EMPLOI DU CHLORURE D ETHYLE DANS LEXTRACT10N DES DENTS
PROCÉDÉ DE M. CRIGNIER.
Nous avons dit l’action douloureuse de la projection directe du chlorure d’éthyle sur des points irrités : cet effet particulier de cet agent anesthésique est très marqué dans l’extraction des dents. Malgré un badigeonnage préalable de glycérine, l’application brutale du chlorure d’éthyle dans la cavité buccale est pénible à supporter pour les gencives et pour les dents. C’est pour obvier à cet inconvénient que M. H. Crignier commence par anesthésier superficiellement la muqueuse avec un mélange ainsi composé :
Eau distillée.20 grammes.
Alcool. 2 —
Chlorhydrate de cocaïne. 2 —
-Mêlez. — Usage externe.
M. Crignier place dans une gouttière en papier plomb, construite suivant les exigences du cas, des tampons de ouate imbibée de la solution, et enveloppe ainsi la dent à extraire antérieurement et postérieurement. En trois minutes la région est suffisamment insensibilisée pour qu’on puisse pulvériser le chlorure d’éthyle et en obtenir une anesthésie pénétrante, profonde et assez sérieuse pour amener une réelle atténuation de la douleur pendant l’extraction. (Semaine médicale, n° du 10 février 1892.)
Dans le même ordre d’idées nous citerons une note de M. Baratoux :
« On arrive à ouvrir le sinus maxillaire sans douleur., en ayant soin de badigeonner la gencive avec un mélange de glycérine cocaïnée au 1/10. Quelques minutes après on projette le jet de chlorure d’éthyle sur la partie préalablement anesthésiée. Nous avons eu recours à ce procédé dans de nombreux cas, même chez des malades très pusillanimes, qui ont déclaré ne ressentir aucune
douleur pendant cette opération que nous pratiquons avec le tour des dentistes. (La.Pratique médicale, 23 février 1892.)
D. — Chlorure de méthyle.
Le chlorure de méthyle (C H 3 Cl.) a été également utilisé pour produire, par réfrigération, l’anesthésie locale.
Le chlorure de méthyle entre en ébullition à la température de 23° centigrades au-dessous de zéro. On ne peut donc le conserver à l’état liquide qu’en le maintenant à haute pression dans un récipient métallique. C’est en effet sous cet état qu’il est offert par l’industrie. Il est enfermé dans un vase métallique à parois résistantes (siphon Vincent) : le jeu d’une vis lui permet de s’en échapper par un ajutage annexé au siphon. Il sort à l’état de liquide pulvérisé, qui s’évapore aussitôt et produit un froid intense (Dastre).
Mais cette évaporation rapide, et ce froid intense qui en est la conséquence, et qui arrive à 55° et même à 60° centigrades au-dessous de zéro, rendent dangereux l'emploi d’un agent aqssi énergique. L’anesthésie de la région touchée est vite produite, mais il n’est pas facile de s'y arrêter : on dépasse rapidement Je but ; l’anesthésie fait place à la désorganisation des tissus, des escarres plus ou moins larges apparaissent bientôt.
La réfrigération directe par le chlorure de méthyle étant donc trop difficile et trop dangereuse eût été abandonnée, lorsque M. Bailly eut. l’idée d’en continuer l’emploi en interposant un corps perméable entre la peau et l’instrument vaporisateur; c’est le procédé du stypage.
M. Bailly se sert de tampons composés au centre par de la ouate non hydrophile et à la périphérie par de la bourre de soie : ces tampons sont maintenus entre les deux mâchoires d’un porte-tampons, stype, sorte de longue pince ou plutôt de cadre en bois ou en ébonite, avec manche. Le tampon étant fixé au stype, on projette directement sur lui le chlorure de méthyle, ou bien on reçoit
ce jet dans un récipient, le thermo-isolateur, dans lequel on plonge ensuite le tampon.
Le tampon bien imbibé, bien imprégné de chlorure de méthyle, est promené sur la région à anesthésier, il produit un refroidissement brusque des parties touchées; la peau devient blanche, puis insensible : l’anesthésie est variable, suivant que l’application des tampons est plus ou moins prolongée.
L’avantage de ce procédé consiste dans la régularité du refroidissement. Cette régularité permet, avec un peu d’habitude, de l’arrêter à temps, de ne pas pousser trop loin la réfrigération et d’éviter ainsi la désorganisation des tissus et la production d’escarres, accidents que l’on ne peut empêcher par la réfrigération directe.
M. Lebrun [Annales de la Société médico-chirurgicale du Brabant) a utilisé ce procédé pour l’anesthésie dentaire en se servant d’un double stype imaginé par M. Mar-, tin. C'est un stype à deux branches, réunies par une charnière, pour pouvoir anesthésier à la fois les deux côtés de la dent ; il faut de plus que les tampons soient enveloppés dans une feuille de gutta-perclia très mince, pour éviter l’adhérence du coton à la muqueuse.
Voici la technique du procédé :
On recueille dans le thermo-isolateur une petite quantité de chlorure de méthyle, on y plonge un des tampons pendant un certain temps, de façon à bien l’imprégner de la substance anesthésique, puis on le retire et on le remplace immédiatement pendant quelques secondes par le second tampon. On recouvre ensuite rapidement les deux tampons de deux moreeaux de gutta-percha laminée, et, saisissant la dent au niveau de son collet entre les deux tampons, on serre fortement les branches de la pince et on les maintient serrées jusqu’au moment où se produit au lieu d’application une tache blanche parcheminée. Si, quand on enlève la pince, on s’aperçoit que l’on n’est pas parvenu à produire le parcheminement, on replace pendant quelques secondes l’appareil. L’anesthésie est très rapidement complète.
l’ar ce moyen très simple, M. Lebrun est arrivé à enlever un grand nombre de dents dans les conditions les plus difficiles, sans déterminer aucune douleur ( Journal de Médecine et de Chirurgie pratiques, n° du 10 avril 1892).
E. — Acide carbonique liquide.
Le D r Wiesendenger produit une anesthésie locale de quelques minutes au moyen du froid qui résulte du contact de la peau avec un tube métallique contenant de l’acide carbonique liquide. Le premier phénomène obtenu est une anémie du tissu cellulaire accompagnée d’une légère sensation de brûlure et bientôt suivie d’une anesthésie qui dure de une à deux minutes et disparaît sans mauvais effets. Comme il est possible de donner diverses formes à l’instrument, il est évident qu’on peut s'en servir dans différents buts. Il suffit de tourner une vis pour avoir un courant d’acide carbonique à 34°. Pas d’humidité. Quand on s’en sert dans une cavité comme la bouche, il faut d’abord bien sécher le point d’application : sans cela les tissus adhéreraient à l’instrument.
Kummel a. appliqué ce traitement à l’hôpital Sainte- Marie, à Hambourg. Une incision de 12 centimètres put être faite sans que le malade sentît rien. Au lieu d’acide carbonique on peut -prendre un gaz quelconque qui se liquéfie. (Le Mois médical, n° 11, 30 novembre 1891.)
F. — Acide carbonique solidifié.
Si on laisse échapper à travers un robinet très fin un jet d’acide carbonique liquide contenu dans un récipient métallique, et que l’on reçoive ce jet dans un petit sac de laine, il se forme insensiblement de l’acide carbonique solide qui prend l’aspect neigeux. En introduisant cette neige dans un moule conique où on la comprime à coups de marteau, on obtient un bâtonnet d’acide carbonique solide qui peut se conserver pendant plusieurs heures et
dont on peut se servir pour produire l'ancsthêsic locale. 11 suffit, pour obtenir cette anesthésie complète, d’effleurer la surface cutanée avec le bâton d’acide carbonique. L’insensibilité est le résultat du froid intense déterminé par ce contact.
M. Kummel a eu l’idée de se servir de cette anesthésie pour pratiquer chez un enfant de treize ans une opération sanglante ayant nécessité une incision très profonde et très étendue de la cuisse.
G. — Éthérisation localisée.
MM. Simpson et Nunneley, dès que les propriétés anesthésiques de l’éther et du chloroforme furent connues, firent de nombreuses recherches dans le but d’arriver à anesthésier seulement les points à opérer. Les essais pratiqués sur des animaux d’espèces très diverses réussirent parfaitement ; mais, dès qu’ils essayèrent sur eux-mêmes ou d’autres personnes, les résultats furent tout différents ; l'anesthésie s’arrêtait à la peau, était insuffisanle, congestionnait les tissus et causait parfois une vive douleur.
M. Jules Roux, directeur du service de santé de la marine à Toulon, eut l’idée d’employer l’éther pour prévenir le tétanos traumatique chez les amputés. Ces tentatives, dit M. Perrin, ne furent ni absolument milles ni bien concluantes. Elles firent reconnaître que par ce procédé on pouvait engourdir la plaie : que l’action était plus prompte sur les plaies récentes que sur les blessures anciennes ; que les anesthésiques n’exerçaient aucune influence sur la peau, sur les muqueuses et très probablement sur les séreuses ; enfin que l’éthérisation directe paraissait empêcher les douleurs consécutives et certaines réactions fâcheuses.
Si l’anesthésie locale préventive ne donnait que des résultats peu encourageants, par un singulier contraste l'anesthésie locale curative faisait merveille (MM. Perrin et L. Lallemand). M. Aran signalait l’heureux emploi des anesthésiques contre la douleur, quelle qu'en fût
l’origine. M. Hardy, de Dublin, combattait avec succès les douleurs des névralgies utérines et des affections carcinomateuses au moyen de douches de vapeurs d’éther ou de chloroforme. Mais dès que les mêmes vapeurs furent essayées comme moyen préventif sur des parties à opérer, les insuccès se multiplièrent, on n’arriva à obtenir que des succès partiels et rares.
M. Guérard renouvela les expériences; il imagina de remplacer les vapeurs par l’éther lui-même qu’il faisait arriver directement sur la partie à anesthésier, et fit construire à cet effet par M. Mathieu un appareil spécial.
Cet appareil se compose d’une petite seringue mobile à long bec muni d’un robinet (fig. 23) : la seringue remplie d’éther se plaçait sur un support portant un ressort à boudin sur lequel venait s’appuyer la tête du piston de la seringue.
Dès qu'on ouvrait le robinet, le ressort à boudin poussait le piston, et l’éther était projeté sur la peau : à cet appareil était adapté un soufflet ordinaire que l’on faisait marcher en même temps. Guérard et d’autres opérateurs obtinrent des résultats très satisfaisants.
Le professeur Richet a également obtenu avec l’instrument de M. Guérard des résultats très heureux qu’il a fait connaître dans un mémoire très intéressant ; il employait un procédé peu différent et qui dérivait du même principe ; il laissait tomber goutte à goutte l’éther sur la partie à opérer : un aide activait l’évaporation au moyen d’un soufflet ordinaire.
Fig. 23.
Appareil Guérard.
Les effets produits n’ont pas toujours été aussi heureux: MM. Perrin et Lallemand, entre autres, rapportent, dans leur Traité d’anesthésie, qu’ils ont, par ce procédé, complètement échoué, que malgré les précautions les plus minutieuses ils n’ont pu réaliser une anesthésie « digne de ce nom ».
Ces résultats très opposés peuvent s’expliquer ainsi : c’est que l’anesthésie produite par ce procédé ne provient pas de l’action directe de l’étlier ou du chloroforme, mais bien du refroidissement considérable qui résulte de leur évaporation sur la peau. C’est la réfrigération qui produit l’anesthésie, et c’est pour cela que l’éther, plus volatil que le chloroforme, doit, dans ce cas, lui être préféré.
M. Fournier préconise un mélange à parties égales d’acide acétique et de chloroforme: « C’est, d’après lui, le moyen anesthésique local le plus sûr, le plus facile, le plus économique, le plus simple et le plus général. » 11 l’appelle la « chloracétisation ».
M. Claisse, de Saint-Valérien, associe le camphre à l’éther ; M. Martenot de Cordoux se sert de chloroforme camphré et d’une ligature préalable ; mais tous ces procédés, toutes ces applications diverses de l’éther et du chloroforme ont fait place à l’éther pulvérisé.
Il peut se faire que l’idée première d’utiliser les vaporisateurs pour projeter l'éther sur la peau, et produire ainsi la réfrigération, appartienne à Giraldès ou tout autre médecin, mais la vulgarisation de ce procédé et son application pratique sont dues à Richardson et à l’appareil dont il est l’inventeur.
Cet appareil se compose d’un flacon dans lequel on met de l'éther, flacon qui présente un col assez large, fermé par un bouchon, livrant passage au syslèmc luhulé destiné à produire la pulvérisation. Ce système se compose de deux tubes métalliques d’inégale longueur, d’inégal diamètre, et placés l’un dans l’autre, sans juxtaposition. Leur extrémité supérieure, située à 2 centimètres l’une de l’autre, est effilée; par leur extrémité inférieure, l’un des tubes, le plus petit de diamètre, plonge dans
l’éther; l’autre, qui lui sert de manchon, n’atteint pas la surface du liquide. Le courant d’air est fourni et entretenu d’une façon continue par deux poires en caoutchouc, reliées entre elles par un tube de communication : l’une des poires, munie d’une soupape, fait l’office de soufflet, l’autre de réservoir à air. Cette dernière est en communication médiate avec le flacon.
