Donc, eh admettant que dans la pièce de 28 mètres
cubes toutes les vapeurs de chloroforme subissent l'action décomposante de la température du rouge, l’atmosphère contiendra, au bout de peu de temps, les substances ci-dessus énoncées, dans les proportions indiquées par l’expérience. Et cet état de choses arrivera d’autânt plus vite que l’éclairage de la salle sera plus brillant.
On se rend facilement compte du danger que courraient malades et opérateurs dans une pièce où se feraient successivement plusieurs opérations, l’acide chlorhydrique exhalé donnant lieu, dit Chapuis, à des trachéo-bronchites très intenses.
Pour éviter ce danger, la première idée qui vient à l’esprit est d’établir une ventilation suffisante, un courant d’air dans les parties supérieures de la pièce. Le moyen est évidemment recommandable, mais nous croyons préférable encore de suspendre, dans la salle d’opérations et dans le voisinage des sources de lumière ou de chaleur, des tissus trempés dans une solution faible de potasse ou de soude. On se débarrassera par ce moyen des vapeurs chlorhydriques et en général de tous les produits acides
L’éclairage électrique (lampe à incandescence) ferait bien mieux encore, il éviterait l’emploi fastidieux de tous ces correctifs, et écarterait tous les dangers que nous venons d’indiquer en en supprimant la seule cause, c’està-dire la décomposition des vapeurs chloroformiques.
Toxicologie du chloroforme et doses toxiques. —Lallemand, Perrin et Duroy ont montré que des chiens pouvaient vivre sans en être incommodés dans une atmosphère à k pour 100 de chloroforme, tandis qu’ils mouraient rapidement dans une atmosphère à 8 pour 100 de cet anesthésique.
Paul Bert dit que la mort survient brusquement lorsque l’air inspiré par le patient contient le double de la quantité de chloroforme nécessaire à l’anesthésie.
D’après les expériences de Gréhant et Quinquaud, il suffirait de 1 gramme de chloroforme par litre de sang, soit 5 grammes pour la totalité du sang de l’homme,
pour produire une anesthésie complète; 1 gr. 25 par litre
pourrait amener rapidement la mort.
En résumé, on admet généralement que 2 gr. 50 à 5 grammes de chloroforme sont des doses toxiques.
Recherche du chloroforme dans les cas d'empoisonnement. — Différents procédés ont été proposés pour la recherche toxicologique du chloroforme ; le plus recommandable est, sans contredit, celui de Perrin, Lallemand et Duroy basé sur la propriété que possède le chloroforme de se décomposer au rouge en donnant du chlore et de l’acide chlorhydrique.
L’appareil dans lequel se passe la réaction se compose d’un ballon A, placé sur un bain-marie B et susceptible de recevoir un courant d’air venant d’une trompe C ; le ballon communique avec un tube de porcelaine D, qui traverse un fourneau à réverbère E et se termine par un tube à boule de Liebig (fig. 6).
Pour se servir de cet appareil, on commence par réduire en pâte et délayer dans un peu d’eau la matière cérébrale, le sang, le foie et le tube digestif : la bouillie ainsi préparée est introduite dans le ballon À. Dans le tube de Liebig ori verse une solution de nitrate d’argent acidulée avec de l’acide azotique pur.
Les choses étant ainsi disposées, on fait un premier essai sans chauffer le tube de porcelaine, mais en portant vers 40° la température du bain-marie B. L’air, après avoir barboté dans la bouillie, vient se laver dans la solution de nitrate d’argent et la laisse parfaitement limpide, s’il n’a pas entraîné de produits chlorés autres que le chloroforme.
A ce moment on porte au rouge le tube de porcelaine. Si des vapeurs chloroformiques le traversent, il se forme immédiatement de l’acide chlorhydrique et du chlore, qui produisent dans la solution de nitrate d’argent un précipité blanc de chlorure d’argent. On pousse l’opération jusqu’à ce qu’il paraisse ne plus se former de précipité et on s’assure que ce précipité est bien du chlorure d’argent. Le corps blanc doit être insoluble dans l’acide
nitrique, soluble dans le cyanure de potassium, 1 hyposulfite de soude, l’ammoniaqùe. Il doit de plus noircir rapidement à la lumière.
