‹ Ange et diableChapitre 10 sur 17 · A MONTMARTRE · texte numérisé non relu

A MONTMARTRE

A la nuit tombée, le temps était devenu plus sombre encore; les nuages de l’hiver qui s’avançait roulaient pesamment, sur la terre et l’inondaient d’une pluio glacée.

L’ondée, en s’épenchant sur la butte Montmartre, sur Ce sommet inégal, découpé en tertres rocailleux, en talus escarpés, en larges fondrières, semblait doubler de volume dans les cascades et les ravins où elle bouillonnait. Le vent, plus vif aussi sur les hauteurs, faisait tournoyer ces flots errants et les envoyait battre à la fois de'tous côtés.

Les habitations éparses sur le point élevé de la colline étaient fermées; les ânes en grand nombre qui ont donné sa réputation à cette petite contrée étaient rentrés chez eux; on avait retiré les troupeaux de moutons qui peuplent le haut de la butte au temps où elle verdoie; les maigres arbres et les buissons do ces hauteurs achevaient de se dépouiller de feuilles,

el la mousse qui restait seule sur la terre frissonnait sous le vont aigu.

Ce qui demeurait seul insensible à ces autans était un grand rocher planté au bord d’une cavité et les quatre bandits qui s’y tenaient adossés.

Les deux frères Tripart, Dario et Perrotte, qui venaient de quitter la carrière voisine, étaient assis là, sur la terre boueuse, le dos contre la paroi do pierre, les jambes pendantes dans la profondeur, ne sachant pas même le temps qu’il faisait et no cherchant de l’abri du rocher que l’ombre plus épaisse qu’il répandait.

Ils étaient au moment d’un coup de main décisif, et absorbés comme tout homme dans le plus important exercice de sa profession.

Sans-Tache était toujours le môme, car si sa gravité ne l’abandonnait pas dans les heures de loisir, il ne perdait rien de son calme dans les heures d’action.

Mais Dario avait l’ardeur frémissante du chasseur sur les traces de sa proie, et bien plus dévorante encore lorsqu’il s’agissait d’une chasse humaine.

Boniface et Perrotte étaient aussi bien vivement préoccupés par ce moment.

Le premier, le Vieux-Diable, ne riait plus. Il s’était rarement mêlé d’embuscades sur les grands chemins; il aimait mieux s’attaqu -r aux choses inertes, aux caisses des bureaux inoccupés pendant la nuit, aux buffets d’argenterie des salles à manger où ne couche personne; la présence du monde lo gênait. Sa perversité mesquine avait peine à aller jusqu’aux gros jiux où on risque sa tôle.

S’il poursuivait ce prêtre inconnu, c’est que les billevesées de Dario lui faisaient espérer là un gros bénéfice, et que surtout il voyait toujours briller aux mains du ministre ces pièces d’argenterie d’église dont il était idolâtre.

Perrotte, l’ex-artiste, n’était plus paresseux. L’étonnement, la peur qu’il éprouvait à une première attaque nocturne en rase campagne, lui fouettait le sang; il ne s’était pas plaint une seule fois de la fatigue en chemin, et ne rompait plus la tête de ses compagnons des regrets adressés au lit do paille où il était accoutumé à s’étendre à cette heure.

— Il est près de dix heures, disait Dario. Notro prêtre no tardera pas à passer; c’est pour une visite de charité à laquello

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il ne manquera pas... et nous sommes sûrs au moins de ne pas attendre ici pour rien.

— C’est demain que nous le saurons, dit Sans-Tache ; c’est seulement demain que nous serons sûrs de n’avoir pas attendu pour rien... ou pire que cela peut-être.

— Laissez donc, répondit Dario, l’affaire est sûre... Je me sens un picotement dans le bras comme lorsque je vais faire un coup heureux... Une fois, je ne me sentais rien de tout cela du tout... et j’ai été pris pour aller à Toulon.

— Mais, convenons des faits, dit Boniface.

— Les faits, les voici, dit Dario. Nous n’attaquerons notre voyageur qu’à son retour de chez les Desportes, parce que la nuit sera plus avancée.

