‹ Anecdotes sur la comtesse du BarryChapitre 22 sur 33 · S96 ANECDOTES · texte numérisé non relu

S96 ANECDOTES

foimer s'il oommenfoit à se consoler, et si quelque nouvelle maîtresse lui fiùsoit ooMier randenne.

La cérémonie da dédntrement du pont de Neuilly, qui se fit pendant Tabsence du beau-frère, donna lieu de voir au public que la disgrâce de celui-ci n'influoît pas sur sa belle-sœur. Une pareille fête sembloit faite naturellement pour la fiunille royale, et surtout pour M"* la dauphine. M"* Dubarri, qui sentit qu'elle seroit éclipsée si les princesses y venoient, gagna de primauté; et ayant obtenu de Sa Majesté la permission de raccompagner avec éclat, la fiunille royale comprit qu'il ne lui convenoit pas de s'y trouver. On dit pour les sots que Mesdames, se ressouvenant encore du massacre de la rue Royale, avoient supplié le roi de les dispenser d'y venir. Elles a&ctèrent de fakt âdre ce jout^là à Versailles un service pour la reine; et M. le dauphin vint chasser jusqu'à Ruel dans le voisinage de Neuilly. Ainsi la favorite resta en possession de tous les honneurs. On dressa une loge exprès pour elle. Elle arriva un peu avant le roi. EUe avoit, suivant la relation, dans le fond de son carrosse M"" la maréchale de Mirqxnx et M"* la duchesse d^Aiguilion. Elle éioit sur le devant avec M. le comte de la Marche. Ce liit le seul prince du sang qui pût se trouver en ce lieu, les autres étant encore exilés de la cour. Le roi suivit immédiatement. Ces amants se réunirent àl'mstant, et parcoururent ensemble tout le local. Dans la mime relation, on rapporte que Sa Majesté étant, dans l'attente des plans, occupée à visiter ceux des divers ponts de l'Europe, anciens et nouveaux, les plus funeux, en regardant celui du pont du Saint-Esprit, dit : mAkfeH voilà un qui a été bâti par le diable (c'est la vieille tradition du pays). — Fi doncl s'écrie M** Dubarri, le vilain pontl comment peut-on y passer ? » Tout le spectacle se passa ainsi. La Comtesse ne quitu point le roi ; k comte de la

Mardi€ lui servit constamment d'écuyer, et la fourni se tenntna non moins giorieasement pour elle, puisqu'elle eut l'honneur de recevoir Sa Majesté à souper dans son château de Lucienne.

Ce triomphe de M** Dubarri mit le comble à Taversion de la famille royale. Le comte de Provence s'étoit jusque-là conduit politiquement avec elle : il la voyoit; il observoit les bienséant, ce qui avoit déplu à M. le dauphin, et causé de la froideur entre les deux frères. Geluid profita de la droonstance pour aliéner absolument l'autre de la favorite. Il lui fit entendre que l'affront £ût à M"* la dauphine, en l'ezduant d'une fite qui auroit dû être destinée pour elle, rejaillissoit sur la comtesse de Provence, l'insolence de M"* Dubarri ayant paiement privé cette princesse d'un amusement qu'elle auroit été fort aise d'avoir. Il lui fit envisager k nécessité de leur accord pour arrêter les suites de son projet d'éldgner le roi de sa &mille. On ajouta que ce discours avoit fait impression sur le prince, et qu'il avoit promis de ne plus visiter la favorite. Elle reçut à Fontainebleau une sadsfiiction qui auroit été peu de chose pour une autre, mais très grande pour die, vu son goût et sa passion pour la magnificence et la décoration* A son arrivée, die y trouva un nouveau meuble dont Sa Majesté avoit &it orner l'appartement de sa maîtresse. On l'admira beaucoup : rien de plus riche, de plus galant, de plus exquis; tout y étoit rdatif aux charmes puissants de cette divinité ; et les poètes, dans leurs descriptions des palais de Vénus d'Idalie ou d'Amathonte, ne pouvoient imaginer rien de plus séduisant On assurait qu'il coûtoit un million. La comtesse auroit fort voulu le fiûre transporter i Lucienne : die en demanda l'agrément au roi; elle ne put l'obtenir, parce qu'apparenmient Sa Majesté vouloit &ire inventer qudque chose de plus parfoit, s'il étoit possible.

