‹ Anecdotes sur la comtesse du BarryChapitre 25 sur 33 · UR UN AIR DE LA BOSIÈRB · texte numérisé non relu

UR UN AIR DE LA BOSIÈRB

Drôlessc !

Où prcnds-tu donc ta fierté ?

Princesse !

D'où te vient ta dignité?

Si jamais ton teint se fane ou se p^iSi

An tnin

I")e catin Le cri du public te rappelle.

Drôlette, etc.

Lorsque tu vivois de la messe Du moine, ton père Cotnard, Que 1« Ramum Tcodoit m graisse,

Pour joindre à ton morceau de lard; Ta n'étc^ pis si fière, Et n'en valois que mieux:

Baisse ta téte altiére, Du moins devant mei yeux :

I^coutc'-inoi, rentre en toi-même, Pour éviter de plus grands maux :

Permets A qui ^aime, qui t'aime.

De ^offrir cncr Jcs sabota.

Drôlcssc !

Mon esprit est-il baissé?

Princesse !

Me souvient-il du passé?

Querelles de vilains ne durent pas; et ces deux personnages avoient trop besoin l'un de l'autre pour ne pas se réconcilier, ou du moins ne pas vivre politiquement.

Le mariage, sur lequel le comte Jean fondoit ses espérances, eut donc lieu, après plusieurs délais et remises, à Saint-Roch. Les mariés déjeunèrent ensuite au contrôle général, et partirent incontinent pour Compiègne. On parla des présents de noce comme de la chose la plus brillante; et cela devoit être, puisque Sa Majesté en avoit fait les principaux frais. On s'âoit flatté que cet hymen auroit été précédé d'une réconciliation avec la fiïmille royale. On y travailloît depuis longtemps \ le roi l'avoîtà cœur, et elle étoit à la veille de s'effectuer dans un souper d'amitié convenu, où les princesses mangeroient avec M~ Dubarri, lorsqu'elle manqua, et se trouva plus éloignée que jamais. G'étoit une intrigante qui s'était mis la diose en tête, séduite parles magnifiques promesses qu'elle avoit reçues. Cette fenmie étoit la comtesse de Narbomne, dame d'atours de M"* Adélaïde, Indépendamment des grftces pécuniaires qu'elle attendoit, elle comptoit faire duc son mari. Elle employa donc tout son crédit auprès de sa maîtresse, ambitieuse aussi et cherchant à jouer un rôle. Elle lui fit entendre qu'elle n'auroît jamais aucun crédit, tant qu'elle vivroit dans son aversion contre

doit beaucoup vanter, sans l'avoir vu, eut la curiosité de le faire chanter devant elle. II se refusa aux instances de ceux qui le sollicitoicnt pour cette dame, et déclara qu'il ne le feroit que pour le roi, d'abord par l'obéissance qu'il devoit à son maître, et ensuite par rcconnoissance de ses bontés et des pensions dont il Thonoroit. Il fallut donc lui ordonner de se rendre au nom de Sa Majesté à un petit souper qu'elle faisoit avec sa maîtresse. Elle fut émerveillée. Le prince, remarquant l'enchantement de la Comtesse, dit à Chassé qu'il le retcnoit pour les fêtes du mariage de M. le comte d'Artois; qu'il ctoit question d'y remettre Roland, opéra dans lequel il excelloit, et qu'il exigeoit qu'il en prît le rôle. Le lendemain ce chanteur reçut une boîte d'or de la valeur de 5o louis ; et, pour ménager sa délicatesse, M"* Dubarri voulut bien lui faire dire que c'étoit de la part du roi. Quelque content que fût Chassé de cette distinction, il éluda pourtant de jouer; et Roland n'eut pas lieu.

Alors des lettres, arrivées de Toulouse, donnèrent de l'inquiétude à la Comtesse sur le sort de son mari. Ce comte Guillaume, fort plat personnage, ainsi qu'on l'a dépeint, résidant en cette ville à raison de la vie crapuleuse qu'il avoit menée ici, et dont on vouloit le tirer, s'avisa de vouloir jouer un rôle dans les diverses émeutes qu'il y eut en Languedoc à l'occasion de la cherté du pain. Un jour, où la fermentation de la capitale étoit très grande, il harangua le peuple ; il s'ingéra de donner des paroles, de capituler avec les mutins. Le parlement trouva cela mauvais : il y eut des voix pour le décréter, mais la faveur prévalut. En général, il n'étoit pas plus estimé là qu'ailleurs, peu même accueilli; il ne s'y comportoit pas avec plus de décence, et y vivoit publiquement avec une fille, scandale plus grand encore dans les provinces qu'à Paris.

