‹ Anecdotes sur la comtesse du BarryChapitre 27 sur 33 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

d'une lettre de Londres du iS avril.

« Le soi-disant chevalier de La Morande, auteur du Gœ^etier cuirassé, a pour véritable nom Thévenot : il

I. On connoit la lettre de yi.de Voltaire à M"* la Ck>mteMe Dukurt, publiée itt mois <le juiltot 1773.

est fils d'un honnête praticien d'Arnay-Ie-Duc en Bourgogne, qu'il a fait mourir de chagrin. L'argent que lui a valu son infâme brochure lui a fait former le projet de vivre de libelles. Du fond de son repaire, il a en effet menacé plusieurs personnes opulentes de Paris d'imprimer des anecdotes secrètes et scandaleuses sur leur compte, si elles ne subissoient pas la rançon qu'il leur imposoit; ce qui lui a réussi à l'égard de plusieurs.

« Son second libelle a été contre le comte dé Lauraguais, qui l'avait traité de grcdin dans un factum intitulé : Mémoire pour moi et par moi, lors de son procès contre son secrétaire, etc. Morande n'a point publié ce libelle contre le comte, qu'il désignoit sous le nom de Bras-Cassé (Brancas), parce qu'ayant eu la maladresse, pour en préparer la vente, de répandre des vers calomnieux dans un des papiers publics de cette capitale, le comte lui intenta un procès, qui eût dû écraser l'insecte venimeux. Il s'est contenté d'obliger ce scriblcr de brûler toute l'édition de son libelle, et lui a fait signer dans toutes les gazettes angloises qu'il le reconnoissoit,lui, A/orandc, pour un in^posteur.

« Il a répandu le prospectus d'un ouvrage en quaii c volumes, qu'il va publier sous le x\vcQ.dc Mémoires secrets d'îine femme publique, etc., avec des gravures. C'est une compilation du Cafetier Cuirassé, lequel est à l'eau rose en comparaison de ce nouveau chef-d'œuvre. Le but de Morande étoit de se faire acheter l'édition par les parties intâ^ssées. Ses demandes étoient fort modérées : il ne TOttloh que 5oo louis comptant, et 4,000 livres de pensions sur sa tête, réversibles sur celle de sa femme et de son fils. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que la Comtesse Dubarri ait donné là-dedans ; qu'il soit venu des • intrigants de Paris, chargés de cette belle négociation, avec une escorte de la sacro-sainte police : ce qui a fait

SUR LA COMT£SSE DUBARRI. a6)

présumer qu'ils n'y alloient pas de bonne foi, et qu'ils vouloient enlever le digne auteur, et Morande, plus fin qu'eux, a débuté par leur emprunter à chacun une trentaine de louis ; après quoi, il a sonné le tocsin de telle manière, que les n^odateurs, véhémentement suspectés par le peuple anglois, se sont cachés, et opt repassé l'eau le' plus tôt qu'ils ont pu. ~ En attendant la confection de son édition, Morande va lisant des copies de lettres qu'il dit avoir écrites à M. le chancelier, à M. le duc d'Aiguillon, etc., dans lesquelles il les menace et les accable d'injures, de bourrades, etc. VoilA l'origine de tous les contes sur M** de Godepille, et de tous les coqà-l'ftne auxquels cette histoire a donné lieu... »