Si le corps obtenu est bien du chlorure d’argent, il y a tout lieu de croire qu’il est dû à la décomposition du chloroforme, puisqu’on s’est assuré auparavant de l’absence du chlore et de l’acide chlorhydrique libre.
Malgré cela, il ne sera pas encore permis de conclure à l'empoisonnement par le chloroforme. On-devra, avant
Fig. 6.
de se prononcer,- chercher à savoir quels médicaments prenait le malade avant sa mort.
Nous savons en effet, d’après les travaux de Personne, que le chloral se décompose dans l’économie en chloroforme et en formiate.
Ce n’est qu’après s’être assuré de l’absence de toute cause d’erreur que l’expert pourra conclure à la présence du chloroforme.
Un autre procédé de recherches dû à Gréhant et Quinquaud est basé sur la propriété que possède le chloroforme de réduire la. liqueur de Fehling.
On soumet les matières suspectes à la distillation et l’on fait ensuite réagir lé produit de cette opération sur la liqueur cupro-potassique. On peut aussi le mettre en présence de quelques gouttes d’aniline dans une solution alcoolique de soude. Il se dégage alors une odeur repoussante si le liquide contient du chloroforme.
Si l’on veut doser le chloroforme trouvé dans les organes, il faut employer le procédé de Perrin et Duroy et peser le chlorure d’argent.
Effets phtjsiologiques. — Sans nous étendre longuement sur la physiologie expérimentale, il nous faut dire cependant par quelles phases successives se fait l’éthérisation. Nous admettons avec Willième et Duret la division suivante :
l ro Période. — Suspension des fonctions des lo.bes cérébraux (sommeil).
2 e Période.— Suspension des fonctions.de la moelle ou de la protubérance, etc., comme agents de sensibilité (anesthésie).
5 e Période. — Suspension des fonctions des centres cérébro-spinaux, comme organes excito-moteurs (résolution musculaire).
4 e Période. — Suspension des fonctions du bulbe et des nerfs organiques, comme principe des mouvements respiratoires et cardiaques (cessation de la respiration et arrêt du cœur : mort).
Comme on le voit, les phénomènes bulbaires sont importants à connaître ; ils constituent pour ainsi dire la zone dangereuse et annoncent l'imminence d’accidents mortels auxquels il faut remédier tout de suite par la respiration artificielle, qui, malheureusement, à cette période, reste souvent inefficace.
En donnant le chloroforme à doses fractionnées, cette période-bulbaire est évitée, car, la quantité d’agent anesthésique inhalée étant réduite au minimum, on a moins à craindre l’intoxication.
D’après les expériences de Cl. Bernard, on sait que le sang est le véhicule du chloroforme, qu’il transporte dans
l’économie tout entière et jusqu’aux centres nerveux. Le chloroforme détermine alors dans le cerveau un état presque analogue à celui du sommeil naturel, de l’anémie cérébrale, précédée ou non de congestion, causée par l’irritation de la muqueuse respiratoire au début des inhalations : il faut ajouter que la présence du chloroforme dans le sang produit, en plus de l’anémie, des phénomènes qui rappellent ceux qu’amène, dans l’ivresse, Y intoxication alcoolique. La cellule nerveuse centrale, la cellule sensitive en particulier, va être coagulée (Duret). La cellule reprendra son état primitif normal, à mesure que s'élimine l’agent toxique (Duret).
Tout récemment M. Raphaël Dubois, reprenant les expériences célèbres de CL Bernard sur l’arrêt de la germination de la graine soumise à l’influence des anesthésiques, a démontré qu’il se forme une dessiccation de la plante, par substitution de l’agent anesthésique à l’eau du protoplasma. Si l’on opère sur une orange, l’eau devenue libre se déverse dans les interstices « en donnant à l’orange l’aspect d’un fruit dégelé ».
L’action des anesthésiques sur la graine serait donc analogue à celle de la dessiccation ou du froid.
11 en est de même pour les tissus animaux et pour le vitellus de l’œuf, dont la composition chimique se rapproche beaucoup de celle du tissu nerveux, ce qui permet de supposer que cette affinité est la seule cause de l’élection particulière des anesthésiques généraux pour le système nerveux.
Celte déshydratation de l’épithélium sous les vapeurs anesthésiques expliquerait, d’après M. Dubois, le dépoli de la surface cornéenne, qui disparaît après le réveil, « dû à l’affaissement irrégulier du tissu cornéen « par déshydratation des éléments épithéliaux de la face interne de la cornée.
