I. La comtesse de rHô/itat
décesseur, M. de Toumi, maréchal de camp, quoique ce ne iùt pas son rang.
Sa Majesté n'eut pas le même égard à la recommandation forte de la £ivorite envers M. de Roquelaure, évêque de Senlis, qu'elle vouloit faire pourvoir de la feuille des bénéfices à la place de l'évêque d'Orléans, qui venoit d'être disgracié comme créature des Choiseul. Ce beau prélat, homme de cour et fin courtisan, plaisoit infiniment i la Comtesse; mais Sa Majesté étoit tiraillée entre quatre factions. M. Bertin, le ministre et le confident intime de Sa Majesté, proposoit le sieur Bertin, son frère, évêque de Vannes; le duc de la Vrillière, son parent Phéîypeaux, archevêque de Bourges; et le chancelier, l'archevêque d'Arles ou l'évêque de Luçon. Elle prit le parti, pour ne mécontenter personne, de choisir le grand aumônier, dont l'âge avancé pouvoit laisser à tous les contendants l'espoir de voir incessanmient la place encore vacante. Ces petits événements contribuent merveilleusement à établir le caractère du monarque, foible même lorsqu'il semble avoir une résolution à lui.
Mais si la Comtesse ne put procurer la feuille des bénéfices à son favori, elle fut plus accréditée pour confé> rer le département de secrétaire d'État de la marine au sieur Bourgeois de Bqynes, le bras droit alors du chancelier, et l'homme absolument nécessaire pour opérer le grand œuvre de l'érection de son nouveau tribunal qu'il vouloit substituer au parlement, et qui eut lieu en effet le x3 avril dans un lit de justice à jamais mémorable. On ne peut mieux estimer l'inBuence qu'eut la Comtesse en cette occasion, ou celle qu'elle crut avoir, que par le mot qu'elle dit à M. le duc de Niuemois, un des pairs protestants. Ayant rencontré ce seigneur, elle l'arrêta, et, après lui avoir fait des reproches sur sa conduite en cette circonstance, elle lui ajouta : « Monsieur k duc, il fout
espérer que tous vous départirez de votre opposition ; car, vous l'avez entendu, le roi a dit qu'il ne changeroit jamais. — Oui, madame; mais il vous regardoit, » repartit le duc de Nipemois en se tirant ainsi, par une réponse galante et spirituelle, d'une interpellation délicate et embarrassante.
Un quatrain, qu'on renouvela et qu'on appliqua à M"" Dubarri, constata mieux encore comment on lui attribuoit les malheurs de la France. Il disolt :
France, quel est doBC ton destin
D'être soumise à la femelle ?
Ton salut vint d'une pucelle.
Tu périras par le catin.
On ne sait si cette épigramme sanglante lui parvint; mais elle en tint peu de compte. Elle voulut montrer d'une fiiçon éclatante combien elle étoit jalouse de côntribuer, en ce qui la concemoit, à la formation du nouveau parlement; et pour témoigner à M. Joly de Fleury, procureur général du nouveau tribunal, le seul qui ait eu le courage lâche de survivre à sa compagnie entière, sa satisfaction, elle fit à M"* de Fleury, sa femme, un présent de cent mille francs en diamants. Au fond, on se douté bien que tout cela lui étoit suggéré.
Son beau-frère, le comte Jean, étoit l'ftme de ses opérations, quoiqu'il allât très rarement à la cour. Il résidoit à Paris; il avoit quantité de jeunes gens à ses ordres, qui alloient et venoient sans cesse, et portoient ses diverses instructions, non à sa bell&^ur même, mais à sa sœur M'>* Dubarri, qui, au moyen de son esprit supérieur, avoit acquis beaucoup de oédit sur celui de la Comtesse, et qui ne la quittoit point. L'intelligence étoit telle entre ces trois personnes, que tout ce que devoit faire ou dire la maîtresse du monarque étoit prescrit la veille ou la sur-
veille par le comte, ou huit jours d'avance, suivant les tempSf les lieux et les circonstances.
En outre, ces mêmes émissaires, qui étoient des Jeunes gens bien éduqués, bien instruits, parcouroient continuellement les extrémités du royaume, et faisoient des voyages dans les cours étrangères, sans qu'on sût l'objet de tous ces mouvements. On a présumé que M. Dubarri, qui a toujours affecté de s'attacher à la politique, d'étudier les intérêts des princes et d'être au fait de ce qu'on appelle les affaires étrangères, géroit ce ministère vacant, sans aucun titre, et mettoit Sa Majesté en état de les conduire par elle-même, comme elle le faisoit depuis la disgrâce de M. de Choisciil avec beaucoup de distinction. D'autres ont présumé, plus vraisemblablement, qu'il n'étoit qu'en sous-ordre, et travailloit ainsi pour le duc if Aiguillon, ne pouvant se llatter de parvenir au ministère. L'événement ne tarda pas à justitier ces dernières conjectures. Au mois de juin, ce duc, dont un an auparavant on avoit commencé le procès, qui étoit encore entaché par un arrêt du parlement, entra au conseil, et fut nomme ministre du département vacant.
