, sous prétexte d'aller aux eaux de Barèges. Elle parut apparemment décidée à suivre cet avis, car le bruit courut qu'elle y alloit. Mais le duc de Richelieu, en fin courtisan, lui conseilla de ne point entreprendre cette route; il lui représenta les dangers de l'absence, et la détermina à soutenir le choc; et le duc ctAiguillan, qui avoit besoin d'elle, la confirma dans cette résolution généreuse.
M"* Dubarri n'eut point lieu de se repentir d'avoir
suivi leurs conseils : les choses se passèrent à merveille; elle eut la satisfaction d'être présentée à Mp* la Dauphine par le roi même lors de l'arrivée de cette princesse au château de la Muette, et elle eut Thonneur de souper à la même table qu'elle. On assura dans le temps que Sa Majesté ayant demandé à M*** la Dauphine comment elle trouvoit la G>mtesse, elle répondit qu'elle trouvoit M** Duharri charmante, adorable; aveu ingénu qu'arrachoit la force de la vérité. Il est certain qu'elle étoit alors la femme la plus remarquable à la cour par sa figure sans apprêt [et par ses grâces naturelles : on pouvoit la dire belle de sa propre beauté; et, par une singularité encore plus merveilleuse, elle étoit la plus décente en public dans son maintien et dans ses propos. C'est sans doute ce qui lui avoit mérité d'abord l'indulgence de M"* la Dauphine. Il se passa au voyage suivant de Gompiigne une anecdote qui prouva combien cette jeune princesse étoit encore éloignée de l'aversion qu'elle a depuis vouée à M!^Duharri, M"* la Dauphine avoit pris beaucoup d'at- ' tachement pour la jeune princesse deChaulties{Pecquigny d-devant). Un jour que le roi lui donnoit un souper au petit château, die pria Sa Majesté d'en mettre cette dame. Le monarque eut cette complaisance, mais amena aussi sa fiivorite; sur quoi M"** la Dauphine s'écria avec tout l'enjouement dont elle est capable, en voyant entrer cette dernière, à laquelle elle ne s'attendoit pas : « Ah ! Sire, je ne vous avois demandé qu'une grâce, et vous m'en accordez deuxl » Malheureusement la favorite, par une jalousie de femme très déplacée et très coupable, ayant depuis critiqué la figure de la première, qu'on exaltoit devant elle, et s'étant permis des plaisanteries très malhonnêtes sur chaque partie de son visage, qu'elle détailloit successivement, a excité l'indignation de la princesse, qui l'a prise dans une haine qu'elle a fait éclater depuis dans toutes les
drconstances, sans ménagement même pour le monarque. On se doute bien que le duc de Choiseul n'a pas peu contribué à la faire naître et à la fomenter. L'antipathie de ce ministre et de la favorite se manifestoit jusque dans les moindres choses. Le premier, protecteur de M"« Clairon, avoit servi l'ambition de cette actrice, qui, désespérée de perdre sa célébrité dans la retraite, avoit regarde comme une occasion favorable de réveiller le public sur son compte les fêtes qui se donnoient à la cour pour le mariage du . Dauphin. Par ses manœuvres, que soutenoit le ministre, qui se mèloit de tout, elle avoit obtenu de jouer dans Athalie et d'enlever le rôle à son ancienne rivale M"* Duménil. Elle fut punie de ce procédé indigne par son peu de succès. M™ Dubarri, sensible à l'humiliation de la vieille Melpomène, obtint qu'elle joucroit dans Sémiramis, une des pièces aussi où cette actrice est le plus sublime, et elle lui fit présent d'une robe magnifique.
Ces pointillcrics n'citoicnt que le prélude du combat à mort qui devoit a\'oir lieu entre le duc de Choiseul et celle dame. Celle-ci commençoit à se mêler insensiblement des grandes affaires. Celle du duc d'Aiguillon fut la première où elle montra son crédit. Ce seigneur intrigant se trouvoit dans une crise très pressante. On avoit déterminé le roi à prendre par lui-^nême connoissance de son procès et à le faire foire par le parlement de Paris, assisté des princes et des pairs. L'espoir qu'il avoit d'abord eu de s'y voir blanchir et d'éteindre, une fois pour toutes, les querelles qu'on lui susdtoit sur son administration despotique l'avoit iiût comparoître avec plaisir devant ce nouveau tribunal : mais quand il vit l'animosité de la compagnie excitée contre lui par son ennemi secret, le duc de Choi' seul; quand il sut qu'on avoit tellement fouillé dans toute sa conduite, qu'on étoit à la veille d'établir des preuves d'accusation graves intentées contre lui, il se regarda
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comme perdu, et ne trouva d'autre ressource que dans M"* Dubarri, qui étoit alors très bien ayec le chancelier. Celui-ci en ayant besoin pour s'ancrer à la cour et consommer le vaste projet qu'il méditoit contre la magistrature entière, pour perdre enfin le duc son bienfaiteur, devenu son ennemi par ses liaisons avec les parlements, se prêta à tout ce qu'elle voulut. Après avoir déterminé le souverain à commencer au mois d'avril avec le plus grand éclat, devant rassemblée la plus auguste, le procès d'un pair, pour laver le pair et la pairie des crimes à lui imputés, au mois de juin suivant, , il fit dire à ce même prince qu'il re> gardoit l'affaire comme instruite, le pair comme justifié, et qu'il ne vouloit plus en entendre parler. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail de ces inconséquences, il suffit d'observer quel crédit devoir avoir alors la favorite pour.à lafacedcs princes, des pairs, de la magistrature, de la France, de l'Europe entière, déterminer le monarque à se contredire aussi honteusement. On ne manqua pas de consigner cet événement dans un vaudeville sur un air du Déserteur. On y faisoit dire au duc d'Aiguillon :
Oublions jusqu'à la trace De mon procès suspendu Avec des lettres de gr&ce^ On ne peut être pendu.