Une anecdote, arrivée pendant ce voyage, ne fît qu'augmenter l'aigreur de la favorite contre la famille royale, et fot une preuve nouvelle de aon ascendant sur le monarque. Le duc de Cossé, commandant des Cent* Suisses de la garde du roi, avoit imaginé d'habiller son fils, sortant presque de maillot, en uniforme, et de le faire ainsi recevoir de Sa Majesté. Le père, tout dévoué à la Comtesse, Tavoit mise dans la confidence, et celle-ci se faisoit une fête de ce spectacle. M*^ de Cossé, dame d'atours de M"» la dauphine, venoit d'entrer en fonctions de sa place ; et, malgré l'intimité de son mari avec M"* Dubarri, elle refusoit de la voir, tant par son caractère naturel, éloigné de l'adulation et de la bassesse, que par attadiement à sa maîtresse. Dès que son fils eut Taccoutrcment militaire en question, elle'se fit un devoir de réjouir la princesse avec ce marmot. Celle-ci ne voulut pas s'en amuser seule : M"" de Provence, Mesdames, etc., reçurent le même cadeau. M*"* Dubarri, instruite du £ut, exigea du duc qu'on lui rendît le même hommage, et que l'en&nt lui fijt présenté par la mère; à quoi elle ne voulut point consentir, malgré toutes les instances de son époux. Lâ ÊLVorite fut si outrée de ce mépris, qu'elle jura que le cent-suîsse Jules ne seroit jamais reçu du roi. Sa Majesté Iwuda en effet, et refusa de l'admettre jusqu'à ce qu'il eût été agréé de la favorite. Cette parade puérile fut ainsi manquéc, au grand regret du duc de Cassé, qui comptoît qu'elle lui vaudroit quelque grâce pour récompense d'une aussi belle imagination.

Durant ce même voyage de Fontainebleau, la favorite donna une scène enfantine et affectée, dont les courtisans rirent beaucoup en arrière d'elle. Sa Majesté tardoit à revenir de la chasse ; il étoit déjà nuit dose. M"* Duàarri témoigna les plus vives inquiétudes sur le sort du monarque. Elle rassembla chez elle toutes ses créatures : à

chaque moment, ses transes augmentoient; enfin son auguste amant arriva. £Ue courut à lui les yeux en pleurs, elle lui fit pan de ses craintes, elle s'exhala en tendres reproches sur cette longue absence. Le roi ne parut pas cette fois extrêmement sensible à une telle comédie : il répondit froidement à sa maîtresse qu'il avoit trouvé la société si douce et si belle, qu'il s'étoit promené sur le bord de la rivière en folâtrant avec- ses courtisans.

La favorite essuya un autre moment d'humeur qui lui fit trop connoître que tout n'étoit pas roses dans sa vie. Elle s'intéressoit fortement pour un sieur Radix de Sainte foix, financier, qui avoit eu part à ses bonnes grâces autrefois, et les avoit achetées magnifiquement. On avoit supprimé la charge de trésorier général de la marine qu'il avoit occupée peu d'années : il étoit question de la rétablir en faveur de ce titulaire. L'abbé Terrai en étoit d'accord ; il proposa la chose au maître, s'imaginant qu'elle ne soufEriroit pas de difficulté; il le prit malheureusement dans un mauvais jour. Sa Majesté observa qu'on ne faisoit que faire et défaire, qu'on la faisoit continuellement varier jusque dans les plus petites choses. Le ministre n'avoit pas la chose assez à cœur pour insister ; il rendit compte à la maîtresse de sa conversation avec le monarque, et se débarrassa de la corvée par un compliment. Il dit qu'il falloit attendre un instant plus favorable, et que les choses sans doute ne tarderoient pas à le faire naître; que ce seroit à elle d'en profiter.