SUR LA COMTESSE DUBARRt.

Une anecdote plus essentielle, qui intéressoit plus de monde, courut aussi, et renversa les espérances de ceux qui comptoient toujours sur le retour de la magistrature. On vouloit se servir de la favorite, qui se trouvoit de plus en plus aliénée du chancelier, et l'on étoit revenu à la charge auprès d'elle. Le duc d'Orléans avoit chargé le sieur de Boynes de rédiger un mémoire sur cette matière. Tous deux ensuite s'ctoient rendus secrètement chez elle, et lui avoient proposé de s'entremettre auprès du roi pour un projet qui rendroit tout le monde content. Cette dame, en frappant sur la bedaine de Son Altesse, lui dit avec son terme ordinaire d'amitié : « Gros père, je ne me mêle point des affaires d'État, » Le premier prince du sang avoit insisté, s'étoit presque mis aux genoux de la favorite : le ministre avoit appuyé, en lui présentant que le rôle qu'on lui proposoit étoit digne d'elle. Enfin elle avoit consenti & entendre la leaure du mémoire. Le sieur de Bqyrtes étoit entré en matière; mais la Comtesse, s'apercevant qu'il étoit question du parlement, s'étoit récriée de nouveau qu'elle n'cntroit pas dans cette afifoire- Uu Le roi étoit survenu dans œ moment. Le prince avoit arraché le papier des mains du secrétaire d'État pour le mettre dans sa poche. Sa Majesté, remarquant de l'altération sur le visage de sa maîtresse, avoit voulu en savoir la raison : elle avoit été obligée de lui avouer ce qui venoit de se passer. Sur quoi le monarque avoit exigé de Son Altesse qu'elle lui rendît l'écrit ;* mais ayant jeté les yeux dessus et vu ce dont il s'agissoit, il l'avoit remis au duc ^Orléans, en lui disant : « Mon cousin, si vous voulez que nous restions bons amis, ne vous mêlez pas de cette négociation; et vous, monsieur de Bqpies, avoit-il ajouté, je suis surpris de vous trouver ici; ce n'est pas votre place; sortez. Pour vous, ma bonne amie, avoît-il continué en se retournant vers M*** Dubarri, je vous sais

bon grc de votre résistance ; et je vois bien que vous ne trempez pour rien dans le complot. »

Cependant, peu après, on dit encore que le prince avoit voulu faire une tentative plus heureuse auprès de la favorite pour la déterminer à parler à son auguste amant en faveur du parlement, et à lui présenter un mémoire contenant un plan de réconciliation; mais que cette dame n'avoit accordé l'entrevue que Son Altesse demandoit qu'après en avoir prévenu le roi, qui s'étoit tenu pendant la conversation dans un endroit d'oiî il pouvoit tout entendre; que Sa Majesté s'étoit montrée ensuite, avoit témoigné son indignation au duc d'Orléans, et l'avoit menacé de sa disgrâce, s'il persistoit à vouloir agiter ces matières. Sur quoi le prince, piqué, avoit répondu que cette disgrâce seroit sûrement un très grand malheur, mais qu'il la subiroit avec constance pour la défense du bien public, qu'il ne pouvoit abandonner; que la favorite avoit eu le bonheur de raccommoder sur-le-champ le prince avec le monarque.

Nous revenons au mariage du vicomte qui valut de l'argent au père. On sait que le sujet de sa brouillerie avec la Comtesse avoit été le refus qu'elle avoit fait de vingt mille louis, dont il avoit besoin pour payer des dettes de jeu. Il fallut les lui donner pour présent de noces de son fils. On ne croiroit point des prodigalités aussi folles, si elles n'étoient attestées par des témoins oculaires. Tous ceux qui ont joué avec ce Dtibarri conviennent qu'il se comportoit au jeu en souverain. Sa conduite avec le sieur Vestris, et dont on citoit alors le trait, est en effet de la plus grande noblesse. Le comte Jean ayant admis ce danseur à son jeu se trouvoit perdre contre lui i,5oo louis. Le ponte auroit bien désiré se retirer avec un pareil gain; mais il n'osoit plus : il craignoit de s'attirer quelque propos dur de la part de ce sei-

SUR LA COMTESSE DUBARRI. »yj

gneur qui lui faisoit l'honneur de l'assimiler & lui en cette

occasion. Il repcrdoit déjà 5oo louis par ce mauvais respect humain. Le banquier illustre, s'apercevant de la douleur de Thistrion, lui dit : « Monsieur Vestris, en voilà assez; je vous dois x,ooo louis, je vous les enverrai

demain matin. »