— C’est convenu, le plus tard sera le mieux, dit Perrotte tremblant.

— Mais en quel endroit? demanda encore Boniface.

— Regardez, dit Dario, je vais vous tracer le plan du lieu où nous sommes.

11 ouvrit sa main gauche en la tenant renversée et posa son index droit dans l’intérieur.

— On n'y voit goutte, reprit-il; c’est égal, regardez ce que je vais vous expliquer comnm s’il faisait jour. Nous voici à cette place... là où je pose mon doigt... à cinquante pas derrière nous... sur l’un des points les plus élevés de la butte... est l’abreuvoir... un beau bassin de pierre, avec- de grands arbres au-dessus et quelques maisons bourgeoises dans le voisinage.

— Nous connaissons... passe... dirent ses compagnons.

— En cet endroit, continua Dario, passe un chemin étroit qui redescend au versant de la colline. A quelques centaines de pas, les maisons cessent, il n’y a plus que de pauvres bicoques, éloignées les unes des autres, parmi lesquelles est celle du cordier Desportes... vous voyez bien ia place où je les marque?

— Eh! oui, après? dit Boniface.

— En quittant l’abreuvoir du côté opposé, le chemin revient à la partie de la colline qui fait face à Paris... Ici, à ce point que j’indique, vous avez trois moulins à vent... 11 n’y a personne pendant la nuit...

— Naturellement... Ensuite?

— Un peu plus bas, par ici, se trouve une ancienne maison

sans portes ni fenêtres, qui a servi autrefois à je ne sais quoi, mais qui, à présent, assurément, ne sert plus à rien... Contre l'escalier extérieur, sous les ronces qui le garnissent, est une hutte dans laquelle se loge en été un berger, mais qui en ce moment ne loge plus personne.

— Va donc!

— En suivant le chemin, vous remontez et vous arrivez h un plateau très-élevé, qu’on nomme le Point-de-Vue...

— Connu, très-connu, interrompit l’ex-artiste. C’est le point le plus élevé en face de Paris. A la porte de la mauvaise balustrade qui entoure le plateau est écrit : On entre pour deux sous. Vous donnez la somme à un individu qui se promène à l’intérieur, et vous avez droit de mettre l’œil à un télescope qui vous fait voir de loin les monuments de Paris que vous avez cent fois vu de près.

— Très-bien, dit Dario. En descendant de là, vous retrouvez le sentier et vous arrivez...

— Tu devrais bien arriver pour tout de boni s’écria Boniface.

— Nous y voici, répondit Dario. Vous arrivez à une pento très-rapide; mais le chemin y décrit de si longues circonvolutions que vous descendez de cette hauteur sans presque vous en apercevoir. Le sentier est encaissé dans des pans de mur ou de grandes haies, mais qui n’ont de l’autre côté que des terrains nus ou déserts... Voyez mon doigt que je place au fond de l’un de ces circuits... c’est là que nous irons nous poster pour attaquer.

— Ah! enfin! dirent ses compagnons.

— Nous choisirons l’endroit où un pan de mur succède à une haie; le mur nous servira à nous cacher, la haie à voir venir...

— Oui, c’est bien.

— Et vous sentez que ce mouvement du chemin qui tourne sur lui-même donne la position la plus favorable pour s’éclipser en un clin-d’œil..»

— Tu as raison.

— Puis, la carrière est à deux pas.

— Et on y regarde à deux fois avant de nous poursuivre là.

— - Ce plan a-t-il l’approbation de Sans-Tache? demanda

Dario.

— Oui, répondit laconiquement le héros des bandits.

— - Nous irons nous poster là dès que le moment sera venu, ajouta l’organisateur de l’attaque.

— As-tu encore à boire, Dario? demanda Boniface. Ma gourde est vide.

— Ainsi tout est arrêté, et vous êtes prêts, termina l’affreux méridional.

— C’est dit... Mais donnez-nous donc à boire 1 dit Perrotte avec un frisson.

