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III. — Nécessité d’une organisation

Nous avons parlé de la réorganisation du service médical des charbonnages. Or, nous aboutissons, en rendant à chacun sa liberté, à la désorganisation. Est-il possible de reconstruire l’édifice ainsi renversé, sur les bases nouvelles que nous avons posées ? Mais d’abord, est-ce nécessaire, et ne vaut-il pas mieux s’en tenir là, satisfait d’avoir formulé encore une fois le principe du libre choix du médecin par le malade et celui du relèvement des honoraires médicaux ? Nous pensons autrement. La situation, dans le bassin houiller, n’est pas comparable à ce qu’on rencontre habituellement en clientèle. Les conditions spéciales de l’exploitation des mines : un travail de huit a dix heures durant, dans la nuit écrasante des chantiers souterrains, à la lueur des lampes de sûreté ou à la clarté vacillante et fumeuse des lampes à feu nu ; les dangers multiples et constants, dus à la descente et à l’ascension

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des cages chargées d’hommes ou de minerai, au bout du câble qui se déroule parfois jusqu’à mille mètres de profondeur, aux gaz des explosifs destinés à faire sauter la roche pour le percement des galeries, aux terribles surprises du grisou, aux éboulements, aux venues d’eau soudaines, sans compter la température et l’insuffisance de l’air dans certaines tailles ; puis, à la surface, sous la lumière du jour, l’aspect uniforme de ces ouvriers, tout noirs dans leurs vêtements de toile souillés, ([ui, la tâche terminée, se hâtent par bandes vers les cabarets afin de boire une chope de bière ou deux, ou bien se répandent le long des rues et des chemins pour regagner à grandes enjambées le logis, désireux de prendre la douche quotidienne au milieu du baquet que la ménagère a préparé d’avance, de manger un morceau, et de fumer la pipe en reposant leurs membres las ; enfin, ces agglomérations rapidement créées autour des fosses, ces maisons de brique et ces corons rangés en bataille ainsi que des régiments, dans la campagne nue : tout ce qui donne, en un mot, à la région, sa physionomie propre et lui imprime sa marque, fait en même temps du mineur une race à part, homogène, dont l’esprit de solidarité est entretenu et discipliné par les syndicats et les mutualités.

Dans la marche en avant de notre démocratie, à côté d’un groupement comme celui dont nous venons d’indiquer les raisons profondes, physiques et sociales, il nous semble impossible que le médecin reste isolé, en tirailleur. Cette ébauche d’organisation du service médical, (|ue nous avons critiquée, est l’expression d’une nécessité. Si défectueuse qu’elle soit, il faut la conserver dans ses grandes lignes. En essayant de remédier à ses vices fondamentaux, il convient de ne pas perdre de vue les deux facteurs principaux du problème : les houilleurs et les compagnies, avec les préoccupations, les besoins et les droits de chacun, sous le contrôle de la loi.

Voici comment nous l’énoncerions, mettant volontaire-

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ment de côté la question de sentiment. Tout organe du corps social a droit à la santé, en raison de la solidarité ellective, démontrée par les découvertes scientiliques de ces vingt dernières années, qui existe entre les hommes à ce point de vue spécial (i). Les moyens de la sauvegarder variant suivant les temps, en raison des progrès accomplis, les plus récents sont généralement les meilleurs, et c’est à eux que l’on doit recourir. Or, nous avons à nous préoccuper, pour les mines du Nord et du Pas-de-Calais seulement, de près de 100.000 travailleurs, formant avec leurs familles un total de 300.000 individus, et nullement préparés par leur éducation et leurs habitudes à veiller sur leur propre hygiène et celle de leur entourage. Eh bien ! il s’agit de régler et d’épargner cette force, afin d’obtenir son maximum de rendement, en évitant les déperditions causées par la maladie, les infirmités et le chômage. Pour cela, il faut emplojmr en faveur des houilleurs un outillage médical et chirurgical moderne, qui puisse entrer en ligne avec ces puissantes et délicates machines, avec ces merveilles d’une industrie florissante, qu’il nous a été donné d’admirer un peu partout dans le bassin, et qui facilitent à un si haut degré l’exploitation en la simplifiant (2). Il faut aussi, pour l’utiliser, des médecins instruits, sérieux, attentifs, pénétrés de l’importance de leur rôle. Certes, il n’en manque pas, parmi nos confrères des

(1) Cette question de droit est clairement posée et nettement tranchée dans un ouvrage récent : La Santé publique, par H. Monod. Paris, 1904»

(2) Hâtons-nous de dire que plusieurs compagnies se préoccupent déjà de faire construire : laboratoire de bactériologie, salle d’opération, hôpital, dans des conditions d’aménagement irrépi-ochable. L’une d’elles avait même pris les devants, lorsque commença l’enquête. Mais nous exprimons le regret qu’elles marchent isolément dans cette voie, dispersant leurs capitaux et leurs eiïorts, au lieu de les unir pour quelqu’œuvre plus vaste, plus complète, mieux adaptée à toutes les exigences.

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cliarboniiages, et nous avons en personnellement l’occasion d éprouver plusieurs fois la science, la cordiale serviabilité et l’altruisme de quelques-uns d’entre eux. Seulement, pour les raisons que nous avons montrées, nous en avons trouvé un certain nombre de sceptiques, d’autres de découragés, et il nous a semblé que beaucoup accomplissaient leur rude labeur quotidien sans jamais lever les yeux vers riiorizon.

Ür, à riiorizon, que voyons-nous ? Est-ce la cobue grondante qu’un écrivain célèbre à mise debout, dans un roman sur les mineurs du second Empire ? Est-ce la menace qui termine son œuvre puissante ?

« Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, écbaull’ant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les cbamps tressaillaient de la poussée des berbes... Un débordement de sève coulait avec des voix cbucbotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser... Des bommes poussaient : une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. »

Non. Ce que nous voyons, c’est la France, sortie des luttes politiques et religieuses, fortifiée et grandie par l’union fraternelle et la collaboration joyeuse de toutes les classes sociales cà l’œuvre commune de paix bienfaisante ; c’est la France, conservant et faisant fructifier le vrai patrimoine de la Révolution, assurant une vie sans angoisse et une mort sans révolte aux déshérités, par les œuvres d’assistance, veillant sur la santé, la sécurité et le bien-être des travailleurs, par les œuvres de prévoyance et par une sage direction imprimée au grand mouvement mutualiste qui s’accentue de toute part.

Le corps médical ne saurait se désintéresser d’une pareille tâche, en s’enfermant dans une conception trop étroite de ses droits et de ses devoirs. Certes, il doit éga-

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lement songer à sa propre existence et protéger ses légitimes intérêts, Mais il serait fâcheux fjne, attachant à certains principes de défense professionnelle une sorte de vertu propre, il oubliât dans leur application les circonstances de temps et de lieu.

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