Pour faire fonctionner l’appareil on met en mouvement la poire à soupape avec la main ; l’air est ainsi projeté d’abord dans la seconde poire, puis dans le flacon, dont la pression augmente. Cet excès de pression fait monter le liquide dans la partie supérieure du petit tube, en même temps qu’elle établit un courant de dedans en dehors à travers l'espace ménagé entre les deux tubes. Il résulte de cette disposition ingénieuse que le liquide anesthésique, au fur et à mesure qu’il s’écoule par l’orifice supérieur du tube interne, est en- Fi e- U- - Pulvérisateur de Richardson, veloppé par un courant
d’air et divisé à l’infini. L’air comprimé dans la seconde poire transforme la force de projection intermittente du soufflet en une force de projection continue. On conçoit sans difficulté que l’activité du soufflet peut être variée au gré de l’opérateur. (Jamain, Manuel de Petite Chirurgie.)
L’éther ainsi projeté sur la peau amène rapidement l’insensibilité de la surface, l’anesthésie atteint peu à peu les tissus sous-jacents et s’étend profondément, à la condition que l’éther soit très pur et très rectifié : l'anesthésie est alors complète et l’opération peut commencer.
La sensation éprouvée au début et pendant la projection
de lether n’est pas la même suivant les parties sur lesquelles on agit et la sensibilité des sujets : les sensations brûlantes, aiguës parfois, sont d’autant moins vives que l’éther est plus pur et l’anesthésie plus rapide.
M. Mathieu a modifié l’appareil de Richardson.
Le système d’envoi et de régulateur de l’air est le même : le flacon est renversé de manière à favoriser la sortie de l’éther qui s’échappe tout naturellement et qui est saisi par le courant d’air et divisé ainsi à l’infini.
C’est une simplification du système Richardson.
Sulfure de carbone. — M. Perrin remplace l’éther par le sulfure de carbone dans l’appareil Richardson, pour produire par le même principe l’anesthésie locale.
Mélange de Richardson. — Richardson emploie dans son vaporisateur le mélange suivant :
Ether sulfurique.. 75 grammes.
Acide phénique. 0 gr. 30 c.
Ce mélange, employé sous forme de spray, présenterait, sur les pulvérisations d’éther sulfurique pur, l’avantage d’amener plus rapidement l’insensibilité des parties et de produire une anesthésie plus durable et pénétrant plus profondément dans l’épaisseur des tissus. Au réveil de la sensibilité, les douleurs seraient aussi moins accusées qu’après les pulvérisations d’étlier. (La Semaine médicale, n° 11,2 sept. 1891.)
2° Acide carbonique.
L’emploi de l’acide carbonique comme anesthésique local est connu depuis bien longtemps, sans remonter jusqu'à la pierre de Memphis, qui ne devait probablement son action calmante qu’à l’acide carbonique produit par le mélange du vinaigre, à la pierre broyée, ni aux recettes d’Ambroise Paré; on attribue à Percival, en 1772, les premiers essais de ce moyen de calmer la douleur
dans certaines maladies; Percival s’en était servi avec succès dans le traitement de la phtisie pulmonaire, des ulcères et des cancers : il était ainsi parvenu à amoindrir considérablement la douleur.
Peu de temps après, Ingenhouz, médecin hollandais, et en 1784 Beddoes, en Angleterre, reconnurent l’action sédative très prononcée de l’acide carbonique sur la peau mise à nu : leurs communications devinrent le point de départ de nouveaux essais, qui continuèrent pendant plusieurs années avec des succès plus ou moins heureux, lorsque Follin commença une série d’expériences pour déterminer la valeur analgésique de cet agent. Il l’employa en douches vaginales dans les affections cancéreuses de l’utérus, et parvint à calmer les douleurs ; il obtint môme ce résultat dans des engorgements sans ulcérations de la matrice, et des névralgies de cet organe; mais les effets n’étaient pas constants : si certaines malades étaient soulagées, pour d’autres les effets étaient à peu près, sinon tout à fait nuis; cet apaisement de la douleur n’avait, du reste, qu’une durée momentanée : au bout d’une heure ou deux, les douleurs recommençaient, si on ne renouvelait pas le médicament.
Sur les autres parties du corps, les résultats furent encore moins avantageux ; on remarqua que le courant gazeux exerçait surtout son action sur les parties ulcérées ou dénudées: celte action était très amoindrie lorsque l’acide carbonique était mis en contact avec les muqueuses, et elle était nulle lorsque le courant gazeux était projeté sur des téguments sains et recouverts de leur épiderme.
Bien qu'il soit admis en principe qu’on peut l’employer sans danger, on cite cependant quelques accidents consécutifs; d’après C. Bernard il y aurait eu, chez des femmes, à la suite de douches vaginales, des commencements d’asphyxie, nausées, étourdissements, douleurs de tête et grande faiblesse ; chez une femme il y eut pendant quelques jours incontinence d’urine. (Archives générales de médecine, 6 e série, t. X, p. 529.)
Pour administrer les douches d’acide carbonique,
Follin se servait d’un flacon à trois tubulures muni de tubes disposés comme dans les laboratoires de chimie pour la préparation des gaz; un tube par lequel on administrait l’acide carbonique, un tube de sûreté et un tube qui introduisait dans le flacon l’acide chlorhydrique dont la combinaison avec le carbonate calcaire pulvérisé produisait le gaz. On donnait chaque douche pendant deux à trois minutes
On peut aussi produire le gaz en faisant agir de l’acide tartrique sur du bicarbonate de soude dans le même flacon à trois tubulures ; la troisième tubulure est, dans ce cas, garnie d’un entonnoir à robinet. On remplit le flacon aux deux tiers d’eau, on y ajoute le bicarbonate de soude en excès; on verse ensuite dans l’entonnoir une solution très saturée d’acide tartrique, et en tournant, avec précaution, le robinet, on fait tomber goutte à goutte l’acide tartrique dans le flacon : on peut ainsi régler la production du gaz par l’arrivée plus ou moins lente de l’acide tartrique dans le récipient.
Ce procédé, dû également à Follin, est de beaucoup préférable au premier. Avec l'acide chlorhydrique, en effet, dont il est très difficile de régler l’arrivée dans le flacon, il y a, au début, production considérable d’acide carbonique, qui, malgré le tube de sûreté, peut faire éclater le récipient; de plus, le gaz entraîne avec lui des vapeurs d’eau chargées d’acide chlorhydrique; il faut donc le purifier, avant de s’en servir, et le faire passer dans un autre flacon, rempli d’eau distillée ; ce second moyen, qui évite tous ces inconvénients, est en conséquence bien préférable.
Quand on veut donner à une partie du corps un bain d’acide carbonique, il suffit de recouvrir exactement cette partie d’un sac en caoutchouc, dans lequel on conduit le gaz.
M. Fordos a essayé de mélanger l'acide carbonique au chloroforme : pour cela il fait passer le courant gazeux à travers une éponge imbibée de chloroforme; au bout d’une minute de douche, des douleurs très vives ont
ANESTHÉSIE LOCAEE.
cessé pendant trente-six heures. M. le professeur Verneuil a pu, par le même moyen, pratiquer le cathétérisme chez un malade auquel l'introduction de la plus petite sonde causait des douleurs extrêmement violentes. (Jamain, Manuel de Petite Chirurgie.)
Nous sommes donc amenés à conclure que jusqu’à ce jour, l’acide carbonique n’a réellement réussi qu’à calmer les douleurs dans certaines maladies des organes génitourinaires ; que quel que soit son mode d’administration, il ne saurait être considéré comme un anesthésique local sufîsant pour les opérations chirurgicales.
3° Anesthésie locale par infiltration artificielle des tissus avec de l’eau.
M. le docteur Schleich, de Berlin, voulant déterminer la limite d’extrême dilution à laquelle une solution de cocaïne exerce encore des effets analgésiants, se demanda si l’infiltration des tissus par un liquide indifférent ne produirait pas les mêmes résultats. Des expériences faites sur lui-même et sur deux de ses aides lui ont montré qu’il en était bien ainsi. Il suffit donc d’injecter de l’eau dans l’épaisseur du derme, pour développer une anesthésie locale dans tout le territoire où, sous l’influence de l’injection, il se produit un œdème blanc. Cette analgésie persiste pendant quelques minutes.
Voici comment on procède :
On aspire de l’eau bouillie stérilisée dans une seringue Pravaz, et l’on désinfecte la peau à l’endroit où l’on se propose de faire la piqûre. L’injection est plus ou moins douloureuse, suivant la région où elle est faite et suivant la rapidité avec laquelle on opère. Ainsi une injection faite lentement à la face externe de l’avant-bras est presque indolore, tandis que la même injection faite à la face interne de cet avant-bras est ordinairement très douloureuse. Pour supprimer toute sensation de douleur il
faut employer concomitamment avec l’injection le spray d’éther (éther sulfurique 4 parties, éther pétroléique, 1 partie). Pendant une demi-minute, on dirige le jet de vapeur sur la région de la peau qu’on veut anesthésier, puis, tout en continuant la pulvérisation, on enfonce l’aiguille parallèlement à la direction de la peau et l’on a soin de rester dans l’épaisseur du derme. On voit alors se produire un œdème cutané, et au bout d’une demiminute environ, la zone occupée par cet œdème est devenue tout à fait insensible; on peut l’inciser sans la moindre douleur.
M. Schleieh a employé ce mode de production de l'anesthésie locale dans un cas d’anthrax siégeant à la cuisse, et du volume du poing d’un adulte. Huit incisions de 8 centimètres chacune ont été pratiquées dans la tumeur : les parties nécrosées ont été excisées et raclées avec la cuiller. Le malade a bien supporté l’opération et il a déclaré que les choses se sont passées beaucoup moins mal qu’il ne l’avait craint.
On comprend que si ce mode d’anesthésie locale se montre réellement pratique, il sera bien préférable à tous ceux qui reposent sur l’emploi de substances plus ou moins toxiques.
Pour les pulvérisations, M. Schleieh se sert du mélange suivant :
Éther sulfurique.100 grammes.
Essence de pétrole. 25 —
Mêlez. — Usage externe.
4° Les narcotiques.
On a essayé d’anesthésier localement les régions sur lesquelles on devait agir, par l’application préalable de narcotiques; cette méthode n’a pas réussi et ne peut rendre que très peu de services : cependant M. Bonvoisin a pu diminuer d’une manière très marquée les douleurs d’une opération de fissure à l’anus, par des onctions de bella-
done mêlée à un corps gras, et celles de l’arrachement d’un ongle par un emplâtre d’opium. — Mais, comme le fait remarquer Claude Bernard, leur action est plutôt stupéfiante qu’aneslliésiante.
En obstétrique, l’opium, et ses dérivés, est le remède aujourd’hui le plus souvent appliqué contre les menaces d’avortement èt d’accouchement prématuré d’une pari, et, d'autre part, contre les tranchées consécutives à la délivrance. Non seulement il anesthésie, mais à dose suffisante arrête les contractions utérines.
Les deux préparations les plus usitées sont soit les lavements de laudanum, soit les injections sous-cutanées de chlorhydrate de morphine, quelquefois les deux simultanément.
On connaît la grande tolérance des femmes enceintes pour les préparations opiacées. Les doses peuvent être triples et même quadruples de ce qu’elles sont à l’état normal, en dehors de l’état puerpéral, et les résultats fournis par l’opium sont, dans les deux accidents obstétricaux cités plus haut, aussi satisfaisants que possible.
Mais l’opium (nous embrassons sous ce nom générique tous les dérivés, morphine, laudanum, etc.), quoique parfaitement supporté d’ordinaire dans l'état puerpéral, n’en est pas moins toxique, car on est obligé d’en employer des doses considérables.
L’opium est de plus un constipant énergique, et l’on sait combien, chez les femmes enceintes, la constipation est déjà fréquente et opiniâtre.
Enfin, dans les cas de congestion rénale ou d’albuminurie, si fréquents dans l’état puerpéral, l’influence congestive de l’opium est des plus fâcheuses.
Aussi, dans le traitement' des accidents obstétricaux dont nous venons de parler, lui préférons-nous le viburnum prunifolium, qui présente les avantages de l’opium sans en avoir les inconvénients. Nous avons, dans nos travaux d’obstétrique, développé un parallèle entre ces deux médicaments.
5° La compression.
L’effet de la compression est connu depuis longtemps; un membre fortement comprimé, de manière, à interrompre la circulation du sang, s’engourdit, est le siège pendant un instant d’une sorte de fourmillement et devient insensible.
Cette insensibilité n’est pas cependant obtenue sans quelque danger, comme le fait si justement remarquer M. Perrin, si la compression est assez énergique pour arrêter complètement la circulation; elle provoque la stagnation du sang dans les capillaires, le gonflement du membre, et, si elle se prolongeait, préparerait la mort des tissus. Et de même les nerfs pourraient rester paralysés, si ce n'est pour toujours, du moins pour un certain temps.
