PREMIÈRE PARTIE
'origine de M"" la comtesse Dubarri est inconnue, comme celle des grands fleuves, qui sont peu de chose à leur source et ne méritent Tattention des voyageurs que lorsque, grossis dans leur cours, ils en imposent par leurs eaux majestueuses; ou plutôt comme celle des &milles illustres et des peuples les plus anciens, qui se perd dans la nuit des temps; elle est mUée de beaucoup de fables et d'obscurité. Voici pourtant ce qu'en raconte M. Billard Dumonceau, son parrain, qui s'en est ouvert dans les commencements de la fortune de cette dame, mais qui depuis, par prudence ou par ordre supérieur, est devenu très réservé à cet égard.
• Il étoit, dit-il, à la tête d'une partie des vivres, dans la
guerre de 1744. Ses affaires l'obligèrent de passer par Vaucouleurs, petite ville de Champagne, qui .se glorifie de la naissance de la pucelle, et qui ne se vantera pas moins sans doute de celle de M,"' la comtesse Dubarri, En sa qualité de matador de la finance, il étoit logé chez le directeur des aides. Pendant son séjour, la femme d'un des suppôts de la ferme accoucha. C'étoît un de ces petits commis, appelés rats-de^ape, ]>arce qu ils y vont souvent pour visiter les vins et autres boissons; il se nommoit Gomart de Vaubernier,
La femme du directeur avoit promis d'être marraine : elle pria M. Dumouceau de tenir avec elle la fille qui venoit de naître. Gelui-d, naturellement galant et enjoué, répondit à cette politesse avec beaucoup d'empressement. L'en&nt fiit baptisé sous le nom de Marie^eatme, La cérémonie se ressentit de l'opulence du parrain; elle fut magnifique pour le lieu, et se termina suivant l'usage par une fête, par une grande distribution de dragées et de bonbons; puis il partit, sans s'inquiéter beaucoup si la nouvelle ftme qu'il venoit de racheter à Dieu ne retourneloit pas bientôt au diable.
La Providence, qui veilloit sur l'en&nt de plus près que son parrain, ménagea à ce dernier l'occasion de reprendre des sentiments plu* conformes , au nouveau titre qu'il avoit acquis, et plus dignes de son cbfistianisme et de son humanité.
Plusieurs années après son retour à Paris, on lui annonce un matin une femme qui demande à lui parler. Il la fait entrer : elle se présente avec un enfant; il ne reconnoît ni l'une ni l'autre. Il demande à la mère qui elle est : elle se jette à ses genoux, en fondant en larmes; elle lui apprend qu'elle est la nommée Gomart dont il a tenu la fille, et qu'il voit devant ses yeux sa filleule.
Celle-ci attire les regards du parrain. Outre la gentil-
lesse naturelle à cet âge, elle avoit des grâces particulières: il l'embrasse, il la caresse; il s'informe comment la mère se trouve à Paris.
M"" Gomart lui dit qu'elle a perdu son mari; que l'emploi qu'il exerçoit ne lui ayant pas donne l'occasion d'économiser, elle s'étoit trouvée par cette mort dans un état misérable; que, dénuée de ressources à Vaucouleurs, elle étoit venue dans la capitale pour y chercher à vivre, et se mettre en condition quelque part.
Le sort de la mère intéresse M. Dumouceau; mais l'enfant surtout s'attire sa bienveillance. Il donne 12 francs à M"" Gomart, en lui disant de revenir à la fin de chaque mois, de lui amener sa filleule, et qu'il lui en fournira autant toutes les fois pour sa première éducation, c'est-àdire, pour lui apprendre d'abord à lire et à écrire. Il lui promet du reste de chercher ù la placer. On ne sait trop au juste ce que la mère devint dans ces premiers temps^, et la mémoire de M. Dumouceau est en défaut sur cet article. Il se ressouvient seulement d'avoir fourni constamment les secours qu'il avoit promis, et au delà. Il paroît que la mère s'en approprioit une partie; du moins l'argent n*a-t-il pas fort avantageusement tourné au genre d'éducation que le parraîn vouloit procurer à sa filleule; car elle ne Ht pas bien, et écrit trèsiïiAl. On a yo im pkoet apostillé ou griffonné de la main de M** Dubarri delà manière suivante : Rhommandepar laconteite Dubarri.