Je triomphe de l'envie, Je jouis iic la faveur; Grâces aux soins d'une amie J*ea suis quitte pour llioiuicur.
Cela occasionna aussi un bon mot de M. le maréchal duc de JBrissac, qui dit que M"» la comtesse Dubarri avoit sauvé la tête de M. le duc d'Aiguillon, mais lui avoit tordu le col.
Geluî-d ne r^arda pas la chose comme telle et se trouva trop heureux d'en sortir ainsi. Il lui âoit d'autant
SUR LA COMTESSE DUBARRI. lai
plus essentiel de faire finir la persécution à quelque prix que ce fût, qu'il vo3-oit s'avancer la disgrâce des Choiseul et se flattoit d'en tirer parti. II reçut alors une marque de faveur très grande dans une circonstance aussi critique. Le roi ayant fait l'honneur à M"'* Dubarri d'aller souper chez elle à Lucienne pendant le voyage de Marly, ne trouva pas mauvais qu'elle y fît trouver le duc d'Aiguillon, et l'admît à table avec lui.
Il se forma alors une liaison très étroite entre ce seigneur et le chancelier, qui tenoient leurs conférences chez M"'^ Dubarri ; et par des raisons personnelles à chacun d'eux, y méditoieni la ruine des Choiseul. Il y fut convenu que, pour l'accélérer plus promptement, on feroit connoître au roi les liaisons intimes du ministre-duc avec les parlements; on attribueroit à ses intrigues les insurrections nouvelles de ces compagnies, au sujet d'un procès dont le chancelier avoit flatté Sa Majesté de la débarrasser, et qui donaoit au contraire lieu à des troubles plus grands. On toumoit ainsi contre le parti adverse ce qui pouvoit perdre celui-là.
M«* la duchesse de Grammont, qui s'étoit alors par jalousie exilée de la cour, qui vojrageoit, et, sous prétexte d'aller aux eaux, avoit paûé par différentes provinces de la France où il y avoit des parlements, leur fournit matière à une inculpation plus grave et plus odieuse. Us firent entendre au monarque qu'elle avoit eu des conférences avec eux et les avoit excités & la résistance, en leur assurant la protection de son frère. Cette accusation fit un tel effet sur l'esprit dp Sa Majesté que depuis lors elle se refiroidit sensiblement envers lui. Elle ne l'honora pas d'un mot de conversation, quoiqu'elle continuât cependant à travailler avec lui et à l'admettra à ses soupers. Cet état de disgrftce fut bien remarqué par les courtisans et en éloigna beaucoup.
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Comment M"» Dubarri, franche, étourdie, enjouée, foUe, n'eût-elle pas été la dupe de gens qui cherchoient à la capter par tout ce qui pouvoit flatter ses goûts et ses caprices? Le chancelier lui donna pendant le voyage de Gompiègne un dîner qui amusa beaucoup la favorite, et auroit couvert de ridicule le chefsuprême de la justice, s'il en eût été encore susceptible.
La favorite avoit alors un petit nègre, nommé Zamore, qu'elle aimoit beaucoup, avec qui elle jouoit comme avec un petit chien. Cet enfant étoit fort espiègle. Sa maîtresse le menoit partout avec elle. M. de Maupeou voulut faire sa cour à l'une en amusant l'autre; il ne négligeoit aucun des plus petits moyens de plaire. Il fit servir à l'entremets un superbe pâté; ce n'étoit qu'une espèce d'attrape : on n'eut pas mis le couteau dedans, qu'il s'en échappa un essaim de hannetons qui volèrent partout, et principalement sur l'énorme perruque du chancelier. Ce petit jeu fit beaucoup rire Zamore, qui peut-être n'avoit jamais vu ces insectes; il voulut en prendre, et vint en chercher dans ces filets chevelus où ils étoient embarrassés. Le nègre enfin, respectant peu le chef de la magistrature, pour jouir plus à son aise des hannetons, enleva la perruque entière de M. de Maupeou; et M"* Dubarri de rire à gorge déployée, et le chancelier de se prêter de la meilleure grâce du monde à la dérision génâ^ale. Voici ce qu'écrivoît à cette occasion un courtisan pendant le voyage de Gompiègne en 1770. La meilleure feçon de peindre un homme, c'est de rapporter le témoignage de ses contemporains et de ses pairs.
Extrait d'une Lettre de Compiègne (uo août).
« Vous croyez à Paris que le chancelier est fort intrigué du soulèvement général de la magistrature, et descrou-
SUR LA COMTESSE DUBARRi. la)
pières que lui taillent de toutes ports les divers parlements. Il n'yparoîtpas à rextérieur : il ne s'en réjouit pas moins avec la simplicité et l'innocence d'un enfant. Le bruit général de la cour est que le roi, étant entré ces jours derniers brusquement chez M"* Dubarri, a trouvé cette dame, qui est fort polissonne, jouant i\ colin-maillard avec de jeunes courtisans et, au milieu d'eux tous, le chancelier en simarre faisant le coUn-maillard; ce qui réjouit beaucoup Sa Majesté. »
On peut croire combien les Choiseul et leurs créatures se moquèrent de cette scène indécente; mais M. de Maupeoîi alloit à ses fins. Son parti grossissoit tous les jours. Son génie souple et insinuant lui gagnoit tous ceux que le ministre rival ccartoit par ses hauteurs. C'est ainsi qu'il se concilia totalement le duc de Richelieu, qui cherchait encore à nager entre deux eaux.