Quelques chirurgiens ont, malgré cela, essayé d’employer ce moyen pour supprimer la douleur dans les opérations.
À la fin du siècle dernier, James Moore, chirurgien anglais, fit de nombreux essais dans cet ordre d’idées, et après bien des tâtonnements il fit construire un compresseur à deux pelotes, analogue à celui dont se servait Dupuytren pour arrêter les hémorragies artérielles ; ce compresseur agissait en même temps sur le nerf sciatique et sur le nerf crural. Moore affirmait obtenir ainsi l’anesthésie complète de tout le membre au-dessous de la compression et citait à l’appui de son affirmation l’amputation d’une jambe, pratiquée par son procédé, pendant laquelle le patient n’avait ressenti aucune douleur.
Cette méthode, dans laquelle ceux mêmes qui la défendent voient plutôt un moyen de calmer la douleur que de la supprimer, a été rejetée par les chirurgiens.
M. Liégeard, de Caen, préconise la compression circulaire du membre, répartie sur une large surface, et pratiquée avec mesure un certain temps avant l’opération.
La bande d'.Esmarch a été inventée dans ce but de compression circulaire, mais d’après les travaux de M. Chauve], les résultats obtenus sont loin d’être satisfaisants au point de vue de l’anesthésie. Dans quelques cas de petites opérations rapides, et lorsque l’on agit sur des nerfs superficiels, on a pu obtenir une anesthésie suffisante.
Nous pensons donc que l’opérateur pourra peut-être trouver dans la compression circulaire des tissus, bandes ou tubes d’Esmarch ou autres, un auxiliaire à d’autres anesthésiques pour empêcher la diffusion, mais non un moyen absolu d’anesthésie locale.
6° Électricité.
L’électricité a été également essayée pour obtenir l’anesthésie locale dans l’extraction des dents et l’ouverlure des abcès. C’est em Amérique qu’eurent lieu les premières tentatives. Le dentiste américain J.-B. Francis imagina de faire passer un courant électrique à travers une dent qu’il allait extraire, espérant supprimer par ce moyen la douleur de l’opération ; il affirma avoir complètement réussi.
Les expériences se multiplièrent en Amérique : à Philadelphie une Commission, nommée par l’Institut de Franklin, rendit compte de l’avulsion de 64 dents ; les patients, grâce à l’électricité, n’avaient, pour la plus grande partie, éprouvé aucune douleur.
Ces résultats eurent rapidement un grand retentissement en France. Une extraction dentaire fut faite à l’Hôpital des cliniques, sous les yeux de M. Nélaton, et sur un élève de son service, qui déclara n’avoir éprouvé aucune douleur. A l’hôpital Saint-Antoine, M. Morel-Lavallée obtint des résultats aussi satisfaisants : 15 avulsions de dents eurent lieu, également sans douleur, ou à peu près sans douleur.
Une série d’expériences fut organisée dans les hôpitaux
de Paris ; sous la direction de M. Magitot, elles furent conduites avec beaucoup de précautions, de régularité et de science, mais les résultats furent peu satisfaisants et surtout très contradictoires : ces résultats constatèrent des variations considérables dans l’intensité de la douleur ressentie par les divers sujets. Ces variations se retrouvèrent également dans les diverses opérations essayées par ce même moyen, par MM. Nélaton, Velpeau, etc., ouverture d’abcès, panaris, de bubons suppurés, ablation d’ongles incarnés.
Cependant MM. Morel-Lavallée et Fonssagrives signalèrent quelques petites opérations rendues moins douloureuses ou à peine douloureuses par 1 électricité.
De la condensation de toutes ces expériences, M. Magitot a tiré les conclusions suivantes :
« 1° Les opérations chirurgicales et particulièrement les extractions dentaires sont susceptibles de causer des douleurs infiniment variées d’intensité, suivant les sujets et les conditions opératoires.
« 2° Les opérations chirurgicales effectuées avec l’intervention du courant électrique ont présenté les mêmes variations de douleurs que dans les opérations ordinaires.
« 3° Toutefois le passage brusque du courant électrique a produit chez certains sujets une impression si imprévue et si spéciale, qu’elle a pu servir de diversion à la douleur, d’ailleurs légère, d’une opération rapide.
« 4° En définitive, le courant électrique ne saurait être considéré comme un agent anesthésique. » (A. Jamais, Manuel cle Petite Chinirgie, 1880.)
7° Narcotisme voltaïque.
Le D r Richardson essaya de se servir de l’électricité pour faire pénétrer plus facilement dans les tissus les substances narcotiques, et il appela ce procédé narco‘ (ieme voltaïque. Des expériences furent faites à l’École do
médecine de Grosvenor-place ; toutes furent concluantes, et chez les animaux et chez l’homme. Mais il fallut une heure pour obtenir un résultat. Le professeur Waller, en répétant les expériences de M. Richardson, s’assura que l’électricité ne jouait aucun rôle, et que les effets observés devaient être attribués exclusivement à l’application des médicaments narcotiques sur la peau. (Perrin et Lallemand, Traité d'anesthésie chirurgicale, 1865.)
La « Revue des Nouveautés médicales » (n° 9, décembre 1891) publie une communication du journal anglais « thé Lancet » qui a pour titre : Nouveau Procédé d'Anesthésie par l’emploi simultané de la cocaïne et de l’électricité.
Voici la communication :
« Le procédé indiqué par Harries peut être utile pour obtenir l’anesthésie de la peau par la cocaïne. Mais sous ce rapport, sa complexité plus grande le rend inférieur aux injections interstitielles. C’est surtout comme moyen d’analgésie dans les affections douloureuses, tenaces et rebelles aux moyens ordinaires, qu’il mérite d’être essayé. Son emploi chez deux malades atteints, l’un d’une névralgie sus-orbitaire consécutive à un zona ophtalmique, l’autre d’une sciatique ayant résisté aux pointes de feu et au chlorure de méthyle, nous a donné un réel succès.
« Ce procédé est basé sur le « transport » qui s’opère du pôle positif au pôle négatif du courant continu. En formant l’électrode positif par un tampon recouvert de flanelle, bien imbibée de la solution de cocaïne à 10 pour 100, le passage du courant détermine l’absorption de la cocaïne. Harries emploie un courant de 25 milliampères, qu’il maintient pendant quarante minutes. Le courant passe, bien entendu, pendant tout ce temps, dans le même sens, sans mouvement. Harries n’a jamais observé le moindre accident d’intoxication. Si l’on employait un courant aussi intense et aussi prolongé, une certaine surveillance serait indispensable, au point de vue des effets caustiques possibles. Chez notre malade à la névralgie
orbitaire, l’intensité n’a jamais dépassé 5 milliampères, une certaine prudence étant nécessaire au voisinage de l’œil, et la durée des séances de dix minutes. Le soulagement n’en fut pas moins très marqué dès.la troisième séance. Il est utile de nettoyer, avec un peu d’eau tiede alcoolisée, le point de la peau où l’on applique l’électrode pointu pour augmenter la facilité d’absorption.
« Quelle est dans cette méthode la part d’influence due à la cocaïne et la part due au courant continu?“Quelle est peut-être même la part attribuable à l’effet moral que possède tout nouveau traitement? Il est bien difficile de le dire, le procédé qui semble pouvoir rendre des services dans un assez grand nombre de cas et d affections douloureuses ne mérite pas moins d’être connu. »
Comme on le voit, ce procédé n’est autre chose que la reprise du narcotisme voltaïque de Richardson.
8° Antipyrine.
L’antipyrine, que l’on a appelée aussi analgésine ou diméthyloxyquinizine, se présente sous l’aspect d une poudre blanche, cristalline, inodore quand elle est pure. Elle a une saveur amère très marquée.
Cet analgésique a été découvert en 1884 par L. Ivnorr, de Munich, et étudié d’abord en Allemagne, puis en France, en Italie, en Suisse, comme antithermique.
L’antipyrine est soluble dans son poids d eau, dans l’éther, l’alcool et le chloroforme : elle fond entre 111 et 112 °. , „ •,
Le perchlorure de fer la colore en rouge brun ; 1 acide azotique, chargé de vapeurs nitreuses, en bleu verdâtre, et l’acide chlorhydrique fumant, en vert.
Elle est précipitée de sa solution aqueuse par une solution de tannin à 1 pour 100.
Elle augmente beaucoup la solubilité des sels de quinine et de caféine.
Préparation. — On obtient l’antipyrine en faisant agir
à 100°, dans des tubes scellés, du chlorure de méthyle sur l’oxyméthylquinizine. Cette dernière combinaison s’obtient elle-même par l’action de l’éther acétacélique sur la phénylhydrosine.
Pour la purifier, on l’agite avec beaucoup d’éther, et on fait évaporer la solution.
On doit éviter d’associer l’antipyrine à certaines substances telles que : le salicylate de soude, le naplitol, le chloral, l’acide phénique. Il résulte de l’association de ces corps avec l’antipyrine des produits nouveaux, encore imparfaitement connus et qui peuvent n'être pas inoffensifs.
L’antipyrine est un antithermique très actif, mais, ce qui est beaucoup plus important, un analgésique parfois souverain. On l’a utilement employée dans la migraine, la chorée, le diabète sucré, le diabète urique. On lui attribue aussi des propriétés antilaiteuses et une action réelle et efficace contre le mal de mer. Enfin, on la recommande aussi comme hémostatique, mais cette propriété est loin d’être parfaitement démontrée.
On l’administre en potions, pilules, poudre, solutions, élixir, ou injections sous-cutanées; elle n’est pas très toxique. On admet généralement qu’il faut 1 gr. 60 d’antipyrine par kilogramme d’animal pour produire des effets toxiques.
Employée comme antithermique, elle peut être administrée à la dose de 1 à 3 grammes par jour, par fractions de 0 gr. 50. Comme analgésique, on peut élever la dose jusqu’à 5 grammes par jour.
L’antipyrine étant avant tout un analgésique, son rôle est bien indiqué en obstétrique, dans les périodes douloureuses de l’accouchement. Le D r E. Laget,de Marseille, l'a employée pour la première fois, le 30 novembre 1887,' pour un cas d’accouchement prématuré excessivement douloureux ; il administra l’antipyrine en lavements (4 grammes pour 200 d’eau), donnés en deux fois à une heure d’intervalle. Dès le second lavement les douleurs cessèrent complètement, sans que la marche du travail fût ralentie.
A peu près à la même époque le D r Rivière, de Bordeaux, s’en était servi avec succès contre les tranchées utérines violentes.
Le 13 mars 1888, M. Queirel, de Marseille, fit sur le même sujet, à l’Académie de médecine, une importante communication (Semaine médicale, 14 mars 1880) :
« L’antipyrine, à la dose de 25 centigrammes en injection sous-cutanée, peut être employée à toutes les périodes de la parturition. Si une première injection ne suffit pas, on peut en donner une seconde deux heures après. En général, l’action du médicament se fait sentir vingt à vingt-cinq minutes après son administration.
« Il n’y a pas d’influence fâcheuse sur la marche du travail, ni sur la délivrance qui a toujours été normale. C’est surtout à la période de dilatation que cet agent est précieux. Les femmes sentent très peu les douleurs, et les contractions continuent jusqu’à complète dilatation avec une régularité satisfaisante. Bien des accouchées ont une période d’expulsion même fort peu- douloureuse.
« Sur les vingt cas où nous avons eu recours à cette méthode, quinze fois elle a été suivie des résultats annoncés plus haut. Sur ces quinze femmes, onze étaient multipares et les quatre autres primipares. Sur les cinq réfractaires il n’y avait qu’une seule multipare et quaire primipares, ce qui semblerait indiquer que l’action de l’antipyrine est plus sensible chez les multipares que sur les primipares. Toutes ces femmes ont eu des présentations du vertex.
« Ces recherches sont encore trop nouvelles pour que nous ayons pu étudier les causes qui empêchent l’anesthésie-de se produire dans tous les cas. Mais pour le moment nous pouvons déjà affirmer qu’il n’y a aucune coutreûndication à employer l’antipyrine comme agent anesthésique dans les douleurs de l’enfantement. »
Dans une courte communication (Wiademoscie Lekarskie, n° 10,1888, n° 289) (New Orléans medical and surgical journal, 1888, p. 235), le D r Lielski, assistant au
Lemberg Hospital.(Gallicie), établit qu'il a donné l’antipyrine dans trois cas de travail à terme, et dans un cas d’avortement à quatre mois. Il arrive à la conclusion que ce. médicament est, à beaucoup d’égards, bien supérieur à tous les autres moyens jusqu’à présent recommandés pour diminuer les douleurs du travail. Il a donné d’habitude 1 gramme d’antipyrine et, si c’est nécessaire, répété la dose toutes les deux heures. Le résultat a été invariablement excellent. Quelques minutes après chaque dose, les douleurs cessaient à peu près complètement, sans diminution de la' contraction utérine. Les malades sentaient seulement les douleurs accompagnant lé passage de la tête à travers le canal génital. Mais ces douleurs étaient bien moindres que celles éprouvées aux précédents- accouchements.
