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ouvrit matière à de nouvelles intrigues, que nous développerons par la suite. Nous revenons à la place de premier dcuyer, que M"" Dubarri, malgré tout son crédit, ne put obtenir à son neveu ; et nous observerons qu'il faut d'autant mieux rapporter aux propos du dauphin, cités ci-dessus, la douleur qu'elle ressentit de ne pouvoir réussir, que la réponse de Sa Majesté justifie nos conjectures. « Il faut prendre garde, dit-elle ; M. le dauphin seroit homme à le faire comme il le dit. » Au reste, le roi se tira de cette perplexité comme il avoit coutume de feire : il ne donna la place à personne.
Dans le même temps, il fut question d'ôter celle d'intendant général des bâtiments à M. de Marigiiy, pour la conférer au comte Dubarri (Jean). Heureusement pour le titulaire, son beau-père lui donna l'éveil des menées qu'on faisoit contre lui, et par sa présence il dissipa les complots de ceux qui vouloient le supplanter.
L'année 1772 s'ouvrit d'une façon glorieuse pour M"* la Comtesse Dubarri. Le sort de M. le duc de Choiseul, qui étoit resté jusqu'alors suspendu pour les récompenses pécuniaires que Sa Majesté lui donneroit, fut décidé en sa faveur d'une façon magnifique ; et l'on en fit honneur à la générosité de la favorite. On la célébra dans la pièce suivante :
VERS
A tUMMB LA OOKTBSSB DOBAMU, QUI A WtOAÀOtk SLlMÉItt «101 ffflmOM MDK H. LB DOC DB CHOniOL.
Chacun doutoit^ en vous voyant si b«Ue, Si TOUS éties ou femme ou déiti.
Mais c'est trop sûr : votre rare bonté N'est pas TeSort d'une simple mortelle.
Quoi qv'eit fadit écrit en certain lieu Un roi-prophète en sa sainte démence.
Quoi qu'un poète en ait dit, la vengeance N*est que d'os homme, et le pardon d*tta dieu.
Digjtized by GopgljC
SUR LA COMTESSE DUBARRl. 171
Ces louantes étoient peu de chose auprès des murmures qu'ezdtoient les bruits de la toilette et la yatsselle d'or qu'on feisoit pour cette dame. On voulut les arrêter en répandant celui qu'elles ne seroient pas toutes d'or; en disant ensuite qu'il n'étoit pas question de ce travail, en refusant enfin de le montrer aux curieux qui se présentoient en foule chez le sieur Roettiers pour voir l'une et l'autre. Biais on avoit eu l'imprudence d'en pai> 1er d'abord, et trop de gens étoient instruits. On savoit que le gouvernement avoit fait fournir i,5oo marcs d'or & l'artiste, parce qu'il avoit refusé de travailler sans de pareilles avances. Enfin celui-ci avoit eu l'indiscrétion de montrer à quelques amis des parties de la toilette, entre autres le miroir, du goût le plus rare et le plus exquis. Il étoit surmonté de deux Âmours qui tenoient une couronne, si artistement placés, que M"* Dubarri ne pouvoit se mirer sans se voir couronnée.
Un autre triomphe qu'eut alors cette favorite, sans être aussi scandaleux, parut au moins très ridicule, et peut-être pouvoit-il être aussi funeste, puisqu'il marquoit visiblement la liaison de plus en plus étroite avec le contrôleur général. On ne douta pas que ce ne fût À son instigation que les receveurs généraux des finances viiueiit au commencement de l'année complimenter la Comtesse. Cet hommage s'exécuta par une dépu^tion de la compagnie. Un orateur harangua la divinité du jour et fit valoir les services que le corps avoit rendus à l'État comme un titre à sa protection.
M*^ Dubarri, dont la réponse étoit aussi soufflée sans doute, leur dit qu'elle n'ignoroit pas l'utilité dont ils àvoient été dans les circonstances critiques où le gouvernement s'étoit trouvé; que M. l'abbé Terrai l'avoit instruite de tout. Elle les exhorta à continuer de servir avec le même zèle, et leur promit de contribuer, en tout ce
qui dcpcndoit d'elle, pour l'avantage et la satisfaction de la compagnie.
La favorite fit dans le même temps un coup d'autorité, qui annonçoit le crédit plus etTicace qu'elle avoit sur la finance. Ayant eu occasion de connoître les talents précieux de M. Vcrnct, le fameux peintre de marine, qui a décoré le pavillon de Lucienne de morceaux assortis de sa façon, elle fut chez cet artiste rendre hommage à son mérite. Elle y trouva deux tableaux, finis et prêts à être emballés pour un seigneur étranger auquel ils étoient destinés; elle les considéra avec la plus grande attention; elle en fut si enchantée, qu'elle voulut les avoir. En vain M. Vernet déclara qu i! ne pouvoit lui faire ce sacrifice, puisque ces deux tableaux ne lui appartenoient plus. Elle ne tint aucun compte de ces supplications; elle fit enlever de force les deux chefs-d'œuvre, mais en même temps, pour dédommager le peintre, elle lui dressa sur un cliiffon de papier une ordonnance de 5o,ooo livres, payable par le sieur Bcaiijon, banquier de la cour: ce qui consola un peu le peintre du rapt en question et rendit la Minerve nouvelle très recommandable aux artistes.
Cette munificence de sa part dut leur faire d'autant plus de plaisir qu'ils s'aperçurent de plus en plus qu'ils alloient absolument passer sous sa domination. Il étoit alors question de projets et de plans pour la construction d'une salle de comédie françoise. Tous ceux qui y travaillèrent recherchèrent son approbation. Ce qui se passa à l'égard du sieur Liégeon leur prouva qu'ils faisoient bien, ou plutôt qu'ils ne pouvoient faire autrement. Ce jeune architecte, ayant obtenu l'agrément du roi pour présenter son plan à Sa Majesté, fut introduit dans les petits appartements par le duc de Duras, gentilhomme de la chambre. Sa Majesté Taccueillit avec beaucoup de bonté et de famiUarité. Elle examina pendant fort longtemps tout ce
qu'il lui présentoit, puis elle le conduisit dans la chambre de M"* Duharri, Cette Comtesse étoit au lit, incommodée. Son auguste amant se fit mettre un couvert, et pendant qu'il dînoit de fort bon appétit, il ordonna à l'artiste de détailler ses plans k la belle malade. Elle n'en fut pas moins enchantée que le prince. Elle approuva surtout fort l'invention de foire descendre à couvert; ce qu'elle remarqua devoir beaucoup plaire aux femmes, qui vont ordinairement très parées au spectacle. On observera, en passant, que son goût pour le luxe et l'ostentation se montroit ainsi partout.