Le crédit de la Comtesse étoit monté à tel point, que les princes, qui avoient manifesté leur résistance aux nouvelles opérations répandues dans tous les papiers publics, ne dédaignèrent pas d'entrer en négociation avec elle. Comme ils étoient éloignés de la cour et avoient défense d'y paroîtrc, ils mirent en avant iM"" la princesse de Conti, qui porta la parole pour eux. Son Altesse la prit par son intérêt propre : elle lui représenta quel sort alTrcux la menaçoit, si elle venoit à perdre le roi; que les princes, les pairs, toute la magistrature et le plus grand nombre des citoyens l'auroient en exécration; qu'elle ne trouveroit aucun asile, et que peut-être cprouveroit-elle la catastrophe la plus sinistre; qu'au contraire, en songeant
sérieusement à réparer le mal qu'elle avoit causé, trompée par les apparences du bien présenté, elle se concilieroit tous ceux qui auroient été ses ennemis les plus cruels, et auroit la gloire d'avoir rétabli la paix et l'ordre dans le royaume.
Ce discours éloquent d'une princesse ctoit bien propre à porter la cons iction dans l'esprit de M"" Dubarri, et h lui donner des frayeurs salutaires: mais les gens Intéressés à retarder ou à empêcher le rétablissement des choses la rassurèrent bientôt, et lui firent sentir qu'il n'y avoit aucune sûreté à se fier aux conseils d'une ennemie.
Outre que la favorite n'avoit ni assez de nerf ni assez d'intelligence pour conduire par elle-même un rcnoucmcnt aussi délicat, elle ne pouvoit douter combien elle déplaisoit à M"" la Dauphine, à qui l'on avoit rendu ses mauvaises plaisanteries sur sa figure; qu'entre femmes de pareilles injures ne se pardonnent Jamais : qu'ainsi il n'y avoit de sa part aucun espoir solide de faire sa paix de ce côté-là ; que le roi étoit son seul refuge, et qu'elle devoit travailler de son mieux à le tenir éloigné de sa famille. Elle y avoit déjà contribué à l'occasion des bals qu'avoit donnés l'hiver, chez elle. M""' la Dauphine. Sa Majesté, qui auroit fort désiré y voir sa maîtresse, témoigna sa surprise à sa petite bru d'un tel oubli. Elle lui répondit que, sachant que Mesdames ne s'y trouveroient pas, au cas où M"'* Dubarri y viendroit, elle avoit préféré d'avoir ses tantes; en sorte que Sa Majesté s'abstint désormais de paroître à ses assemblées, et que les courtisans remarquèrent combien elle se refroidissait à l'égard de la princesse.
M. le Dauphin, naturellement sec et austère, ne poavoit que s'aftecter vivement en faveur de son auguste épouse, et ne manquoit aucune occasion de mortifier la favorite. C'est ce qu'il fit pendant un voyage de Bellevue,
OÙ elle étoit avec le roi. Il arriva brasquement pour dîner et sans être attendu; ce qui obligea cette dame de se déplacer à table. Elle prétexta quelque incommodité, se tint toute la journée dans son appartement, et bouda.
Pour contre-balancer ce parti, on conseilla à la favorite de chercher à se concilier le comte et M*"* la comtesse de Provence. L'époux, plus liant, sembloit moins difficile à assouplir, et la jeune princesse passoit pour avoir des dispositions à la tracasserie, que ce genre d'intrigue lui auroit merveilleusement donné lieu de développer. Mais cela ne fut pas aussi loin qu'on l'auroit imaginé.
Les pasquinades continuoient cependant. Il en courut une alors, où la favorite n'étoit que pour un mot, mais tout à fidt humiliant. Elle embrassoit les événements du jour, et portoit sur le mot rqjraUmmt.
Le mot Royalement jadi* étoit louange.
Tout ce que l'on faisoit Uen ta>it Onmm am roi.
On disoit : Comme un dieu, comme un roi, comme un Wlgt, Mais aujourd'hui ce mot est d'un tout autre aloi : Juger royalement, c'est dira : t(y voir goutte. Et n'écouter jnmais qu'un gueux de chancelier; Payer royalement, c'en faire banqueroute; FTnv rcyaUmeitt, c^est êtra pwuàer.
Ce mot la réveilla sur les espérances étrangères dont l'avoient leurrée le chancelier et le duc d'Aiguillon pour parvenir à leur but. Ils avoient osé la flatter d'épouser le roi. Ils lui avoient enflammé l'imagination par l'exemple du mariage de conscience, aujourd'hui reconnu par tous les historiens, entre Louis XIV ci M°' de Maintenon. Ils lui avoient fait entendre que les circonstances lui étoient de toute façon infiniment plus favorables : 1° en ce qu'elle ne devoit pas douter combien clic avoit plus d'ascendant sur le monarque, dont l'ivresse augmentoit chaque Jour ; 2° en ce que ce prince-ci étoit plus foible que son prédécesseur, plus aisé à subjuguer; 3° en ce qu'on ne feroit que
lO
suivre aujourd'hui un exemple déjà tracé par un grand roi, mais qu'il falloit pour cela écarter les obstacles d'une part en détruisant le parlement, dont l'austérité et la rigueur pourroient contrecarrer le projet, et les mettre en état d'y concourir, l'un en devenant maître de la magistrature, l'autre étant à portée de négocier puissamment et directement par la manutention des affaires étrangères. On crut alors que cette considération n'étoit pas entrée pour peu dans l'élévation de ce dernier.