Ce maréchal, en partant pour son gouvernement de Guyenne, alla voir le duc de Choiseul^ et dans ses adieux lui témoigna combien il seroit flatté que M™ la duchesse de Grammont, qu'il savoit devoir revenir de ses voyages par ce pays-là, voulût lui faire l'honneur de loger chez lui à Bordeaux. Il Tassura qu'il tâcherait de la bien recevoir, de lui procurer tous les agréments, tous les amusements que méritoit une dame comme die. Le ministre ne dissimula pas son mécontentement : il lui fit entendre qu'il prenoit de pareilles ofires pour un persiflage, qu'il n'ignoroit pas les propos impertinents répandus sur le compte de sa sœur et sur le sien ; qu'il l'en regardoit comme un des principaux auteurs. Sur quoi le maréchal ayant voulu tourner la chose en plaisanterie, le duc courroucé lui déclara qu'il ne la regardoit nullement comme telle, et qu'il lui en savoit si mauvais gré, que ni lui ni les siens ne met* troient les pieds chez lui, et lui tourna le dos.
Ce ministre eut alors une mortification bien capable
d'humilier son caractère altier. Il fut oblige de nommer colonel en second de la légion de Corse un Diibarri, le plus jeune des trois frères, qui du régiment de Bcauce avoît passé dans ce corps. C'était un nouveau coup de poignard pour lui. Il ne pouvoit s'empêcher de voir à quel point croissoit jotimellement la fitveur de son ennemie. Au retour du vojrage de Gompiègne cette année, le roi la mena publiquement à Chantilly, et lui laissa la liberté de nommer les seigneurs et dames qui seroient de cette partie de campagne; et Ton se doute bien que le duc de Choiseul fut le premier omis. C'est dans le sein de cette dame que le souverain versoit les chagrins et les soucis qu'il éprouvoit à cette époque critique. Après la séance despotique qu'il étoit venu tenir au parlement le 3 septembre, séance dont il ne put s'empêcher de remarquer l'effet sinistre par l'efiroi général qu'U vit répandu autour de lui dans Paris, par le silence morne qui accompagna son entrée au palais et sa sortie, au point qu'il n'entendit pas un seul Vive le roi! il fut souper à Lucienne, et cette dame le fit heureusement sortir de la mélancolie où il étoit plongé. Ce talent étoit trop précieux, trop utile, trop séduisant, pour ne pas donner à la £ivorite un empire tout-puissant sur son amant. C'est ce dont on ne pouvoit s'empêcher de trouver une preuve évidente dans la démarche que Sa Majesté vcnoit de &ire au parlement en faveur du duc Aiguillon, Il étoit venu enlever toute la procédure concernant sonafûdre ; ce qui mettoît cette compagnie hors d'état de la suivre, et détruisoit jusqu'au germe du procès. Ce seigneur sentit de quelle importance étoït pour lui une démarche aussi éclatante du monarque : il voulut lui en témoigner sa reconnoissance par un cadeau à sa bienfaitrice, qui fit jaser alors, et que tout Paris fut admirer; c'étoit un superbe visà-vis qu'il lui fit faire. Rien de plus él^ant et de plus magnifique en même temps. Les carrosses de la Dau-
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phine^ envoyés à Vienne, n'en approchoîent pas pour le goût et la délicatesse du travail. On va voir par sa description à quel point de dépravation les mœurs étoient parvenues & la cour, pour oser afficher ainsi aux yeux de toute la France le scandale public des amours du monarque sous une allégorie très peu équivoque. Outre les armoiries des Dubarri, qui formoient le milieu des quatre panneaux principaux sur un fond d'or, couvrant tout l'extérieur de la voiture, avec le fameux cri de guerre : ^o»tei en avant! sur diacun des panneaux de côté Ton voyait répétés d'une part une corbeille garnie d'un lit de roses, sur lequel deux colombes se becquetoient lascivement, de l'autre un cœur transpercé d'une flèche, le tout enrichi de carquois, de flambeaux, de tous les attributs du dieu de Paphos. Ces emblèmes ingénieux ctoicnt surmontés d'une guirlande de fleurs en Burgos, la plus belle chose qu'on pût voir de ses deux yeux. Le reste étoit propordonné. La housse du siège du cocher, les supports des laquais par derrière, les roues, les moyeux, les marchqûeds étoient autant de détails recherchés et finis, qu'on ne pouvoit se lasser de contempler, et qui portoient l'empreinte des grâces de la divinité d'un char aussi voluptueux. Chacun s'écrioit que jamais les arts n'avoient été poussés à un tel degré de perfection. Comme M. le duc d'Aiguillon à la galanterie d'un tel don a ajouté celle d'en laisser ignorer le prix, on ne l'a jamais bien su. Cependant, par des interrogations particulières aux ouvriers, certaines gens ont prétendu calculer que ce vis-à-vis avoit coûté 52,ooo livres. Quoi qu'il en soit, ce seigneur eut le chagrin de voir que M"" Dubarri ne s'en servit point. On a encore varié sur le motif. Les uns ont dit qu'elle n'en avoit pas été contente; d'autres, ce qui est plus vraisemblable, que le roi l'avoit trouvé trop beau, et avoit exige qu'elle n'y montât pas. On dit même que cela avoit occasionné une petite
bouderie entre les amants. Il est certain que le public avoit été scandalisé de ce faste indécent. On fit en conséquence i'épigramme suivante, qui portoit également et sur l'auteur du don et sur celle qui le recevoit :
Pourquoi ce brillant vis-à-vis?
