CLIN ES
Caractères cliniques.
L'aspect clinique de la glossite de l’anémie hypochrome achylique est assez diversement décrit: la description que nous donnons est celle des eas que nous avons observés; elle est conforme, d’ailleurs, à celle qui a été faite par de nombreux auteurs : Kelly et Suzmann en Amérique, Gougerot et Benhamou en France, notamment.
On est assez mal renseigné, étant donné l’indolence fréquente de la glossite, qui n’aitire pas l’attention, sur son début, son mode de constitution. Voici ce que dit à son sujet P. Chevallier au VII® Congrès Français de Stomato-
logie :
« La lésion commence dans la région de la pointe, un peu en arrièrè d’elle, sous forme d’une large plaque mal limitée; l’atrophie papillaire s’y fait partout en même temps de facon diffuse; il est rare que l’on voie confluer plusieurs plaques rasées. l'aire d'atteinte est d'emblée étendue. La progression se suit par l'intensité de l’atrophie : diminution graduelle du velouté jusqu’à disparition complète. Le processus d’ailleurs peut être lent ou très rapide : et quelques semaines alors suffisent à constituer une glos-
site typique. »
Lorsque la glossite a atteint son complet développement, elle présente des caractères assez nets pour être facilement reconnue : la langue a habituellement conservé ses dimensions normales; parfois cependant, elle paraît plus large et plus étalée qu'à l’ordinaire, plus plastique aussi, car les empreintes dentaires restent marquées sur ses bords; dans les cas avancés, au contraire, l'intensité de l’atrophie muqueuse et profonde peut être telle qu’elle paraît rapetissée et comme « pointue ».
Quoi qu'il en soit, la langue est lisse et c’est là Île caractère essentiel; l’ensemble de la surface du dos de la langue est uni, lisse comme un miroir, brillant; les fines saillies des papilles filiformes, celles plus arrondies des
papilles fongiformes ont disparu comme si les papilles avaient été usées et polies. Cet aspect est généralisé à toute la surface dorsale de la langue, la glossite est diffuse et c’est là son deuxième caractère essentiel; seules les papilles du V lingual paraissent absolument intactes. Il n’est pas rare cependant que l'aspect lisse de la langue soit plus marqué à la partie antérieure de celle-ci, mais, même dans ce cas, on n’observe aucune limite nette et la transition se fait insensiblement avec la partie postérieure à peu près normale. Le toucher rend encore mieux compte du caractère diffus de l’atrophie papillaire : le doigt qui passe sur le dos de la langue n’a plus l'impression de velouté normal, il glisse sur une surface unie et comme glacée. Nous avons également utilisé, pour vérifier ce fait, le procédé qu’indiquent Wilkinson et Oatway : la prise de l’empreinte linguale sur un papier préalablement passé au noir de fumée, procédé qui nous a, en outre, rendu des services pour suivre l’évolution de la glossite.
La coloration de la langue est assez variable : très souvent, et ceci contraste avec la pâleur des autres muqueuses, elles est rouge vif, carminée, comme si l’épithélium, aminci, laissait mieux voir, par transparence, le corps papillaire du derme; l'aspect rappelle alors celui de la langue vernissée de certains cirrhotiques. Dans d’autres cas, au contraire, la surface de la langue est violacée, un peu opaline, comme si elle avait été recouverte d’une couche mince de vernis ou de collodion; dans certains cas même cette pellicule paraît se densifier, et il n’est pas exceptionnel de rencontrer, notamment à la face dorsale, près des bords, une zone blanchâtre, mal limitée, allongée dans le sens antéro-postérieur, simulant assez grossièrement une leucoplasie au début : un tel aspect, que nous avons observé, que l’on retrouve décrit dans les observations de Gougerot et de Benhamou, a une correspondance histologique que nous envisagerons plus loin.