Le rôle de Maintenon, que la favorite commençoit à jouer, avoit aussi ses dégoûts. Âu milieu de son brillant, on ne cessoit de travailler à faire revenir le roi d'une passion qu'on continuoit à regarder comme déshonorante pour lui ; et, ne pouvant lui représenter le véritable motif, on profita de diverses indigestions, qu'il eut coup sur coup, pour y en substituer une autre qui pouvoit produire plus d'efilet. On lui fît dire par les médecins qu'il n'étoit plus dans la vigueur de râge ; que son commerce avec la favorite, source de grandes voluptés, pouvoit le conduire au tombeau et accélérer ses jours de beaucoup. On le fit convenir que les dérangements qu'éprouvoit sa santé lui survenoient ordinairement après ses entrevues secrètes avec la Comtesse; et l'on se flattoit d'autant mieux de réussir que le monarque foible étoit firappé de crainte pour l'année suivante, 1773, comme la soixante-troisième de son âge et comme année dimatérique. Toutes ces réflexions sinistres s'évanouirent avec la cause qui les occasionnoit ; et Sa Majesté, étant rétablie, oublia le point de la vie où elle se trouvoit.
M"" Dubarri eut une autre inquiétude. Le roi ayant affecté d'exalter devant elle les charmes de M"^ la princess de Lamballe, elle, en conçut une jalousie vive et
telle qu'elle en fit des reproches à son auguste amant, et se plaignit des bruits qu'il laissoit courir sur son dessein d'épouser cette princesse. Le roi, piqué de ce reproche, lui répondit, dit-on, avec humeur : « Mais, madame, je pourrois plus mal faire. » Elle sentit vivement la morsure et n'y put tenir : elle éclata en gémissements. Sa Majesté, ennuyée de cette scène désagréable, se leva. Les confidents de la Comtesse, instruits de ce qui vcnoit de se passer, lui représentèrent son tort. Ils lui conseillèrent de ne point laisser coucher le roi sur sa bouderie; elle eut de la peine à s'y déterminer. Entîn elle se mit à sa toilette, et choisit la forme sous laquelle elle plaisoit le plus au monarque. Elle s'habilla en bacchante, et dans ce désordre, établi avec beaucoup d'art, elle se rendit chez le roi, qui rit en la voyant. La sérénité reparut sur le front de Sa Majesté, et l'amour reprit tous ses droits.
Quelque décidé que parût l'empire de M""' Dubarri sur le roi par tant d'exemples, les ennemis de celle-ci ne se lassoient pas; et il parut une espèce d'Otit' au roi, qui se répandit très clandestinement. On l'y e.\hortoit d'ouvrir les yeux, et de se rappeler les temps heureux où il étoit l'amour et les délices de ses peuples. Quoique cet ouvrage parût avoir trait spécialement à la révolution nouvelle, il étoit question de sa passion pour la Comtesse, qu'on traitoit avec beaucoup de mépris. On disoit au monarque :
Diane, B«cchus et Cythère De ta vie abrègent le cours :
Renvoie, il en est temps encore,
LMmpUrc qui te deshonore; Chasse tes indignes amours.
L'endroit le plus ion étoit celui-ci :
Tu n*es plus qu'un tyran débile, .
Qi^un tÛ «utooMMe imbécile,
Esclave de la Dubarri.
Du Gange ju&qu'à la Tamise,
On te honnit, on te méprise.
Les envieux sans doute de cette beauté répandirent dans le même temps un autre bruit. On dit qu'il y avoit de la brouillerie dans le ménage, que l'auguste amant avoit battu sa maîtresse. Le fait étoit vrai en lui-même, mais rendu avec la malice ordinaire des courtisans.
M"»* Dubarri étoit incommodée depuis plusieurs jours : la faculté avoit décidé qu'il faHlolt saigner la malade. Celleci avoit peine, à se déterminer, et fît en cela toutes les petites mines usitées par les jolies femmes. Sa Majesté, présente au débat, la pressoit d'obéir à la nécessité ; et, comme elle batailloit encore, le roi lui donna une légère tape. De là les absurdités qui furent accréditées sur la querelle des amants et les suites qu'on exagéroit et qui, dans tous les cas, n'auroient prouvé qu'un excès de passion.
Peut-être le retour du mari à Paris donna-t-il lieu aux coqs-à-l'àne en question. On savoit qu'il avoit été éloigné exprès à raison de la vie crapuleuse qu'il menoit, lorsqu'on parloit le plus des espérances de la Comtesse d'épouser le roi, quoiqu'il fût dit que ce mariage seroit précédé d'un divorce. Des hommes à nouvelles sinistres voulurent faire croire qu'on avoit pris une tournure plus prompte et plus sûre pour se débarrasser du premier. On dit qu'il étoit tombé dans une maladie de langueur ; et cela se dcbitoit avec des réticences qui insinuoient assez ce qu'on ne disoit pas. Vraisemblablement on voulut démentir cette calomnie; on laissa revenir le comte Guillaume. Il se produisit dans tout Paris pour faire voir qu'il étoit gros et rondelet, qu'il se portoit à merveille. Vraisemblablement on lui avoit fait aussi promettre de se conduire avec plus de décence; et, en eâet, il prit une
maison, il la monta sur un grand ton, ct Célébra SOD arrivée par un repas splcndide.