Il passa pour constant qu'on avoit entamé effectivement une négociation à Rome pour la dissolution du mariage de cette Dame avec le comte Guillaume. On y représentoit que, peu au fait des règles canoniques, elle n'avoit su que depuis la célébration de son hymen qu'il fût défendu d'épouser le frère d'un homme avec qui l'on a vécu; qu'elle étoit obligée d'avouer qu'elle avoit eu des foiblesses pour un frère de son mari; qu'heureusement prévenue à temps de la sorte d'inceste qu'elle alloit commettre, sa conscience ne lui avoit pas permis d'habiter avec son nouvel époux; qu'ainsi le crime n'étoit point encore commis, et que Sa Sainteté étoit à même de la relever d'une alliance aussi scandaleuse.
On conçoit qu'une affaire de cette espèce ne pouvoit se terminer promptement; et c'étoit tout ce que demandoient les personnages sollicitants, qui avoient leurs raisons pour bercer la favorite, aussi longtemps qu'ils pourroient, d'un espoir dont ils connoissoient la chimère.
En attendant que son ambition fût satisfaite à cet égard, on fit entendre à M°" Dubarri qu'il falloit contrebalancer les satires qu'on lançoit contre elle par les éloges qu'elle se feroit prodiguer d'ailleurs ; qu'elle feroit bien d'accueillir les muses et les arts, dispensateurs de la renommée.
Le sieur Doyen, un de nos peintres d'histoire les plus
fameux aujourd'hui, ne tarda pas à se ressentir de l'influence bienfaisante de celte Minerve. Elle l'envoya chercher; clic lui témoigna son envie d'avoir un tableau de sa composition; mais elle lui déclara qu'elle ne le vouloit pas dans le genre de dévotion. L'artiste lui répondit qu'il étoit à ses ordres; qu'il ne faisoit pas toujours des corps de saints. Elle le laissa maître du choix, et il lui proposa pour sujet le trait, qu'il prétend historique, de cette Thessaliennc, que les ignorants accusoicnt de magie, et qui, ayant paru devant l'empereur pour répondre sur l'imputation de ce crime, décida la question par sa figure : c'étoit la plus belle créature qu'œil humain pût envisager. La favorite sentit toute la finesse de ce madrigal pittoresque. Elle adopta avec joie un sujet aussi galant; et le sieur Doyen, d'ailleurs polisson, ordurier, quohbetier, se fit si bien venir d'elle, qu'elle le présenta au roi. Sa Majesté l'accueillit avec une bonté extrême; ce qui enhardit le peintre, assez, familier de son naturel, « Sire, lui dit-il, je sens combien le bonheur d'approcher de votre personne royale m'élève les idées, me donne de sublime dans l'imagination; il me seroit fort avantageux de jouir souvent d'une inspiration semblable. » Le monarque comprit ce que cela vouloit dire; il lui accorda ses entrées dans les petits appartements, où il est admis dès qu'il se présente, et a depuis souvent eu le bonheur de voir M""" Dubarri au lit.
Elle chcrchoit aussi à se concilier l'attachement des gens au service des maisons royales et à leur témoigner son humanité. Dans un voyage qu'elle fit à Choisy, les jardiniers ayant fait entendre au roi, qui se plaignoit du mauvais état de ses fleurs et de ses serres chaudes, qu'il leur étoit impossible d'avoir des ouvriers, parce qu'euxmêmes ne pouvaient les payer, ne touchant rien depuis longtemps, elle tira de sa poche de quoi les satisfaire et
i4B ANECDOTES
tranchoit de la souveraine aux yeux de son auguste amant.
Mais l'affection que la Omtesse s'acquérait de quelques particuliers ne la dédommageoit pas de ramertume qu'elle ressentoit en lisant le Ga^etier cuirassé, qui commençoit à paroître. Cette rapsodie décousue, pleine d'erreurs, de faussetés, de grossièretés et de saillies, avoit d'abord été attribuée à M. le comte de Lauraguais. On seroit tenté de croire qu'il y a bien quelque chose de lui ; mais elle semble appartenir aujourd'hui absolument au sieur Morande, ci-devant escroc à Paris, et qui ne l'est pas moins devenu à Londres, puisqu'il passe pour constant qu'il avoit eu mille guinccs du manuscrit de ce libelle, marché de dupe, que n'eussent pas fait les libraires de notre capitale. Quoi qu'il en soit, M'"* Duharri y étoit on ne peut plus maltraitée. Comme ce livre est encore fort rare, on va en extraire les endroits remarquables.
Page i6. « Après avoir parlé de la façon la plus criminelle du roi, et d'une carte qu'il avoit trouvée, on prétend qu'elle y étoit menacée d'ctrc mise h l'hôpital. »
Page 19. On craint fort que le retour des jésuites ne soit prochain, M"* Diibarri tenant pour les non-conformistes, dont quelques esprits méchants l'accusent d'avoir les inclinations. »
On veut que cette absurdité, bien loin de lâcher M"' Diibarri, l'ait beaucoup fait rire.