En effet, les bouderies du monarque n'étoicnt pas longues. Il ramena la joie dans le cœur de sa bonne amie par une excellente nouvelle, qu'il lui donna bientôt. Une longue conférence que Sa Majesté avoit eue tête-à-tête avec le duc de La Vrillière, qui resta enfermé avec Sa Majesté pendant cinq quarts d'heure, avoit beaucoup intrigué tous les courtbans, d'autant qu'on sait ordinaire-

ment, une heure après, le résultat de semblable travail. Il n'en transpiroit rien, et même le dimanche suivant, où l'on s'attendoit que le mystère seroit développé, on ne fut pas mieux instruit. Il n'y eut que la favorite, à qui le prince apprit sur-le-champ qu'il vcnoii de travailler aux arrangements de la maison du comte d'Artois, et qu'il avoit arrêté que le chevalier Dubarri, son autre beaufrère, seroit capitaine-colonel des Suisses de la garde de son petit-fils; mais que cela ne seroit manifesté que dans le temps, et lors de son mariage avec une jeune personne qu'il lui destinoit. Cependant le secret ne put en être un pour M. le comte d'Artois. On sut depuis qu'il avoit écrit une lettre à son grand-papa à cette occasion. Quoique ferme et décidée, elle ne déplut pas; mais Sa Majesté, se doutant qu'elle ne venoit pas du prince, voulut savoir qui l'avoit diaée. Il convint que c'étoit Madame Adélaïde sa tante; et cet incident ne dut qu'augmenter l'aigreur entre la favorite et la famille royale.

Quelques courtisans, voulant plaire à celle-ci et se rendre nécessaires, firent alors une nouvelle tentative pour introduire une autre maîtresse dans le lit de Louis XV. Il y avoit une intrigante, nommée la baronne de Neukerque, ci-devant M"* Pater, dont la beauté avoit causé tant de bruit dix ans auparavant. Le parti opposé à la Comtesse crut la baronne propre à la supplanter, et la mit en avant auprès du monarque. Le duc de Duras, gentilhomme de la chambre, passa pour avoir principalement traraillé à l'entrevue. Le morceau n'étoit pas neuf, mais toujours ragoûtant, et propre à réveiller les sensations d'un paillard usé. II y a grande apparence que le monarque en tâta, ou du mojns en voulut tâter ; car cette intrigue fiit filée si adroitement, qu'elle duroit encore à sa mort. Il paroît que la cabale qui portoit cette Âllenuuideétoit nombreuse et puissante, et que le duc deCkoi-

SUR LA COMTESSE DUBÂRRI. Ml

Hul, dirigeant de Chanteloup le duc tle Duras son ami, mais homme peu fin, étoit pour beaucoup en tout cela, sans se montrer^ et l'on ne peut assurer ce qu'il en lût arrivé, si les circonstances n'avoient arrêté le dénouement.

Tandis que cette intrigue sourde occupoit les gens de la cour, une historiette, arrivée à la ville, faisoit jaser le public, et lui donnoit beaucoup à rire. Il £aut, pour bien l'eqpliquer, remonter plus haut.

La mère de M"* Dubarri a pour sœur propre une M"" Cantini, yeuve et chargée de cinq enfants. Elle étoit ci-devant revendeuse à la toilette ; mais depuis l'élévation de sa nièce elle avoit reçu défense de continuer le commerce. L'intention de M"* Dubarri étoit qu'on lui fît en conséquence 1,200 livres de pension. £lle croyoit qu'elle les avoît ; mais M">* Cantini se plaignoît de ne toucher réellement que 600 livres. Des cinq enfants, une est la jeune fille dont on a parlé sous le nom de petit Pierrot, et dont sa cousine germaine s'étoit absolument chargée. Parmi les quatre autres étoit un garçon nommé Auguste, âgé de dix-sept ans, fort espiègle, mais qui, faute d'éducation, étoit un petit vaurien. Le polisson, avec un autre comme lui, peu accoutumé aux bons morceaux, convoitoit une poularde, étalée sur le bord de la boutique d'un rôtisseur; et voici comme tous deux s'y prirent pour l'avoir. L'un, en courant, à ce semble, par mégarde la fait tomber; l'autre la ramasse, s'en va avec, en redoublant sa course. Le rôtisseur vole après eux et s'empare Auguste, qui avnit ralenti le pas exprès pour donner à son camarade le temps de mettre la victuaille en sûreté. L'égrillard se débat contre son persécuteur : il déclare que ce n'est pas sa faute si un autre a enlevé la poularde ; il le renie et jure de ne le point connoître. Cependant la garde arrive : Auguste, voyant que la chose devenoit sérieuse, et qu'on vouloit lui mettre les menottes, prend un ton