Nous avons parlé plus haut du froid survenu entre M"* Dubarri ct le chancelier. Bien des gens en doutoient encore ; mais ils ne purent se refuser à le croire par le supplice de Billard, que la favorite, maigre toute sa bonne volonté, ne put en garantir. Tout le monde a entendu parler de ce Billard, devenu si fameux par sa banqueroute et par son hypocrisie. Il étoit neveu de Billard- Dumouceau, parrain de M"'" Dubarri, et l'amitié de cette dame pour celui-ci lui fit faire les plus grands efforts pour soustraire le coupable au déshonneur qui devoit rejaillir sur sa famille. Il avoit été condamné au carcan et au bannissement. Elle obtint d'abord un sursis, que le chef de la justice, trop adroit pour lutter de front contre la favorite, accorda avec toutes les grâces possibles. Mais quand il en fallut venir à la grâce même qu'elle sollicitoit auprès de Sa Majesté, M. de Maupeou fit entendre au roi de quelle conséquence funeste il seroit de l'accorder à un homme contre lequel tout Paris crioit depuis longtemps et qu'on regardoit déjà comme trop épargné par l'arrêt. Il exalta la bienfaisance de la Comtesse, sans se départir de la nécessité pour le roi de ne pas suivre aveuglément toutes ses inspirations. Le calme, le sang-froid, la finesse qu'il mit dans son raisonnement l'emportèrent, et Billard fut exposé à la dérision générale. Un bon mot même que Sa Majesté dit à cette occasion dut mortifier M™* Dubarri, en lui faisant voir le peu de regret qu'avoit le prince que sa justice n'eût pu céder à sa miséricorde. Le jour du supplice de Billard fut fort beau, ce que le roi remarqua ; et plaisantant sur ce malheureux devant ses courtisans : Il aura, dit-il, un temps superbe pour la représentation. Au reste, ce fait particulier ne sert qu'à mieux établir les contradictions connues du caractère de
Louis XV. L'ascendant de sa maîtresse n'en croissoit pas moins de jour en jour, et l'insolence des Dubarri, augmentant en proportion, le prouvoit bien. Le beau-frère eut celle de marier sa maîtresse, dont nous avons parle, à un oflîcier, chevalier de Saint-Louis, qui, par une circonstance singulière, s'appcloit aussi de Murât; en sorte que ce nom postiche, qu elle ne portoit que comme toutes les courtisanes pour figurer plus décemment dans le monde, lui devint propre et lui fut confirmé en face d'Église. Il ne continua pas moins de vivre avec elle, et se donna des airs d'afficher ainsi un scandale réservé jusque-là seulement pour les princes, les grands seigneurs, les ministres, afin de braver, ce semble, davantage l'honnêteté publique. Peu après, il poussa le comble de l'indécence Jusqu'à tenir avec elle publiquement l'enfant d'une fameuse courtisane. Elle se nommoit Beauvoisin, elle donnoit à jouer; les plus illustres libertins de la cour et de la ville se rendoient dans sa maison ; c'est ce qui avoit occasionné les liaisons du comte avec elle. Le baptême se fit avec beaucoup d'appareil : il excita une grande rumeur dans le quartier ; et, comme il y avoit douze carrosses de suite, que les voitures ne pouvoient monter qu'avec difficulté à l'église paroissiale (à Montmartre), le cure eut la complaisance de descendre à une petite chapelle, où fut baptisé le bâtard nouveau-né. Cette flatterie du pasteur fit crier la populace, rire les honnêtes gens, et l'on en conclut quelle étoit la puissance de cette fiunille.
Nous trouvons dans le journal manuscrit, qui nous guide souvent pour rassembler les faits de notre histoire, une anecdote relative à l'époque de la vie de M"* Dubarri où nous sommes, d'oii l'on peut inférer quelle étoit alors l'opinion générale du public concernant son empire sur le roi. C'est sous la date du 20 mars 1773...
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c On rapporte un trait que les courtisans ont recueilli avec soin et qui prouve que M"* la Comtesse Dubarri ne diminue point de &Teur et d'intimité avec son royal amant, comme on le présumoit. Sa Majesté aime & faire son café elle-même et à se délasser, dans ces occupations innocentes, des soins laborieux du gouvernement. Ces fours derniers, la cafetière au feu, et Sa Majesté distraite par autre chose et le café débordant : « Eh t la France, « prends donc garde, ton café f... le camp! » s'écria la belle favorite. On dît que cette apostrophe de la France est l'expression familière dont cette dame se sert dans l'intérieur des petits appartements, détails particuliers qui n'en devroient pas sortir, mais que relève la malignité des courtisans. »
La dernière preuve, et la plus complète, de la ûiveur constante de M""" Dubarri, c'est l'empressement du contrôleur général à s'insinuer de plus en plus dans ses bonnes grâces, à ménager même peu le chancelier, que cette réunion offusquoit. Il se mit à la tête de ses affaires, et sans lui dessiller absolument les yeux sur la négociation prétendue faite à Rome pour son divorce, il lui fit comprendre que, cette affaire pouvant traîner en longueur, il seroit toujours prudent de se séparer de corps et de biens d'avec son mari en justice réglée, pour se mettre en état de faire en sûreté et de son propre mouvement toutes les acquisitions qu'elle voudroit. On fit, en conséquence, une procédure concertée entre la femme et le mari; et, comme dans ces casr-là il faut des motifs de plainte de la part d'une des deux parties, on supposa que l'époux avoit dit des injures à sa moitié, dont la principale étoit de l'avoir appelée infâme. Des témoins gagés déposèrent des propos, et la séparation fut prononcée en conséquence. M"* Dubarri ignoroit sans doute que <^e séparation étoit une reconnoissance de l'hymen et lui
Ôtoit tout prétexte à la dissolution dont on Tavoit leurrée'. C'est ce qu'il lui fit comprendre peu à peu ensuite, et il tira ainsi le duc Aiguillon et lui d'embarras. Il folloit attendre la mort du comte, qu'on fit envisager à la Comtesse conune très possible, cet homme étant court, épais, matériel, goinfire, buveur, et se traînant dans la fange de la débauche, en vrai Sardanapale. Elle étoit donc intéressé plus que jamais à conserver les jours du monarque. Elle présidoit aux plaisirs de la table, elle l'empêchoit de boire; ce qui donnoit quelquefois de l'humeur au prince. Un jour, & Marly, y ayant mis trop d'obstination et une liberté indécente, Sa Majesté se fiicha encore; mais la bouderie n'eut pas de suite.
