I. — Situation actuelle
Les médecins des mines se plaignent généralement d’être surchargés de besogne ; les mineurs laissent entendre volontiers qu’ils ne trouvent pas auprès d’eux les soins auxquels ils ont droit. Nous, qui avons vécu pendant un an au milieu des uns et des autres, nous avons recueilli les doléances des premiers et entendu sans les provoquer les récriminations des seconds. Bien placé pour observer, nous pouvons affirmer qu’on a raison des deux côtés, et qu’il y a beaucoup à dire sur le service médical des charbonnages, tel que nous Pavons vu fonctionner. Il y a même tant à dire, croyons-nous, que le système actuel ne saurait être longtemps maintenu sans péril pour le bon renom de la médecine. Nous nous sentons d’autant plus à l’aise pour exprimer cette opinion, qu’elle paraît être également celle de l’un des maîtres de l’Ecole de Lille, M. le professeur Calmette, à qui cette question a inspiré quelques pages suggestives (1).
(1) Ouvrage cité, p. 139 et suiv.
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Si, nous plaçant à un point de vue différent, nous cherchons ici d’autres remèdes à un pareil état de choses que ceux qu’il indique, nous sommes entièrement d’accord avec lui sur le sentiment qu’il convient d’en avoir. La réorganisation du service médical des mines s’impose.
Ce n’est pas qu’il pèche par runiformité. Il varie, au contraire, dans ses détails, d'une concession à l’autre, et nous ne pouvons en présenter ici que la synthèse. Cependant, les compagnies ont presque toutes obéi, en s’efforçant d’y pourvoir, aux mêmes préoccupations, dictées surtout par la loi du 29 juin 1894 sur les sociétés de secours mutuels et par celle du 9 avril 1898 sur les accidents du travail.
On sait que la première permet aux mineurs mutualistes de se décharger, moyennant une cotisation annuelle, du souci des frais médicaux et pharmaceutiques en cas de maladie, et que la seconde met au compte des chefs d’entreprise ces mêmes dépenses lorsqu’elles résultent d’une blessure ou lésion survenue par le fait du travail.
Les Caisses de secours des charbonnages sont alimentées par une retenue de 2 p. 100 sur le salaire des ouvriers, et par une contribution de 1 p. 100 que f.jurnissent les administrations minières (1). Celles-ci prennent part dans la proportion du tiers au conseil de gestion du capital ainsi constitué (2), le reste étant choisi, selon la loi, parmi les membres participants. La plupart des ingénieurs sont alliliés aux sociétés de secours mutuels, et jirêtent leur concours pour la comptabilité. Plusieurs, même, en sont présidents. Ils servent, en quelque sorte,
(1) Aux termes de la loi, la participaiion des patrons est la moitié de celle des travailleurs, et la retenue de 2 p. 100 sur le salaire est un maximum. Il en résulte que les premiers auront d’autant moins à verser qu’on retiendra moins aux seconds.
(2i D’une manière générale, Ls compagnies administrent à leur gré les caisses de secours.il serait d’ailleurs regrettable qu’elles s’en désintéressent.
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d iuterniédiaires entre les niiiieurs et les exploitants. Mais il est clair cjne, relativement à la défense des intérêts des premiers, leur rôle ne peut pas être bien actif. Nous en connaissons qui déplorent, sans avoir pu l’empêcher, que certaines compagnies, entrant à ce point de vue dans la voie des économies, aient diminué les ressources de la caisse j)ar rabaissement du taux de la retenue.
Quelle est, dans cette organisation, la situation faite aux médecins ? Ils sont nommés par le conseil de la société, c’est-à-dire', pour être exact, choisis par les administrations minières. Ils deviennent donc les serviteurs de celles-ci, sans être plus indépendants à l’égard des houilleurs, qui peuvent porter plainte contre eux et se montrent parfois, à tort ou à raison, très impatients et très exigeants. Ils soignent les sociétaires et leur famille suivant un tarif variable d’une mine à l’autre : de d francs à 6 francs par membre et par an ; et ils reçoivent en plus, de l’exploitant, dans les mêmes conditions, une allocation complémentaire de 1 franc à 3 francs pour les accidents du travail. C’est le système de V abonnement. Il tend à se généi'aliser dans les houillères, où se sont ainsi créées de véritables circonscriptions médicales. Mais nous pourrions citer une importante compagnie qui prend encore à sa charge tout le service et accorde à chaque praticien un traitement fixe, variant suivant l’importance de sa tâche, et ne dépassant guère 2.000 francs, pour un labeur correspondant à une rémunération trois ou quatre fois plus grande. Elle paraît ainsi olTrir à ses ouvriers un avantage considérable, alors qu’en réalité les frais qu’elle s’impose ne dépassent pas ceux qui proviendraient uniquement des accidents du travail. Sans qu’elle le veuille, et à son insu, sa générosité s’exerce donc aux dépens du corps médical. C’est que, entre tous les métiers et toutes les fonctions nécessaires au bien de l’humanité, seule, dans l’opinion de bien des personnes.
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la médecine ne comporte pas de salaire déterminé. Au surplus, pourquoi certains confrères sont- ils toujours prêts à accepter, les yeux fermés, les arrangements (|u’on leur propose, sans souci de leurs véritables intérêts, qui se confondent avec ceux des malades ?