imposant, déclare aux alguazils qu'ils aient à bien songer à ce qu'ils vont faire ; et, comme on ne tient compte de ses menaces, il se fait connoître enfin : il dit qu'il est cousin germain de M"^ Dubarri. On n'en veut rien croire; on le conduit chez un commissaire; il persiste dans sa déclaration, au point que celui-ci, avant de passer outre, sur les renseignements du jeune homme, envoie chercher la mère. M** Cantini, en apprenant ce dont il est question, se trouve mal : on la fait revenir; on la mène, plus morte que vive, devant son juge. Elle demande à lui parler en particulier, et lui témoigne alors l'embarras oij elle se trouve relativement aux défenses qu'elle a de se renommer d'une parenté qui est pourtant très vraie. Le commissaire prudent fait rester le jeune homme chez lui, et écrit surle-champ au comte Jean. Celui-ci lui répond qu'il peut relâcher l'enfant et le rendre à sa mère; mais, peu de jours après, on vint l'enlever. On le conduisit à Saint- Lazare, d'où il n'est sorti que faute de payement de sa pension et par l'entremise de son parrain, qui avoit quelque crédit. Celui-ci a fait si bien rougir les Dubarri de l'aventure, qu'on a procuré enfin au jeune homme de l'emploi dans les Indes, où on l'a fait passer.

La fin de l'année 1772 et le commencement de 1773 furent une des plus glorieuses époques de la vie de la favorite, en ce que le retour des princes à la cour les mit à ses genoux pour plaire au roi, avec qui ils venoient de se raccommoder; et les ministres s'y prosternèrent plus que jamais, dans la crainte de l'orage qu'ils s'imaginoient voir s'élever en ce moment. Dès le commencement de décembre, le prince de Condé et le duc de Bourbon son fils étoient rentrés particulièrement en grâce auprès de Sa Majesté, au moyen d'une lettre de soumission. Le duc d'Orléans et le duc de Chartres ne tardèrent pas à suivre cet exemple, et le suivirent en tout ; car les premiers n'a-

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voient pas manqué, après leurs visites à toute la fiunille royale, d'en &ire une à la fevorite, et cette bassesse de leur part n'avoit pas paru fort extraordinaire. Elle se ficha davantage de celle des derniers; il est vrai qu'ils y furent invités spécialement. Conmie ils sortoient de chez le roi pour la troisième fois, après avoir rempli le cérémonial en tout point, le duc d^AiguilUm les suivit, et leur dit : « Si Vos Altesses vouloient foire une chose bien agréable au roi, lui causer une grande-satis&ction, ce seroit d'aller voir M"* la Comtesse Dubarri. » Le duc iPOrléans répondit pour les deux qu'ils s'estimolent heureux de prouver leur attachement et leur zèle pour Sa Majesté. Ils se transportèrent incontinent chez la fiivorite. Le duc ^Orléans y parut avec un air très grave et très sérieux. Le duc de Chartres s'y comporta comme chez une fille, avec une grande aisance : il s'assît sur le bras du fiiuteuil de M"* Dubarri, en folâtrant avec elle, et cette fomiliarité ne lui déplut pas. Elle s'en dédommagea via-à-vîs du prince de Condé, qui, par ses souplesses, sembloit l'inviter à redoubler envers lui d'imperdnence. Il lui fatsoit souvent la cour depuis qu'il reparoissoit à Versailles. La première fois, il eut la politesse excessive de £ûre demander à la fiivorite l'heure à laquelle elle seroit visible : elle la lui donna effectivement Ce prince s'étant ensuite émancipé à venir sans ce préalable, elle voulut le foire rentrer dans son devoir, en foisant attendre quelque temps cette Altesse avant de la recevoir. Au reste, elle en vou* loit à ce prince d'avoir foit son raccommodement presque sans sa participation, et par la voie du comte de la Marche, qui dirigeoit le chancelier. C'est même ce qui l'avoît engagée à s'unir au duc d^Aiguillcn pour fortifier leur pard, qui s'affoiblissoit par la prépondérance acquise de l'autre côté ; et, pour remettre la balance et l'emporter, elle seconda ce dernier auprès du roi et disposa Sa Majesté

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à recevoir le duc d'Orléam sur une lettre beaucoup moins humiliante que celle du prince de Condé.