Outre cette attention de M"* Dubarri, d'une part, à contenir le roi dans les plaisirs qui pouvoient lui nuire, elle devoit en avoir une autre plus pénible, celle de l'amuser. Elle imaginoit tous les jours quelque chose de nouveau. Elle fit venir, dans un voyage de Choisy, Audinot, pour y jouer devant Sa Majesté avec ses enfants. C'étoit la première fois que ce directeur forain paroissoit devant elle. U s'en prévalut, et mit sur son affiche : Les eomédieiu de bois de Sa Majesté donneront aujourd'hui rélâehe au théâtre pour aller à la cour. Oa choisit ce que son spectacle offiroit de plus graveleux, et l'on termina par la Fricassée, contredanse polissonne qu'on dansent dans les guinguettes. Tout cela réjouissoit infiniment la maîtresse du monarque : elle rioit à gorge déployée ; elle le grondoit de ne pas- prendre le même plaisir, et le for^ çoit quelquefois à sourire.
La fovorite avoit si fort à cœur de se maintenir dans son poste, qu'elle se laissa aller aux insinuations de l'abbé Terrai, qui, pour se mieux maintenir dans le sien, se mit alors en tête d'introduire dans le lit du roi une M"* d^Amerval, bâtarde qu'il avoit eue de son ancienne maîtresse,
M*" de Clergé, et qu'il avoit mariée au firère de la baronne de la Garde, sa seconde maîtresse en titre. Cette jeune persomie, encore enfant, gentille^ vive, pétulante, lui parut un morceau propre à regaillardir le monarque; mais, sen* tant qu'il joueroit trop gros jeu à la proposer lui-même, par un raffinement de politique très adroite, il intéressa Dubarri à ce projet, comme le meilleur moyen de se maintenir en faveur, en se prêtant au goût changeant du prince, usé de débauches, et en suivant l'exemple de M"* de Pfonpaàour, à qui ce rôle avoit parfaitement réussi. M** d^Amerpol étoit d'une tournure h plaire à la Comtesse, à contribuer à son amusement propre, à lui servir de jouet Elle l'adopta volontiers pour l'avoir à sa suite. Elle lui fit un cadeau d'un superbe collier de diamants. Quant au prince, on ne sait s'il a réellement tflté de ce morceau friand; mais il est certain que ce n'a pu être qu'en passant. On ne s'est jamais aperçu qu'il ait diminué d'attachement pour la première : 11 augmentoit même, s'il étott possible ; mais le contrôleur gûiéral réussit en parde dans ce qu'il désiroit, et monta de plus en plus en ûivettr; il ôta au chancelier tout espoir de s'y remettre auprès de la maîtresse. En vain celui-d, sentant qu'il ne pouvoit résister seul à l'orage qui se formoit contre lui, s'étoit reployé de nouveau et avoit tâché de se raccommoder avec die. Il n'avoit pu réussir qu'auprès de M"* Dubarri, dont l'esprit souple, insinuant, est fort analogue au sien^ et qui d'ailleurs, n'étant rien moins que jolie, n'avoit point de courtisans et étoit flattée de voir dans ses fers le chef de la magistrature; mais cette réunion n'alla pas plus loin, et la bdle-sœur lui fut toujours aliénée. Cela fit envisager sa disgrâce comme prochaine. On en peut juger par le vaudeville qui courut alors sous le titre de Chanson prophétique sur l'air : Lon Ion la derirette. On y disoit :
SUR LA COMTESSE DVBARRI. i8i
L'abbé Terrai, le ^AiguiUoHf Méditent quelque trahison,
Lon, lan, la, dcrircttc.
Le petit saint s'en mêle auMi, Lon, lan, la, deriri.
Mais votre plus affreux malheur, Cest de n'£tre pas en faveur,
Lon, lan, la, etc.
Avec mesdames DubarrL
Lon, lan, la, etc.
Ce qui redouble encore mieux, Le maître vous tourne le dos,
Lon, lan, la, etc.
Et bien plus la future en ril^
Lon, lan, la, etc.
Le bruit de l'élévation de M™' Duharri se renouveloit de temps à autre. Cette fois-ci on la faisoit duchesse de Roquelaure. On nommoit toujours dans le public son neveu le vicomte Adolphe à la dignité de premier écuyer. On donnoit la place de premier médecin à son médecin le sieur Bordeu. Tout cela n'eut pas lieu. Le seul trait d'empire sur le monarque, et de protection efficace, qui éclata alors, ce fut à l'égard du prince de Beaupeau, qui parut rentré en grâce par le canal de M"* Dubarri. La maréchale de Mirepoix^ sœur du prince, extrêmement liée avec la Comtesse, et très bien avec le roi par la facilité avec laquelle elle se prètoit ii voiler tous les plaisirs de Sa Majesté, engagea la favorite à s'entremettre pour son frère. Il faut se rappeler qu'on avoit ôté à celui-ci le commandement du Languedoc depuis sa protestation au lit de justice d'avril 1771. Dubarri lui fit avoir, pour dédommagement pécuniaire, une gratification annuelle de 24,000 livres, en attendant la vacance d'un grand gouvernement, dont 011 lui donna l'expectative.