Peu après le mariage du vicomte, il fut question d'un autre hymen dans la même famille. Ce fut le chevalier Dubarri, à qui l'on proposa une tille de qualité d'une maison ancienne. On la nommoit M"' de Fumel. Le comte Jean eut l'honneur d'avoir à cette occasion un entretien d'une heure avec le roi, ce qui ne lui étoit pas arrive depuis longtemps. Il étoit question d'arrangements avantageux pour la famille du mari. La demoiselle étoit une héritière unique : on vouloit faire prendre ù l'époux le nom et les armes de la famille. Le père assuroit (io,ooo livres de rentes en fonds de terre, et Sa Majesté donnoit une somme de 5oo,ooo livres pour les dégager de toutes dettes. On donnoit en outre au futur gendre la survivance du gouvernement du château Trompette, qu'a\ oit le père. La demoiselle répugnoit à l'hymen. Ce Dubarri, le cadet des autres, n'est pas mieux de figure. Il est gros et couri^ il étoit alors âgé de trente-six ans; il avoit eu l'honneur d'avoir été à l'École militaire, il en portoit la croix ; il se conduisoit assez bien et n'étoit pas mésestimé. Il étoit colonel du régiment de la reine; il venoît d'être nommé capitaine des suisses de la garde du comte <filr^of>; sa femme devoit être dame de compagnie de la Comtesse : tout cela ne pouvoit séduire la jeune personne, point jolie, mais pensant bien et craignant une telle alliance. Le monarque fut obligé de s'en mêler, et elle eut lieu; mais la famille des Fumel s'opposa à ce qu'un Dubarri s'entât sur leur nom : il s'appelle le marquis Dubarri»

On s'occupoit de plus en plus de ces gens-là; on ne parloit que d'eux : il n'y avoit pas jusqu'au comte Guillaume, le mari de la Comtesse, qui ne voulût entretenir de lui la renommée. On a vu comment il s'titoit ingéré de jouer un role à Toulouse; il lui arriva bientôt après une seconde aventure. Il revint brusquement à Paris; il en donna pour raison une histoire apocryphe, et que bien des gens estimèrent fabriquée exprès par lui pour motiver son retour en cette capitale. Il dit avoir reçu un brûlot, dans lequel on lui marquoit de faire déposer une certaine somme à un endroit marqué, sinon qu'il s'en trouveroit mal; que, n'ayant tenu aucun compte de cette menace, on lui avoit envoyé une injonction plus pressante et d'autres menaces plus caractérisées; ce qui Tavoit alarmé. Son objet, vraisemblablement, étoit d'imiter ses frères et de s'approprier de son côté ce qu'il pourroit des dépouilles publiques.

Ce qui devoit achever de leur tourner la tête, au .surplus, c'est l'infamie de M. de Voltaire, qui ne rougit pas de fléchir le genou devant l'idole et d'adresser à la Comtesse une lettre, imprimée partout, mais nécessaire à rapprocher pour quelques explications.

LETTRE

de M, de Voltaire à la Comtesse Dubarri.

« M. de La Burdc m'a dit que vous lui aviez ordonné de m'embrasser des deux côtés, de votre part.

Qaoi! dettx baisera sar la fin de ma viel (luel passeport vous daignuz in'cnvoyerl ]>eax! C'en est trop, adorable Égerie!

Je «erois mort de ptaiair an premier.

« Il m'a montré votre portrait. Ne vous fichez pas.

SUR LA COMTESSE DUBARRL a)9

madame, si j'ai pris la liberté de lui rendre les deux baisers.

« Vous ne pouvez empêcher cet hommage, foible tribut de quiconque a des yeux.

C'est «ttx mortels d'adorer votre image :

L'origloal éioit fiiit pour les dieux.

« J'ai entendu plusieurs morceaux de Pandore de M. de La Borde; ils m'ont paru dignes de votre protection. La faveur, donnée aux talents, est la seule chose qui puisse augmenter l'éclat dont vous brillez. Daignez, madame, agréer le profond respect d'un vieux solitaire, dont le cre ur n'a presque plus d'autres sentiments que celui de la reconnoissance. »

Pour l'intelligence de cette lettre^ il &ut savoir que le sieur de La Borde, le valet de chambre du roi, étoit allé à Genève \ qu'il avoit fait une musique pour les paroles de l'opéra de Pandore, de M. de Voltaire; et que celui-ci, toujours avide d'occuper la scène, vouloit le fidre jouer sous les auspices de la Comtesse.