La méthode de rabonnement est assurément j)référable. 11 est incontestable que, lorsque le tarif sur lequel se basent les émoluments est assez élevé, elle offre au médecin une sécurité appréciable. Toutefois, elle présente à nos yeux de graves inconvénients, dont le moindre est une inégalité de situations qui ne se trouve point en rapport avec la science, le talent et les services rendus. Elle donne surtout lieu à des abus dont la santé des mineurs peut avoir à souffrir. La consultation est faite à jours et à heures fixes, en un local approprié, appartenant généralement à la compagnie : c’est la chambre. Un dépôt de pharmacie y est parfois annexé, même en des localités où existe une officine libre de toute attache auprès de l’administration minière. Ces dépôts sont alors des dépendances d’un établissement central, tenu par un pharmacien qui traite avec la compagnie et la caisse de secours suivant certaines conditions. 11 faut avoir vu défiler à la chambre , en l’espace de deux ou trois heures, 100, 150 et 200 individus, hommes, femmes, enfants, pour se rendre compte de la situation pénible qui est faite à la plupart de nos confrères des charbonnages et apprécier l’insuffisance de leurs émoluments.
La plupart d’entre eux étendeut leur rayon d’action sur
1.000 à 1.500 ouvriers : ce qui représente, avec les familles.
3.000 à 4.000 personnes environ. Un praticien occupé, dont la clientèle comprend un pareil chiffre de population, gagne, dans un pays agricole, de 8.000 à 12.000 francs. Et, pour atteindre ce résultat, 10 à 15 visites ou consultations en moyenne par jour suffisent, à raison de 2 à 3 francs 1 une, sans faire entrer en ligne de compte ni la chirurgie, ni l’indemnité kilométrique, ni les soins ac-
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cordés aux indigents, qui peuvent, pour les plus actifs et les mieux partagés, augmenter de 1.500 à 3.000 francs le revenu indiqué ci-dessus. Avec les dilîérences de tarifs et d unités inscrites dans leur circonscription, les médecins des mines gagnent de 4.000 à 10.800 francs, en donnant quotidiennement 30 à 40 consultations ou visites (1). Le taux de celles-ci est donc à 0 fr. 35 et 0 fr. 75, chilfres inférieurs d’une manière générale à ceux de l’assistance médicale gratuite elle-même pour un grand nombre de départements.
Ce qui nous semble plus fâcheux, c'est la distance du premier au second : elle crée, comme nous en avons déjà fait la remarque, une inégalité choquante entre les médecins. Nous en pourrions citer deux, récemment sortis de l’Ecole, d’àge, de savoir, d’activité et de mérite équivalents, qui, pour être placés à la fois aux deux extrémités du bassin houiller, ainsi qu’aux deux points les plus éloignés du tarif, reçoivent : l’un, 2.800 francs avec 700 ouvriers, l’autre, 18.000 francs avec 2.000 ouvriers.
Mais ce qui est pire, c’est que, si le mineur ou la caisse à laquelle il se rattache paye la consultation tantôt Ofr. 35, tantôt 0 fr. 75, elle ne vaut pas davantage. C’est une loi d’économie sociale : on n’en a jamais que pour son argent. L’encombrement et la bousculade des jours de chambre ont pour conséquence forcée rinsuffisance des soins. Le docteur, accablé de travail, pressé parle temps, seti'ouve dans l’impossibilité d’examiner certains malades. Voulant satisfaire tout le monde, il laisse parfois échapper sans l’avoir diagnostiquée une alfection réelle et grave, afin de n’être pas obligé de renvoyer dix, vingt personnes, et plus. H en va de môme pour les visites à domicile, qu’il est tenu de faire au premier appel, et qui sont fréquemment demandées sans raison sérieuse. Mais à quoi ne
(1) Nous tenons compte, d’une manière appi'oxiraative, pour établir ces chiffres, des périodes de calme.
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s'expose-t-il pas, lorsque, à bout de patience, il ne Irouve d’autre moyen de lutter contre les exi^-ences un peu tatillonnes de sa clientèle, que de supprimer une ou même deux consultations sur trois par semaine ?
A qui incombe la responsabilité d’un pareil état de choses ? Aux deux parties intéressées, croyons-nous. Si le houilleur a une tendance toute naturelle à abuser du temps et de la peine du praticien, auquel il n’a pas à verser directement d'honoraires, et qui, surmené ou non, sera en définitive payé de la même façon, celui-ci, ou bien montre une complaisance et un zèle intempestifs dont il deviendra bientôt la victime, ou bien, se laissant irriter et décourager, renonce trop vite à enseigner au premier à faire utilement appel à ses soins. Pourtant le travailleur, si fruste qu’il paraisse, n’est pas inaccessible aux bonnes raisons. Il faudrait devant lui se dépenser moins en formules pharmaceutiques et davantage en sages paroles, en conseils simples et clairs, donnés tantôt avec douceur, tantôt avec autorité, et toujours avec calme. De cette manière, il n’est pas un médecin de campagne ou de cité ouvrière, qui ne puisse contribuer à cette grande œuvre d’éducation sociale et de rénovation nationale, à laquelle semblent se vouer les meilleurs esprits de ce temps, sous l'œil approbateur des pouvoirs publics.