Page 23. « En parlant d'une promotion des chevaliers des ordres du roi, l'auteur ajoute : Le père Auge, picpus, père de M"* la Comtesse Dubarri, sera chevalier-commandeur. »
Page -ib. (c II est ordonne de tirer quatre hommes par compagnie de toutes les troupes de France, pour faire un corps de janissaires, dont le comte Dubarri sera le premier aga. Ce corps sera destiné à porter les ordres de Sa Majesté dans toutes les provinces du royaume, à
ûiyitizea by ^OOgle
escorter les muets quand ils seront chargés d'expéditions secrètes, et (si le cas le requiert) à signifier eux-même^ à coups de baïonnettes, ceux dont ils seront porteurs. »
Page 3o. « Les filles de Paris ont pr^enté tant de placets À M** Dubarri contre le lieutenant de police, qu'il lui est défendu de mettre le pied dans aucun b....l. »
Et en note :
« Il y a beaucoup de filles qui Ont Técu dans la plus intime fomiliarité avec la Comtesse, qui leur a £edt accorder toutes les grâces qu'elle auroit voulu obtenir autrefois. »
Dans une autre :
« Le lieutenant de police de Paris est inspecteur de toutes les vestales, matrones et courtières des maisons de santé de son district, qui s'étendoit, il y a quatre ans, jusque sur le comte et la Comtesse Dubarri, »
Page 34. « M"* la Comtesse Dubarri vient d'instituer un nouvel ordre, qui s'appellera de Sainte-Nicole* Les conditions pour les femmes seront très rigoureuses : il foudre avoir vécu avec dix personnes (au moins), et prouver qu'on a été trois fois en quarantaine, pour être admise. Les hommes seront dispensés de faire des preuves, par la Comtesse, qui se réserve la grande maîtrise. Les marques de l'ordre seront tm concombre brodé sur la poitrifte, avec deux excroissances bien marquées. Quoique M"" Dubarri assure qu'elle ne nommera chevaliers que ceux qui ont l'honneur d'être bien avec elle, on croit que cet ordre sera plus nombreux que celui de Saint-Louis. »
Page 43. « Le père Ange, picpus, vient d'être nommé par le roi coadjuteur de l'archevêché de Paris; sa fille y a ajouté la feuille des bénéfices. »
Dans une note, on ajoute :
« On assure que la Comtesse Dubarri est fille de ce moine et d'une servante de campagne (sa oiisinière) qui
ifo ANECDOTES
la mit au monde dans un petit prieuré de la Bric, où cette chère production monacale a été élevée jusqu'à l'âge de dix ans. Ce fut h cet âge qu'une courtière ambulante ravit à ce saint homme le fruit de ses exercices pour l'entraîner dans le centre du libertinage, où toute la France l'a vue plongée si longtemps. Son début fut dans la sphère la plus modeste, et a été sujet à d'étranges révolutions pendant plus de quinze ans. On l'a vue d'abord courir à pied sous les lanternes de Paris... de là aller au Palais-Royal, qui est le séminaire de tant de marquises... De là, elle a eu de petits meubles et un amant commode, qui a commencé à l'éclairer par ses conseils... De là elle s'est associée au comte Dubarri pour donner à jouer au vingt-un, présenter les placets à la police et attirer du monde chez lui. De là elle a eu cent mille livres de dettes et un carrosse à crédit, qui a commencé à lui donner de l'importance dans le monde. De là elle a été liée avec M"" de Saint-D..., qui lui a amené le Bel, valet de chambre atlidé d'un très grand prince, avec qui elle a fait un voyage à Versailles pendant la finit... De là, enfin, elle est sortie cotntesse, a été présentée, logée au ehdteau, d'où elle a chassé une princesse, deux ministres, et tous les honnêtes gens qu'elle a pu trouver. »
Page 47. « On a débité que M'"' la marquise de
Langk et autres ont eu l'honneur d'être présentées le
jour de l'Ascension par M"* Gourdan, à qui M"' Dubarri a fait accorder le tabouret. »
Page 53. « L'attachement du r.. pour M"" Dubarri lui est venu des elTorts prodigieux qu'elle lui fait faire, au moyen d'un baptême ambré dont elle se parfume intérieurement tous les jours. On ajoute qu'elle joint à cela un secret dont on ne se sert pas encore en bonne compagnie. »
Page 54. « Les soupers des petits appartements sont
plus voluptueux que jamais. La Comtesse Dubarri a substitué aux froides cpigrammes et au cérémonial guindé de la marquise de P.... la gaieté franche et les plaisirs bruyants de la Courtille. »
Page Gi. « Le roi commençant à faire un calendrier, M*' Dubarri lui a choisi pour substituts le comte de L... et le jeune marquis de Chabril... dont elle avoit éprouve les talents avant son élévation, ainsi que le marquis s'en est accusé lui-même. »
Et dans une note :
a Le marquis de Chabrillant apprenant, à Montélimart, où il étoit exilé, l'élévation de M"* la Comtesse Dubarri, s'écria en présence de vingt officiers de son régiment : « Quelle heureuse ch.... p.... j'ai eue! » On lui demande pourquoi... C'est que c'est elle qui me l'a donnée, €t qu'elle m'en dédommagera sûrement. »
Page 85. « L'Académie françoîse a proposé extraordinaîranent un prix pour celui qui prouvera le plus clairement que M. le chancelier est un honnête homme, et M** Duharri une femme de bien. »
Page 95. « On a chargé l'historiographe du portier des Chartreux de donner dans le même style l'histoire de MP^ Duharri, sous le titre de Mémoires propres à scandaliser le public* »
La YÎe de M"* Dubarri, ainsi que celle de tous les gens en place, étoit devenue une alternative de peine et de plaisir. Elle en eut un très grand à la Muette, où elle eût l'honneur de souper avec le roi et toute la. famille royale au retour du voyage de Compiègne. Elle eut la satisfaction de voir, le public assister à ce triomphe et de jouir de la bonne humeur qu'affectèrent tous les augustes convives.