Quant à la nymphe Égérie, à laquelle il assimila M** Dubarri^ on sait que la première inspiroit Numa, le sage législateur des Romains; et, par une adulation qui ne peut se qualifier. Fauteur donnoit à entendre que la divinité de Versailles avoit aussi inspiré Louis XV dans toutes les opérations qu'il venoit de &ire sur la législation.

Si quelque chose pouvoit excuser le philosophe de Femey, c'éû>it l'exemple général. La favorite étoit désormais le centre de toutes les n^odations, de toutes les intrigues. L'abbé Terrai venoit de se £ûre donner adroitement par elle la direction des bâtiments. Son objet étoit d'avoir dans cene place un échange à remettre à quelqu'un

des Dubiiî'Hj si elle pouvoit lui faire avoir les sceaux, qu'il convoitoit, et qu'il prcvoyoit être enlevés au chancelier, plus tôt ou plus tard. Un parti plus puissant et plus étendu s'clcvoit et formoit un plan de gouvernement bien supérieur. C'étoit un triumvirat compose du prince de Coudé, du comte de La Marche et du prince de Sniibise. Ils se partagcoicni cnirc eux la confiance du roi, vieillissant, et nécessité à la donner bientôt plus entièrement. Le premier vouloit être généralissime des armées ; le second, surintendant des finances ; et le troisième, chef des conseils du premier ministre. Ils abandonnoient aux Z)//^arri les détails de la maison du roi, des bâtiments et tous les départements de l'intérieur. Malheureusement le monarque ne vécut point assez pour qu'ils pussent réaliser leurs chimères; et Ton ne put même jamais faire avoir au vicomte la place de premier écuycr, par l'obstination du dauphin à le menacer de tout son courroux, s'il en faisoit les fonctions. La £ivorite remit de bonne grâce le don à son amant, qui lui sut gré de ce sacrifice, et le reconnut, en ne conférant cette dignité à personne.

Celui de tous ces intrigants qui manœuvra le plus adroitement fut le duc d'Aiguillon, Il mina si bien, conjointement avec la Comtesse, contre le marquis de Montejrnard, auquel il vouloit enlever le département de la guerre, qu'il réussit enfin, et supplanta ce ministre, malgré toute la bonne volonté de son maître, qui l'avoit défendu le plus qu'il avoit pu, mais qui avoit merveil* leusement encouragé les adversaires de son prot^ par ce mot, si incroyable pour ceux qui n'auroient pas connu Sa Majesté : // faudra bien qu'il succombe, dit-elle en parlant du marquis de Montejrnard; il n'y a que moi qui le soutienne.

Tous deux auroient bien voulu faire sauter le chancelier ; et le duc d^ Aiguillon le désiroit d'autant mieux

qu'il y avoit une guerre ouverte entre lui et le chef de la justice. C'étoit ce qu'on appeloit à la cour un combat à mort. Mais il s'y étoit mal pris dans les commencements. Il dÀiroît avec non moins de sincérité le rétablissement du parlement, par la promesse qu'il avoit des princes qu'il seroit blanchi. La foTorite, dont les liaisons intimes avec le duc augmentoient de jour en jour, adoptoit nécessairement toutes ses idées. Ils crurent qu'en faisant connoître au roi le vice de la besogne de M. de Maupeou ils viendroient à bout de le culbuter. Point du tout, Sa Majesté qui se trouvoit satisfaite du résultat de l'opération, qui se voyoit déchargée de tout le fardeau de son royaume depuis qu'elle n'avoit plus de robes noires à ses trousses, redoutoit trop le retour des magistrats pour ne pas conserver au contraire l'homme qui l'en avoit délivrée. Ib s'aperçurent trop tard de cette fiiute. Le ministre comprit au contraire qu'il falloit donner le change au roi, lui faire entendre que l'aversion générale des princes, des pairs et du public contre le chancelier empêchoit que son ouvrage ne se consolidât parfaitement, que c'étoit moins son opération que sa personne qu'on détestoit; et, de concert avec la favorite et les autres ministres, il commença à prendre cette nouvelle tournure, quiauroit réussi si Louis XV fût pas mort. Le chancelier, non moins fin, s'apercevant qu'il n'y avoit aucune ressource pour lui du côté de la maîtresse, fut obligé de se ranger de celui de la famille royale. Il se trouva, maigre lui, obligé de devenir honnête, comme les moyens qu'il devoit employer. Il fit le dévot auprès de Madame Louise, et déclama contre la corruption des ministres, rampant si indignement sous une femme perdue de mœurs, qui ne vivoit qu'avec des comédiennes, des chanteurs, des danseurs, des gens à talents diffamés; qui tout récemment avoit eu l'indécence de distribuer et faire payer elle-même des billets de spec-