Dans le numéro du 30 juillet 1888 du Bulletin de thérapeutique, M. Imbert de la Touche, de Lyon, vante également l’emploi de l’antipyrine administrée avec de la cocaïne en injections sous-cutanées.
Le D r Fauchon, d’Orléans (Bulletin de thérapeutique, 30 septembre 1888), emploie l’antipyrine associée à la cocaïne, en injections hypodermiques renouvelées, si besoin est; il emploie la solution suivante, qui lui a donné de très heureux résultats :
Antipyrine. 2 grammes.
Chlorhydrate de cocaïne.0 gr. 04 c.
Eau distillée. 4 grammes.
Chaque seringue de Pravaz contient 50 centigrammes d’antipyrine, et 1 centigramme de cocaïne.
M. Fauchon donne les détails de l’observation, qu’il termine ainsi : « Depuis l’injection d’antipyrine jusqu’à la terminaison complète de l’accouchement, je suis frappé du calme de la parturiente et de la modération de ses gémissements. Mon accouchée du reste m’affirma dans la suite que, de tous ses accouchements, le dernier avait été de beaucoup le moins douloureux . »
C’est donc en toute confiance dans la réussite que nous avons 1 , en 1888, à la Maternité de la Charité, tenté l'emploi de l’antipyrine pendant l’accouchement , en nous servant, pour les injections sous-cutanées, de la solution suivante :
Antipyrine. 7 gr. 50 c.
Chlorhydrate de cocaïne. 0 10
Eau.20 grammes.
qui renferme un peu moins de 30 centigrammes d’antipyrine par seringue de Pravaz.
Le résultat n’a pas été conforme à notre attente. Sur dix observations, sept fois l’effet semble avoir été nul, deux fois il y a eu un léger soulagement ; une fois seulement soulagement notable.
Les résultats obtenus par le D r Misrachi, de Salonique, ne sont pas beaucoup plus probants : sur 21 cas dans lesquels il a administré l’antipyrine, larga manu, par la bouche, en lavements ou en injections hypodermiques, il n’a eu que six fois un soulagement notable : dans tous les autres cas l’effet a été à peu près nul ou complètement nul.
M. Rousaglia a obtenu d’excellents résultats de l’administration de l’antipyrine dans les coliques utérines ; il l’administrait à la dose de 2 grammes en lavements. (Revue thérapeutique médicale chirurgicale, 1889.)
Ces observations et ces communications nous autorisent à formuler les conclusions suivantes :
1° Chez certaines femmes particulièrement impressionnables, l’administration de l’antipyrine pendant le travail semble produire un soulagement réel, mais le plus souvent léger, dû soit à l’action propre du médicament, soit plutôt à l’influence morale et suggestive de l’injection hypodermique.
1. Travaux d'obstétrique, t. I, p. .499. En collaboration avec M. Lefebvre.
2° Dans la majorité des cas, l’action de l’antipyrine est nulle. •
3° Comme le fait remarquer le D r Chaigneau (Etude comparative des divers agents anesthésiques employés dans les accouchements naturels , 1890), il peut se faire cependant que les résultats peu satisfaisants de nos observations aient eu, en partie, pour cause une trop faible dose d’antipyrine par chaque injection, et des injections trop distantes les unes des autres.
' 4° Donc, sans nier les bons résultats qu’on peut excep¬
tionnellement obtenir à l’aide de ce médicament, son heureuse influence sur les douleurs de l’accouchement doit être considérée comme très inconstante, e on ne peut, en aucune façon, le mettre en parallèle avec le chloral, ou le chloroforme à dose obstétricale, dont la puissance anesthésique est aujourd’hui incontestable.
9° Cocaïne.
Sommaire. — Découverte. — Préparation. — Action physiologique. — De l’emploi de la cocaïne dans la pratique de l’art dentaire.— Applications médicales. — Applications chirurgicales. — Gynécologie et obstétrique. — Cocaïnisme aigu. — Intoxication par la cocaïne. — Moyens de la combattre. — Précautions à prendre suivant les régions dans lesquelles on opère. — Accidents. — Lait de cocaïne. — Expériences de M. Maurel. — Isococaïne. — Tropacocaïne. — Phénate de cocaïne.
La cocaïne (C 17 H 21 Az0 4 ) est un alcaloïde extrait des feuilles de l’ Erythroxylon coca (Pérou, Bolivie).
La paternité de la découverte de cet alcaloïde est vivement discutée; les uns en attribuent l’honneur à l’Allemand Niemann (1859); les autres à S. R.Percy, de New- York (1857); enfin, suivant une dernière version, cette découverte devrait le jour à Gordek, de New-York, en
La question de priorité n’est pas encore jugée, malgré différents travaux, entre autres ceux de Maïz et Schrolf, en 1802, de Poupard, Fauvel, Rondot, Elley (1877 à 1880),
de Van Aurep (1880). Ce n’est qu’en 1884, à la suite des publications de Sigmund Freund, et surtout de Karl Kôller, de Vienne, que ce nouvel agent thérapeutiques’est répandu avec une grande rapidité.
Les premiers expérimentateurs s’occupant,, en effet, principalement des phénomènes généraux, classaient la cocaïne au nombre des médicaments essentiellement toniques, anli-déperditeurs, et n’avaient pas vu son action anesthésique.
Au congrès de Heidelberg, en 1884, Karl Kôller apporta une série d’expériences qui démontraient l’action bienfaisante de la cocaïne sur les yeux, en même temps que son action anesthésique.
Les savants français ne s’étaient pas laissé devancer dans cette voie; en 1877 le D r Fauvel signalait,.dans la Gazette des Hôpitaux, l’action anesthésique de la cocaïne sur les muqueuses du larynx; et en 1882 le D r Laborde la signalait de nouveau, étendant cette action aux muqueuses des veux, du nez et du pharynx.
Le mouvement était commencé et continuait avec une telle rapidité que la littérature médicale est déjà encombrée par la quantité considérable des différents articles publiés sur ce médicament.
La préparation de la cocaïne se fait au Pérou et en Bolivie, c’est-à-dire sur les lieux de culture de la coca ; elle arrive en Europe à l’état brut, en galettes comprimées. Elle est purifiée, transformée et cristallisée.
Cet alcaloïde, peu soluble dans l’eau, se dissout facilement dans l'alcool, le chloroforme, l’éther, les huiles, la vaseline; il cristallise et forme des prismes rhomboïdaux, non volatils, incolores, inodores, d’un goût amer; ils fondent à 98 degrés.
Avec les acides citrique, benzoïque, sulfurique, tannique, chlorhydrique, etc., la cocaïne forme de nombreux sels, parmi lesquels le sulfate et surtout le chlorhydrate sont les plus employés.
Dans la pratique. de l’anesthésie le chlorhydrate est préféré aux autres sels, parce qu’en raison de sa grande
solubilité dans l’eau il est aisément utilisable pour les injections hypodermiques.
Le chlorhydrate de cocaïne est un sel très blanc; les cristaux ont la forme de troncs de prismes à six faces, et conservent le goût amer de la cocaïne.
Action physiologique. — Les effets physiologiques de l’emploi de la cocaïne chez l'homme ont été l’objet de nombreuses recherches.
Schroff signale des vertiges, des troubles de la mémoire, un peu de surdité.
Fronmuller, Tarchanov et Ploss trouvent une action primitive stimulante sur le cerveau, et une action secondaire narcotique.
L’anesthésie sur les muqueuses de l’œil, du nez, du larynx, du pharynx est indiquée par les docteurs Fauvel et Laborde.
La cocaïne exerce sur le cœur une action déprimante : quelques personnes, même avec de faibles doses, pâlissent et se plaignent d’une grande faiblesse, les mouvements du cœur devenant irréguliers et petits, le pouls à peine distinct.
Le système nerveux subit aussi son influence : les nerfs périphériques sont anesthésiés dans la limite de la sur-, face injectée, l’anesthésie s’arrêtant exactement à l’endroit où cessé la pénétration du liquide dans les tissus.
Cette action si localisée de la cocaïne a été démontrée par les expériences de Paul Bert, qui avait constaté que sur une plaie, recouverte d’un tampon de charpie imbibée de cocaïne,'quelques points qui, par l’interposition de brins de charpie, ne s’étaient point trouvés en contact direct avec le liquide, restaient douloureux, alors que tout le reste de la plaie était insensible.
Cette localisation si absolue, si tranchée des effets anesthésiques de la cocaïne est importante à noter : elle exige que le praticien prenne toutes les précautions nécessaires pour être certain que le liquide a atteint tous les points de l’organe à-analgésier.
L’administration de la cocaïne provoque ordinairement
de la loquacité, suivie bientôt d’une anxiété plus ou moins
grande, et quelquefois d’hallucinations passagères.
On observe une légère augmentation de la température du corps. A hautes doses la cocaïne amène des accidents dont la gravité augmente avec le degré d’intoxication et l'état pathologique des malades. Dans ces circonstances l’éther, le chloral, le chloroforme sont des antidotes utiles, et par une, juste réciprocité, la cocaïne est un contrepoison indiqué dans les cas d'empoisonnement par "les mêmes substances. Le nitrite d’amyle est également un excellent antidote de la cocaïne.
1 “Emploidela cocaïne dans la pratique de l'art dentaire. —Dès que les propriétés analgésiques de la cocaïne commencèrent à être connues, les dentistes, effrayés des dangers que présentait l’usage du protoxyde d’azote, accueillirent avec enthousiasme ce nouvel agent qui leur paraissait si inoffensif. On l’administra sans précautions : peu importait que le malade absorbât une plus ou moins grande quantité de la solution de chlorhydrate concentré souvent à doses exagérées ; les imprudences réitérées ne tardèrent pas à porter leurs fruits; deux cas de mort, survenus, l’un à Lille, l’autre à Paris, signalés à grand bruit par les journaux, répandirent Palarme et appelèrent l’attention du gouvernement et de la Chambre, qui ont interdit l’emploi des anesthésiques à tout dentiste qui n’est pas médecin.
Et cependant, si on réfléchit au nombre considérable d’anesthésies pratiquées par les dentistes, bien souvent sans précautions, depuis le jour où les propriétés analgésiques de la cocaïne ont été découvertes jusqu’au moment actuel, on a le droit de conclure que, manié avec prudence, ce nouvel agent peut être considéré comme inoffensif.
Dans une série d’articles publiés dans Y Actualité’ médicale (1891), leD r Respaut soutient cette thèse, et indique, avec de minutieux détails, les précautions à prendre par les dentistes dans leurs opérations. Nous résumerons brièvement ces recommandations.
Solution fraîche de chlorhydrate de cocaïne à 3 1/2 pour 100. Dans le cas où l’on a à extraire une dent ayant de la périostite, employer une solution plus forte, de 6 à
8 pour 100, suivant le degré de la périostite.
Se servir d’une seringue du calibre de celle dcPravaz, mais deux fois plus longue, pour pouvoir atteindre plus facilement les dents du fond de la bouche. Le docteur Respaut y fait ajouter deux ailettes qui lui donnent un point d’appui solide lorsqu’il faut pousser le liquide dans des régions difficiles à distendre.
Éviter avec grand soin que le liquide de la solution tombe dans la bouche et soit avalé avec la salive, et, pour cela, apporter les plus grandes précautions dans la pratique de l’injection: entourer toujours la dent malade de coton hydrophile, placé de façon à recueillir le liquide qui pourrait s’échapper.
Le D r Buisseret, de Bruxelles, signale, dans la Revue de laryngologie, les hémorragies dues à la cocaïne à la suite de l’amygdalotomie, quelquefois 6, 7, 8 et même
9 heures après l’opération; et il a noté dans beaucoup de cas ces hémorragies tardives après des extractions dentaires.
Aussi fera-t-on bien de donner les instructions à suivre en pareille circonstance (glace, tamponnement) à ceux qui entourent l’opéré, si l’hémorragie se produisait en l’absence du médecin.
2° Applications médicales. — Cet ouvrage ne s’occupant exclusivement que des anesthésiques, nous n’aurions pas à parler des propriétés thérapeutiques de la cocaïne; cependant, comme dans la plus grande partie des cas elle agit comme un analgésique, nous résumerons rapidement, et en quelques mots, les circonstances dans lesquelles elle peut être utile et rendre des services importants.
Dans toutes les maladies douloureuses de l’œil, sauf le glaucome, les instillations répétées, huit à dix fois par jour, d’une solution de chlorhydrate de cocaïne à 1 pour 100 donnent des résultats très satisfaisants.
Dans l’otite aiguë, l’otite chronique, les abcès du conduit auditif, le furoncle, etc., la cocaïne intervient favorablement et enlève la douleur.