Est-ce le char d'une déesse Ou de quelque jeune princesse ?
S'écrioit un badaud surpris.
Non,... de la foule curieuse Lui répond un caustique; non :
C'est le char de la blanchisseuse De cet infâme d'Aiguillon.
La cabale adverse ne fut pas à coup sûr la dernière à s'élever contre l'insolence d'un tel luxe, mais le duc de Choiseul se contenoit -, il ne crioit pas, il se contentoit de favoriser sous main ceux qui crioient. On étoit d'autant mieux fondé à le faire que la position de la France étoit encore très triste. Le pain étoit fort cher; beaucoup de gens mouroient de faim; et l'on remarquoit avec douleur que le prix d'un semblable équipage auroit nourri pendant plusieurs mois une province entière. Un autre caustique fit courir une pièce intitulée : le Pater; le mécontentement se manifestoit ainsi sous tous les formes. Ce Pater étoit dédié au Roi; on lui disoit :
« Notre père qui êtes à Versailles, votre nom soit glorifié. Votre règne est ébranlé. Votre volonté n'est pas plus exécutée sur la terre que dans le ciel. Rendez-nous notre pain quotidien, que vous nous avez ôté. Pardonnez à vos parlements qui ont soutenu vos intérêts, comme vous pardonnez à vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux tentations de Dubarri. Mais délivrez-nous du diable de chancelier. Ainsi soit-il. »
Enfin, malgré les preuves multipliées de la décadence de leur partiel de l'ascendant étonnant que prenoit l'autre,
les Choiscul avoicnt encore un espoir, qui pou voit être d'autant mieux fondé qu'il étoit question de supplanter la favorite par une beauté nouvelle, très propre à séduire le roi.
Le marquis de Choiseul, fils du feu capitaine de vaisseau, si fameux par sa Vision du cardinal de Bernis, venoit d'épouser une demoiselle Raby, créole de la plus jolie figure du monde, et joignant à ses grâces naturelles tous les talents possibles; qualités dont la réunion en faisoit une des femmes les plus accomplies de la cour : très jeune en outre, fraîche comme Hébc, elle scmbloit devoir produire une grande sensation sur le monarque au moment de sa présentation : cérémonie nécessaire pour être inscrite au rang des femmes de la cour. Les courtisans attendirent avec impatience le jour où cet astre y paroîtroit : tous les yeux furent fixés sur le prince, lorsqu'on lui annonça ce prodige de beauté. Mais on remarqua que Sa Majetc affecta de ne la regarder que légèrement, et autant qu'il le falloit pour ne pas lui montrer un mépris décidé. Cette dernière ressource ayant manqué son effet, on jugea la Comtesse inexpugnable désormais, et tout ploya devant elle. Les femmes, qui jusque-là avoient tâché de ne pas se compromettre en ne faisant point de malhonnêteté caractérisée, mais en ne faisant aussi aucune avance et se tenant dans une réserve prudente, furent trop effrayées de la disgrâce de la comtesse de Grammont pour ne pas se livrer absolument à Tidole dù jour. Cette comtesse de Grammont mime, qui avoit eu Taudace d'attacher le gre^ lot, à Choisy, en disant des impertinences marquées à M"* Duèarri, qui avoit provoqué le courroux du monarque, et gémissoit exilée dans ses terres, ne put soutenir longtemps Téloignement de la cour et le vide de sa solitude. Elle eut la l>assesse de demander à revenir, de faire entremettre M. le duc de Gontaut et M. le duc de NoaUles
ia8 ANECDOTES
pour solliciter sa grâce auprès de la favorite, et la reçut à condition qu'elle ne paroîtroit point à la cour.
Ce fut surtout à Fontainebleau que M""' la comtesse Dubarri triompha dans toute sa gloire, et humilia le duc de Clioiseid. Le régiment du roi étoit venu camper auprès de cette ville pour être passé en revue par Sa Majesté. Cette cérémonie ne pouvoit se faire sans le ministre de la guerre. M'"" Dubarri y assista, escortée de la duchesse de Valentinois et de la marquise de Montmorency. M. le comte du Châtelet, colonel en second, donna le soir dans sa tente un dîner-souper, dont ces dames furent. M"* Dubarri étoit assise à côté de Sa Majesté et remplaça M"* la Dauphine, qu'on avoit annoncée devoir y être, mais qui n'v assista pas. Ce fut le premier schisme d'éclat qu'elle lit avec la favorite. Le duc de Choiseult outré de rage, prétexta une indisposition pour ne pas se trouver à cette revue et au repas.