tacle aux seigneurs de la cour, qu*eUe forçoitd'en prendre en faveur d'une représentation qu'elle faisoit donner au profit de la demoiselle Raucoux^ sa protégée, et qui s'intéressoit à cette misère comme à une affaire d'État. Au moyen de ces insinuations, il aigrissoit effi^vement les enftnts du roi, au point que ceux-ci redoubloient d'indignation contre la favorite et tout ce qui l'entouroit, et que le monarque, vivement touché d'une affectation aussi méprisante, s'écria douloureusement : Je vois bien que mes enfants ne m^aimmt point. Aussi alfccta-t-il à son tour, en revenant de Compiègne, de* laisser aller à Versailles toute la famille royale. Il fit de son côté un grand souper au ciiàtcau de la Muette : il y avoit trente et un couverts, dont six fenmies. M"" Dubarri et la nouvelle mariée y briiloient surtout. On avoit permis au public, qui ne connoissoit point la dernière, de venir la contempler. On fit le parallèle de la nièce avec la tante ; et on confirma ce qu'on avoit écrit dans les commencements, que la vicomtesse étoit une beauté plus régulière, mais que rien n'approchoit de la volupté que la première inspiroit. Elle faisoit son possible pour égayer le monarque, toujours absorbé dans ses réliexions. Il scntoit qu'il ne faisoit pas bien de se séparer ainsi des siens; mais il y étoit forcé par l'humeur rcvèchc qu'il trouvoit partout. Quant à la favorite, son air d'aisance, de familiarité, lui concilioit tout le monde. Il est certain qu'elle avoit un enjouement auquel il étoit diliicile de résister; il lui passait par la Icte des folies uniques.

Nous avons parlé de son petit nègre, nommé Zamurc. Nous avons dit qu'elle l'aimoit beaucoup, qu'elle jouoit avec lui, et que tous les seigneurs, qui venoicnt lui faire leur cour, étoient obligés de le fcler. Il amusoit aussi quelquefois le roi. Un jour la favorite, le trouvant dans un accès de cette aimable ivresse où il déposoit la majesté

du trône, où il folâtroit avec ce négrillon, lui dit qu'en satisfaction du plaisir que l'enfant lui avoit donne il devroit bien lui accorder quelque faveur. « Va, repondit le prince en riant, je le crée gouverneur du château et pavillon de Luciennes, aux appointements de 600 livres; » ce qui fut sur-lc-champ exécuté dans toutes les règles. Sa Majesté lui en (it expédier le brevet; ce qui amusa le plus la favorite, ce fut la nécessite où se trouva le chancelier d'y apposer le sceau.

Si le roi étoit obligé de céder à toutes les idées folles qui passoient par la tête de son amante, comment les ministres lui auroient-ils pu résister ? C'est ainsi que le sieur de Bqynes fut obligé d'en adopter une. Le sieur Dabbadie^ commissaire de la marine, qui n'avoit jamais fait aucun service sur les vaisseaux, piqué d'une belle émulation pour faire son chemin, étoit venu à Paris, avec une perruche qu'il avoit otTerte h la favorite. Kl le avoit trouvé l'oiseau joli, et en conséquence lui avoit demandé ce qu'on pouvoit faire pour lui. Il avoit fait les petites façons ordinaires, et avoit fini par témoigner combien il seroit touché de jouir du même honneur que deux de ces confrères qui venoient d'obtenir la croix de Saint^Louis : « Soit, lui dit la Comtesse, soyez chevalier de &ifitM,o«f>; je le dirai à Boynes. » Elle fit sui^le-champ sa recom* mandadon à ce ministre, pour qu'il accordât cette grâce au donneur de perruches.

Si M"* Dubarri traitoit aussi légèrement les grftces du roi les plus prédeuses, qui ne dévoient être que le prix des services rendus à la patrie, ou du sang versé pour elle, on ne doit pas être surpris qu'elle portât dans les arts le même caprice, la même frivolité. Elle vint au Salon de cette année 1773, escortée de l'abbé Terrai, comme nou« vel intendant général des bâtiments, des arts, manufistctures, etc., et d'un grand nombre d'arristes distingués. Ils

eurent la douleur de la voir fronder avec amertume leurs diverses productions, et montrer le goût le plus dédaigneux. Il est vrai qu'elle développa dans ses critiques des coimoissances qui annonçoient bien qu'elle ne parloir pas d'après son sentiment, et qu'elles lui étoient suggérées par l'envie. Elle sortit fort mécontente ; elle se rendit à Ghoisy auprès du roi, auquel elle fit part de son indignation contre les mauvaises choses qu'elle avoit vues. En vain Sa Majesté essaya de la calmer, en lui foisant entendre qu'il ne fiiUoit pas mortifier aussi durement les talents, qu'elle les décourageroit Elle ne tint aucun compte des remontrances de Sa Majesté et continua d'exhaler son humeur ; elle ne fit grâce qu'à son portrait et à son buste. Le dernier la méritoit sans doute, ou plutôt les plus grands éloges. Quant à l'autre, il étoit détestable. Voici le jugement que nous en trouvons dans une lettre imprimée sur le Salon :