Au reste, si M"* Dubarri ne s'est accumulée sur la tête aucunes dignités, c'est que vraisemblablement elle
s'en est peu souciée. Légère et frivole, tout son attrait se tournoit \cis les objets qui avoient toujours attiré son goût. Les parures, les bijoux, le luxe étoient ce qui l'occupoit le plus. Tous les matins elle donnoit audience dans son lit aux artistes, qui venoient régulièrement lui présenter ce que leur industrie pouvoit imaginer, ou leur talent exécuter de plus rare; et il n'étoit point de jour où elle n'achetât quelque chose ou commandât quelque ouvrage. II étoit question en ce moment de boucles d'oreilles de chien, qu'elle se faisoit faire, et qu'on alloit voir par curiosité. Cet ornement est composé principalement d'un gros diamant; elle en avoir fourni un si énorme, qu'on avoit eu peine à en trouver un semblable. On estimoit que ces boucles vaudroient 80,000 livres. Nous trouvons, à l'occasion de cet amour desordonne de la favorite pour les frivolités, une historiette qui courut alors, et notre manuscrit la rapporte comme très accréditée à la cour et à la ville.
« 7 mai 177 1... Il est beaucoup question dans le public de l'espièglerie d'un juif vis-à-vis M"»* la Comtesse Dubarri. Cette dame lui devoit 20,000 écus depuis longtemps, dont il ne pouvoit se faire payer. Un de ces jours derniers, il s'est présenté chez elle avec un bijou qu'il a juge propre à la contenter; iln*a point fait le difficile sur le prix, et Ton est convenu de deux mille écus. Elle a voulu d'abord le remettre à quelque temps, pour toucher cette somme; il a fait entendre qu'il ne pouvoit accepter le délai, et qu'il avait un besoin d'ai^ent urgent. Il n'a pas même fait mention de celui qui lui étoit dû. «r Ëh bient lui a dit la comtesse, feites un mandat de cette sonune sur Beaujon (le banquier de la cour), que je signerai. » C'est oCk le drôle attendoit la dame. Il dresse à la hfttece chiffon, et £ût un mandat de 66,000 livres, qu'elle signe aveuglément dans son lit. Le sieur Beaujon^ âccou-
tumé à cette signature, paye^ mais, la première fois qu'il voit la favorite, il se plaint vaguement que ses mandats deviennent fréquents. Comme elle comptoit que celui-ci n'ctoit que de deux mille écus, elle traita cela de misère, de bagatelle. Le lourd financier prétend qu'une somme de 66,000 livres n'est pas peu de chose. Il s'ensuit une explication, qui fait rire la Comtesse comme une folle; bien loin de se fâcher, elle trouve que le juif a bien fait; elle s'applaudit, et n'a rien de plus pressé que de conter le tour au roi et de l'en amuser.
« Il paroît, ajoute l'historien, que tous ces petits traits amusent beaucoup en effet Sa Majesté. Elle soupe presque tous les soirs chez M"" Dubarri, et se plaît de plus en plus dans sa société. Celle-ci en conséquence pressure davantage le sieur Bcaujon. L'honneur qu'elle a de posséder ainsi le roi la constitue dans des dépenses effroyables; on évalue que depuis peu elle a touché 1,200,000 livres comptant de ce banquier de la cour. Tout cela s'écoule comme l'eau entre les mains de cette Comtesse magnifique, qui ne connoît l'usage de ce métal que pour le prodiguer noblement. »
On ne sait si ces réflexions étoient une llatterie du journaliste, mais elles étoient justes, et jamais maîtresse de monarque n'avoit autant coûté. Ce qu'il y avoit de fâcheux pour l'État, c'est qu'outre ses prodigalités, auxquelles il falloit sub\ L'nir, elle étoit entourée de gens d'affaires, dont il falloit aussi assouvir la cupidité. Elle venoit de prendre, par exemple, pour mettre de l'ordre dans ses finances, et pour surintendant de leur administration, un sieur Montvallier, homme qui avoit été dans plusieurs affaires, qui les entcndoit, mais n'avoit pas de conduite, s'étoit ruiné, et ne pouvoit se refaire qu'en plongeant sa maîtresse dans un plus grand désordre. Au reste, si M"" Dubarri dépensoit plus que les maîtresses de dix
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rois réunies, elle le faisoit toujours d'une manière agréable et galante. C'est ainsi qu'elle parut à la revue du roi de cette année dans le plus grand appareil de magnificence et d'un goût si exquis sur sa personne et sur ses vêtements, que sa beauté en brilloit cent fois davantage. Elle ravit tous les hommes et excita l'envie de toutes les femmes.
Peu après, il se répandit une anecdote qui prouve combien il lui ctoit aise de séduire son auguste amant et de l'enchanter. Elle n'avoir pour cela qu'à s'abandonner aux diverses extravagances qui lui passoicnt par la tête. Ce naturel, cette aisance, cette liberté, ou cet oubli de toute pudeur pour parler exactement, ne manquoit pas son effet, et réussissoit toujours auprès de lui. Il est question ici de deux personnages les plus graves de la cour, du nonce et du cardinal de la Roche-Aymon. Le roi étoil chez elle; la comtesse dans son lit, suivant son usage d'y rester la matinée entière ; les prélats en question faisoient leur cour à Sa Majesté en la faisant à la favorite. Le sieur Le Pot-d'Aufeml arrive sur ces entrefaites pour lui présenter un contrat à signer : elle fait quelque difficulté de laisser introduire cet officier de justice devant le monarque. Le roi l'exige; elle veut se lever; et sortant de son lit, telle à peu près que Vénus de l'onde, elle se fait donner des pantoufles par les deux prélats, qui lui en présentent chacun une et jouissent en récompense du spectacle ravissant de ses charmes secrets. Le notaire sort, après avoir rempli ses fonctions, et, n'étant pas encore revenu de sa surprise, raconte l'aventure, qu'il ajoute avoir extrêmement amusé Sa .Majesté. On sait que la marquise de Pompadour, et toutes les autres maîtresses avant elle, n'auroient jamais osé hasarder une telle incartade, et c'est là ce qui rendoit, comme nous venons de l'observer, la société de cette beauté pétulante, délicieuse au prince.