Ce fîit le sieur de Beaumarchais qui mit la dernière main à la négociation pour ce libelle. Cet auteur, qui se connoissoit en ouvrages de cette espèce, venoit d'être blâmé au nouveau tribunal pour ceux qu'il avoit composés sous le nom de Mémoires, qui avoient fait rire tout Paris, et même les étrangers, mais qui n'en paroissoient que plus dangereux et plus répréhensibles aux yeux des gens sensés et impartiaux. Par ce jugement, il se trouvoit diffamé, incapable d'exercer aucune charge en France; et, quoiqu'il affectât de rire de son châtiment, il sentit qu'il devoit nécessairement lui faire tort et qu'il falloit songer sérieusement à s'en laver. La chose étoit d'autant plus difficile que le duc d'Aiguillon protégeoit les ennemis personnels de cet accusé au tribunal, et qu'il se l'ctoit encore plus aliéné pour avoir recherché la protection du chancelier et s'être rangé sous les drapeaux de ce rival du ministre. Ces difficultés ne le décourai^èrcnt j^oint. Le mauvais succès des premiers négociateurs envoyés par M"" Dubarri l'enhardit; il s'offrit à cette dame, et promit de réussir mieux. On ne pouvoit qu'avoir une très

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haute idée de cet intrigant. M. de Sartines, le lieutenant de police^ qui lui vouloit du bien, assura la fa\ oritc que c'étoit l'homme qu'il lui falloit pour réussir. £Ue le proposa au duc d'Aiguillon ; et celui-ci fut fort aise de trouver cette occasion d'enlever à M. de Maupeou un tel partisan. Il accepta les offres du sieur de Beaumarchais; il fut présenté à Sa Majesté qui goûta son esprit et ses sarcasmes. Il se trouva tout à coup le mieux du monde à la cour : on lui donna carte blanche pour les offres qu'il feroit; il partit avec ces pleins pouvoirs, et réussit au gré des parties intéressées, au point que l'ouvrage effectivement n'a jamais ctti imprime tout à fait.

Il en coûta sans doute beaucoup d'argent, mais on ne le ménageoit point pour cette favorite et pour tous les cntours. Peu avant la maladie du roi, le comte Jean avoit écrit au sieur lk\iitjon, banquier de la cour, qu'il avoit besoin de cent mille francs, qu il le prioit de lui envoyer, pour quoi il lui adressoit son billet. Le banquier ayant pris une tournure polie pour ne pas acquiescer à la demande, le comte lui riposta par une épître insolente, où il lui témoignoit tout son mécontentement, et lui faisoit des menaces, s'il se rcfusoit une seconde fois à sa réquisition. Le sieur Beaujon partit sur-le-champ pour Versailles, et fut consulter Tabbé Terrai. Celui-ci, après avoir vu la lettre, la réponse et la réplique, conseilla au financier de ne point aigrir un homme aussi puissant et de le satisfaire. Quel argent, au surplus, ne falloit-il pas à un paillard cllrcné, qui promcttoit cent mille écus à une fille pour une nuit! C'est l'offre qu'il fit ù la demoiselle Le Clerc de l'Opéra, maîtresse du prince de Deux-Ponts, dont il marchandoit les laveurs : et cette folie incroyable étoit pourtant moins extraordinaire que l'attachement de cette danseuse, à laquelle ce monceau d'or ne put faire faire une infidélité.

Il étoit temps que tant de déprédations fassent arrêtées ; et la France tendoit à une ruine inévitable, si la mort de Louis XV n'eût changé la face du royaume. Ce qu'il y eut de plus singulier dans l'événement, c'est qu'il vint de ceux mêmes les plus intéresses à le retarder.