' « Il (le sieur Drouats) a ritté encore une fois le portrait de la Comtesse Duharri, qu'il nous présente aujourd'hui sous les attributs d'une Flore flétrie et presque fanée ; il lui a donné un regard plus propre à exciter la compassion que le désir.

« C'est pourtant avec ce seul secours que M. Pajou lutte contre le sieur Drouats^ et l'emporte de beaucoup, au gré des divers connoisseurs. Rien de si beau que ce buste, d'une vérité, d'un charme, d'une expression unique. Il frappe les plus ineptes par un air de volupté répandu sur toute la physionomie. Le regard et l'attitude secondent les intentions du peintre ; il n'est personne qui, en voyant cette figure céleste, ne lui décerne, sans la connoître, le rang qu'elle ^occupe, ne s'écrie avec M. de Voltaire :

L'original ctoit fait pour les dieux.

D'après ce qu'on a rapporté ci-dessus, on ne sera pas

surpris que la favorite ait fait recevoir de l'Académie d'architecture son architecte le sieur l.e Doii.w, jeune homme connu par divers ouvrages où Ton trouve du i;<^ût, de la noblesse, de Timaginalion, mais auxquels il manque presque toujours de la sagesse et du jugement. 11 lut élu, au préjudice de beaucoup de ses anciens, sur une lettre du contrôleur général, qui fit savoir à la compagnie que M"" la comtesse iJubarri et lui désiroient qu'on donnât la place vacante par la mort du sieur Z-e Ca;ye«/ïer, au sieur Le Doux.

Si l'on pouvoit douter encore de la dégradation que cette courtisane parvenue avoit portée partout, on ne se pourra refuser ù le croire d'après l'anecdote suivante, rapportée dans le manuscrit précieux dont nous allons citer le texte pour plus d'authenticité.

Le 22 octobre 1773. « On rapporte que M. le duc de Gontaut^ revenu depuis peu de Chanteloup, où il étoit allé voir le duc de Choiseul, son beau-frère, n'a pas manqué de rendre, en arrivant, ses hommages à M**" la Comtesse Dubarri, Celle-ci lui a demandé des nouvelles de l'exilé : car, s'est-elle écriée avec ses grâces ordinaires, je n'ai jamais été son ennemie personnelle, quoiqu'il Tait cru; je me sentois même disposée à être son amie, s*il l'eût voulu. » M. de Gmtaut ayant satisfait à ces premières questions, la Comtesse en a fait une autre. Elle a ajouté: « Que pense-t-il du conseil de guerredes Invalides ?» Le seigneur s'est excusé sur ce qu'il ne pouvoit répéter ce qu'avoit dit M. de Choiseul. « Mais pourquoi donc ? Il n'y a pas de secret pour moi. — Je ne puis pas absolument. — Vous l'a-t-il donné sous le sceau de la confession? — Point du tout. — Cela étant, je veux que vous me l'appreniez. — Madame, cela n'est pas possible; je ne puis vous manquer de respect à ce point-là. — N'est<e que cela? Ne vous gênez pas; dites toujours. — Vous

me l'ordonnez donc, madame? — Oui. — Eh bien, madame, il m'a dit qu'il s'en f...; » et la comtesse de se tenir les côtes de rire. Le roi arrive et la trouve en ses goguettes. « Ah ! sire, si vous saviez comme Choiseul s'e.xprime sur le conseil de guerre des Invalides; il est toujours le même. » •Sa Majesté, empressée, veut savoir ce dont il s'agit, «c Sire, il dit qu'il s'en f... — Et vous, madame? répond le monarque. — Et moi aussi. — Nous sommes donc trois! » 8*écrie4-il. Cette anecdote, repétée par M. de GaïUavt^ amusa beaucoup les courtisans. On voit avec quelle aimable gaieté se traitent en France aujourd'hui les affaires les plus graves, et quel est Tesprit du gouvernement actuel, depuis qu'aucun corps ne peut réveiller le prince et lui mettre sous les yeux les lois et les formes sagement établies. »

Pour entendre ces réflexions et toute Fanecdote, il fiiut faire attention que le conseil de guerre en question étoit celui où MM. de Bellegarde et de Monthieu ont été si injustement condamnés contre toutes les règles de Tordre judiciaire : afiîdre dans laquelle on auroit bien voulu impliquer le duc de Choiseul^ comme ayant donné les ordres dont se prévaloient les accusés.