Cette lacune, au. reste, peu importante, ne fut pas longue. M. Dumouceau avoit dans oe temps-là pour maîtresse Frédéric, ooiurtisane très renommée, et dont il étoit éperdument amoureux. La veuve Gomart se trouvant sans condition, il la plaça pour cuisinière chez sa mdtrcase. Il ftisoit d'une pierre deux coups; et en rendant service à cette panvre femme, il se ménageait un espion finrorable à sa jalouÉÎe.
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Il fut question de savoir ce qu'on feroit de la fille, dcjà grandelette et précoce pour son âge. M. Billard, parent de M. Dumouceau, caissier des postes, et qui étoit dans la ferveur d'une dévotion naissante, proposa de la mettre à Sainte-Aure, communauté sous la direction de l'abbé Grisel, qui en -étoit tn quelque sorte le fondateur. Oki loua son zèle ; ses offres furent acceptées ; et il se chargea de payer la pension de Tenfant, pendant qu'elle serott dans cette maison religieuse pour y faire sa première communion, et se mettre en état d'entrer ensuite en métier.
Nous perdons de vue un moment ce trésor précieux, renfermé dans là communauté de Sainte-Aure, où la petite fille se formolt aux exercices du couvent, qu'on sait n'être pas toujours des exerdces spirituels; et nous nous livrons à quelques réflexions sur cette première partie de sa vie.
Il résulte du chaos bien débrouillé de sa naissance :
I* Qu'elle n'est pas bâtarde, puisqu'elle avoit un père apparent, et que, suivant les lois,;Mi^er quem mqfiiœ dmonstrant;
2* Qu'elle est encore moins fille d'un moine. Cette feble est appuyée sur un bon mot de M. le duc de Ckoiseui, qui aimoit mieux, en l'accréditant^ jeter ainsi du ridicule et de l'infamie sur M"* la comtesse Duharri, dont la &veur commencoit alors, que de rendre témoignage à la vérité-: car il la savoit aussi bien que qui que ce soit. Un jour qu'il étoit question des ordres religieux à la table de oe ministre, et qu'on les maltraitoit de propos : Ne parlons point mal des moines, dit le duc; ils nous font de beaux enfants;
3*> Que, quoique son père ne fût' pas dans im état brillant, on peut dire qu'elle n'est pas née dans la fange, et qu'elle pourroii même, ainsi qu'on l'a prétendu depuis
SUR LA COMTESSE DUBARRI. ii
son élévation, être issue d'une famille ancienne, soit par les Gomart, soit par les Vaiihernier. Nous laissons aux généalogistes le soin de trouver sa filiation, et nous revenons à la suite de nos anecdotes.
M"' Frédéric se doutoit qu'on lui donnoit une surveillante en la personne de sa cuisinière; et, soit que sa conduite ne fût pas bien nette, soit qu'elle regardât celte précaution comme une insulte faite à sa fidélité, elle résolut de s'en débarrasser le plus tôt possible. Une maîtresse a facilement, quand elle le désire et souvent sans le vouloir, occasion de chercher noise à un domestique. Il s'en présenta une, et même très grave, de faire une bonne querelle à la veuve Gomart. Un picpus, nommé P. Ange, venoit souvent la voir à Courbevoie, où M. Dumouceau avoit une maison de campagne, dans laquelle il aToit logé M*^ Frêâirk pour la belle saison. Gelle<i ne crut pas qu^un moine pût s'introduire dans une maison que pour séduire la maîtresse ou la servante. Quoique sa cuisinière ne fût pas un morceau ragoûtant, elle ne douta pas qu'il ne fût encore très friand pour le picpus; et les caresses qu'il faisoit librement à la mère, ainsi qu'à la petite fille lorsqu'elle venoit de sa communauté voir sa maman^ donnèrent au soupçon tout l'air de la réalité.
La courtisane en porta ses plaintes à son amant; elle déclara qu'elle ne pouvoit souffrir un pareil scandale sefus ses yeux. M. Dumouceau en fit des reproches vi& à la veuve Gomart, qui jura et protesta qu'il ne se passoit rien de criminel entre le moine et elle; et que c'étoit son beau-frère, qualité qui autorisoit ses visites et ses amitiés : ce dont ne voulut rien croire Mf^ Frédéric, accoutumée à toutes ces ruses de fille, à ces parentés factices; elle cria, elle fit le diable, comme auroit pu faire une dévote. Il Mut que la cuisinière sortît et cherchât fortune ailleurs.