Mais elle en goûta une bien plus vive peu de jours après, lorsqu'elle reçut Sa Majesté dans son nouveau pa-
Ifs ANECDOTES
▼iUon de Ludenne, où elle lui donna une fôie» qui oon- «sta en un concert, un feu d'artifioe et une parade. Le monarque fut enchanté de ce bfttiment, construit avec une vivacité digne d'un ouvrage de feerîe. Le sieur Doux, l'architecte, avoit déployé dans ce petit paradis les diverses ressources du gàûe de son art, et toutes les grâces dont il est susceptible. On trouva qu'il avoit réalisé oes palaia enchantés décrits par les poètes et par les romanciera.
On admira surtout la rapidité sans eiempk avec laquelle il avoit élevé ce petit chef-d'œuvre en «ne seule saison; et, poor le récompenser de son zèle, M*^ Dubarri lui fit avoir la place de commissaire du roi, inspeaeur des salines de Franche-Comté : ce qui devait lui valoir au moins 8,000 livres de rentes.
Enfin la fevorite eut un triomphe encore plua étendu et plus duraUe, en se voyant exposée au Salon, qui eut lieu en 1771, et voyant la peinture et la sculpture se disputer à l'envi l'honneur de la reproduire aux yeux de la nation. Voici comme on en parloit dans les Lettre» smr le Salon. On annonçoit d'abord ainsi le portrait :
« J'espère, monûeur, vous rendre compte la première fi>is du portrait en pied de M"* la Comtesse Duharri, Le public le désire avec -grande impadence. En attendant, il considère le cadre déji placé. C'est un cheM'œuvre de sculpture et de dorure, dont on admire à la fois la richesse et l'élégance. Le haut est ombragé d'un feuillage très délicatement feit, au milieu duquel se trouvent deux Amours, dont l'un bande son arc, et l'antre, qui ressort en avant, tient une couronne suspendue, et semble attendre la déesse qui doit s'y placer. An bas, et comme à ses pieds, sont deux colombes qui se becquètent de la feçon la plus voluptueuse. Tous les entours promettent quelque chose de très galant : les grâces du portrait s'assortiront à merveille avec eux, oîi plutôt 1^ éclipseront sans doute.
« On se consoloit, monsieur, de voir la mère des Amours manqucc par M. Vanloo, dans l'espoir que son confrère nous la rcproduiroit sous une iorme plus séduisante et plus vraie que celle de la Venus de la fable. Vous concevez aisément que je veux parler du portrait en pied de M"* la Comtesse Dtibarri par M. Drouais. Ses talents brillants pour ce genre de travail, la double esquisse de cette beauté qu'il nous avoit donnée avec succès, il y a deux ans, les secours que son imagination pouvoit emprunter de l'allégorie, tout nous promcttoit un chefd'œuvre ravissant. Il a paru enfin, monsieur, et comme les merveilles trop annoncées, trop prônées d'avance, il n'a pas répondu à notre attente. La copie s'est trouvée fort inférieure à l'original. Tout Paris ne s'empresse pas moins d'accourir le considérer. Il faut vous en doQner une idée, et je vais le détailler.
« M"* la Comtesse Dubarri est peinte en muse; elle est assise, elle est gazée en partie d'une draperie légère et transparente, qui se retrousse au-dessous du mamelon gauche, laisse les jambes découvertes jusqu'aux genoux, et marque le nu dans tout le reste du corps. De la main droite elle tient une harpe et une couronne de fleurs; de la gauche elle en porte plusieurs autres. Le devant de la scène est parsemé de livres, de pinceaux et des divers attributs des arts. Le fond représente une belle architecture; et le tableau en général est riche d'ornements : mais on y remarque une foule de défauts. Le premier, et le plus essentiel sans doute, c'est que le portrait n'est pas ressemblant. C'est un visage en carré long, mal coilïé, et qui n'a rien des grâces et du jeu de la physionomie de M"" Dubarri. En outre l'auteur, h raison de la muse qu'elle représente, a voulu donner à la figure les grandes proportions de l'antique; en sorte que celle-ci, debout, auroit six pieds et demi de haut. Cette taille colossale.