Les receveurs généraux seuls avoient rendu leurs hommages à M"* Dubarri^ au nouvel an de 1772. Les fermiers généraux les imitèrent l'année suivante, et voulurent jouir du même honneur. Ils en reçurent encore un plus grand en ce que Sa Majesté se trouva présente lors de leur introduction. Elle étoit en gaieté. « Messieurs, leur dit-elle en riant et montrant sa bien-aimée, je vous la dénonce comme la plus grande contrebandière de mon royaume ; vous feriez bien de l'appréhender au corps. »

Une plaisanterie de cette espèce, faite par Sa Majesté en présence de ses sujets, et dans un moment de gravijté, auroit suffi pour apprendre à tout Paris à quel délire sa passion étoit montée, si l'on ne l'eût pas su. Le duc d^Orlêans en étoit tellement convaincu qu'il imagina de se servir du canal de cette dame pour réparer les coups portés à la constitution de l'État. G'étoit elle qui avoit été la cause du mal : on voulut que le remède vînt d'elle. On lui fit entendre qu'il falloit tourner contre le chancelier et son système les mêmes moyens employés par lui pour son exécution; c'est-à-dire, pendant quelque petit voyage, dans une de ces orgies oiî le roi se livroit volontiers, profiter des moments où Sa Majesté, ayant noyé dans le vin les soucis du trône, et se livrant au goût de cette liqueur aimable, se trouveroit disposée à signer tout ce qu'on suggéreroit à sa sagesse. Contradiction qu'on sentoit devoir lui répugner peut-être dans des moments plus calmes, mais dont on lui développeroit ensuite la nécessité. On se flattoit d'avoir gagné la Comtesse, et l'on attendoit avec inipaticncc le voyage de Bcllevue, le premier de cette espèce. Il se passa sans aucun succès; celui de Choisi de même, et plusieurs autres. On sut que l'abbé Terrai, qui cherchoit à se bien maintenir entre les deux

partis, mais qui fiiTOiisoit réellement celui da chanceUer, avoit détourné M** Dubarri d'une manœuvre aussi dangereuse, qui avoit réussi la première fois et pouvoît la perdre la seconde. Elle se contenta d'engager loyalement et ouvertement Sa Majesté de se rendre au projet du duc it Aiguillon, qui, de concert avec la maison d'Orléans et les autres ministres, soUidtoit le retour entier du Parlement; mais une maladresse, que ce ministre reconnut trop tard, fit échouer ses menées ; c'est que, voulant du même coup anéantir et le chancelier et sa besogne, ik se soutinrent l'un par l'autre.

Dubarri ne se mêloit de tout cela que malgré elle : la politique n'étoit pas son &it et l'ennuyoit beaucoup; elle se complaisoit davantage aux soins qu'elle étoit obligée de prendre pour amuser Sa Majesté. Une nouvelle actrice, dont tout Paris étoit alors engoué, attira son attention : elle étoit jeune et jolie ; elle voulut la fiùre voir au monarque. Elle n'avoit rien à craindre d'une telle concurrente; elle la regardoit au contraire comme pouvant l'aider à aiguillonner le physique languissant et usé de son royal amant. Elle réussit un instant. Sa Majesté fit à M^ Raucoux (c'étoit le nom de la comédienne) la fiiveur singulière de rester à la comédie pendant tout le temps de la représentation de Didon, tragédie où elle jouoit. M** Dubarri l'introduisît ensuite auprès de Sa Majesté, dans un boudoir attenant la loge du roi, où ce . prince se retiroit avec sa maîtresse pendant le spectade pour folâtrer et se livrer à toutes les privautés des amants. On ne sait ce qui se passa dans l'intérieur : il est à présumer que cet auguste paillard se livra à tous les mouvements de la chair que pouvoit exciter en lui cette beauté fraîche et piquante ; car elle sortit de cette entrevue comblée de bienlûts du maître et de la fevorite. Le propos de celle-ci, qui l'exhorta à être sage, parut très plaisant, et

pouvoit faire encore mieux croire que l'aarice avoit plu

à Sa Majesté.