Le voyage de Fontainebleau, le dernier qu'ait £ut la Comtesse, ne fut pas pour elle sans alarmes. Elle avoit jusqu'alors affecté de paroître craindre peu les charmes de la jeune vicomtesse. On a rapporté comment elle avoit même plaisanté des frayeurs qu'on avoit voulu lui inspirer à cet égard : elle ne fut pas aussi tranquille pendant ce séjour. Les assiduités du monarque auprès de la nièce l'inquiétèrent fort : elle ne voulut point qu'on chantât devant elle un couplet, &it à la cour à l'occasion des charmes de cette jeune nymphe ; il étoit sur un air agréable, tiré de Topéra-comique de Julie : Lison dor^ moit, etc.

Est-il bcuutc plus accompli» î Hcbc, Vénus.... oui, la voilà.

Voyez sur sa gorge folie Cebcutnn ci, ce bnuton-là; Cette taille line et Icgérc: Et plus bas, plus bes... halte-lA; On ne voit pas ça, on n'touchc là; C'est la cachette du mystère.

L*ainour jaloux défend ce lieu :

Uo mortel y seroit un dieu.

La jalousie de la favorite étoit mal fondée quant au cœur du roi. Ce prince lui restoit toujours fort attaché, et lui donnoit sans cesse des preuves de son amour : il répandoit ses grâces sur toute sa famille; et c'étoit un e.xemple aux ministres, qu'ils s'empressoient d'imiter, celui même de la guerre, qui, n'ignorant pas le projet du duc d'Aiguillon de le supplanter avec le secours de la Comtesse, cherchoit à la calmer par les prévenances qui dépendoient de lui. C'est dans cette vue vraisemblablement qu'ayant fait venir depuis peu en quartier auprès de Fontainebleau le régiment de la Reine, cavalerie dont étoit colonel le marquis Dubarri^ il fît à celui-ci la faveur de le placer ainsi sur le passage de Madame, la future comtesse d'Ariois^ et lui procura l'avantage de rendre à cette princesse les honneurs militaires.

Le mariage du comte d'Artois donna lieu ù la maîtresse du roi de briller aux fêtes de cet hymen. Ce fut le 14 novembre que la princesse fut reçue à Choisy par Sa Majesté. Cette réception donna lieu à un souper public de cinquante-quatre couverts, où toute la famille royale, les princes et princesses du sang se trouvèrent, ainsi que beaucoup de femmes qualifiées. Le monarque avoit à sa droite M. le dauphin et tous les princes, à sa gauche M"* la dauphine et toutes les princesses. On remarqua qu'il avoit placé en face de lui la favorite, qui par étiquette ne pouvou être à .son côté ce jour-là. Le bal mas-

a48 ANECDOTES

que de Versailles manqua être funeste à la Comtesse. Il y avoit tant de monde, que soit par imprudence de la part de cette dame, soit manœuvre des filous qui convoitoient SCS diamants, soit méchanceté de ses ennemis, elle se trouva dans une bagarre cflVoyable, et alloit ctoulïcr, lorsqu'un masque, grand, bien bâti, annonçant beaucoup de vigueur, vint à elle, la prit sous le bras, la rassura, la garantit de la presse et la remit saine et sauve en lieu de sûreté, c'est-à-dire entre les mains de son auguste amant. Interrogé qui il étoit, il déclara qu'il n'étoit rien, et qu'il ne vouloit rien. Il résista longtemps ainsi aux instances de la favorite pour connoîire son bienfaiteur : enfin il ne put tenir au désir de cette dame, voulant au moins en voir la figure; il se démasqua, et son visage ne put qu'exciter une plus grande reconnoissance en sa faveur; on vit la plus noble physionomie de jeune homme possible. On sut enfin que c'étoit un clerc de procureur, nommé Quinquct^ âgé de dix-neuf ans. La favorite voulut absolument faire sa fortune : elle lui donna rendez-vous à Versailles pour quelques jours après : elle commença par lui faire avoir une pension sur la cassette, et lui promit de n'en pas rester là. Sans doute ce jeune clerc eût été loin, si la faveur de sa protectrice eût duré plus longtemps. Mais ne prématurons point le fatal événement qui Ta terminée.