Cette déshydratation expliquerait encore l’hypersécrétion salivaire et stomacale du début de l’anesthésie, la soif et la sécheresse de la bouche comme dans l’ivresse où l'alcool est la cause de la déshydratation des tissus.
M. R. Dubois a de plus appuyé sa théorie sur les recherches de Graham au sujet des matières colloïdales minérales. — Si on fixe de l’eau sur l’albumine ou la silice, on a un hydrogèle ; si on soumet un hydrogèle à l’action de l’alcool, celui-ci se substitue à l’eau de l’hydrogèle, et l’on a un alcoogèle; et de même que l’alcool a chasse l’eau, l’éther chasse l’alcool et on aura un éthérogèle.
Comme le fait remarquer le D r Capitan, la théorie de M Raphaël Dubois est fort intéressante, car on aurait ainsi l’explication de « ce qui se passe dans les cellules de l’organisme après la suspension de l’action de 1 agent anesthésique au moment du réveil ». En effet, « 1 alcoogèle mis en présence d’une masse d’eau suffisante redevient hydrogèle ».
Donc, lorsque l’on a suspendu 1 administration de l’agent anesthésique, « le sang peut éliminer par les poumons l’anesthésique qui y est dissous, puis alors enlever à son tour cet anesthésique combiné aux tissus, et, en leur rendant leur eau de constitution, le ramener ainsi à l’état normal ». .
Si sous l’influence de doses massives et repetees la saturation des tissus est trop grande, la mort arrive par intoxication, et l’on comprend ainsi l’avantage de la méthode fractionnée. '
Ce n’est qu’après la perte de la sensibilité que s obtient la résolution musculaire. 11 faut pousser le chloroforme plus loin, de façon que, après avoir imprégné les centres cérébraux (insensibilité), il amène, par son action sur les centres cérébro-spinaux, cette résolution musculaire nécessaire pour les grandes opérations.
M. Cl. Bernard, par ses expériences sur des grenouilles, a démontré la marche ascendante de l’anesthésie, qui s’empare d’abord des extrémités périphériques pour gagner le tronc, puis les racines postérieures. Tous ceux qui ont quelque pratique du chloroforme savent combien certains organes gardent leur sensibilité alors que 1 anesthésie est complète et que le sujet ne réagit plus quand on excite les nerfs périphériques. Parmi ces organes nous
citerons : les organes génitaux (dilatation brusque du col, incision du périnée dans la périnéoraphie, le péritoine et la masse intestinale, le pharynx, l’anus, le tube digestif, etc.). -
Poumons. — Les expériences de Franck et Arloing, relatées par Duret et les auteurs, ont montré l’action toxique du chloroforme donné à doses massives. C’est ainsi qu’ils ont relaté trois façons de produire l’asphyxie :
« 1° Par syncope primitive, laryngo-trachéale de Duret, causée, au commencement de l’anesthésie, par l’action du chloroforme sur le larynx et sur la trachée;
« 2° Par tétanisation des muscles respiratoires, si, la syncope primitive ne s’étant pas produite, on continue la chloroformisation à doses massives. — C’est la syncope secondaire ou bulbaire (Duret), syncope que l’on évite si l’on suspend à temps cette dangereuse méthode;
« 5° Si la syncope secondaire n’a pas lieu, la respiration s’arrêtera après quelques mouvements thoraciques superficiels par suite de l’accumulation de l’agent toxique dans l'économie »
De plus, d’après les expériences d’Arloing, comme la circulation pulmonaire se ralentit pendant la chloroformisation, la congestion ou l’engouement pulmonaire seraient des contre-indications, car la stase sanguine artificiellement produite ne pourrait que les augmenter.
Dans la méthode fractionnée, aucun de ces phénomènes ne peut se présenter; puisqu’il n’y a pas doses massives, il n’y a plus de syncopes primitives ni secondaires, il n’v a pas non plus de toxicité, et les affections pulmonaires (engouement, congestion) ne sont plus des contre-indications, car le ralentissement de la vitesse du courant sanguin est très faible, et dans le cas où, malgré toutes les précautions prises, quelque menace de congestion se produirait, la quantité de chloroforme charriée par le sang étant minime, il suffirait de quelques inhalations