Il en est de même pour les affections nasales, coryza aigu ou chronique, rhinite aiguë ou hypertrophique; sous l’influence des badigeonnages des muqueuses, on les voit s’affaisser, se dégonfler rapidement. Dans le coryza des foins, hay-fever, une injection dans chaque narine d’une solution au quatre centième calme l’excitation locale, arrête les éternuements et a une action sédative sur le système nerveux tout entier.
Dans la stomatite simple ou mercurielle, les diverses gingivites, l'emploi de la cocaïne produit de très heureux effets; non seulement elle calme la douleur, mais elle a aussi un effet curatif égal, si ce n’est supérieur, à celui du chlorate de potasse ou du borate de soude.
L’action bienfaisante de la cocaïne dans les maladies du larynx a été signalée dès le début de sa découverte ; elle facilite l’examen dès-parties malades et le diagnostic, et est en même temps un agent curatif puissant. « Grâce à la cocaïne, dit le docteur Gougenheim, les malades atteints d’ulcérations tuberculeuses du larynx peuvent se nourrir, en même temps que la toux diminue, la douleur et la gêne diminuent également et la dysphagie disparaît. »
Gougenheim la considère comme très utile dans la coqueluche ; White l’emploie avec succès en pulvérisations dans la laryngite striduleuse chez les enfants. Elle rend, en un mot, des services signalés dans toutes les maladies œdémateuses du fond de la gorge, et elle agit non seulement comme analgésique, mais aussi comme agent thérapeutique. M. W.-J. Miller a inventé un vaporisateur qui rend pour toutes les maladies de la gorge d’excellents services (fig. 25).
La cocaïne joue un rôle très important dans les maladies de l’estomac; les badigeonnages de la gorge, précédant de 15 minutes environ l’introduction de la sonde, toutes les fois que le lavage de l’estomac est nécessaire,
suppriment complètement la sensibilité de la muqueuse pliarvngo-buccale, et permettent de pratiquer sans inconvénient l’opération du lavage.
Dujardin-Beaumetz l'emploie pour calmer les douleurs et les vomissements de la ■ gastralgie ou de toute autre maladie de l’estomac.
On obtient également d’excellents résultats dans les
cas de névralgie.de l’estomac, de hoquet tenace; dans les anémies, accompagnées de dyspepsie gastro-intestinale, son emploi abat l'éréthisme nerveux et relève les forces.
Contre tous les-vomissements en général, et en particulier contre ceux de la tuberculose (Rienzi), elle réussit mieux que les autres moyens.
MM. Engelmann, Fraipont, Mathews Corner l’ont employée victorieusement contre les, vomissements incoercibles de la grossesse ; alors que tous les moyens ordinaires avaient échoué, 50 gouttes d’une solution à 2 pour
100, prise trois fois par jour, arrêta les vomissements et permit la nutrition.
La cocaïne est aussi un médicament utile contre les faims fréquentes et lipothymiques (pollakiphagie douloureuse) qui coïncident avec les gastralgies des chloroanémies et des flux leucorrhéiques.
La cocaïne n’est pas seulement un anesthésique et un analgésique, elle est aussi un antiseptique sérieux. D’après le D r Dubois, elle agit en produisant un ralentissement dans les fermentations.
M. Lut-on a remarqué qu’adminislrée(à la dose de 25 centigrammes, les diverses sécrétions, sueurs, urines, produits de suppuration, matières fécales, perdent leur fétidité; il propose donc de l’employer à l’intérieur à la place de l’acide phénique et du sublimé dans la période adynamique de la fièvre typhoïde.
M. Ory l’a employée dans la variole et a publié cinq observations qui prouvent que la cocaïne est utilisable sans inconvénient, même pour les enfants.
M. Ricau, de Condé-Smendou (Algérie),s’en est servi dans une épidémie de variole qui sévissait principalement sur les indigènes. Il donnait 40 à 80 gouttes, suivant l’âge, d’une solution à 5 pour 100, soit 10 à 20 gouttes, toutes les six heures. Il cite entre autres un cas de variole noire avec forte fièvre et délire dans lequel la cocaïne a sûrement sauvé la vie du malade.
M. Luton a employé la cocaïne avec succès chez une petite fille atteinte d'angine diphtérique, avec coryza pseudomembraneux et menace de croup. Voici sa formule :
P. Eau sucrée à la saccharine. . . . 125 grammes.
Perchlorure de fer liquide à 500°. 2 — à 0,25 Chlorhydrate de cocaïne. 0 gr. 25 0,03
F. S. A. — 1 cuillerée à bouche de 2 heures en 2 heures, à jeun (pour un adulte).
Pour un enfant, la dose de chlorhydrate est réduite à 10 centigrammes, et on ne donne qu’une cuillerée à dessert à la fois. :
Enfin, dans la septicémie secondaire de la fièvre typhoïde la cocaïne abaisse la température : on l’emploie en injections hypodermiques à 2 pour 100.
5° Applications chirurgicales. — Dans les applications chirurgicales la cocaïne est employée en badigeonnages, instillations et injections hypodermiques.
Nous avons déjà parlé précédemment de l’action anesthésiante des badigeonnages de cocaïne sur les muqueuses (conjonctive, buccale, laryngée, etc.), l’anesthésie s’obtient facilement et permet au praticien l’exploration, l’examen des tissus malades. L’emploi des injections hy-
Fig. 26. —Injection de la cocaïne pour produire l'anesthésie.
podermiques est moins simple et exige de grandes précautions.
La technique opératoire est différente suivant chaque opération et la région dans laquelle on doit opérer; dans certains cas, il faut agir seulement sur la peau ; dans d’autres, sur celle-ci et les tissus sous-jacents.
Dans le premier cas, lorsqu’il s’agit seulement d anesthésier la peau, on doit pousser l’injection dans l’épaisseur du derme et non dans le tissu cellulaire sous-cutané; l’anesthésie est ainsi plus profonde, et il faut une quantité de liquide moindre. On est certain de rester dans le derme par la résistance qu’éprouve l’aiguille dans sa marche progressive, résistance qui cesse dès qu’elle pé-
ANESTHÉSIE I.OCAI.E.
nètre en dessous, et par la traînée blanchâtre avec léger bourrelet que présente la peau sur tout le trajet de l'injection.
On se sert d’une seringue dePravaz ordinaire munie d’une aiguille de 5 à 6 centimètres de longueur (fig. 26) ; on pousse lentement le piston en même temps que l’aiguille marche, afin de bien faire pénétrer la cocaïne sur tout le trajet ; de cette façon la cocaïne précède, pour ainsi dire, la pointe de l’aiguille, et le malade ne perçoit que la première piqûre, sensation que l’on peut même faire à peu près disparaître en déposant à l’avance quelques gouttes du liquide sur le point à piquer. Si le trajet doit dépasser 5 centimètres on s’arrête, et on recommence une nouvelle injection en prenant son point de départ sur l’extrémité anesthésiée de la première injection. On entoure aussi complètement la partie à opérer; le procédé qui donne une anesthésie parfaite suffît pour l’ablation des tumeurs bénignes, d’un lipome, d’un fibrome, d’une loupe, etc.
L’anesthésie étant localisée au trajet de l’aiguille, bien que ce trajet soit indiqué par la traînée blanchâtre, il est utile, pour plus de sûreté, de l’indiquer par un trait à la teinture d’iode, afin que le bistouri le suive exactement.
Dans le second cas, lorsqu’il faut anesthésier les tissus sous-jacents, on commence comme précédemment, puis on continue à pousser l’aiguille sous la peau, en poussant doucement le liquide, qui se répand ainsi sur tout le trajet, et on termine alors l’injection dans le tissu cellululaire sous-jacent.
M. Léonard Corning, de New-York, emploie les injections hypodermiques de chlorhydrate de cocaïne et procède de la manière suivante :
Il commence par marquer au crayon les veines superficielles, pour éviter toute chance de les piquer; il rend ensuite le membre exsangue au moyen d'un bandage élastique ou du tube d’Esmarch. Il injecte alors, à partir du bandage, de trois à cinq gouttes d’une solution de chlor-
hydrate de cocaïne à 1 ou 2 pour 100; cette injection est superficielle et a pour but d’insensibiliser la peau. Dès que ce résultat est obtenu, il fait une vingtaine et plus de piqûres, de la même solution, dans les tissus plus profonds en suivant avec soin toute la surface à insensibiliser. 11 applique alors un tourniquet à la limite supérieure de la zone anesthésique, et fait son opération quelques minutes après.
Comme le fait remarquer le D r D. W. Buxton, dans sou Traité des .Anesthésiques (Londres, 1888), cette façon de procéder est basée sur cette théorie que, en empêchant le retour du sang veineux, on prévient le transport de l’anesthésique au delà de l’aire d'injection : la dilution du médicament dans le sang est en même temps et par cela même ralentie et amoindrie.
En d’autres termes, la cocaïne, au lieu d’être rapidement transportée .dans la circulation, pénètre, par ce moyen, lentement dans les tissus et exerce son action sur la terminaison des nerfs périphériques.
M. Corning emploie aussi clans ce but des anneaux spéciaux et des colliers hémostatiques pour obtenir le même « emprisonnement de l’anesthésique ».
Cette méthode peut rendre de grands services, mais elle n’est pas absolument exempte de danger, à cause du grand nombre d’injections qu’elle nécessite.
En appréciant à sa juste valeur cette théorie, il y.a lieu de considérer que la compression du membre par le bandage et par le tourniquet le rend déjà presque insensible, c’est ce qui explique pourquoi Corning n’einploie que de faibles doses de cocaïne.
L’action analgésique de la cocaïne est tout aussi efficace sur les tissus enflammés que sur la peau saine; elle permet l’ouverture sans douleur des abcès, des bubons, etc. : mais dans ce cas la dose doit être un peu plus forte.
La cocaïne donne de très bons résultats dans les maladies de l’appareil génito-urinaire. Dans les cystites aiguës ou chroniques, les blennorrhagies, elle calme la
douleur, diminue l'inflammation. Dans les rétrécissements de l’urèthre, lorsque le cathétérisme est difficile, une injection de solution de cocaïne insensibilise le canal, et permet l'introduction des sondes.
Elle a été utilisée également avec avantage dans la lithotritie. Brum, de Tubingue, qui l’a employée le premier dans ce but, cite un cas où, après avoir injecté une solution à 2 pour 100 remplacée au bout de dix minutes par une solution boriquée, il pouvait, en vingt-deux minutes, avoir 33 reprises sans douleur.
Dans la cure de l’hydrocèle, l’injection de teinture d’iode toujours si douloureuse, et si inquiétante, devient facile et sans douleur par l’injection préalable d’une solution de cocaïne.
Même résultat heureux pour la réduction des phymosis ou paraphymosis, ponction de l’orchite, excisions de végétation sur la verge, cautérisation du gland dans les balanites.
M. Pozzi a pu, grâce à la cocaïne, enlever sans douleur des kystes des grandes lèvres, opérer des bartholinites, etc. — Frænkel a fait, par ce même moyen, des cautérisations, des excisions, etc.
Des opérations plus importantes ont pu être tentées et réussies; des ongles incarnés, des kystes sébacés, des épithéliomas des lèvres, de la langue, ont été enlevés sans douleur.
Reclus a opéré une hernie étranglée et douloureuse, le patient n’a eu aucune douleur.
Pour les opérations sur le rectum, l’analgésie est complète, mais le mode opératoire est moins simple : il faut d’abord introduire dans l’anus un tampon imbibé d'une solution à 2 pour 100 et faire ensuite sur tout le pourtour de l’anus une série d’injections interstitielles d’une demi-seringue, en forme de couronne : il iaut repartir avec soin la cocaïne sur toute la hauteur du sphincter : le toucher rectal avec l’index gauche permet de sentir l’aiguille à mesure qu'on l’enfonce doucement en poussant en même temps le piston. — On peut ainsi dilater complètement le sphincter sans la moindre douleur.
M. Malherbe, de Nantes, cite un cas de névralgie faciale rebelle, durant depuis dix-neuf ans, et ayant cédé à des injections de cocaïne pratiquées loco dolenti ; une autre observation du même auteur et trois autres faits de Popoff démontrent les bons effets de cette médication.
M. Malherbe fait observer que, les accidents de cocaïnisme aigu (angoisse précordiale, affaiblissement du pouls, lipothymies, syncopes) 'survenant le plus souvent lorsque l’injection est pratiquée à la tête ou à la face, il faut commencer par des doses faibles de 1 à 2 centigrammes, à 5 centigrammes au plus.
Les formules qu’il emploie indifféremment sont celles-ci :
1° Eau distillée..20 grammes.
Chlorhydrate de cocaïne. 1 —
2°Eau distillée.20 —
Acide borique. 0 gr. 50 c-.
Chlorhydrate de cocaïne. 1 gramme.
5° Eau distillée.10 à 15 gr.
Glycérine neutre ..10 à 5 gr.
Chlorhydrate de cocaïne. 1 gramme.
Les deux dernières formules donnent des solutions ne se laissant point envahir par les moisissures, comme les solutions dans l’eau distillée. — Injecter une demi-seringue, ou même un quart de seringue.
