COPIE D'UNE LETTRE
de M, le comte Du barri, écrite de Lausamie à M. Dessaint, son ami, m date du 3o mai 1774.
« Voilà mon rêve fini, mon cher" ami ; et, après m'être endormi en France, je suis fort étonné de me réveiller en Suisse. Je me vois dans la capitale du pays de Vaud et dans une ville où l'industrie qui m'est propre trouvera difficilement à s'exercer. Les mœurs y sont simples, les femmes y sont sages, les hommes y sont francs, les filles y sont observées, et les lois y sont sévères : que voulez vous que je devienne? Ce n'est pas là mon élément. Le jeu et la galanterie y sont peu recherchés; et si l'on vouloit trafiquer des Suissesses, il iaudroit les vendre à la livre. L'art ne contribue pas à les raffiner, ei leurs goûts sont plus matériek que délicats. Tout ce qui m'environne me paroît étranger. Je vois de la simplicité, de la bonne foi, de la continence, de l'amitié, de la réserve; et toutes les vertus me parlent suisse : )e n'en coimois pas une seule.
« J'étois à Paris à la tête d'une milice brillante; et les filles n'oublieront jamais combien mon crédit a fait fleurir leur empire. La saison étoit fovorable pour £ûre fructifier mes talents; et leur reconnoissanoe devroit m'élever des trophées dans la place du Palais-Royal. J'avois établi dans ma famille le canal des grâces et des richesses : c'étoit une source dont le débordement et le limon engraissoient. mes domaines. Par quelle fatalité la jeunesse détruit-elle un cours que la vieillesse iortifioit de plus en
plus ? L'on m'a à peine laissé le temps d'emporter une partie de mes travaux; et je me vois réduit à boire et rêver à la suisse, sans éprouver les marques de considération que les âmes nobles me prodiguoient à la cour. Mon plus grand embarras est de savoir où je pourrai faire agréer mon ministère. Ma réputation est généralement établie; mais les potentats de l'Europe s'observent ou sont observés : ainsi, n'ayant point d'aptitude au service militaire, je crains qu'ils ne me trouvent trop dévorant pour m'employer àcelui de leur chambre. J'apprends avec douleur que mes meilleurs amis, que j'ai cent fois reçus chez moi, pour qui j'ai sollicité des grâces, à qui j'ai souvent prêté de l'argent, me désavouent hautement aujourd'hui et sont les premiers à me déchirer. Je rougis de leur ingratitude; mais slls me méprisent, je leur rends bien le change. Je laisse deux ménages à Paris, que je vous prie d'alimenter. Je vous ferai passer des fonds en une pacotille de fromages et des vulnéraires; car l'inaction m'est mortelle. Je m'attendris sur le sort de ma pauvre belle-sœur, qui n'avoit pas £ût son noviciat dans des couvents si austères que celui dans lequel on la tient renfermée. Si l'on ne m'eût pas séparé d'elle, j'en auroîs encore tiré parti : mais c'est une mauvaise tête, qui n'a pas voulu me croire, ni me prendre pour son dépositaire. Mon frère n'est pas mieux traité : mais c'est un sot; et il sera encore trop heureux de glanerdans un champ qu'il n'a point cultivé. Quand on est dans la disgrâce, tout concourt à nous accabler; ma noblesse sera hardiment contestée et les Barri anglois seront morts pour moi. J'avois projeté de passer en Turquie et de me faire marchand d'esclaves ; mais l'on m'a assuré qjùe le Grand-Seigneur me feroit ôter le pouvoir d'essayer ma marchandise. Je ne sais donc plus quel parti prendre. Lorsque je serai décidé, je vous en donnerai avis. J'ai été
obligé de changer de nom, et l'on m'appelle ici M. de Vaudemon. Écrivez-moi sous ce nom au Marché-aux- Poissons. La vertu et les talents ont des moments brillants; mais ils sont souvent persécutés. Plaignez votre ancien ami, qui, dans des temps sereins ou orageux^ ne cessera d'être votre, etc. »
Quelques gens attribuèrent cette méchanceté au chevalier <fe Boufflers; d'autres, à l'avocat Marchand. Il y a plus d'apparence qu'elle soit de ce dernier, naturellement froid et lourd, d'ailleurs appesanti par l'àgc. L'autre auroit mis dans son ouvrage plus de légèreté, plus de grâce et de brillant.
La généalogie est une pièce plus essentielle en ce qu'elle est fort exacte, ne remonte pas loin et fixe les opinions diverses qu'on avoit à l'égard des Dn'wn'. Il en résulte que ce sont des gens de rien, qui, profitant de quelque ressemblance de nom, ont voulu s'enter sur une meilleure famille d'abord et ensuite sur une plus ancienne et plus illustre, ainsi qu'on va le voir.