tf4 ANECDOTES
qui peut imprimer plus de noblesse et d'imposant à un être fantastique, ne va point à une femme, dont l'habitude du corps doit être agréable et dont le principal caractère est un air de \olupté répandu sur l'ensemble de la personne. Au contraire, c'est ici un personnage roidi et sans souplesse, une virtuose pédanicsque qui, malgré l'appareil galant de son vêtement et la séduction de son attitude dans sa façon d'être assise, repousse plus qu'elle n'attire et détruit d'une part le charme qu'elle produit de l'autre. En un mot, la grande maladresse du peintre, c'est d'avoir choisi une allégorie peu assortie à la beauté qu'il vûuloit rendre. Il n'a pas moins échoué dans cette partie, et pour figurer la protectrice des arts, à la musique près, il les fait fouler aux pieds par cette muse, emblème louche et dont le sens naturel est l'inverse de l'idée du poète.
« Depuis que j'écris ceci, monsieur, M"* la Comtesse Dubarri est venue au Salon, et, soit mécontentement de sa part ou qu'elle soit instruite de celui du public contre le peintre, soit ^ard pour les clameurs des dévots, qui youdroîent ne voir une femme que voilée depuis les pieds jusqu'à la tête, elle a &tt ôter son portrait, et il ne paroîtra plus. »
En parlant du buste, Técrivain dit :
« Le cœur qu'une telle figure (celle du sienr Quesnajr, médecin, chef de la secte des économistes) avoit resserré, se dilate, monsieur, à la vue du buste de M** la Comtesse Dubarri par M. Pajon. Le sculpteur l'emporte de beaucoup sur le peintre. Il n'est personne qui ne trouve dans cette tête toute l'él^ance, tout le voluptueux échappé au pinceau de M. Drouais. Mais û celui-ci avoit eu le défaut de vouloir rendre BI~ Dubarri colossale, l'autre a celui de l'avoir soustraite aux proportions naturelles.
La tête est trop petite et annonceroit une jeune personne encore & son adolescence. »
On ne sait si c'est par reconnoissance de la distraction que lui procuroient les arts, qu'elle parut les couvrir d'une protection éclatante, ou par un goût qui lui survint pour eux, mais elle commença à s'immiscer de tout ce qui concemoit cette partie. Elle déclara qu'elle s'intéresseroit à la reconstruction de la salle de la Comédie- Françoise, dont il étoit alors fortement question. Elle daigna entrer dans tous les détails des divers projets, en sorte que les gentilshommes de la chambre ne furent qu'en sous-ordre sous elle. Elle commanda à divers artistes distingués des ouvrages pour son pavillon; et mécontente, comme on l'a vu, de son dernier portrait en pied, Mt par Drouais, elle voulut que le sieur Grettsfe se chargeât de travailler sur le même sujet.
Ces distractions particulières ne détoumoient pohit M"* Dubarri des principaux objets de sa politique ou du moins de celle qu'on lui avoit suggérée. On la leurroit toujours de l'espoir de parvenir au trône; mais avant il folloit faire le premier pas de dissoudre son ipariage. C'est pour l'entretenir dans cette agréable chimère que M. le duc d'Aiguillon, dit-on, et le chancelier engagèrent M* Linguet à traiter la question dans un mémoire fort singulier, suivi d'une consultation encore plus singulière ; du moins ce n'est qu'à un pareil motif qu'on a attribué cet écrit, dont on va juger par le résumé suivant :
« Simon Sommer, charpentier à Landau, s'est marié, au mois de mai 1761, à Élisabeth Ultine, fîlie du village d'Obersbach. Ce malheureux, quoique âgé de vingtdeux ans seulement et d'une figure agréable, fut six mois à éprouver des refus de la part de sa moitié, jeune et jolie, avant de jouir de ses droits. A peine eut-elle consenti à devenir la fenmie de son mari, qu'elle parut vou-
loir être celle de tout le monde. Au bout de trois ans d'une vie scandaleuse, elle s'attacha à un sergent du régiment de Lokman, Suisse, avec qui elle a déserté. Tous deux se sont retirés en Prusse. On est en état de prouver qu'ils y ont contracté un mariage en forme... Sommer n'a conservé du sien qu'un enfant; il n'a que trente et un ans; il est bien constitué, il est vigoureux : que doit-il faire ? Sera-t-il réduit à maudire le reste de sa vie les présents de la nature , ou cherchera-t-il dans le libertinage des ressources que permet la politique, mais que la religion défend ? En un mot, placé entre le crime et le désespoir, comment se dérobera-t-il à cette cruelle alternative? »
Le consultant cite ensuite des États où le divorce est permis; il s'appuie des différents passages de l'Écriture qui sont favorables à sa demande; il réfute, il commente, il interprète ceux qui lui sont contraires. Il a recours aux Pères de l'Église, d'où il tire aussi des autorités; il prétend que des conciles mêmes on peut inférer des inductions lumineuses sur cette question, et il trouve des décisions de quelques-uns absolument concluantes pour lui. Il continue par établir que le divorce n'est contraire ni à la loi des juifs ni à celle du christianisme; qu'il ne choque ni l'Ancien ni le Nouveau Testament; que la primitive Église n'a jamais balancé à permettre la dissolution des mauvais mariages sur cet objet; que, jusqu'au x* siècle, la même façon de penser s'est perpétuée chez tous les législateurs catholiques. Il finit par les raisons qui doivent autoriser le divorce, la meilleure manière de le supprimer étant de le permettre.