Sa Majesté étoit plus triste depuis quelque temps. La mort subite du marquis de Chaupelin, l'un de ses fovoris, jouissant d'une santé florissante, compagnon de toutes les parties de plaisir du roi, et tombé dans l'une sous ses yeux, l'a voit frappé; il y songeoit sans cesse; celle du maréchal d'Armentières^ à peu près semblable, et presque de l'âge du monarque, avoit augmenté sa mélancolie. Il étoit d'ailleurs bourrelé par le remords qu'avoit excité dans son cœur l'évêque de Senez, lors d'un sermon du jeudi saint extrêmement fort et pathétique. Le comité de la favorite décida qu'il falloit redoubler d'efforts pour tirer Sa Majesté de cet état, même par des orgies vives et qui pussent donner une secousse à la machine. Il fut arrêté en conséquence de proposer un voyage de Trianon, où l'on se livreroit plus à l'aise à tout ce que la liberté du lieu inspireroit. On s'aperçut que le roi avoit vu avec admiration et concupiscence une petite fille d'un menuisier : on fit venir cette enfant; on la décrassa; on la parfuma; on l'introduisit dans le lit de ce paillard auguste. Ce morceau auroit été de dure digestion pour lui, si l'on ne l'eût aidé par des confortatifs violents; ce qui lui fut pour le moment d'un secours bien doux, et lui procura plus de plaisir que n'en éprouve ordinairement un libertin sexagénaire. Cette enfant, malheureusement, se sentant déjà malade, avoit eu beaucoup de peine à se prêter à ce qu'on en exigeoit, et ne l'avoit fait qu'intimidée par les menaces, et excitée par l'espoir d'une fortune. On ignoroit alors qu'elle eût le germe de la petite vérole, qui ne tarda pas à se développer chez elle de la

manière la plus cruelle, puisqu'elle en mourut promptemcnt. Le venin s'ctoit communique au roi, et dès le lendemain Sa Majesté se trouva incommodée, sans qu'on pût prévoir le genre de sa maladie. En conséquence, on conseilla à M™" Dubarri de retenir le malade en ce lieu, et de rester ainsi maîtresse de sa personne. Mais le sieur de La Martinière^ son premier chirurgien, se servant de l'ascendant que lui avoit donné la foiblesse du roi, l'obligea de se faire sur-le-champ transporter à Versailles, où l'on sut dès le lendemain que Sa Majesté avoit la petite vérole. Il fut aisé de prévoir qu'elle n'en reviendroit pas. D abord cependant on ne voulut pas reirra3'er; on lui cacha le danger, La favorite avoit eu la précaution d'inspirer à son auguste amant beaucoup de confiance dans le sieur Bordcu, le médecin de cette dame : il eut la plus grande part au traitement, et soigna le roi en clief avec le sieur Le Mofinier, qui faisoit les fonctions de premier médecin. Dès le commencement de la maladie, on ouvrit l'avis de faire administrer le roi. L'archevêque de Paris s'étoit rendu à Versailles dans Fespoir de soigner la conscience de son auguste pénitent; mais le sieur Bordeu s'opposa fortement à ce qu'on parlât de rien au roi, assurant que cette annonce feisoit mourir les trois quarts des malades. On sentit bien quel motif le déterminoit à s'expliquer de la sorte : c'étoit moins l'espoir de la guérison de Sa Majesté que l'attachement du docteur à M**/)ffAarrf, qui auroit dû quitter le chfiteau^ si cette cérémonie avoit eu lieu alors; ce qui étoit un coup de parti pour les ennemis de la favorite. Elle resta donc, et l'archevêque fïit expulsé par le malade même, à qui sa venue en ce moment déplut. Comme il étoit dans la chambre du roi. Sa Majesté prétexta qu'elle y voyoit beaucoup de monde qui l'inconmiodoit, et donna ordre qu'on fît sortir tous ceux qui n'y étoient pas pour le service. Il Mut que