Au surplus, réservant ainsi pour le tëte-à-tête, ou pour les petits comités, les propos gaillards, les expressions énergiques, les saillies d'une gaieté trop forte, dont on ne pouvoit être révolté, sortant d'un organe aussi agréable, mais peu convenables à sa dignité, elle savoit quand il fiilloit représenter, non seulement se tenir sur la réserve, mais prendre un- ton différent et jouer son rôle avec toute la noblesse dont il est susceptible. Elle s'étoit mise au courant de la cour; elle-persistoit avec toutes les grftces imaginables, et se dédommageoit par cette liberté de la contrainte qu'on éprouve-en parlant en quelque sorte une langue nouvelle.
Un rôle où M""* Dubarri étoit vraiment déplacée, c'étoit lorsqu'elle se mcloit de politique. Quoi de plus ridicule que de voir M"* Lange entourée des députés des confédérés de Pologne, la sollicitant de les soutenir de sa recommandation auprès de Louis X V, de l'engager à leur donner une augmentation de secours, à déployer une protection plus éclatante, de guerroyer même pour eux? Elle les avoit soutenus jusqu'alors de toute sa recommandation, amorcée par les promesses sinisantes dont ils l'avoient flattée, par Tespoir d'avoir une fortune considérable et des -tares titrées dans ce malheureux pays. Il fallut qu'elle renonçât alors à toutes ces illusions par le partage de ce royaume, qui lui en annonça la futilité. Elle eut encore la mortification de recevoir des reproches du roi. Pour entendre ceci, il faut savoir que Sa Majesté étoit très mécontente de ce qui se passoit en ce pays-là, surtout de n'avoir pas été instruite du partage en question, qu'elle n'apprit qu'avec toute l'Europe. La France avoit alors pour ambassadeur à Vienne le prince Louis; c'étoit la Maintenon du jour qui l'y avoit fait nommer. Ce jeune prélat, plus accoutumé à traiter avec des filles qu'avec des négociateurs, avoit laissé tramer sous ses yeux
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tout le plan des cours copartageantes, sans en donner aucun avis à sa cour, et vraisemblablement sans s'en douter. Sa Majesté en fut furieuse. Elle se rappela avec regret l'expulsion du duc de Choiseul, s'imaginant que, s'il eût eu encore le ministère des affaires étrangères, son génie intrigant auroit empêché une réunion aussi honteuse pour la France. C'est ainsi qu'on l'ehtendoit s'écrier de temps en temps : « Ah ! si Choiseul avait été ici, cela ne seroitpas arrive. » Et comme M""' Dubarri avoit beaucoup contribué à cette expulsion, l'humeur du monarque portoit sur elle nécessairement. C'étoit encore elle qui avoît fait nommer pour successeur au disgracié le duc d'Aiguillon, sous l'inspection de qui le traité s'étoit consommé. Autre motif de regret. Il laliul laisser passer ces premiers mouvements du prince. Heureusement sa sensibilité n'étoit que momentanée. M"" Dubarri en fut quitte pour voir exclus de la nomination des cordons bleus de la Pentecôte les seigneurs qu'elle protégeoit et surtout le duc de Cossé; ce qui surprit dans le temps tous ceux qui n'étoient pas au fait du dessous de cartes.
Après cet orage passé, des tracasseries avec la famille royale troublèrent encore le bonheur de la favorite. Elle ménageoit peu Mesdames; et ce furent elles cette fois qui la tourmentèrent. Le roi, pour éviter de compromettre ces princesses, n'avoit point voulu faire ce printemps de séjour à Marly, parce que la cour étant rassem> blée en ce lieu, on peut moins s'y fuir, et il est difficile de n'y pas vivre dans une familiarité exigeant une grande union. Madame Adilàîde, plus mécontente particulièrement des procédés impertinents de la Comtesse, la fit traiter durement de sa part, et lui fit dire que, si elle s'échap poit une seconde fois devant elle, elle la feroit sui^ le-cbamp soustraire à ses regards. Sa Majesté tftchoit de mettre le holà de part et d'autre; elle reconunanda plus
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d'égards, d'attention et de respect à cette dame envers ses filles.
C'étoit par de nouveaux bienfaits que le monarque dcdommagcoit sa maîtresse des humiliations que lui faisoit éprouver fréquemment la famille royale. M"" 7^//barri eut alors besoin d'un million pour quelque acquisition qu'elle vouloir faire. Elle avoit cent mille livres de rentes sur l'Hôtel de Ville dont elle avoit déjà joui pendant plusieurs années; elle en demanda le remboursement et l'obtint; c'est-à-dire qu'elle eut un million comptant, et n'en conserva pas moins ses cent mille livres de rentes. Le sieur Certain, le payeur, ayant retardé cette opération, à raison d'un défaut de formalité nécessaire pour sa sûreté, fut dans le cas de craindre le ressentiment de cette dame, aigrie par ses gens d'affaires. Il le fut d'autant plus qu'elle avoit contre lui des raisons anciennes de mécontentement, qu'étant M*^ Lang^ elle avoit logé chez lui lorsqu'elle vivoit ^vec le comte Dubarri, et qu'elle avoit provoqué plusieurs fois parsa gaieté folle les plaintes de l*h6te en question. Enfin les circonstances n'ayant pas permis à M. l'abbé Terrai de rendre l'arrêt du conseil essentiel à ce remboursement, il toléra qu'on fît mention sur les registres de la contrainte, et la chose fut arrangée, sans autre suite ftcheuse pour le payeur. On n'a jamais su ce qu'étoit devenu ce million, la terre de Genlis, pour l'acquisition de laquelle il étoit destiné, ayant été vendue au duc de Villequier,
Ainsi la dissolution du mariage de M"* Dubarri, qu'on prétendoit devoir précéder les acquisitions qu'elle alloit faire désormais, devint un acte aloolument inutile. Elle n'eut ni terre ni hôtel; elle se contentoit d'embellir son pavillon de Lucienne, que les curieux commençoient à aller voir en foule, mais n'y entroit pas qui vouloit; et ce n'étoit que par unç &veur spéciale qu'on étoit admis
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dans ce sanauaire de volupté. Il mérite une description particulière.