Tel est l'extrait du mémoire du prétendu charpentier, qui n'est qu'une analyse lui-même du Cri de l'honmte homme, ouvrage publié environ deux ans et demi avant, et composé par le premier magistrat d'une ville de province du second ordre qui, obligé de se séparer de sa
femme i cause de ses débordements, fit beaucoup de recherches sur cette matière et en fit part au public dans
le temps.
Le sieur Linguet, dans sa consultation, discute d'à- bord si le divorce peut être légitimement permis, et il regarde l'opinion de l'indissolubilité des mariages seulement comme un article de discipline qui peut être changé OU modifié par l'Église. Il décide qu'elle pourroit faire revivre aujourd'hui les règlements sur le mariage qui ont été en vigueur dans les premiers siècles, et que la puis^ sancc laïque qui promulgueroit des lois d'après ces principes le feroit en toute sûreté de conscience.
Il demande ensuite à qui Simon Sommer doit s'adresser pour obtenir la permission de se remarier du vivant de sa femme. C'est au pape, à qui il exposera dans une requête sa situation et ses besoins. C'est devant Sa Sainteté que se sont pourvus en pareils cas ceux qui y étoient presque tous à la vérité des princes; mais la qualité d'homme et la singularité de la position du charpen* tier de Landau toucheront le Saint-Père, à ce qu'espère l'orateur, et, s'il obtient une bulle, il se retirera par de* vers le roi pour en obtenir la ratification; et cette dérogation particulière pourroit peut-être par la suite devenir une loi générale^ quand un examen réfléchi en aura bien fait connoître tous les avantages.
Les soupçons du public sur ce mémoire en faveur du charpentier de Landau qui demandoit ainsi à être autorisé au divorce, et à pouvoir se remarier, étoient assez raisonnablement fondes : i» en ce qu'on ne voyoit aucune procédure commencée, aucun tribunal devant qui fût portée cette affaire; 2° en ce qu'il n'étoit guère vraisemblable qu'un artisan élevât une question de cette importance; 3» en ce qu'on savoit que trois grands personnages de la cour étoient dans le cas de solliciter cette grâce; 4** enfin
en ce que l'avocat étant un homme attaché à eux, on présumoit plus vraisemblablement que c'étoit une de ces causes fictives, comme on en trouve dans les juriscon- • suites, proposées sous des noms simulés.
On croyoit donc que la cause, ainsi exposée devant le Saint-Père, et décidée affirmativement, sans contredit, il en résulteroit une loi politique, dont on ne tarderoit pas à se prévaloir : M"^ la comtesse Dubarri, pour se faire séparer du comtt Duharri, divorce annoncé depuis longtemps; M"* la. marquise de Langeac, qui n'a jamais consommé son mariage avec le marquis de Langeac; et le comte de Ia. Marche, dans le même cas vis-à-vis de M!?* la comtesse. Mais ce n'étoit point une chose prête à se &ire; et pettt<-être les ministres en question n^ songèrent-ils jamais sérieusement. Ils gagnoient seulement du temps, et s'ancroient le mieux qu'ils pouvoient
Le chancelier en recueillit toujours à compte une récompense très flatteuse des soins prétendus qu'il se donnoit de son côté, afin de parvenir au but de la fiivorite : elle fit avoir un régiment au fils de ce chef suprême de la jusdce, président à mortier du parlement détruit, et que M. de Maupeou n'eut garde de mettre dans la nouvelle magistrature. En vain M. de Montefmard représenta-t-il avec fermeté au roi que la promotion subite de ce feu robin au grade de colonel étoit contre toutes les règles, contre toutes les lois fondamentales de la discipline militaire; ces observations n'eurent d'autre fruit que de barbouiller à la cour le secrétaire d'État, et de préparer de loin sa disgrâce.