Le roi, jusque dans les moindres choses, témoignoit l'intérêt qu'il prenoit à ce qui concernoit sa charmante maîtresse. 11 s'amusa pendant ce vo^'agc du mariage de la première femme de chambre de cette dame. On en a déjà parlé comme ayant été la maîtresse du beau-frère, et abandonnée pour M"* l'Ange de l'aubernier. Elle étoit tombée dans la misère, lorsque M""' Dubarri fut sollicitée de la prendre en la qualité ci-dessus. Lllc avoit gagné tellement les bonnes grâces et la confiance de sa maîtresse, que celle-ci consentit à son hymen avec un nommé Langibeau, à qui elle fit avoir un emploi de 10,000 livres de rentes. Sa Majesté donna pour présent de noces 25, 000 livres et des diamants très beaux. M"' Langibeau a continué ses services auprès de M"* Dubarri ^ et est encore en possession des fonctions les plus secrètes. Quoique ce soit la plus méchante créature possible, elle a pris sur elle un ascendant tel que celle-ci ne peut s'en
défeire; nouvelle preuve de la bonté d'âme de la fevorite.
Toutes ces petites iaveurs partîailières n'âoientque le prélude du crédit important que M"* Dubarri devoit développer dans la révolution qui s'ailoit opérer, et à laquelle le duc d'Aiguillon et le chancelier cheminoient de concert, pour servir séparément leur ambition respective. Tousdeuz employèrent la Comtesse comme la personne la plus propre à déterminer le roi. Ils lui firent entendre qu'il falloir absolument qu'elle secondât leurs vues pour son propre intérêt; qu'elle ne seroit point en sûreté tant que le duc de Ckoi' seul resteroit en place, et que celui-ci ne pourroit sauter qu'autant qu'on le rendroit suspect au roi à raison de ses liaisons avec le parlement; qu'enfin pour mieux le noircir il &lioit noirdr aussi cette compagnie, et la représenter au monarque comme un corps ambitieux, toujours prêt à empiéter, à envahir son autorité, et à usurper les droits du trône; que son expulsion produiroit le premier bien de celle du duc son ennemi, et un second, plus éloigné, mais non moins essentiel, celui de faciliter les impôts, et conséquemment les bienfaits généraux de son auguste amant envers elle. Tant d'avantages, présentés sous un point de vue aussi sensible et aussi séduisant, aliénèrent fortement la favorite de la magistrature. Elle fit passer bientôt dans le cœur du monarque la haine qu'elle avoit conçue pour le parlement, et à laquelle il étoit fortement disposé. Ce fut au point que ce prince foibie, et qui n'avoit point de volonté fixe, prit enfin celle de ne point se relâcher de lu nouvelle loi qu'on lui fit porter par le fameux édit de décembre 1770, enregistré au lit de justice du 3 du même mois.
Mais M. le chancelier et M. le duc d'Aiijriiillon connoissoient bien le caractère pusillanime du monarque, et ne s'en fièrent point à sa fermeté apparente. Ils en profitèrent seulement pour lui faire frapper les coups impor-
ty> ANECDOTB8
tants qu'ils méditoicnt, pour le faire avancer tellement qu'il lui fût impossible de reculer. M'"* Dubarri leur servit encore merveilleusement en cela. Comme le roi soupoit presque tous les soirs chez elle, ils la prévenoient de ce qu'elle lui devoit dire; ils lui donnoicnt tout prêts les ordres à signer; et quand son amant, la tète écliaulVée des vins exquis qu'elle lui versoit, et le cœur brûle de l'amour qu'il respiroit dans ses bras, sollicitoit ses faveurs dernières et n'avoit plus rien à lui refuser, elle en cxtorquoit les signatures fatales, et rien ne passoit au conseil ; du moins les autres ministres se plaignoient hautement de n'avoir eu aucune connoissance de ces actes violents, exercés contre le parlement de Paris.
C'est ainsi que fut enfin expédiée le 24 décembre la lettre de cachet qui disgràcioit le duc de Choiseul^ lettre déjà signée plusieurs fois dans ces moments d'aimable ivresse, et dont le roi s'ctoit repenti le lendemain. Celle-ci tint, et fut signifiée à onze heures du maun par le duc de la Vrillière au ministre en question, qui n'eut que vingt-quatre heures pour se rendre à Chanteloup. Elle ctoit en ces termes :
« Mon cousin,
« Le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. Je vous aurois envoyé beaucoup plus loin, si ce n'étoit resiime particulière que j'ai pour M'"' la duchesse de Choiseul, dont la santé m'est fort intéressante. Prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. Sur ce, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. »
La présence du duc de la Vrillière, qui apporta cet ordre de Sa Majesté au duc de Choiseul, fat encore une
SUR LA COMTESSE DUBARRI. f)i
drconstanoe plus mortifiante pour lui, puisque ce ministre, onde du duc €t Aiguillon, ne pouvoit qu'être intérieurement très satisfit de sa commission. Aussi ne fut-il pas dupe du compliment de condoléance de son confrère, et lui répondit : « Monsieur le duc, je suis persuadé de tout le plaisir que vous avez à m'apporter une pareille nouvelle. »
Le duc de PtosUh, qui étoit à Paris, malade de la goutte, remontée dans la tête, reçut le même jour une lettre de cachet, beaucoup plus courte et plus méprisante.' Elle portoit :
« Je n'ai plus besoin de vos services, et je vous exile à Praslin, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. »
Ces ministres une fois partis de la cour, l'affaire du pariement ne fut pas longue, et le 22 janvier toute la compagnie fut exilée.