On sait que le bâtiment est du sieur Le Doux, jeune architecte, qui a beaucoup de talents pour la décoration, de belles idées, mais quelquefois disparates, et dans lesquelles il ne conserve pas assez l'unité, qualité essentielle de toute production. Le pavillon est un carré sur cinq croisées de face en tout sens. Il est situe sur une hauteur ' considérable, d'où l'on jouit d'une des vues les plus étendues et les plus riches qu'on puisse avoir. La rivière, qui par un double contour serpente en fer à cheval au pied de la montagne, ne contribue pas peu à l'agrément du spectacle. Le corps de logis est précédé par une avant-cour, trop vaste peut-être pour l'édifice. Il s'annonce par un péristyle de quatre colonnes, simple, dans le goût antique: le fond en est orné par un bas-relief du sieur le Comte, représentant une bacchanale d'enfants. L'intérieur est composé d'un vestibule servant de salle à manger, avec un réchaulToir à gauche et des gardes-robes à droite, d'un salon, de deux salons, de côté; il n'y a point do chambre à coucher. Dans le vestibule sont quatre petites tribunes pour placer les musiciens de M"* la Comtesse; car elle avoit depuis quelque temps une musique à elle. Le total de cette distribution est monotone, incommode, et ne fait point d'honneur à l'invention du sieur Le Doux. Les artistes les plus renommés se sont efforcés d'enrichir de leurs productions un séjour aussi délicieux. Le plafond d'un des salons de côté est du sieur Briard. La devise en est : Ruris atnor. Il représente les plaisirs de la campagne. De l'autre côté, c'est un ciel vague et quatre grands tableaux du sieur Fragouard, qui roulent sur des amours de bergers et semblent allégoriques aux aventures de la maîtresse du lieu. Ils ne sont point encore finis. Il y a de très beaux morceaux de sculpture, mais qui doivent s'exé-
cuter en marbre, et ne sont que modelés. C*cst mcàxa dans ces che£sKi'œuvre du grand genre que l'art semble s'être surpassé que dans les ornements de détail les plus minutieux, tels que les chambranles de cheminée, les feux^ les bras, les chandeliers, les corniches, les morceaux de dorure et d'orfèvrerie, les serrures, les espagnolettes, etc. Pas une de ces productions qui ne soit achevée, finie, qui ne soit à montrer comme un modèle de ce que l'industrie peut enfanter de plus beau et de plus exquis. Il résulte de l'admiration de tant de beautés légères, fragiles et vaines, que le local est trop mesquin pouria favorite. d'un grand roi; que les détails en sont trop recherchés, trop fastueux, trop immensément chers pour une particulière, et qu'on ne peut concevoir d'autre idée, à la vue d'un pareil con^ traste, que de s'imaginer être dans une pedte maison où tout se ressent et du mot et de la chose. Le roi, au moment où l'on faisoit cette description, n'avoit mangé que trois fois dans cet élégant pavillon; et la troisième l'on observa que les plaisirs furent très courts, et que Sa Majesté étoit de retour à Versailles à onze heures et demie.
On ne peut calculer ce qu'a coûté ce colifichet, où tout est de fantaisie et n'a d'autre prix que la cupidité de l'artiste et la folie du propriétaire. Dans le même temps que cette relation fut faite, on alloit voir chez un peintre un morceau qui devoit être mis à Lucienne, et ne devoit pas en faire le moindre ornement. C'est le portrait d'une petite fille que tout le monde croyoit être de M""" Dubarri, parce qu'elle avoit été mise à Sainte-Elisabeth avec la mère de la Comtesse, et qu'elle étoit d'ailleurs fort jolie. On laconnoissoit dans le couvent sous le nom de Pierrot seulement, à cause de sa gentillesse et de ses drôleries. Elle pou voit avoir dix à onze ans. La favorite la chérissoit beaucoup, et elle faisoit peindre cet enfant par le sieur Drouais, pour en faire un dessus de porte à son pavillon.
La favorite scandalisoit sans doute beaucoup le public par son luxe : mais le beau-frère devenoit d'une insolence révoltante. Il venoit d'acheter une petite maison à Sceaux, dont M. le comte d'Eu est seigneur. Comme ce prince, mécontent de l'ancien possesseur, luiavoit retiré les eaux, celui-ci crut qu'il n'éprouveroit à cet égard aucune difficulté de la part de cette Altesse. I! fut effrontément chez elle, sans prévenir aucun des officiers, sans se faire présenter par personne, s'imaginant que son nom suffiroit pour l'introduire. M. le comte d'Eu reçut très froidement le début du comte, qui prétcndoit en être connu, l'avoir vu à la cour; à quoi le prince répondit qu'il n'y alloit guère, parut le méconnoître absolument, et lui demanda qui il ctoit. M. iJubaj-i-i s'ctant nommé, Son Altesse lui tourna le dos, et le laissa là d'une façon très humiliante. Celui-ci se "vengea bientôt de cet affront sur des personnages moins importants. Il fut au comité des fennt^ ; il demanda qu'on donnât au sieur Dessaint la direaion des fermes de Paris, accordée au sieur Chômât depuis l'élévation du sieur de la Pterrtère au grade de fermier général. Le comité lui représenta qu*il n'étoit pas possible de déplacer un homme installé, de le faire rétrograder : il insista, en disant qu'il ne se seroit pas donné la peine de venir trouver ces messieurs si c'eût été pour une chose ordinaire. Comme on faisoit de nouvelles difficultés, il parla plus haut; il demanda si on ne savoit pas que c'étoit lui qui avoit eu llioniieiir de donner une maîtresse au roi, qui avoit fait M. le duc iTAiguillon ministre des afiaires étrangères, M. de Boynes ministre de la marine, qui soutenoit M. le chancelier, le contrôleur gâiâ«l« etc.; qu'ils y prissent garde, et qu'ils ne lui donnassent point d*humeur. Ce propos sans exemple étourdît tellement Paréopage de Plutus, qu'ils n'osèrent répliquer et firent tout ce qu"^ exigeoît.
