CHAPITRE II
Sommaire. — 1° Réfrigérants : A. Mélanges; B. Bromure d’éthyle; C. Chlorure d’éthyle ; D. Chlorure de méthyle ; E. Acide carbonique liquide; F. Acide carbonique solidifié; G. Éthérisation localisée. — 2° Acide carbonique.
— 3° Anesthésie locale par infiltration artificielle des tissus avec l’eau. — 4° Narcotiques. — 5° Compression.
— 6° Électricité. — 7° Narcotisme voltaïque. — 8° Antipyrine. — 9° Cocaïne. — 10° Méthodes mixtes : A. Cocaïne et éther; B. Cocaïne, beurre de cacao, éther.
Comme nous l’avons dit au début de ce livre, à toutes les époques de la vie humaine, aussi loin que nous reportent les traditions du passé, les médecins de tous les temps ont essayé de rendre moins douloureuses les opérations, même les plus simples, qu’ils avaient à pratiquer. L’anesthésie locale est donc, pour ainsi dire, aussi vieille que le monde ; et cependant, malgré des tentatives constamment réitérées, malgré les efforts infatigables des chercheurs, ce problème si important, quand on considère les accidents que peut entraîner l’emploi des anesthésiques généraux, est toujours à résoudre. Les moyens sont nombreux, mais aucun d’eux n’est absolument certain, absolument efficace; aucun d’eux n’assure au praticien une insensibilité complète, assez profonde et assez longue pour lui permettre d’opérer sans préoccupation. Tous les agents employés jusqu’à ce jour ne donnent
qu’une demi-anesthésie locale, instable, passagère, qui s'arrête à la surface et ne pénètre pas les tissus sousjacents ; elle est cependant d'une utilité incontestable et d’une efficacité réelle pour toutes les opérations de courte durée qui s’adressent aux mains et aux pieds, c’est-à-dire à toutes les parties que l’on peut entourer, comme aussi pour toutes celles qui n’intéressent que la surface et l’épaisseur de la peau, comme l’ouverture des abcès, des panaris, des phlegmons, etc. Le domaine de 1 anesthésie locale est donc restreint, mais les ressources qu’il offre au chirurgien, quoique limitées, n’en sont pas moins précieuses ; elles sont pour l’anesthésie générale un auxiliaire puissant, un complément dont, grâce aux progrès de la science, le cadre peut s’accroître tous les jours.
Nous allons passer successivement en revue les divers procédés employés jusqu’à ce jour.
1° Réfrigérants.
L’action d’un grand froid sur les extrémités et sur la peau, l’insensibilité qui en résulte, ont été connues de tout temps. L’idée de supprimer la douleur d’une opération par la production .d’un froid artificiel était donc toute naturelle. Ce fut un médecin anglais, James Arnott, de Brighton, qui fit la première tentative; elle fut assez heureuse pour qu’il vînt en France en parler à M. Velpeau, et ils continuèrent ensemble les épreuves; ils se servaient d'un mélange réfrigérant composé de deux parties de glace, et d’une partie de sel marin, le tout enveloppé d’un morceau de mousseline.
A. — Mélanges.
Sous l’influence de ce mélange réfrigérant et de son application sur la peau, les tissus qu’il:touche deviennent blancs, d'un blanc terne et mat; puis ils durcissent
peu à peu, et peu à peu aussi la sensibilité diminue pour disparaître tout à fait si l’application du mélange se prolonge. Cette application fait tout d'abord l’effet d’une brûlure, mais cette sensation disparaît rapidement.
L’insensibilité ainsi obtenue est assez réelle pour qu’on ait pu par ce procédé pratiquer l’ablation d’un ongle incarné et toutes les opérations qui consistent dans des incisions de la peau. An delà de la peau et du tissu cellulaire sous-jacent la sensibilité reparaît. Cette insensibilité est donc suffisante pour toutes les opérations superficielles.
M. Adolphe Richard emploie un mélange réfrigérant composé de glace et de sel en parties égales et d’un cinquième de chlorhydrate d’ammoniaque. Le froid que produit ce mélange est beaucoup plus intense, et son application est un peu plus douloureuse; mais, grâce à lui, M. Richard a pu désarticuler un doigt sans que le patient ait ressenti la moindre douleur : l’insensibilité avait été obtenue au bout de sept minutes sous une température de 16 degrés au-dessous de zéro.
Un des avantages de ce procédé d’anesthésie locale, c’est que, pendant tout le temps de l’opération, il n’y a pas écoulement du sang, la plaie reste exsangue. M. Margrave sut habilement saisir cette indication dans un cas où il avait à extraire une aiguille engagée sous l’aponévrose planlaire (Perrin et Lallemand).
Le procédé des mélanges réfrigérants est d’une innocuité parfaite sur les tissus sains ; sur les tissus malades ou enflammés il y a des réserves à faire. «Rien que la question ait été déjà envisagée à ce point de vue, dit M. Perrin, de nouvelles observations nous paraissent encore nécessaires pour déterminer leur degré de tolérance. »
M. Coste, professeur à l’École de médecine de Marseille, a fait connaître les excellents résultats qu’il avait obtenus dans un grand nombre de petites opérations. 11 n’a jamais remarqué de réactions inflammatoires consécutives.
La gangrène ne paraît pas devoir être à redouter.
M. Perrin cite à l’appui de cette opinion un fait qu’il a observé. Chez Un malade auquel il allait pratiquer l’excision d’un ongle incarné, le mélange réfrigérant ayant été trop longtemps conservé en place, l’orteil était complètement gelé, glacé, terne et sonore, l’opération n’amena pas une goutte de sang ; mais au bout de dix minutes environ, l’écoulement de sang se fit, avec une sensation de brûlure ; il n’y eut aucun accident consécutif.
Pour que la réfrigération ait toute son activité, il faut que le mélange soit aussi intense que possible; pour cela il faut piler la glace et ajouter peu à peu le sel en continuant à piler; le tissu qui sert d’enveloppe doit être poreux et non imperméable, afin de favoriser l’écoulement de l’eau, qui, si elle ne pouvait s’échapper, élèverait rapidement la température; les tissus à préférer sont la gaze ou la mousseline dite tarlatane.
Nous partageons l’opinion de M. Perrin; cette méthode si simple et si inoffensive pourrait rendre de très nombreux servicés, elle mérite d’être mieux appréciée.
B. — Bromure d'éthyle.
Nous avons, dans le chapitre consacré à l’aneslhésie générale, parlé du bromure d’éthyle, et dans l’énumération de ses propriétés chimiques nous disions que, « très volatil, il produit un froid considérable quand on l’applique sur la peau ». Celte propriété a été utilisée par le docteur Terrillon pour produire l’anesthésie locale.
Employé dans le vaporisateur de Richardson, il produit un très grand froid, semblable à celui de l’éther, et il a sur ce dernier plusieurs avantages : l’action du bromure d’éthvle est plus rapide et l’écdnomie est plus grande ; de plus, ses vapeurs ne s’enflamment pas comme celles de l’éther et on peut l’employer sans inconvénient près d’une lampe, d’une bougie, d’un fer rouge. Enfin il n’irrite pas les bronches et ne peut incommoder ni le malade, ni le chirurgien et ses aides.
11 faut le projeter sur la peau de très près, 10 centimètres au. plus, et largement; la région touchée par le liquide projeté devient blanche et insensible, ainsi que les tissus immédiatement sous-jacents; mais cette insensibilité est peu profonde, elle disparaît vite, et il faut opérer rapidement.