On se doute bien que ces événements ne se passèrent pas sans exciter beaucoup de murmures, de plaintes, de gémissements, mais surtout des épigrammes, des chansons, des pasquinades. Voici ce qu'il y eut déplus remarquable. Il y eut d'abord un couplet de chanson, qui dans sa brièveté peignoit énergiquement la conduite, la nullité du roi et lui ôtoit pour jamais le surnom précieux qu'il auroit dû être jaloux de conserver, s'il l'eût jamais bien mérité :
Le Bien-Aimé de l'almanach N'est pas le Bicn-Aiinù Je France; Il fait tout ab hoc et ab hac, Le Bieo-Aimë de ralmtoich; II met tout dans le même sac, Lt la justice et la tinance.
Le Ken-Aimé de l'almantch N*ctt pu le biea^Umé de Fiance.
13a ANECDOTES
Un autre vaudeville couroit, qui, tout inÛme et abominable qu'il soit, mérite d'être conscr\'é comme un monument de l'histoire et du mépris dans lequel étoit déjà tombé le chef suprême de la magistrature. On verra qu'il fut composé dans le temps de la concurrence des deux partis, et lorsqu'on croyoit que le chancelier succomberoit sous les efforts du parlement, soutenu par le duc de ChoiseuL
Le roi, dans wa coaieil dernier.
Dit à monsieur le chancelier :
« Chui&cul Ait briller ma couronDc
De le Baltique à PArehipei;
C'est là l'emploi que je lui donne.
Vou», prenez soin de mon b....l. »
Le dMoctUer lui répondit :
Sîre, que vous avez d'esprit!
D'un pauvre diable qui chancelle Vous affBrmisaei le cràlit.
Que ne puis-je, en TOtre ruelle, Ratrermir aussi votre v. . .!
La dernière pièce étoit une caricature plus plaisante
et relative à l'arrêté du parlement du 10 décembre, où cette compagnie disoit au roi que les magistrats lui oirroicnt unanimement le sacrifice de leurs biens, de leur
liberté, de leur tête, etc.
On y rcpréscntoit le roi, entouré de M. le chancelier, de M. le contrôleur général et de M""" la Comtesse Dubarri. Le premier président apportoit aux pieds du roi un petit panier chargé des têtes, des bourses et des V... des membres de la compagnie. Le chancelier se jctoit sur les tètes, le contrôleur générai sur les bourses, et la favorite sur les v...
On ne sait si elle a jamais eu la connoissance de cette charge, mais elle est de caractère à en rire. £lie l'eût
d'autant mieux fait alors qu'elle se trouvoit débarrassée de son ennemi.
Au reste, celui-ci soutint la catastrophe avec assez de fermeté, elle fut même une espèce de triomphe pour lui ; quoiqu'il lui fût enjoint de ne recevoir personne pendant son séjour à Paris, une foule immense de gens de toute espèce se fît écrire à sa porte; et le duc de Chartres, ami particulier de l'exilé, força toutes les barrières, et fut se jeter dans ses bras, en Tarrosant de ses larmes.
Le lendemain, jour de son départ, ceux qui n'avoient pu voir M. cU Choiseul furent se mettre sur sa route, et le chemin se trouva bordé à son passage d'une multitude de carrosses en forme d'une double haie.
Il paroîtque le motif puissant que Ton mit en œuvre pour déterminer le roi à renvoyer un homme qu'il n'aimoit pas, mais auquel il étoit habitué, qu'il croignolt et qu'il regardoit comme nécessaire dans la conjoncture critique où il se trouvoit entre l'Angleterre et l'Espagne, ce fut l'accusation intentée contre ce ministre, qu'il cherchoit sourdement à exciter la guerre, malgré les mouvements apparents qu'il se donnoit pour entrer dans les vues de son maître, devenu plus pacifique que jamais.
Après l'avoir ainsi noirci auprès de Sa Majesté, on voulut réprimer les regrets que le public, toujours aveugle dans sa haine comme dans sa faveur, scmbloit accorder à l'exilé. Peu de jours après son renvoi, on affecta de faire publier un arrêt du conseil concernant le commerce des grains, rendu le 23 décembre. Il ne faisoit que renouveler les dispositions des divers arrêts du parlement sur cet objet, arrêts si souvents cassés, et dont ce règlement prouvoit la sagesse et la nécessité. Celui-ci, absolument inutile dans ce moment-là par l'impossibilité de faire sortir des grains, lorsque dans tous les marchés ils étoient au delà du taux fixé pour arrêter Texportation, et sur-
tout lorsque la rareté de la denrée la rendoit trop chère en France pour qu'on songeât à l'envoyer ailleurs, fit présumer aux politiques les moins fins que son objet vâitable étoit de jeter sur le duc de Chùiseul tout Todieux des accaparements, des monopoles et des disettes com^ binées.
M"* la Comtesse Dubarri ne pouvoit qu'te au comble de la joie de se voir débarrassée sans retour du seul homme qu'elle eût à craindre; mais il ne suffisoit pas d'éloigner son ennemi, il fdloit encore mettre ses créatures dans le ministère.