L'abbé Terrai, dont on annonçoit alors le renvoi, en semblant se prêter à la même chimère, prenoit une tour^ nure pltis efficace pour se raffermir. Décidé à dévoter toutes les mortifications qu'on voudroit lui donner, à se prêter à toutes les vexations et augmentations d'impôts
qu'on voudroit faire, il rcndoit encore de sa place, à ce qu'on assura, un pot-de-vin de 5o,ooo livres par an à la favorite, qui voulut bien ainsi lui continuer l'honneur de sa protection à empêcher sa disgrâce. Il étoit si soumis, si dévoué aux ordres de cette dame, que les bons qu'elle donnoit tenoient Ueu au contrôleur général des Bons du roi, et qu'il les recevoit comme tels. On en a vu plusieurs, datés de Choisy et de Trianon, où la Comtesse ordonnoit au sieur Bcaujoti, banquier de la cour, de payer telle somme dont il lui scroit tenu compte par les ministres des tinances : et comme M"" Dubarri, principalement alors, étoit mue en tout par son beau-frère, celuici puisoit au trésor royal, ainsi que dans sa bourse. C'est ce qui donna lieu à ce dernier de faire aux eaux de Spa la ligure considérable qu'il y fit, et de subvenir à ses énormes pertes au jeu. Malgré cela, il n'y éprouva pas les agréments qu'il comptoit y avoir. On trouva son argent très bon; mais on ne le voyoit qu'à la banque. En vain avoit-il mené avec lui M"* de Murât, sa maîtresse, et plusieurs autres jolies femmes; en vain avoit-il monté sa maison sur le plus grand ton; en vain accabloit-il le monde de prévenances, aucun François ne lui rendit visite, excepté le sieur le Clerc, fils du premier commis du trésor royal. Il fut obligé de se renfermer avec ses catins, et n'en devint pas plus modeste. On en peut juger par le bon mot suivant, très ingénieux, mais très insolent. Un jour qu'il tenoit la banque, et que veillant de fort près à n'être point dupe, comme c'est l'usage dans les lieux publics, oîiil se glisse beaucoup de fripons, il parut témoigner quelque défiance à M""' l'électrice douairière de Saxe, venue aux eaux, et qui se trouvoit au nombre des joueurs, cette princesse en témoigna sa surprise. « Mille pardons, madame, s'écria le comte; mes soupçons ne peuvent porter sur vous^ vous autres souverains, vous ne trichez
que pour des couronnes. » Il est vrai que ce mot lui fut rendu peu après par un autre bien piquant. Il perdoit beaucoup, et s'obstinoit à suivre pour carte une dame toujours funeste : « Voilà une catin qui me coûte bien de l'argent ! » s'écria-t-il en jurant. « Nous en connoissons une, répliqua quelqu'un, qui nous coûte bien plus cher! »
Ce qui paroissoit fort extraordinaire, c'est que, malgré l'argent que dépensoit M"« Dubarri, et la facilité qu'elle trouvoit chez le contrôleur général d'en avoir, elle ne plaçât rien ; elle ne fit aucune acquisition, elle n'acheta aucune terre : car le château de Lucienne ne donnoit rien d'utile, n'étoitmême qu'un boudoir pour une grande dame comme elle. Aussi parla-t-on alors de faire acquérir au roi le papillon du Roi du sieur Bourct, pour en faire présent à sa maîtresse. Ce bruit, qui avoit couru déjà du temps de M"* de Pompadour, se rcnouveloit : il fut fortifié par la visite de ce lieu que M°* Dubarri avoit faite, par un voyage qu'y fit depuis Sa Majesté et par la réponse du Dauphin, qu'on attribua à la crainte qu'avoit ce prince que le projet ne se réalisât. Son auguste père, en parcourant avec son fils ce magnifique lieu, lui demanda ce qu'il en pensoit, s'il ne le trouvoit pas beau : « Que trop beau, » répondit le prince, mais bas, et marmottant sa phrase entre ses dents.
Nous ne pouvons mieux finir ces anecdotes au commencement de 1772, où nous écrivons ceci, que par le récit de celles recueillies sur la fête donnée par M"* la comtesse de Valentinois à M"' la comtesse de Provence. Cette princesse du moins étoit censée en être l'objet. M°" de Valentinois, sa dame d'honneur, avoit cru devoir lui témoigner sa joie de la voir heureusement sortie de la petite vérole, que son auguste maîtresse avoit eue à Fontainebleau. Elle avoit fait préparer des spectacles à Passy, où elle a une superbe maison; et au retour du voyage
SUR LA COMTESSE DUBARRI. i6i
elle demanda à M"** la comtesse de Proifence la permission de Vy recevoir. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans la description des différentes parties de la fête, de rendre compte du couplet en Thonneur du chancelier, qui scandalisa tout le public et rendit l'auteur, Fabbé de Verae^ nou, la fable des courtisans et Texécration des patriotes, alors très enflammés sur cet objet.
Mais il faut savoir queM*^ la comtesse de Valentinois est, depuis le commencement de la faveur de M*"" Dubarri, une de ses complaisantes; qu'elle eut la maladresse de l'inviter à cette fête, de lui faire des politesses, de lui témoigner des attentions si marquées, que ce partage ne put que paroître très malhonnête et très indécent à M*"* la comtesse de Prwence, Aussi cette princesse affccta-t-elle de ne lui faire aucun remerciement. La dame d'honneur, piquée à son tour du silence de sa maîtresse, en lui rendant ses devoirs, lui demanda comment elle a\ oit trouvé la fête qu'elle avoit eu l'honneur de lui donner. La prin« cesse lui répliqua avec étonnement : « Une fête à m(^, madame IJe sais que vous en avez donné une dont j'ai pris ma part; mais je ne vous en ai point témoigné de recon* noissance, parce que j'ai cru qu'elle étoit pour M"" Du» barri y ou pour M. le chancelier. »
Cette gaucherie fit évanouir tout l'espoir qu'avoit celleci d'établir un schisme dans la maison royale, et de s'y former un parti. Toute la £eunille se réunit contre elle, et dut lui faire craindre l'avenir le plus funeste à la mort du roi.