M. de Beaumont revînt à Paris, honni par le dei^gé. Ce prélat étoit alors incommodé d'une maladie à la vessie, à laquelle les railleurs firent allusion. Us dirent que Moit' seigneur pissoit le sang- à Paris, et ne faisait que de l'eau à Versailles. M"" Du bar ri fut ensuite toute une journée au chevet du roi : elle y alloit souvent les autres jours. Sa Majesté, ignorant toujours son état, lui faisoit passer ses mains blanches et délicates sur ses boutons purulents; on assure qu'il la caressoit encore quelquefois, et qu'une entre autres il lui prit la gorge et baisa ses tetons. Il fallut enfin en venir à la fatale séparation : ce fut le roi-même, qui le cinquième Jour de la petite vérole, dans la nuit, dit à ceux qui l'entouroient : a Je n'ai point aune qu'on inc fasse ici renouveler la scène de Met\; qu'on dise à A/""* la duchesse d'Aiguillon qu'elle me fera plaisir d'emmener M'"' la Comtesse Dubarri. m En conséquence, la favorite fut à Ruel chez cette dame. Il paroît qu'elle soutint cette expulsion avec fermeté. Elle écrivit surle-champ à sa mère pour lui annoncer sa transmigration : elle lui marquoit que Sa Majesté avoit décidé qu'il n'étoit pas convenable que, dans la situation critique où elle se trouvoit, elle gardât sa maîtresse au château ; qu'elle l'avoit fait rassurer en lui faisant dire qu'elle n'eût aucune inquiétude; qu'on pourvoirait à son bien-être. Au surplus, ce qui prouve que ce renvoi ne partoit pas du cœur, et n'ctoit que l'effet d'un moment de délire, c'est que peu de temps après Sa Majesté, ne se rappelant pas l'absence de la favorite, la redemanda ; mais le coup étoit porté. Elle eut alors lieu de se rappeler l'almanach de Liège, qui l'avoit si fort intriguée, et dont elle avoit fait supprimer, autant qu'elle avoit pu, tous les exemplaires; il portoit dans ses prédictions du mois d'avril cette phrase : Une dame des plus favorisées jouera son dernier rôle. Elle a voit eu la modestie de s'attribuer cette allu-

sion, et elle disoit souvent : Je voudrais bim i>oir ce vilain mois d'avril passé. Qui le croiroit cependant? Dans l'affliction profonde où elle dcvoit être ù Ruel, son goût pour le luxe et la vie molle ne la quitta pas un instant; et, ne trouvant pas les lits du château du duc d'Ai' guillon assez douillets, elle envoya chercher son coucher de Lucienne. Il est vrai qu'elle eut encore de I cspcrance presque jusqu'au dernier jour, maigre la déclaration du roi, faite par Torgane de son grand-auniùnicr a\ ani qu'il reçût le viatique, que Sa Majesté étoit fâchée d'avoir causé du scandale à ses sujets, et qu'elle ne vouloit vivre désormais que pour le soutien de la foi et de la religion, et le bonheur de ses peuples. M*"* Dubarri savoit ce que valent les promesses d'un mourant, quand il est revenu en santé, et les courtisans le lui apprirent eux-mêmes. La surveille de la mort de Louis XV ^ où l'état de Sa Majesté parut moins mauvais, ce fut une procession conttnuelle de carrosses de Versailles à Ruel, plus considérable que celle de Paris à Versailles : mais ils rétrogradèrent bientôt, à mesure que les nouTelles de^nrent plus fâcheuses : et quand on vit Sa Majesté sans ressource absolument, ceux que la politique avoit contoius se déchaînèrent contre la maîtresse et sa ûunille. Le nom ài^ Dubarri fut tellement proscrit, que la jeune marquise Dubarri (M^ de Fumel) obligée de rester à la cour en qualité de dame pour accompagner M^ la comtesse Artois, voyant combien le mépris influoit sur ellemême, prit le parti, pour se moins afficher, de iÎGÙre 6ter sa livrée à ses gens. On savoit pourtant qu'elle avoit toujours répugné à cet hymen, auquel elle avoit été sacrifiée^ ce qui auroit dû la faire épargner, et même la ûure plaindre. Les quolibets, malgré la gravité des circonstances, ne manquèrent point. On dit que les tmneliers « alloient avoir de l'occupation, parce que tous les àarils