M. le duc ttAiguillon lui fit entendre qu'elle ne pouvoit y avoir un serviteur plus dévoué que lui. En conséquence, elle l'avoit fait nommer au département de la marine : il s'en étoit même emparé d^ mais des têtes plus froides l'engagèrent à s'en désister. Mieux conseillé, il comprit que ce n'étoit pas le moment d'entrer en place; que, traduit sur la scène par de nouveaux mânoires, dans la fermentation où les États de Qretagne finissants étoient contre lui, et vu les pleurs qu'on sembloit donner généralement aux Chùiseul, il falloit rester encore derrière le rideau et attendre que l'impéritie de celui qu'on élèverott à ce ministère fit bientôt désirer au public un changement. L'abbé Terrai, fin sournois, mais personnage obscur, sans naissance, sans appui, sans consistance, qui étoit obligé de tirer toutes ses ressources de son propre fond, se fit donner l'intérim, comme toujours prêt à quitter la place lorsqu'on le jugeroit à propos. Son vrai dessein éù>it de la garder; et de même qu'il croyoit bien gérfer les finances, quoiqu'il n'eût jamais connu cette par^ de, il s'imagina que son génie ne l'abandonneroit pas davantage dans le département nouveau dont il se chai^ geoît. Son espoir étoit de trouver quelque circonstance favorable pour garder celui-ci et se débarrasser de l'autre.
extrêmement périUeui, et qui l'alloit devenir de plus en plus. Le duc étAiguiUoH, qui rusoit de son côté, le regarda cctmme un custodînos excellent, que son ignorance dans la marine et son défout d'entour lui foumiroient occasion d'expulser quand il voudroit.
Quant au département de la guerre, il avoit été donné à M. le comte de Mut» militaire instruit^ mais austère et dévot. Son refus de fléchir le genou devant l'idole fut un motif d^exdusion. Le prince de Cattdé intriguoit de son côté, et M** Dubarri ne put s'empêcher de concourir à la nomination du marquis de Montejmard, l'homme que Son Altesse crut le plus convenable pour remplir les vues qu'elle avoit, et que ce n'est pas ici le lieu de détailler. Les affiûres étrangères restèrent sans chef ; et ce fut une autre ressource que se ménageoit le duc d'Aiguillon.
Tout ce qui étoit attache aux Choiseul se ressentoitde leur disgrâce. Le baron de Breteuil avoit été annoncé ambassadeur de Sa Majesté à Vienne : ce seigneur avoit déjà fait partir ses équipages et se disposoit à remplir sa mission; mais ayant reçu invitation du duc de la Vrilïih'c de passer chez M"* la Comtesse Dubarri, elle lui déclara que sa destination étoit changée. En effet, ce négociateur, le plus habile que nous ayons après M. de Vergennes, fut obligé d'aller enfouir ses talents à la cour de Naples. Gomme il étoit créature du ministre-duc, qu'il étoit de sa nomination, on craignoit qu'il n'intriguât auprès de l'impératrice-reine et n'engageât cette souveraine à écrire fortement en faveur de l'exilé. Il étoit essentiel au parti d'avoir là un homme à sa dévotion, fût-il très inepte, et c'est ce qui y fit envoyer le prince Louis. C'est sans doute à cette faute capitale en politique que sont dus les grands malheurs de la Pologne. Les intérêts de l'État et de nos alliés furent ainsi sacrifiés à un intérêt particulier, à line cabale obscure, qui, en nous foisant perdre
notre considération au dehors, bouleversoit tout l'intérieur du royaume.
Pour y mieux travailler, et afin de consommer sans retour la ruine de la magistrature, M. le chancelier, qui dirigeoit alors toutes les démarches de la favorite, lui fit fiiire une acquisition qui donna lieu à tourner cette dernière en ridicule, et dont l'objet secret étoit vraiment atroce.
Parmi les tableaux du cabinet de M. le comte de Thiers, amateur distingué, qui avoit une très belle collection en ce genre, on distinguoit un portrait en pied de Charles I'^^ roi d'Angleterre, original de Wan-Dick. C'est le seul qu'on fit excepter de Tacquisition qui en fut faite pour le compte de l'impératrice des Russies. On le retint pour la favorite, qui le fit payer 24,000 livres. On fut surpris du choix; on lui reprocha de préférer ce morceau à quantité d'autres qui auroient dû mieux lui convenir : elle répondit que c'étoit un portrait de famille qu'elle retiroit, parce qu'en effet les Dubarri se prétendent parents des Stuarts, à raison de leur extraction étrangère; mais ce n'étoit qu'un prâexte. U a passé pour constant parmi les courtisans les plus initiés aux mystères de U cour qu'à l'instigation de M. de Maupeou elle Tavoit fait placer dans son appartement auprès de celui du roi, et que toutes les fois que Sa Majesté, revenant à son caractère de bonté naturelle, sembloit fatiguée de sa colère et se tourner vers la clémence, elle lui représentoit l'exemple de l'infortuné monarque. Elle lui faisoit entendre que peut-être ses parlements se scroient-ils portés à un attentat de cette espèce, si M. le chancelier ne lui avoit fait entrevoir leurs complots insensés et criminels, et ne les avoit arrêtés avant qu'ils fussent formés au degré de noirceur et de scélératesse auquel ils auroient pu parvenir. Quelque absurde, quelque abominable que fût l'imputa-
tion, elle renflammoit le prince pour le moment, et c'est du pied de ce tableau que partoient les foudres qui alloient frapper la magistrature et la pulvériser jusqu'aux extrémités les plus reculées du royaume.
Aussi la favorite ne fut-elle pas épargnée dans les satires qui coururent à l'occasion de tant d'événements sinistres. Voici ce qu'on disoit d'elle dans les fameuses Chancelièi-es, strophe i3 de la première ode, cii l'on apostrophe les deux auteurs de la révolution, le duc d' Ai' guillon et le chancelier :
RéonitMf votre ▼engeance Qmtre de communs ennemis, Monetres, fixez votre puissance Sur la raine de Thémle :
Par les mains d'une misérable, Menez un crêpe impénétrable Sur les jeux du meilleur des rois :
ProuTex-lui que son rang suprCme Se rédttlroit eu diedème S*il n^anéantissoit les lofs.