Un événement tragique, arrivé au commencement de l'année chez M"" Dubarn\ la frappa un instant, et auroit pu lui causer des vapeurs fâcheuses, sans la grande dissipation où elle vivoit. Elle avoit pour première femme de chambre une certaine Adélaïde, dont on a déjà fait mention. Celle-ci étoit mariée à un valet de chambre, perruquier, nommé Langibcau, passé en conséquence à un emploi considérable dans la finance. Malgré cette fortune, le malheureux, vexé par sa femme, très méchante diablesse, très dévergondée, très impérieuse, et ne pouvant s'en séparer, puisque toute sa fortune en dépendoit, dans un accès de désespoir, se jeta par la fenêtre chez la Comtesse où elle demeuroit, et se tua. On ne put lui cacher la catastrophe, et la gaieté de son humeur en fut altérée pendant plusieurs jours.

Une autre chose, moins sinistre, mais plus personnelle, affecta M"* Dubarri. On fait assez volontiers sur la fin de l'année des nodls où la cour est ordinairement critiquée. On y rappelle les anecdotes les plus scandaleuses du moment, ou galantes, ou politiques. Il en paroissoit d'une espèce sinon bien piquante pour leur tournure, au moins désolante par la vérité des faits. Il y a toujours des méchants qui font parvenir ces facéties aux gens intéressés. La favorite reçut son paquet : elle lut ce qui la concernoit, au fond plus déshonorant pour les princes que pour elle. On apostrophoit le duc d'Orléans; on lui disoit dans un couplet :

' Ponrqwri rougir à présent

D'avoir vu la Comtesse?

Un juste remerciement Se Mt avec nobleeie;

Iricz-vous donc croire en ce moment Que c'est une bas««s»e?

Vous avez fort noblement CoinUné la démarche, ' . En refusant constamment

Le comte de La Marche; 0*AiguilIoa vous a bien infinimefit Fowoi cette autre marche.

La. Marche a le cœur loyal, Condé sut le connoître, Et servi par son égal 11 va droit à son maître* Ce moyen paroft en géniral Le plua digne peat4tre.

Mais au fond l'honaenr n'eet rien,

II n'en faut tenir compte; Eh 1 que vous fait le moyen, SI vous n*en avez la honte?

Allez, d'Aiguillon vous dira bien Comment ou la surmonte.

Il étoit aisé de juger que Tobjet de ce vaudeville étoit d'entretenir la division entre les deux branches des princes du sang à l'occasion des deux manières dont la réconciliation s'étoit faite. Bien des gens présumèrent en conséquence qu'ils cmanoient de chez le chancelier, à raison de l'avilissement qu'on y versoit sur le parti adverse, et surtout sur le duc d' Aiguillon. Aussi celui-ci et la favorite en redoublèrent de haine et de fureur contre lui. L'intimité de ce ministre avec M""^ Dubarri en devoit nécessairement produire une grande entre elle et la duchesse d'Aiguillon. La seconde, pour complaire à son mari, faisoit une cour très assidue à la première. Il en résulta une familiarité telle que la duchesse se trouva un jour dans un embarras extrême. Elle étoit chez son amie dans un moment où l'on venoit de lui apporter une robe. Suivant l'usage entre femmes, et plus particulièrement entre femmes de cour, elle en fit le plus grand éloge. M"' Dubarri en parut si flattée qu'elle lui fit répéter plusieurs fois combien elle la trouvoitàsongoût. Alors, embrassant

M"* d'Aiguillon, elle lui dit qu'elle exigeoit de son amitié qu'elle voulût bien l'accepter : que, ne l'ayant point encore portée, elle ne voyoit aucune difficulté pour que la duchesse la reçût. La dernière se confondoit en remercie-

mcnts : elle prctcndoit que cette robe, charmante pour la Comtesse, jeune et pétrie de grâces, ne pouvoit convenir à une vieille femme comme elle. Elle ne savoit comment se tirer de là, lorsque le roi survint. La contestation de politesses durant encore, la favorite prit Sa Majesté pour juge. Le roi décida en faveur de sa maîtresse, et cette niche du monarque ût beaucoup rire les courtisans.