s*enfuyoient. En effet, les ennemis de la Comtesse firent courir le bruit qu'elle s'âoit évadée de Ruel ; ce qui étoit foux et impossible. Elle y apprit la fiitale nouvelle de la mort de son auguste amant; et M. le duc de La Vrillière vint lui signifier une lettre de cachet qui Texiloit à l'abbaye du Pont-aux-Dames en Brie, près Meaux. Elle ne put soutenir de sang-firoid l'apparition de ce ministre, que naguère elle avoit vu rampant à ses genoux. Elle lui fit des reproches amers sur le rôle qu'il jouoit; et quant à l'ordre du roi, elle s'écria avec son éneigie ordinaire : Le beau f... règne, qui commence par une lettre de cachet! Elle ne fîit que plus furieuse, en apprenant la manière dont elle devoit être en ce lieu, avec une femme de chambre seulement, et sans pouvoir voir personne même de sa femille, sans pouvoir feire passer aucune lettre que l'abbesse n'eût lue. Cette rigueur parut à beaucoup de gens injurieuse à la mémoire du feu roi ; mais elle devenoit nécessaire politiquement dans ces premiers moments. On ne pouvoit pas douter que la favorite n'eût le secret de l'État; et il étoit essentiel d'empêcher une fenmie aussi légère de le divulguer. Afin d'arrêter la sorte de pitié que ce traitement pouvoit occasionner sur les cœurs sensibles, on répandit une anecdote, capable de réveiller contre elle l'indignation, suffisamment pour balancer le premier sentiment : on apprit au public qu'à l'instant elle venoit de commander cent bords de chapeaux chez son chapelier; ce qui annonçoit cent honmies de livrée : luxe effroyable, et qui devoit produire une sensation vive du bonheur d'être délivré d'un pareil fléau. D'ailleurs on sut bientôt que la lettre de cachet n'étoit point dure dans SCS expressions, que Sa Majesté y disoit que des raisons d'État l'obligeoient de lui ordonner de se rendre au couvent ; qu'elle n'oublieroit point combien la Comtesse étoit honorée de la protection de son aïeul, et qu'au

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premier conseil on pourvoirait à lui donner une pension convenable, si sa situation pouvoit en avoir besoin.

Cette générosité du roi étoit d'autant plus grande, que les courtisans savoient que cette dame s'exprimoit très indécemment sur son compte, et Vappdo'n ce grand gtir» çon mal élevé; qu'elle abusoit de sa familiarité avec le roi jusqu'à qualifier M*"' la dauphine de Rousse; et que par une plaisanterie plus criminelle encore et vraiment punissable elle ajoutoit : Sire, il faut prendre garde que cette Rousse ne se fasse trousser en quelque coin. Il parut que le monarque et son auguste épouse, à l'exemple de Louis XII, qui oublioit les injures faites au duc d'Orléans, avoient oublié celles faites au dauphin et à la dauphine, et que la raison d'État dirigea seule leur conduite à l'égard de la favorite. Il n'en fut pas de même du comte Jean, son beau-frère, surnommé le Roué de la cour, et dont les honnêtes gens désiroicnt fort qu'on fît le procès.

On rapporte que cet intrigant, voyant qu'il n'y avoit plus de sûreté pour lui, perdant la tcte et ne sachant à qui se fier, s'ouvrit, au moment de la mort du roi, au sieur Goys, bouffon facétieux, avec qui il étoit fort lié, et lui demanda conseil sur le parti ù prendre pour lui. Ma foi^ mon cher comte, lui dit ce plaisant après s'être frotté le front, récrin et des chevaux de poste. Le comte, répugnant à cet avis et s'indignant d'être obligé de fuir comme un coquin, prie son ami de lui chercher quelque expédient plus honnête. Le sieur Goj^s se frotte encore le front : Eh bien, répond-il, des chevaux de poste et l'écrin. Il ne put qu'exécuter la moitié du conseil : sa belle-sœur n'eut pas assez de confiance en lui pour le mettre à portée de le suivre en entier. Il partit donc secrètement, et mit ainsi en défaut la police, qui eut ordre d'en faire une perquisition exacte. On ne doute pas que son évasion n'eût été favorisée par le duc d'Aiguillon, son ami, et