Outre cette mauvaise strophe, on fit sur M'"" Dubarri une chanson directe, sur l'air des Trembleurs. On y passe en revue ses partisans; M. le duc de RicheHeu, M. le comte <it^ ^/.s*;-, M. le comte <ie Mailkbois, le duc d'Aumoni , le prince de Condé y figurent parmi les hommes. On n'oublie pas les femmes : M"' de Valent inois, M"* de l'Hôpital, la maréchale de Mirepoix. Il est fâcheux que cette satire, aussi plate que méchante, ne se ressente en rien des vaudevilles piquants de la vieille cour. On en va juger :
Eût-on pensé qu'une clique, Se moquant de la critiquei Sût d'une fille publique Faire un nouveau potentat? Eût-on cru que sans vergogne Louis, à cette carogne Abandonnant la besogne, Laisseroit perdre PÉcat ?
Par elle on devient ministre ;
C'est sous son ororc sinistre Que d'A iguillon tient regitire Des élus et des proscrits.
Le public indigné crie; IMais du roi l'àmc avilie, Fière de son infimie, Est insensible aux mépris.
Tous mes laquais Pavaient eue,
Loi^ue, traînant dans la rue.
Vingt sols offerts à sa vue La déterminaient d'abord.
Qooi que Louis ait su (aire, La cour, à ses vœux contraire.
Moins lâche qu'à l'ordinaire.
Pour la fuir est bien d'accord.
J'en excepte les espèces Qui pensent que leurs bassesses Leur vaudront quelques caresses Des commis et des valets :
Obfets de notre risée, Que cette troupe effrontée Pour le moins Soit régalée Ici de queiquea couplets.
Commençons par le plus digne.
Le public nous le désigne.
Bissy, cet honneur insigne, Ne peut regarder que toi :
Ton esprit faux et maussade, •Toujours triste, toujours fade, T*eût valu quelque ambassade, S*il ennuyoit moins le roi.
Vil athlète de la brigue, Vil sectateur de l'intrigue, De la cour que tu fatigue.
Retire-toi donc enfin :
Ne vois-tu pas qu'on se moque, Et que ton aspect baroque, N'ntTre plus rien qui aechdque^ Richelieu, fuis enân.
Peu délicat sur l'honnête, Plat courtisan, flatteur béte, Sans caractère et sans tête, IfAiimotti, voilà ton portrait
Oigitized
De ta petite existence Content Jusqu'i l'insolence,
Tu crois que sans indulgence On doit te trouver parfait.
Qa*a»'to fait de ta iirudence?
Condc, dans cette occurrence, De ton nom, cher à la F rancc, Tu Tiens de ternir l*éclat :
Abandonne la partlej Efface l'ignominie, Viens défendre ta patrie; Rends uo héros à l'État
MattteMs sut être infime,
Et dans le fond de son âme Avoit otirdi une trame Pour perdre son ennemi ; Du même crime coupable.
Voici que Broglie l'accable Et le déclare incapable :
Cela ptfott Inouï.
DesearSf Laval, et tant d'autres.
Qui vous croyez des a}i(')tres, A d'autres yeux que les nôtres Vous ne scmblez que des fous.
Ailes, que rien ne vous gine ; N'appréhender pas la haine; Vous ne valez pas la peine Que Pon s'occupe de vous.
Pourvu que Choiseut deiale, La ifnllifiie cabale, IMt que le roi, sans scandale, Peut vivre avec Dubarri; Que le del choisit l'impure.
Pour montrer à la nature Qu'il n'est vile créature Otmt n ne tire parti.
Groit>on qu'épai^ant les femmes Je laisse ces bonnes dames, S'applaudissent dans leurs âmes S'imaginer qu'on les craint ?
Tant qu'elles furent jolies.
On toléra leurs folies; Depuis qu'elles sont momies, Oh 1 personne ne les plaint.
Des restes de la vcrole, Vatentinois resta toile.
Et cette insipide idole A la Dubarri se donne :
Prés d'une jeune princesse.
Pour module de sagesse, I^e roi mît cette comtesse.
Le beau choix qu'il a fait li!
La mattresee de SoiMse \
Comme une femme de mise.
Dans les cabinets admiae.
Croit faire dei envieux ; Aujourd'hui, mûnc un province, On trouve cet honneur mince ; Duiarri fait voir au prince Les aveugles, les boiteux.
TVilMOitf «oit jouer un rôle, Et si <|uelqii'utt la oontrâle,
D'avance elle se console Par l'espoir d'un grand crédit :
Le roi s'en rit sans scrupule La pauvre vieille crédule Ne voit pas qu'au ridicule Se bornera son projet
Mirepoix, plus avisée.
Laissant aux sots la Aimée, Et ilu solide occupée, Se fait donner de l'argent :
Depuis longtemps pour commode De la maîtresse à la mode On acheta la pagode»
Qui M vendit chèrement.
Pour dédommager M"* Dubarri de ces couplets ia- £toieSf le ministre de la guerre ne tarda pas à lui donner une preuve de son attachement, en &isant nommer par le ROI le chevalier Dubarri, troisième frère de cette famille, de colonel en second de la légion de Corse qu'il était, colonel-lieutenant du rcgiment de la REINE, cavalerie. Afin de parvenir à cet arrangement, on fit le pré*