Le mode d’administration est semblable à celui que nous avons déjà cité. — Avancer doucement l’aiguille en poussant le piston de façon qu’une goutte de liquide précède pour ainsi dire l’aiguille : retirer et avancer l’aiguille, changer un peu sa direction en poussant le piston, de manière que le liquide s’étale dans le territoire douloureux. Ces injections doivent être répétées deux ou trois fois par semaine.
Nous terminerons celte étude rapide des applications, chirurgicales de la cocaïne en citant les observations présentées au Congrès de chirurgie par le D r Reclus, et
les préceptes qu’il donne sur l’emploi de cet anesthésique.
« Mal°Té mes communications répétées, je vois avec peine que la cocaïne n’est pas entrée dans la pratique courante ; on lui reproche d’être inefficace et dangereuse, j’ai fait plus de 700 injections de cocaïne dans un but analgésique, et je viens en appeler à nouveau devant vous de cet abandon.
« D’abord, les injections intradermiques sont seules efficaces ; les badigeonnages cutanés sont de nul effet ; seuls les badigeonnages muqueux peuvent être utilisés exceptionnellement pour quelques opérations légères. Les injections cocaïnisées dans le lavage des hydrocèles et des vieilles hydarthroses m’ont donné les meilleurs résultats.
« J’ai dit que les injections interstitielles seules ont une véritable valeur dans les opérations sur les téguments ; encore faut-il prendre la précaution de pousser l’injection dans l’épaisseur du derme et non dans le tissu cellulaire sous-cutané. Si les parties molles à traverser sont très épaisses, il sera à propos de faire plusieurs injections superposées.
« Dans ces conditions, l’analgésie est toujours obtenue : elle n’est pas du tout, comme on l’a dit, inefficace dans les tissus enflammés. Quant à la durée de l’effet obtenu par ces injections interstitielles ainsi conduites, je dirai que j’ai vu ces effets se continuer pendant trois quarts d’heure et une heure : j’ai pu pratiquer des cures radicales sans aucune douleur. Les os seuls semblent rebelles à cette action calmante. Dans les affections ano-rectales et dans les opérations si douloureuses qu’elles nécessitent, l’usage de tampons imbibés de solution à 2 pour 100 et d’une série d’injections interstitielles en forme de couronne assure une analgésie complète, au point que la dilatation du rectum même devient possible sans douleur.
« En ce qui concerne la quantité de cocaïne que 1 on peut employer, il est assez difficile de se prononcer d’une
façon absolue, mais ce qui est important pour la pratique, c’est que 6, 8, 10 centigrammes n’ont jamais provoqué le moindre accident sérieux dans le service chirurgical auquel nous sommes attaché. Nous ne craindrions pas de dépasser ces doses, mais cela est véritablement inutile, puisque 8 à 10 centigrammes permettent de faire une cure radicale d'hydrocèle, une cure radicale de hernie, un anus iliaque, une gastrotomie, des ablations de tumeurs sous-cutanées volumineuses, des amputations .de doigts, d’orteils, etc.
« En ce qui concerne la dilution, il semble que la solution de cocaïne ne doit pas être faite à un titre trop élevé. La solution à 5 pour 100 a été remplacée par une autre à 2 pour 100, et depuis le mois de juin, époque de la substitution, nous n’en avons pas eu le moindre ennui. De nombreuses opérations ont cependant été faites depuis ce moment ; nous en relevons 25 importantes, parmi lesquelles nous citerons des castrations, des cures radicales d’hydrocèles, des cures radicales de hernies et deux gastrotomies.
« Quant aux dangers dont on accuse la cocaïne, je dirai que j’ai pratiqué 700 opérations sans accidents; que les recherches bibliographiques très complètes auxquelles je me suis livré avec mes élèves ne m’ont révélé que 4 morts; encore avait-on injecté des doses considérables : 75 centigrammes, 1 gr. 20, 1 gr. 25. Jamais au-dessous de 75 centigrammes il n’v a eu d’accidents graves. Il y a cependant quelques accidents : pâleur de la face, anhélation, loquacité, tendance syncopale; mais avec les doses ordinaires, 20 centigrammes au plus, les accidents sont très rares. D’ailleurs 10 à 12 centigrammes, soit cinq seringues de Pravaz, suffisent le plus ordinairement.
« En résumé, la cocaïne est une substance excellente, fidèle, efficace; il suffit de la manier avec précaution, comme tant d’autres alcaloïdes à la disposition des médecins. »
Ces préceptés peuvent se résumer ainsi
1° Éviter de faire des injections dans les vaisseaux sanguins;
2° Employer une solution faible (2 pour 100) ;
5° Placer le sujet dans une position horizontale.
Au 21 e Congrès de la Société allemande de chirurgie, Berlin, juin 1892, M. Schleich a fait la communication suivante : « L’anesthésie locale par l’éther a ses inconvénients bien connus. D’autre part, les injections de cocaïne sont dangereuses, même avec des doses ne dépassant pas 5 centigrammes. Ces injections sont beaucoup plus efficaces lorsqu’elles sont faites dans l’épaisseur même de la plaie que lorsqu’elles sont pratiquées dans le tissu sous-cutané.
• « Par des expériences sur moi-même et sur d’autres personnes, j’ai cherché à déterminer quelle est la plus faible solution de cocaïne capable de produire un etfet anesthésique en injections intra-dermiques. Or j’ai trouvé qu’une solution au 1 /'5000 e donnait encore une anesthésie locale suffisante.
« Finalement, j’ai essayé l’eau distillée et j’ai obtenu également l’anesthésie, mais l’injection elle-même est douloureuse. Par contre, une solution dé 0,2 pour 100 de chlorure de sodium produit une anesthésie locale sans que l’injection ait l’inconvénient que nous venons de signaler. J’ai ensuite eu l’idée de combiner les solutions de cocaïne et de chlorure de sodium. Or j’ai trouvé qu’une solution de cocaïne au 1/10000 e était encore capable de produire l’anesthésie locale lorsque la cocaïne était dissoute dans une solution de 0,2 pour 100 de chlorure de sodium. Avec des solutions aussi faibles, l’anesthésie locale par la cocaïne est absolument dépourvue de danger, et comme il devient possible d’injecter une assez grande quantité de la solution et d’insensibiliser ainsi une grande étendue de tissus, je suis d’avis que l’anesthésie par infiltration doit être employée d’une façon générale, au lieu des anesthésiques généraux dont l’usage, en raison de leurs dangers, doit être restreint le plus possible. » (Sem. médic., 15 juin 1892.)
4° Gynécologieelobstétrique. — La gynécologie ell’obstétrique ne pouvaient rester indifférentes à la découverte de ce nouvel agent. Dès son apparition, Polk et Frænkel l’ont employée pour l’anesthésie des organes génitaux de la femme. — En novembre 1884, Polk, avec une solution à 4 pour 100, put pratiquer la suture du col de l’utérus.
Des différentes observations de Frænkel il résulte qu’on peut employer le chlorhydrate de cocaïne en solution assez concentrée de 10 à 20 pour 100.
1° Pour obtenir l’anesthésie ;
a. Quand on veut pratiquer une cautérisation de la vulve dans le cas d’inflammation blennorrhagique. — La cocaïne employée dans ce cas, outre l’anesthésie, produit une ischémie des tissus enflammés, dont la rougeur diminue.
b. Quand on veut enlever des végétations vulvaires, des condylomes de l’urèthre, de l’anus.
c. Lorsqu’on veut faire des cautérisations ou des scarifications du col utérin chez des sujets nerveux, et aussi quand on veut pratiquer le curage de la cavité utérine.
2° Pour diminuer l’irritation réflexe ;
a. Dans le cas de vaginisme, à l’effet de permettre le coït et de rendre la conception possible.
b. Dans le cas de spasme de l’anus et du rectum à la suite pour obtenir une selle sans douleurs.
— Récemment M. Doléris a employé une solution de chlorhydrate de cocaïne à 4 pour 400, et dans 6 cas sur 9 où il l’a expérimentée, il a pu diminuer la douleur produite par la dilatation du col de l’utérus, et par le passage du fœtus à travers l’ouverture .vulvaire, en faisant des badigeonnages locaux avec la solution.
M. Cazin a récemment communiqué à la Société de chirurgie des observations où la cocaïne permit le coït et la conception dans un cas de vaginisme rebelle.
M. A. Hergott, de Nancy, a fait des applications locales d’une solution de chlorhydrate de cocaïne à 4 pour 400 sur des mamelons atteints de gerçures.
Des 9 cas où il a employé ce moyen, l’auteur tire les conclusions suivantes :
1° Après l’application de la solution de cocaïne, les femmes ont pu donner le sein sans douleur ;
2° Sous l’influence de ce traitement la gerçure a marché rapidement vers la guérison;
5° Les cautérisations faites sur les gerçures à l’aide du nitrate d’argent ont été peu sensibles après l’emploi de la cocaïne ;
4° La cocaïne doit être employée dès que les mamelons sont sensibles, afin de prévenir la production même des crevasses.
L’influence de la cocaïne sur la sensibilité du mamelon se conçoit facilement, étant donnée l’action anesthésiante de ce médicament; mais comment expliquer son action curative sur la plaie, sur la gerçure?
Hergott pense qu’il faut attribuer cette heureuse influence au repos qu’apporte au mamelon l’insensibilité obtenue. — Quand une femme a une gerçure et qu’elle donne le sein, au moment où l’enfant exerce un mouvement de succion, la plaie est ouverte, tiraillée ; la femme souffre, elle fait un mouvement de recul involontaire, qui ne contribue pas peu à distendre la plaie et à l’agrandir. La cocaïne, faisant disparaître la douleur, supprime le mouvement de recul.
On pourrait encore invoquer d’autres mécanismes pour expliquer l’action curative sur les gerçures des mamelons.
La cocaïne amène l’ischémie, par conséquent diminue la congestion, l’irritation, l’inflammation locale, heureuse influence sur les plaies du sein.
La cocaïne, par son action sur les extrémités nerveuses, modifie peut-être aussi l’influence des nerfs trophiques delà région, modification qui est susceptible d’amener la guérison des crevasses des mamelons.
Quelle que soit l’explication, les faits ohservés par Hergott sont du plus haut intérêt, car au point de vue pratique il n’est guère de petit accident qui soit aussi
ANESTHÉSIE LOCALE, gros de conséquences et d’ennuis pour la patiente et pour l’aceou'cheur que les gerçures des mamelons.
L’idée d’employer la cocaïne pour combattre les douleurs du travail dans les accouchements a été réalisée pour la première fois, en France, en 1885.
Le 17 janvier M. Doléris fait à l’Académie une communication ainsi intitulée : De l’analgésie des voies génitales obtenue par l’application locale de la cocaïne pendant l’accouchement. L’auteur emploie la cocaïne-, soit en solution à 4 pour 100, soit en pommade au même titre. Les souffrances horribles causées chez dés primipares par la dilatation du col disparaissent presque subitement.
M. Jeannel se sert d’une solution à 5 pour 100 dont il imbibe un tampon de coton pour badigeonner le col, les culs-de-sac vaginaux et les parois : le tampon laissé est renouvelé, les douleurs se calment et finissent par disparaître, et le travail's’accélère.
M. Barton Hirst emploie le chloroforme pendant la première période : lorsque la dilatation est accomplie et que le fœtus commence à distendre l'entrée du vagin et le périnée, il fait avec le doigt une application de pommade cocaïnisée à 4 pour 100, toutes les demi-heures jusqu’à expulsion complète.
G.-R. Dalbs mentionne (dans les Nouvelles Archives d'obstétrique et de gynécologie, 1887) les résultats suivants :
1° L’auteur a obtenu d’aussi bons résultats avec la solution de chlorhydrate de cocaïne à 6 pour 100 qu’à 12 pour 100. Dans les accouchements il se sert d’une solution à 4 pour 100 dans l'huile de ricin. En cas de col mince, rigide, il place sur l'orifice un tampon de ouate imprégnée de cocaïne qu’il renouvelle toutes les demiheures jusqu’à dilatation;
2° Dans les cas de marche lente, il emploie des injections hypodermiques d’un mélange d’acide sclérotinique (1/6 de" grain) et de biméconate de morphine (1/5 de grain), en combinant ce moyen avec les applications locales de cocaïne ;
5° Les succès les plus satisfaisants sont obtenus, dans la rigidité du périnée, par des applications d’une solution à 12 pour 100 sur la vulve et le vagin ; la douleur est extraordinairement amoindrie ;
4° De ses observations il est en droit de conclure que la cocaïne est précieuse chez les primipares, dans les présentations du siège, et dans tous les cas en général où la dilatation est lente et le périnée rigide;
5° Lorsque, la dilatation du col a dû être pratiquée, il s’est bien trouvé de tremper les tentes dilatatrices dans une solution huileuse de l’alcaloïde. La solution dans l’huile de ricin est également précieuse dans les cas d’irritabilité du vagin rendant difficile l’introduction du spéculum.