encore ministre des alfaircs étrangères alors. Toutes les langues se délièrent sur son compte; on en dit de toutes les couleurs : on cita, entre autres indécences criminelles de sa part, que, lorsqu'il n'a\ oit point d'argent, il disoit : Frerot nous en donnera, et s'exprimoit avec celte familiarité incroyable, en parlant du feu roi. On plaisanta vraisemblablement pour la dernière fois sur le compte de ce Roué, infecté de tous les vices : un dit qu'il s'étoit caché, pour passer, dans un panier de maquereaux, dont c'étoit la saison, en chantant ces paroles connues : Ah ! qu'on est heureux de vivre au sein de sa famille!

La retraite de M"* Dubarri causa tout de suite une grande révolution à la cour. Tous les gens qui s'en étoient écartés pour elle, oa l'avoient été comme lui étant désagréables, revimvnt; entre autres M"* la comtesse de Grammont, dame pour accompagna M"* la dauphine, qui, peu de temps après avoir été attachée à cette princesse, avoit été exilée, ainsi qu'on l'a raconté : elle re^t une lettre de la main même de la reine, qui lui marquoit de venir reprendre ses fonctions auprès de sa personne.

Par la même raison, ses créatures et ses parents furent obligés de se dé£ûre des charges qu'ils avoieht obtenues auprès de la fomille royale par son canal. Le marquis Duharri et sa femme quittèrent le service de M. le comte et de M"* la comtesse Artois» Ce fut enfin une débftde générale.

Dans le même temps on éavnt de Toulouse que, dès qu'on y avoit reçu la nouvelle du renvoi de M"* Dubarri, et même avant la mort du roi, la populace s'étoit vengée des insolences du comte Guillaume, mari de cette dame, l'avoit hué et lui avoit jeté de la boue ; on ajoutoit que ces avanies avoient augmenté depuis, et auroient été poussées aux plus grandes extrânités, si ce malheureux ne s'étoit enfui.

«Ta ANECDOTES

Le personnel de ladite fevorite ne sonflnt en rien de tout cela. Quoiqu'on sût qu'il lui restoit de très gros revenus et un mobilier immense, on se contenta de prendre des précautions pour lui faire payer ses dettes. Le sieur Le Pot-^Auteuil, son notaire, eut permission de se rendre au Pont-auz-Dames pour y conférer avec elle sur cet objet et sur le reste de ses afhires domestiques. Dans le même temps, elle reçut un petit adoucissement : ses belles-sœurs et nièce obtinrent la liberté de TaUer voir. On lui laissa augmenter son train d'une femme de chambre ; et comme elle se trouvoit logée fort à l'étroit, le sieur Le Doux, son architecte, eut la fediité d'entrer au couvent, et de lui donner toutes les commodités que le local 8ouffix>it, même de bfttir.

Dans cette position, ce qui devoit souffrir le plus chez cette dame, c'est son amoui^propre, s'il eût été placé dans la sensibilité d'une âme noble et délicate : c'est cette liberté générale et humiliante avec laquelle on s'exprimoit sur son compte. On se dédommageoît ainsi de la cour basse et servile qu'on lui avoit faite. La plaisanterie la plus sanglante, ce fut un jeu de mots, un quolibet original, dans lequel on rassembloit les diverses époques de sa vie, en la faisant passer sur autant de ponts connus à Paris. On la faisoit passer du Pont-aux-Choux (sa naissance d'une cuisinière) pour aller au Pont-Neuf (son premier métier de raccrocheuse), du Pont-Neuf au Pont' Double (sa grossesse), de là âii Pont-au-Change (son amélioration de fortune), ensuite au Pont-Marie (son mariage), de là au Pont-Royal (son élévation), enfin am Pont-aux-Dames (son ezil).

Cette facétie grossière, ayant fait fortune, fut rédigée plus correctement par quelque poète, qui la rendit ainsi en état de figurer dans la coileaion des ouvrages occasionnés par la mort du roi. La pièce avoit pour titre :

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