Pour mieux annoncer leur ligue, le duc d'Aiguillon et la Comtesse Dnbarri se donnèrent réciproquement une fête : ce qui fut fort applaudi par un certain parti, et jalousé par l'autre. On cita surtout, dans celle donnée par le premier, une fête villageoise où il étoit question d'un Serpent noir, sous lequel les malins voulurent que M. le chancelier fût désigné. Le roi même, qui ne tenoit à rien et se moquoit de tout, en plaisanta M. de Maupeou. Celui-ci sentit oià cela pouvoit porter, en conçut beaucoup d'humeur, et en fit des reproches amers à l'abbc de l \)isenon, auteur de la plupart des divertissements. C'étoit en effet d'autant plus indécent à ce poète qu'il avoit, un an auparavant, fait des couplets à l'honneur du chef suprême de la justice, qu'il ofifensoit gravement en ce moment-là.

La fête de M"* Dnbarri fut, ainsi qu'on le présume, plus brillante et plus magnifique. Cependant Sa Majesté ne s'y trouva pas; ce qui la mortifia et fit dire un quolibet : que la Comtesse avoit eu un coup bien piquant, quinte au valet, quatorze de dames; mais qu'ayant son roi à l'écart, elle avoit été capot, parce qu'on y comptoit quatorze femmes qualifiées, et quinze seigneurs de la plus

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grande distinction. On voit que cette allégorie soutenue est tirée du jeu de piquet. II y eut quatre spectacles différents, et environ cent comédiens, chanteurs et danseuses des trois théâtres. On avoit imaginé toute sorte de surprises agréables pour exprimer les charmes puissants de cette dame. On parloit entre autres d'un gros œuf d'autruche, qui s'étoit trouvé comme par hasard au milieu du salon : on avoit aircctc d'appeler la Comtesse pour lui faire voir ce phénomène, éclos subitement. A peine s'en étoit-elle approchcc qu'il s'étoit ouvert; un Cupidon, tout armé, en ctoit sorti, et le mot de cette espèce de proverbe en pantomime galant citoit qu'un seul Je ses regards faisoit éclorc l'amour. Dans un autre intermède, ce dieu perdoit son bandeau et désignoit la passion éclairée du monarque envers la favorite. On voit que cette fête, appelée celle de M Dnbarri, parce qu'elle en avoit fait les frais, étoit, ainsi que celle du duc, totalement en honneur et gloire de la déesse du jour.

Une autre anecdote, qui passa pour en être la suite, est extrèmemement plaisante, et n'est pas la moins curieuse dans la vie de la (Comtesse.

M"* la marquise de RoyCii, dame pour accompagner M™" la comtesse de Provence, faisoit depuis quelque temps assidûment sa cour à M"' Dnbarri. Celle-ci l'aimoit beaucoup, et l'avoit prise dans son intimité. Elle étoit extrêmement jeune, mignonne, et avoit l'air d'un enfant", ce qu'il faut savoir. La favorite ne manqua pas de la mettre de la fête. M"" de Ro^cn y assista, mais peu après rompit tout à coup avec sa bonne amie, ou du inoins se refroidit considérablement. Il est probable que ce fut relativement il la princesse, à laquelle elle avoit l'honneur d'appartenir, qui lui lit des reproches sur ses assiduités auprès d'une femnic aussi atlichée, et surtout sur ce qu elle s étoit fait noter à la cour, en assistant à la