En 1887, B-P. Hartzhome a employé avec succès le moyen suivant dans les accouchements laborieux : à l’aide d’une seringue de femme poussée aussi près du col que possible, il introduit un mélange de 6 parties de cocaïne, 24 parties de vaseline, et 20 parties de glycérine. Au bout d’un temps très court, la douleur à la pression, à la dilatation du col, à l’expansion du périnée, diminue de moitié.
A. Selmer {Med. Rundschau) ayant injecté une seringue Pravaz d’une solution de cocaïne à 5 pour 100 pour calmer une rachialgie intense chez une femme en couches a remarqué que la cocaïne active notablement le travail. — Il s’est assuré du même fait chez une autre femme à efforts expulsifs très affaiblis. En même temps il nota la disparition des douleurs intenses du dos. Chez les deux femmes, les injections de cocaïne furent suivies de crampes douloureuses dans les membres supérieurs et inférieurs, qui du reste cédèrent rapidement.
Nous avons fait, en 1890, de nouvelles expériences avec M. le D r Sécheyrm, interne des hôpitaux. Les observations que nous avons recueillies sont favorables à la cocaïne ; mais pour que son action soit sûre, elle doit réunir plusieurs conditions :
1° Choix du moment favorable, 5 à 10 minutes avant l’expulsion de la tête ;
2° Solution à 1/20, demi-seringue Pravaz dans chaque lèvre, près de la fourchette.
La suppréssion des douleurs terminales si violentes, douleurs concassantes, est souvent complète; parfois elle ,est incomplète ; il faut faire intervenir, en dehors des différences de sensibilité des femmes, la rapidité ou la lenteur de la période d’expulsion. Nous n’avons pas eu à craindre de phénomènes d’intoxication ni les déchirures par sortie trop brusque du fœtus. Le périnée conserve sa souplesse et sa résistance à la fois; les contractions affectent la même intensité. Ce médicament peut être d’un bon usage, mais, nous le déclarons, son action doit être réservée pour la période d’expulsion et limitée aux organes génitaux externes.
Voici un cas où, le chloroforme n’ayant donné aucun résultat, la cocaïne en badigeonnages a amené un soulagement marqué.
Observation 58. — Mme M.... (26 octobre 1889). Accouchement normal quelques jours avant terme. Présentation du sommet en 0. I. D. P.
Rupture prématurée des membranes le 25, à une heure du soir. Début du travail le 25, à six heures du matin. Sa marche est normale, et les douleurs sont bien supportées. A onze heures, dilatation complète, énervement, agitation; la malade demande à être soulagée. Pendant trois contractions successives, on donne le chloroforme à la reine, mais sans résultat, puis on l’abandonne.
Rotation spontanée de la tête. A midi, la tête est à la vulve. Douleurs vives de l’anus, de l’orifice vulvaire, qui sont calmées par l’application toutes les cinq minutes, pendant une demi-heure, de la cocaïne (solution au 1/20). Aussitôt que la sensibilité commence à revenir localement, la malade redemande elle-même l’application du médicament et ne tarde pas, après une sensation de brûlure momentanée, à accuser un véritable soulagement. L’expulsion est spontanée; à ce moment il se produit une. éraillure périnéale. L’enfant, du sexe féminin, pèse
2500 grammes; délivrance par méthode mixte 50 minutes plus tard.
Pas d’hémorragie consécutive. Phlébite de la jambe gauche au 17 e jour. Les suites de couches avaient été normales jusque-là.
Mais cet effet anesthésique n’est pas toujours obtenu. Nous trouvons dans un rapport médical sur l’établissement d’accouchements de Moscou deux cas dans lesquels l’effet de la cocaïne a été nul.
Dans le premier cas, on badigeonna avec un pinceau, en s’aidant du spéculum, les lèvres du col avec une solution à la proportion de 10 pour 100. On badigeonna ainsi à sept reprises, pendant une minute chaque fois, et en laissant cinq minutes d’intervalle entre chaque espace. La malade assure qu’elle n’avait éprouvé aucun soulagement.
Dans le second cas, le même badigeonnage fut appliqué dans la même mesure .pendant la période de dilatation complète et de dégagement de la tète, et également sans provoquer de soulagement.
Au contraire, le D r Frænkel, en employant une solution à 4 pour 100 de cocaïne, et en badigeonnant pendant trois ou quatre minutes, obtint en 15 applications 13 résultats satisfaisants.
Le D r Fischel, en appliquant de la même façon une solution à 2 1/2 pour 100 de cocaïne, réussit à provoquer une disparition complète ou presque complète des douleurs pendant vingt minutes.
Le D 1 ' Jeanncl, en expérimentant avec une solution à 5 pour 100 de cocaïne, obtint, sur cinq applications, trois soulagements de la durée d’un quart d’heure.
La cocaïne pourra donc être utilisée avec avantage dans la période du travail de l’accouchement, bien que l’effet analgésique que l’on désire obtenir ne soit pas toujours certain. Son emploi en badigeonnages répétés atténue et supprime souvent les douleurs terminales si violentes, surtout chez les primipares ; elle devient, dans ce cas, pour le praticien, un auxiliaire puissant et d’une innocuité parfaite.
Cocaïnisme aigu. — Intoxication par la cocaïne. — Depuis le jour où la cocaïne est entrée dans le domaine de la thérapeutique, les journaux médicaux ont enregistré des cas d’intoxication consécutive à son emploi, et relaté les accidents plus ou moins graves, quelques-uns mortels, qui sont survenus au cours des opérations. Ces accidents sont très variables ; tantôt légers et rapides : angoisse simple, excitation, loquacité ; tantôt plus graves : syncope, arrêt de la respiration, pâleur extrême; enfin mortels. Manheim en cite neuf cas, précédés de convulsions, délire, cyanose, et, dans un de ces cas, ayant amené l’albuminurie. Mais l’examen des conditions dans lesquelles ces accidents mortels se sont produits atténue considérablement leur portée. Dans sept de ces cas mortels sur neuf, les doses étaient exagérées et le titre de la solution trop élevé; dans les deux autres cas, l’un des malades était atteint d’un spasme de la glotte, l’autre de diphtérie. La mort peut donc avoir été causée aussi bien par la maladie que par la cocaïne.
Il y a lieu également de considérer la partie du corps dans laquelle se fait l’injection; ainsi, la muqueuse vésicale saine ne résorbe pas le liquide injecté et supporte de fortes doses; le rectum, au contraire, absorbe largement; les fortes doses sont menaçantes; deux des cas de mort cités par Manheim ont été la conséquence d’une injection de 1 gr. 50 dans le rectum dans un des cas, et de 1 gr. 32 dans l’autre. L'urèthre a aussi un pouvoir absorbant dangereux; Sims rapporte un cas où une' injection de 80 centigrammes dans l’urèthre a amené la mort; dans un second cas, cité par le même médecin, le résultat a été favorable : une injection uréthrale de 65 centigr. de chlorate de cocaïne dans 16 grammes d’eau fut retenue un quart d’heure dans le cantd; vingt minutes après, pupilles dilatées, agitation, subdélirium, pouls très rapide et fort. Les troubles intellectuels durèrent trois quarts d'heure et furent suivis d'une céphalalgie violente et d’une perte passagère de la mémoire ; le lendemain, l’état était bon. — Enfin, il faut redoubler de
précautions lorsque l’injection doit être faite à la face ou à la tête; la plus grande partie des accidents graves signalés se rapportent à des injections faites dans ces régions, dans lesquelles il ne faut employer que les doses les plus faibles et ne pas dépasser deux à trois centigrammes, deux au plus en une fois.
L’emploi du tube d’Esmarch, toutes les fois que son application est possible, a rendu de très grands services; l’application du tube d’Esmarch empêche la diffusion de la cocaïne et éloigne par conséquent les dangers d’intoxication en renforçant en même temps l’anesthésie locale. Le D r Kummer recommande une bonne saignée de la plaie, une partie de la cocaïne s’écoulant avec le sang. Les injections les plus dangereuses sont en effet les injections perdues, c’est-à-dire celles non suivies d'opérations.
L’idiosyncrasie joue également un rôle dans l’administration de la cocaïne; il est certain que les anémiques, les cardiaques, les nerveux sont plus sujets que les autres à l'intoxication cocaïnique ; il faut donc que le praticien tienne compte des • susceptibilités indispensables qui peuvent devenir, dans certains cas, des contre-indications absolues, par exemple la présence de lésions rénales ; mais, d’une manière générale, la cocaïne devra être employée avec une très grande prudence chez les vieillards, les cardiaques, les nerveux et les débilités. Pour ceux-là surtout, M. Dujardin-Beaumetz recommande de les placer dans le décubitus horizontal, afin de prévenir l’anémie cérébrale. Dans le même ordre d’idées, M. R. Lépine, de Lyon, conseille l’inhalation de trois gouttes de nitrite d’amyle immédiatement avant l’injection ; cetté faible dose est, d’après lui, sans inconvénient, et a une action préventive certaine. Enfin tous les médecins s’accordent à recommander de rassurer le patient, la peur, la terreur de l’opération jouant un grand rôle dans le développement des accidents cérébraux.
Si, malgré tontes ces précautions, des accidents surviennent, le traitement doit être symptomatique; si la
cocaïne a été ingérée par l’estomac, provoquer le plus rapidement possible des vomissements et combattre ensuite les phénomènes à mesure qu'ils se présentent.
Dans le cas d’intoxication par injections hypodermiques, employer d’abord les stimulants, le café, les alcools, les injections de caféine; si les symptômes s’aggravent, les inhalations de nitrite d’amyle, les injections d’éther, la faradisation, la respiration artificielle.
Dans les cas de convulsions, recourir au chloroforme, au chloral, à l’opium : ces trois agents ont rendu des services dans des cas semblables, et surtout les deux premiers ont été très utiles.
Un médecin canadien, M. Cornell, a publié l’observation d’une jeune fille de seize ans à laquelle on avait fait une injection de cocaïne dans les gencives pour l’extraction d’une dent. Cette injection produisit chez la jeune fille une excitation érotique sous l’influence de laquelle elle se mit à prendre des attitudes lascives et à prononcer des paroles obscènes.
Dans la séance du 13 janvier 1892 de la Société de chirurgie de Paris, M. Berger lit une lettre de M. le professeur Germain Sée, rappelant qu’il a publié deux articles sur les accidents dus à la cocaïne. Dans ces articles figurent deux statistiques, une de 90 accidents dont 10 mortels, une autre de 170 accidents avec 11 morts. M. Germain Sée s’v déclare adversaire de la cocaïne, qu’il juge un remède très infidèle et très dangereux.
D’après M. Beclus, l'action de la cocaïne est d’autant moins dangereuse que la solution est plus diluée. Une injection de 2 à 6 centigr. faite sous la peau et disséminée produit une anesthésie complète sans que l'on ait à craindre d’accidents sérieux. La sécurité n’est jamais absolue, pas plus qu’avec lès autres alcaloïdes; mais il ne faut pas abandonner l'emploi du médicament.
M. Reclus fait de plus observer que, lorsqu'il a à anesthésier la tunique vaginale, qui est une des régions les • plus dangereuses, il ne dépasse jamais la dose de 20 cen-
tigrammes de cocaïne; la dose maniable est, d’après lui,
comprise entre 5 et 20 centigrammes.
Les faibles doses ne sont pas cependant absolument inoffensives. M. Quénu a observé des accidents inquiétants chez un malade à qui il avait injecté 4 centigrammes sous la peau et 1 centigramme dans une hydrocèle dont il voulait faire la cure radicale.
Lorens rapporte trois cas d’intoxication consécutifs à l’injection dans le col utérin de doses très faibles de cocaïne : 0,0075; 0,01; 0,02.
Le danger de la cocaïne est donc, en dehors de l’idiosyncrasie particulière des sujets, avec laquelle il faut compter, et qui indique bien ceux chez qui il faut s’abstenir, tels que les alcooliques et les cardiaques, etc., dans la diversité des effets de tolérance du médicament suivant les différentes régions de l’organisme dans lesquelles on opère. D'après M. Félizet, il n’y a pas de dose de cocaïne, quelque faible qu’elle soit, qui mette dune manière certaine à l’abri de tout danger. Nous ne partageons pas cette opinion, mais il n’en est pas moins vrai qu’il faut manier cet anesthésique avec la plus grande prudence et employer les doses les plus faibles, surtout lorsqu’on opère dans des parties douées d’un grand pouvoir d’absorption, ou bien encore lorsque l’usage de la bande d’Esmarch n’est pas possible.
Les accidents que produit dans l’organisme l’empoisonnement aigu par la cocaïne sont nettement indiqués dans le Journal de Médecine de Paris (1892). Ces troubles sont :
1° Troubles psychiques, c’est-à-dire : obnubilation de la pensée, tintements d’oreille, état vertigineux, etc.
2° Troubles sensitifs ; diminution de la sensibilité générale et de la sensibilité tactile.
5 ü Troubles de la motilité ; titubations, convulsions, tremblements, tétanisation des muscles respiratoires, d’où dyspnée, asphyxie. ...