Elle eut, avant d'être disgraciée, la gloire de faire sauter le marquis de Mmtepuard^ malgré toute la haute estime que le monarque avoit pour lui. Outre Fintérêt qu'elle avoit à cette chute, pour pousser au ministère de la guerre son ami le duc Aiguillon , elle se trouvoit piquée personnellement à raison d'un grand prince, envers lequel elle s'étoit fait fort d'un bienfait du roi qu'il désiroit. C'étoit le prince de Condi dont il étoit question: c'étoit lui qui avoit porté au secrétariat de la guerre le

SUR LA COMTESSE DUBARRl. 349

marquis de Montejmard^ qui étoit ensuite devenu son plus cruel ennemi ; en voici la raison.

Son Altesse ne l'avoit proposé que dans l'espoir de trouver en lui un ministre favorable, qui le secondcroitdans le projet de faire recréer en sa faveur la charge de grand maître de l'artillerie. Le nouveau secrétaire de la guerre, dans l'enthousiasme de son exaltation, avoit promis à son bienfaiteur tout ce qu'il avoit dcisirc. La disgrâce des princes, qui suivit peu après, le mit à son aise pour ne pas tenir parole à Son Altesse. Mais, depuis son retour à la cour, le prince de Coudé étant revenu à la charge, aidé de M"" la Comtesse Dubarri^ M. de Monteynard travailla sous main à ne point laisser enlever la plus belle partie de son département. Il représenta au roi que cet objet, de 400,000 livres de rentes, étoit une charge de plus pour l'État dans un temps où l'on retranchoit sur les fonds de la guerre, bien loin de les augmenter. Il fit valoir d'ailleurs la nécessité détenir sous sa main la partie de l'artillerie, pour remédier aux déprédations dont on pouvait voir un échantillon dans le procès de M. de Belle^-cirde. Au fond, on ne blâme pointée ministre d'avoir parlé dans la sincérité de son cœur, et conformément à l'obligation de son serment, mais bien sa manœuvre sournoise, ses souplesses vis-à-vis le prince de Condé^ son protecteur, tandis qu'il agissoit d'une manière différente auprès de Sa Majesté; la fiivorite ne cessa de tourmenter sur cet objet le roi, qui lui avoit donné sa parole que la grâce pour le prince s'effectueroit au premier travail. C'étoit cette anxiâé du monarque qui Tempêchoit de travailler avec le marquis de Monteyvard, L'indécision dura trois mois, et finit par le renvoi de l'homme le plus honnête du ministère, et par l'exaltation en sa place du duc d'Aï' gmlim, Celui-<i n'avoit pas plus d'envie que son prédécesseur de laisser aller Tartillerie; mais il s'y prit plus

adroitement : il fit demander la place en question par les enfants de France; il ezdta un nouvel embarras dans l'esprit du monarque, qui s'en tiroit ordinairement en ne donnant à personne la chose solUcitée^et c'est ce qui arriva. Le prince de Condé et la fiivorite se trouvèrent ainsi joués, sans trop pouvoir s'en prendre au duc.

Sa Majesté prit une nouvelle tournure à la nomination de cordons bleus, qu'elle avoit coutume de £ûre pour la Chandeleur. Elle avoit donné sa parole à Sa lilajesté Catholique de faire chevalier de ses ordres le comte d^Aranda^ ambassadeur d'Espagne à la cour de France; mais M"* Dubarri s'y opposoit, parce que ce ministre étranger persistoit, comme ses prédécesseurs, à ne point venir travailler chez die avec le roi, ainsi que tous les autres, à ne pas même lui £ûre la cour. Le roi, embar. rassé, ne fit point de nomination, quoiqu'il y eût douze cordons bleus vacants.

Tandis que la fiivorite renversoît un ministre, en faisoit un autre, empêchoit un étranger de la plus haute considération d'obtenir du roi un honneur léger et promis, elle obligeoit un poète de se rétracter, elle empêchoit une comédie d'être jouée, elle faisoit violer le droit des gens à Londres pour un libelle dont elle redoutoit l'éclat. Développons ces événements particuliers, et non moins intéressants.

Au commencement de 1774, il parut une Épître à Margot. Elle étoit bien faite, remplie de vers agréables et faciles, enrichie d'images naïves et heureuses. Elle ne tarda pas à fciire grand bruit, moins à raison de son mérite que des allusions qu'on crut y trouver relativement à M"' la Comtesse Duèarri^ quoique ne roulant en général que sur mille exemples qu'on a tous les jours de courtisanes parvenues; mais la malignité du public s'exerçoit, et donnoit une vogue extraordi-

naire à cet ouvrage. On en va juger par quelques fragments:

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