Ce propos se répandit, et donna lieu à des recherches. On sut effectivement que M. le duc d'Aiguillon étoitdans la plus grande intimité avec lui, au point d'être souvent médiateur entre ce protecteur et sa maîtresse, M°* de Murât, dont on a déjà parlé plusieurs fois, fille d'un M. Fontaine, ortîcicr suisse, mauvais sujet. Celle-là ne pouvoit souflnr son amant, fort vilain, fort dégoûtant, mais qui lui donnoit 4,000 livres par mois. Cela n'empêchoit pas qu'il n'y eût souvent des bouderies, des querelles, des infidélités dans le ménage, et c'étoit le ministreduc qui conciiioit ces puissants intérêts. Le père Fontaim en montroit des lettres.
Il est certain que tous les ministres étoient dans la plus grande dépendance de cette famille. Une niche dont M°" Dubarri s'amusa envers M. de Boyncs pendant le voyage de Gompiègne fit à l'instant courir le bruit de sa disgrâce. Il étoit venu faire sa cour à la favorite. Elle n'aimoit pas sa gravité magistrale; elle étoit en goguette. Gomme il s'en alloit, après lui avoir fait sa révérence, et qu'il commençoit à tourner le dos, elle lui tira la langue. On dit tout de suite qu'il ne resteroit pas en place. Au fond, ce n'étoit qu'une espièglerie, qui ne marquoit nulle haine contre le ministre ; ce fut seulement un coup de fouet, qui le rendit plus rampant, plus empressé à remplir les volontés des Dubarri. Il donna le consulat de Pctersbourg au sieur Haion, le second suppôt, après le sieur Dessaint, des plaisirs du grand Dubarri. II n'eut aucun égard aux réclamations des autres consuls, indignés d'avoir parmi eux un homme aussi diffamé, et tout récemment l'objet d'un scandale public par l'aventure de sa femme, profitant de ses charmes pour escroquer un de ses galants.
Quant à l'abbé Terrai, il n'y avoit peut-Stre pas de jour où il ne dût montrer son asservissement par des
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grâces , pécaniaires. Le mari, depuis sa séparation de biens, avoit été gratifié de 60,000 livres de rentes dans le duché de Roquelaure, où l'on vouloit le faire vivre pour le renvoyer de nouveau de Paris, soit qu'on n'eût plus besoin de lui, son retour n'ayant été toléré que pendant qu'on travailloit à la dissolution du mariage, soit qu'on n-eût pu le tirer de la crapule <lans laquelle il viyoit constamment. Quant au beau-frère, il eut le marquisat de Lille, qui valoit 100,000 livres de rentes. Cette terre, située dans le plus beau climat du monde, c'cst-^ dire en Languedoc, étoit un domaine du roi, qui fut accordé au comte Jean par échange, afin de mieux consolider l'acquisition. Enfin le contrôleur général fit avoir à la Comtesse cent mille écus de pot-de-vin du bail des poudres qu'il venoit de renouveler : il est vrai que ce ne fut que forcément. On dit alors qu'U avoit d'abord voulu s'approprier ce pot-de-vin extrêmement fort, et qui n'étoit pas d'usage; qu'une telle exaction avoit fait beaucoup de bruit à la cour; que le roi en avoit été instruit par le chancelier officieux, qui n'avoit pas manqué de desservir le ministre, en aigrissant adroitement le monarque; que le ministre, craignant le mauvais jeffet qui en pouvoît résulter pour lui, avoit sur-le-champ pris son parti, étoit allé trouver M"» Dubarri, et lui avoit fait .part de son arrangement comme fait pour elle; en sorte que le roi étant venu trouver sa maîtresse pour lui faire des reproches sur la rapacité de son abbé Terra/ qu'elle défendoit avec tant de zèle, celle-ci n'avoit fait que rire, avoit pris le parti de son protégé, avoit prouvé à Sa Majesté que tout ce qu'on lui en avoit dit n'étoit que méchanceté et calomnie, et avoit fini par le faire convenir que le ministre des finances étoit un homme admirable, délicieux, .|dein de ressources.
Le ministre chargé du département de Paris, et le
lieutenant générai de police, furent également obligés de déployer leur zèle pour empêcher l'introduction d'un livre dont le titre seul alarmoit la favorite : c'étoient les Mémoires authentiques de la Comtesse Dubarrt, maîtresse de Louis XV, roi de France, extraits d'un manuscrit que possède M"" la duchesse de Villeroi, par le chevalier Fr. II. 1772. Traduits de l'anglois. Ce nouveau pamphlet, arrive en cette capitale de Hollande et d'Angleterre, fut couru avec avidité, mais ne contenta pas les curieux à beaucoup près. Rien de si plat ni de si dégoûtant que cette brochure, qui n'étoit que du verbiage, pleine de lieux communs, et d'ailleurs indignement écrite. Le peu de faits qu'on y trouvoit ne convcnoient pas plus à l'héroïne qu'à toute autre femme publique; il n'y avoit pas une seule anecdote qu'on pût regarder comme approchant de la vérité. Il falloit que l'auteur eût compté bien étrangement sur la sotte crédulité du public pour avoir l'audace d'imprimer une telle rapsodie.
Malgré cette abjection générale des ministres, le propos insolent du comte Dubarri tenu au comité des fermes, et répandu dans tout Paris, ne leur plut pas. Ils trouvèrent très mauvais qu'il révélât ainsi leur turpitude, en s'e.\pliquant aussi cavalièrement sur leur compte. Ils en portèrent des plaintes à la Comtesse. Celle-ci de son côte étoit fatiguée de l'obsession de cette famille, qui attiroit toutes les grâces à elle. On prétend qu'elle ne fut pas fâchée de trouver occasion de se débarrasser pour quelque temps de son gouverneur. De concert avec eux, elle lui fit entendre qu'il seroit prudent de s'absenter, sous prétexte d'aller voir son comte de Lille, et d'aller y apprendre à tourner sa lani^uc sept fois dans la bouche ayant que de parler. Ce sont les propres paroles dont elle se ser\'it, à ce qu'on assure. On ajouta que le beau-frère n'ayant pas eu pour la réquisition l'égard qu elle méritoit, il avoit