fête qu'elle avoit donnée. Quoi qu'il en soit, la Comtesse fut sensible à un tel changement; elle en témoigna son humeur au roi, qui, en plaisantant, dit : «( Bon, c'est un enfant propre à recevoir le fouet. » M"* Dubai'ri prend le propos à la rigueur. Un jour que M'"*" de Ro\cn l'étoit venue voir dans la matinée, après avoir déjeuné amicalement avec elle, elle lui proposa de passer dans un boudoir pour causer plus particulièrement. Là se trouvent quatre femmes de chambre, qui s'emparent de la coupable et la flagellent d'importance. La fouettée, furieuse, en porte ses plaintes au roi, qui n'eut rien à répliquer à sa maîtresse, lorsqu'elle lui rappela qu'elle n"a\oit lait qu'exécuter le jugement de Sa Majesté. Celle-ci finit par en rire; et M'"* de Ro{cn, par le conseil de M. le duc d'Aiguillon, se rencontra chez la Comtesse. Après quelques railleries sur le cul fouette (ce qui a fait connoître et confirmé l'anecdote), les deux amies s'embrassèrent et convinrent que tout seroit oublié. Mais le public n'oublie rien : la com* tesse de Provence ne Toublia pas non plus. Heureusement pour M"** Dubarri, cette prino^se étoit dans Timpuissance de se venger. M"" la dauphine parut vouloir le fSedre, par une niche seulement, une espièglerie, digne de son lige et de sa gaieté. Elle sut que la favorite avoit commandé à un joaillier un bec de diamants de la plus bdle espèce possible. Avertie du jour où l'artiste devoit l'apporter, elle le feit guetter : on lui enjoint de venir chez la princesse sur-le-champ, sans lui laisser le temps de se rendre aux ordres de la première. M"* la dauphine semble ignorer parfaitement le sujet du voyage de l'ouvrier : elle lui propose en général de lui faire un bec de diamants le plus riche, le plus élégant qu'il puisse inventer et fournir. Il répond à la demande de la princesse avec tout le zèle qu'il doit témoigner; et, pour le mieux exprimer, il lui ofire un modèle dans le bijou qu'il apportoit. M"" la dau-

SUR LA COMTESSE DUBARRI. an

phtne Tadmire, se le fait ajuster par ses dames, se trouve très bien avec, et déclare qu'elle veut le garder. Le marchand est intrigué : elle s'aperçoit de son inquiétude, en veut savoir la raison; il est forcé de l'avouer. La princesse le rassure, lui répond qu'elle prend la chose sur elle. Elle va dans cet état chez le grand-papa : clic demande à Sa Majesté comment elle la trouve; elle lui fait surtout remarquer le bec de diamants, et désire savoir son avis. Le roi le décide superbe. Alors elle lui conte le tour qu'elle joue à M"** Dubarri : il en rit, approuve la plai* santerie, et va lui-même en turlupiner la Comtesse.

L'auteur des couplets suivants ne plaisantoit pas de même ; il se donnoit la liberté très criminelle de satyrîser le roi sur ses goûts, ses favoris, ses passions, son caractère, ses foibicsses. M"" Dubarri y étoit désignée dans plusieurs endroits; tel étoit le second couplet :

Vous Terres sur les fleura de lys

Un vieil enfant dcbonnâlfBJ Un élève de ia Paris

Tient son ▼» pour Iteiftre.

Le sixième, le septième et le huitième ponoient :

Vous verrei le doyen des Rois Aux genoux d'une Comtesse^ Dont jsdis un écu tournois Efit ftit votre maîtresse.

Faire auprès d'elle cent olIortS

Dans la route lubrique, Pour faire mouvoir les ressorts

De sa midiine antique.

Mais c'est en vain qu'il a recoura A la grande prétresse;

Au beau milieu de son disconra

11 retombe en foibleue.

Do cette lacune, dit-on,

En son flme elle enrage ; Mais un petit coup d'Aiguillon

Bientôt la dédommage.

Au premier bobo qu'il aura, Notre bon «ire, en prière.

Pieusement la logera

A la Salpétriére, etc. *

On conviendra qu'on ne pouvoit traiter plus indignement la favorite et son auguste amant. Il y avoit même beaucoup de méchanceté en outre au petit coup d'Aiguillon; ce qui révéloit hautement un mystère dont on ne jasoit avant qu'à roreille. On ne doutoit pas à Versailles que le duc d^AiguiUm ne couchât avec la &vorite : c^âoit le fort de Louis XV d*être cocufié par ses ministres. Celui-ci avoit déjà eu avec M"* de Châteauroux un commerce dont Sa Majesté n'avoit pu douter; et le cardinal de BemU et le duc de Choiseul avoient alternativement obtenu, au dire des courtisans, les faveurs de la marquise de Pompadour. Par bonheur, la chanson en question ne parvint pas au roi : on le présume du moins, en ce que la foveur de la maîtresse et de son ministre n'en diminua pas; on ne sait même si ceux-ci en eurent connoissance. On ne dit point qu'on eût arrêté personne comme soupçonné d'avoir composé, colporté ou chanté ces vers. L*im* punité enhardit; on en fit d'autres plus durs encore; ce lut d'abord une épigramme, où la malice étoit cachée sous la naïveté; on en va juger.

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