4° Troubles circulatoires : état syncopal, dilatation de la pupille, état vultueux du visage, auquel succède la pâleur, ataxie des muscles cardiaques, etc.
M. Ch. Eloy donne les moyens de combattre ces divers symptômes, soit qu’ils se présentent tous ensemble, ou simplement en partie chez un malade empoisonné par la cocaïne,
Il est d'abord urgent, d’après lui, de prévenir la syncope, puis il faut combattre le collapsus respiratoire et cardiaque.
Il recommande au début de placer le malade dans la position horizontale, afin de diminuer l’état syncopal; de faire des aspersions d’eau froide sur le visage : contre les convulsions, pratiquer des enveloppements froids.
« S’il y a menace d’asphyxie, flagellation, massage, respiration artificielle.
« Contre la tétanisation des muscles respiratoires, on peut employer les inhalations chloroformiques.
« Contre la pâleur, les inhalations de nitrite d’amyle, afin de provoquer la vaso-dilatation, de modifier la pression artérielle et de diminuer l’encomhrement de la circulation centrale au profit de la circulation périphérique.
« Si ces moyens sont insuffisants, on administrera au malade du café et de la caféine; si la déglutition est impossible, on aura recours aux injections hypodermiques d’éther (1, 2 ou 3 seringues) et à celles de caféine. »
M. Chouppe conseille (Bulletin médical, 10 janvier 1892) d’ajouter aux moyens indiqués par M. Éloy les injections hypodermiques de morphine; diaprés lui, sous l’action de la morphine, les malades supportent sans accidents des doses plus considérables de cocaïne : il l’explique par ce fait que la morphine diminuant « l’activité des cellules cérébrales, celles-ci deviennent moins aptes à subir l’excitation que cause la cocaïne ».
Il conseille donc de pratiquer, dès le début des accidents, des injections hypodermiques de chlorhydrate de morphine, à la dose de 3 à 4 centigrammes.
L’article se termine par la recommandation, surtout aux dentistes, de renoncer à l’emploi de la cocaïne comme anesthésique local (Journal de médecine de Paris, n° du 1 er mai 1892).
Nous trouvons dans le Bulletin général de thérapeutique (29 février 1892) une note très intéressante sur les propriétés anesthésiques de la cocaïne.
D’après M. Bignon, de Lima, auteur de cette note, les propriétés''anesthésiques sont nulles dans les solutions de cocaïne franchement acides ; mais elles ne disparaissent pas, elles y sont simplement à l’état latent, et reparaissent dès qu’on neutralise l’acide de la solution.
Tous les acides minéraux ou organiques masquent la propriété anesthésique.
La plupart des chlorhydrates de cocaïne cristallisés gardent une quantité appréciable d’acide, et ne donnent par conséquent pas toute la puissance anesthésique de l’alcaloïde employé. La différence de pouvoir anesthésique peut varier du simple au double.
Il faut donc, avant d’employer une solution de chlorhydrate de cocaïne, avoir soin de la neutraliser Ce résultat ne s'obtient qu’aux dépens de sa limpidité, sa solution devient légèrement opaline.
C’est à cette différence dans le degré d’acidité des solutions que M. Bignon attribue les divergences sur les doses nécessaires à l’anesthésie.
L’intensité anesthésique atteint son maximum lorsqu’après neutralisation de l’acide, le chlorhydrate se. trouve en suspension dans un liquide légèrement alcalin, que l’auteur appelle un lait de cocaïne.
Pour obtenir ce lait de cocaïne, il précipite le chlorhydrate de cocaïne, ou un autre sel, par un léger excès de carbonate de soude ; la puissance anesthésique de ce lait est d’autant plus grande qu’il a été obtenu ave< des liqueurs plus concentrées, la quantité d’alcaloïde étant d’ailleurs la même.
Le lait de cocaïne doit être préparé au moment de s en servir; sans cette précaution la cocaïne se précipite, se masse, et son effet est beaucoup moins efficace.
M. Bignon ajoute :
« Il serait à désirer que l’on essayât des injections sous-cutanées de lait de cocaïne; les essais faits sur les
chiens m’ont paru encourageants. L’absorption dans le torrent circulatoire a paru atténuée et retardée. Cependant tous mes efforts pour localiser l’action ont échoué jusqu’à présent. »
L’auteur cite, à l'appui de sa théorie, les expériences qu’il a faites sur lui-même en prenant pour terrain d’expérimentation la muqueuse buccale, avec laquelle il met l’alcaloïde en contact.
La dose de 10 centigrammes en lait produit au bout de quatre minutes, dit-il, un,e anesthésie telle que les mâchoires et la gorge semblent paralysées.
Cette dose lui paraît être celle qui est nécessaire pour les opérations chirurgicales.
Dans la même publication (lo mars 1892), M. Maurel, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Toulouse, étudie les causes de la mort par la cocaïne.
D’après ses expériences sur le sang de l’homme et sur celui du lapin, il conclut que la mort peut se produire de deux manières : par saturation du sang, ou par embolies, selon que la cocaïne arriverait en contact du sang à un titre non toxique, ou toxique pour les leucocytes.
Il tire des faits qu'il cite des conclusions pratiques qu’il termine ainsi :
« Dans tous les cas, dans les injections hypodermiques rien ne pouvant nous garantir que la canule n’a pas déchiré quelque veinule ou quelque lymphatique, et que par conséquent une partie de l’injection ne sera pas mise directement en contact avec le sang, il faut renoncer à toutes les solutions supérieures à 15 centigrammes de chlorhydrate de cocaïne pour 100 grammes d’eau distillée.
« Seules les solutions les. plus faibles sont sûrement sans danger, et à la condition de les employer, surtout si l’on descend à 5 centigrammes, on pourra injecter des quantités relativement considérables par la voie hypodermique, éans. produire d'accidents.
« Le danger dés injections hypodermiques de ehlorhv-
drate de cocaïne viendrait donc d’abord du titre (les solutions employées et non de la quantité de cocaïne injectée-, et ensuite de la pénétration accidentelle des solutions toxiques dans les vaisseaux. »
Isococaïne. — L’isococaïne, nouvel anesthésique,dérivé de la cocaïne, fond à 44 degrés; elle forme, avec l’acide chlorhydrique, l'acide nitrique et l’acide inhydrique des sels peu solubles. Les propriétés physiologiques de l’isococaïne seraient analogues à celles de la cocaïne. Elle déterminerait l’anesthésie beaucoup plus rapidement. Toutefois son emploi dans les maladies des yeux ne serait pas à recommander, à cause de ses propriétés irritantes, plus énergiques que celles de son isomère. ( Moniteur thérapeutique, n° 4, 6 avril 1891.)
Tropacocaïne. — Elle fut isolée de la coca du Japon par Giesel, et M. Liebermann l’a obtenue par voie synthétique.
Le chlorhydrate de tropacocaïne paraît être un puissant analgésique local, supérieur sous certains rapports à la cocaïne : il serait aussi moins toxique et légèrement antiseptique. Dans la chirurgie oculaire on se sert d’une solution à 5 pour 100, dont on instille une à deux gouttes.
On peut diminue a l’hyperbémie transitoire et le picotement provoqués au début par la tropacocaïne en incorporant cette substance à la solution dite physiologique de chlorure de sodium (à 0,6 pour 100). ( Sem. mécl., 31 août 1892.)
Phénate de cocaïne. — Le D 1 ' Von Oefele, de Ilengersberg, remplace le chlorhydrate de cocaïne par le phénate de cocaïne. D’après lui, ce nouveau sel n’a aucun des inconvénients du chlorhydrate, au point de vue toxique, mais il a de plus des propriétés anesthésiques et thérapeutiques bien plus actives.
Un des grands inconvénients de l’emploi du chlorhydrate de cocaïne est, en effet, sa grande solubilité, cause principale des accidents toxiques : cette solubilité affaiblit de plus l’anesthésie locale, puisqu’elle transporte l’agent anesthésique loin de la région où l’on voudrait
le circonscrire. Le phénate de cocaïne évite ces graves inconvénients; il n’est pas soluble dans l’organisme, il n’est par conséquent pas résorbé et son action anesthésique locale se prolonge plus longtemps.
Ce nouveau produit présentantdes avantages au point de vue antiseptique, on peut l’employer de préférence, surtout dans les injections hypodermiques.
Les doses sont lés mêmes que celles employées pour le chlorhydrate de cocaïne.
Voici la formule des injections hypodermiques :
Phénate de cocaïne. ... tO centigrammes faire dissoudre dans :
Alcool. 5 grammes
ajoutez :
Eau distillée. 5 grammes
F. S. A. — Injecter le contenu de 1 à 3 seringues Pravaz de cette solution. (Journal de médecine de Paris, n° 14, 3 avril 1892. — Hevue de thérapeutique, n° 7, 5 avril 1892.)
10° Méthodes mixtes.
Le danger que présente l’absorption de la cocaïne a été l’objet de recherches nombreuses. Déjà, par la bande d’Esmarch et autres moyens de compression, on a essayé d’arrêter la cocaïne sur le lieu même où se faisaient les injections, et de l’empêcher d’aller au delà; les méthodes mixtes qui suivent tendent au même but.
1° Cocaïne et éther. — M. le D r Courtin, de Bordeaux, préconise un nouveau mode d’emploi de la cocaïne en chirurgie, consistant dans l’imprégnation des tissus cruentés avec la solution de cocaïne. Voici comment il procède': s’il s’agit d’une tumeur siégeant sous la peau, il fait usage
246 anesthésie locale.
de l’éther sulfurique en pulvérisation avec l’appareil de Richardson jusqu’à congélation des tissus ; ceci fait, il pratique la section de la peau au bistouri, et au moyen de petites éponges stérilisées trempées dans une solution de cocaïne à 1 gramme pour 50 grammes d’eau distillée, il fait un badigeonnage des parties cruentées, qu’il pratique un certain nombre de fois suivant la durée de l’opération.
Sous l’influence (le ce badigeonnage M. Courtin a note une coloration vermillon de l’épanchement sanguin et une abondance un peu plus considérable de l’écoulement du
Avajit de pratiquer les sutures, il a soin de faire undernier badigeonnage des surfaces cruentées de la peau, de façon à éviter la douleur des points de suture.
S’il s'agit d’une tumeur siégeant sous une muqueuse, il remplace les pulvérisations d'éther par un badigeonnage, de cinq minutes de durée environ, de la surface de la muqueuse, avec la même solution de cocaïne, et il procédé de la même façon que dans le premier cas pour l’énucléation de la tumeur.
Il réduit ainsi au minimum le pouvoir d absorption de la substance médicamenteuse, qui est entraînée en grande partie par l’écoulement sanguin,
M. Courtin a pu enlever ainsi, sans douleur, un lipome de la nuque, gros comme un œuf de poule; une loupe du cuir chevelu, un autre lipome de la paroi abdominale et un kyste dermoïde du volume d’une mandarine occupant le plancher de la bouche. Dans aucun .cas, il n a observe d’accidents, et la réunion primitive des plaies a été obtenue. . „ , „ . ,
2» Cocaïne, beurre de cacao, éther. —Ce D r J. Corning, de New-York, a imaginé un nouveau procédé d’anesthésie locale (Semaine médicale, 15 janvier 1892), qu’il croit appelé à rendre de grands services en. chirurgie, ainsi qu’en médecine pour le traitement de certaines douleurs localisées.
Yoici comment procède M. Corning : ...
Il commence par injecter dans la peau de la région a
anesthésier une solution de cocaïne à 2 ou 5 pour 100, puis, après avoir retiré la seringue, mais en laissant son aiguille en place, il adapte à cette aiguille une autre seringue remplie de beurre de cacao liquéfié par la chaleur, et injecte ce liquide; il soumet ensuite la région aux pulvérisations d’éther. Le refroidissement produit par ces pulvérisations amène la solidification du beurre de cacao injecté dans la peau. La circulation dans les capillaires de la peau se trouvant suspendue par suite de cette solidification, la solution de cocaïne n’est pas absorbée, mais elle reste en place, continuant à agir sur la terminaison des nerfs sensibles, et à entretenir ainsi l’anesthésie. Dès qu’on cesse les pulvérisations, le beurre de cacao se liquéfie par la chaleur du corps. L’absorption du beurre de cacao ainsi que celle de la solution de cocaïne commence à se produire, et l’anesthésie tend à disparaître. Mais si l'on continue les pulvérisations d’éther sans interruption, on peut faire persister l'anesthésie pendant un temps assez long, variant de une à deux heures, surtout lorsqu’on a soin de diminuer la tension naturelle de la peau en élevant, par des tractions exercées de la périphérie vers le centre, un pli cutané tout autour de la région anesthésiée.
Pour faciliter l’application de sa méthode, M. Corning a fait construire un petit appareil composé de deux seringues juxtaposées qui, au moyen d’un tube bifurqué, aboutissent à une aiguille commune : l’une des seringues, d’une capacité de 5 centimètres cubes, est destinée à la solution de cocaïne; l’autre, réservée au beurre de cacao liquéfié, peut en contenir 20 centimètres cubes.