Il est fréquent que la glossite de l’anémie hypochrome achylique se résume à ces caractères; de temps à autre, ce-
pendant, s’y surajoutent des phénomènes d inflammation, que nous considérons comme secondaires, bien qu’ils puissent être les premiers à avoir attiré l’attention : on constate alors à la pointe, sur les bords, plus rarement à la face inférieure de l’organe, des érosions ovalaires, bien limitées, rouge vif, très douloureuses, susceptibles de se recouvrir d’un enduit pseudo-membraneux grisâtre. Les érosions sont remarquablement tenaces et douloureuses, mais n’ont pas de tendance à l’extension. Nous n'avons jamais rencontré, par contre, les vésicules de type herpétique des bords et de la pointe de la langue, signalées dans une observation de Kaznelson.
L'atrophie muqueuse, au moins dans les cas intenses, ne se limite pas à la langue, elle gagne l’ensemble de la muqueuse buccale. Tci, d’ailleurs, étant donné l’absence de reliefs papillaires, l’atrophie est une impression d’ensemble difficile à décrire : la muqueuse paraît mince et fragile, rouge, vernissée et comme « passée au tampon », suivant la comparaison de Benhamou; la description donnée par Brocq de la stomatite des sujets intoxiqués et nerveux s’applique bien à cet aspect : « La muqueuse est d’un rouge légèrement voilé de blanc, comme si on avait jeté un très mince voile de mousseline sur un fond rouge vif. À certaines incidences de lumière et en certains points, à la partie médiane de la face interne des joues, par exemple, elle est franchement opaline. » Cette atrophie muqueuse peut se poursuivre dans le pharynx et l'hypopharynx et se relie à l'aspect atrophique de l’æsophage et à la dysphagie dont nous aurons à reparler.
Les manifestations fonctionnelles accompagnant la elossite sont variables, suivant les malades : chez beaucoup elles sont nulles et la glossite, ignorée, est une découverte d'examen; d’autres, au contraire, se plaignent de troubles variés, la douleur spontanée à type de picotement, de brülure est assez rare, nous semble-t-il, en dehors des cas où il existe des érosions inflammatoires surajoutées; fréquemment, par contre, les malades accusent des sensations désa-
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gréables au passage des aliments chauds ou épicés; souvent aussi ils se plaignent de ne plus bien sentir la saveur salée ou sucrée des aliments. La sécrétion salivaire en règle augmentée pour Kelly, souvent diminuée, comme l'avait déjà signalé Hayem, est fréquemment normale. Un certain nombre de caractères négatifs, enfin, nous paraissent devoir être ajoutés pour achever de caractériser la glossite; il n'existe aucun trouble de la sensibilité objective, aucune infiltration, aucune adénopathie correspondante.
Caractères évolutifs.
Le mode d'évolution, sous l’influence de la thérapeutique martiale à hautes doses, constitue un des caractères les plus significatifs de la glossite lisse diffuse de l’anémie hypochrome, « la langue repousse par le traitement ferrique ».
Souvent précédée d’une sédation des douleurs, quand elles existent, et d’un retour progressif des sensations gustatives, la régénération papillaire commence au bout de trois ou quatre semaines, donc notablement après l’amélioration des manifestations digestives, et les premières modifictions sanguines; elle débute par les papilles filiformes et c'est à la pointe, région cependant la plus atteinte, et à la partie médiane, qu’elle commence habituellement ; Bnhamou a vu, au contraire, la repousse se faire d’abord à la base et sur les bords latéraux, sous forme de plages séparées, secondairement confluentes. Quoi qu’il en soit, lentement, la régénération progresse : les saillies des papilles fongiformes apparaissent à leur tour et en deux ou trois mois la langue peut avoir recouvré son aspect normal. Nous avons plusieurs fois assisté à cette étrange repousse de la langue, ceci, quel que soit l’âge des malades : dans un cas, il s'agissait d’une femme de 70 ans; quel que soit l’état dentaire : chez des malades édentées, ayant conservé leur dentier, la repousse s’est toujours faite, à peu près dans les mêmes délais.