— Animaux!.,, vous ne faites que ça tous deux, dit Dario en leur passant l’eau-de-vie. Il faut boire pour se réchauffer, mais prendre garde à s’enivrer.

— Eh bien! c’est pour... nous réchauffer, dit Boniface... Et toi, Sans-Tache?

— Moi, je n’en ai pas besoin, répondit celui-ci.

— Tu es bien fier.

— Non, mais j’ai du cœur et du bras sans les prendre dans la bouteille.

Après ces mots, les bandits se levèrent et marchèrent de long en large en silence.

Au bout d’un moment, à deux cents pas au-dessous de cette hauteur et à gauche, on put voir passer une petite lueur qui glissait dans l’un des circuits du chemin tortueux conduisant au point de vue.

Cette lumière, sans rien éclairer distinctement, montrait ecpendant la figure d’un homme dont le vêtement avait une forme assez particulière pour que, même au milieu de ces ombres, on reconnut son caractère ecclésiastique.

Un enfant l’accompagnait en portant une petite lanterne qui versait cette lueur dont on suivait la marche au loin.

Les bandits nommèrent tout bas l’abbé Savinien. Ils le suivirent longtemps des yeux pendant qu’il gravissait la colline, mais en retenant leur haleine dans une émotion palpitante, car ils songeaient au retour.

L’abbé Savinien se rendait en effet dans la maison où l’appelait sa divine charité, accompagné de François, son enfant de chœur.

Le missionnaire cheminait dans la nuit noire, portant un pas ferme et paisible sur le sentier glissant, aussi libre d’esprit que s’il eût traversé une rue de Paris.

Craignant de trouver l’enfant qu’il allait visiter à ses der-

niera moments, il portait avec lui le saint ciboire, qu’il avait enveloppé d’une laine noire et tenait bien serré entre son bras gauche et sa soutane; de sa main droite il s’appuyait sur le bâton de voyage.

Il avait fait prendre à François une lanterne portative, moins pour éclairer son chemin, quelque rude qu’il fût, quo pour s’y reconnaître dans la nuit et être sûr de prendre le trajet le plus direct.

François, non moins agile, mais plus préoccupé du voyage que son maître, marchait en tournant la tête de tous côtés dans le mouvement constant d’une girouette. Cependant, avec son air assuré, presque fier, le petit homme, en inspectant ainsi les ambûches que la campagne pouvait cacher, avait plutôt l’air d’attendre que de craindre.

Par surcroît de précaution sans doute, lorsque l’abbé Savinien ne le voyait pas, il ramassait sur son chemin quelques pierres, qu’il logeait dans les poches de son pantalon.

— Monsieur l’abbé, disait-il en ce moment, avons-nous encore bien loin à aller?

— Mais oui... un quart de lieue au moins, répondit Savinien.

— Ce n’est pas que je m’en plaigne... reprit François, mais c’est qu’il y a déjà bien longtemps que nous sommes en roule.

— Pour quo le chemin te paraisse moins long, dit l’abbé, occupe ta pensée... Tiens, Io mieux serait de prier Dieu pour ce pauvre enfant malade quo nous allons voir... il est justement de ton âge.

— Vraiment, monsieur l’abbé.

— Oui... dix ans... C’est une raison pour quo tu t’intéresses à lui, pour que tu l’aimes... Ceux qui naissent en môme temps quo nous doivent nous tenir au cœur par quelquo chose : ils verront les mômes temps, les mémo événements que nous verrons nous-mêmes ; ils partageront avec nous les bons et les mauvais jours ; ce sont les compagnons de voyago que Dieu nous donne pour traverser la vie.

— Je comprends ça.

— Alors, dis une prière à l’intention du fils des Desportes, et pour quo Dieu le rende à ses parents.

— Monsieur l’abbé... parole d’honneur, je voudrais bien, mais je ne peux pas.

— Pourquoi donc?

— Je pense à ccs grands dangers que nous devons courir... et je meurs d’envie de savoir ce qu’il en sera.

— Enfant!

— Pourtant, puisqu’on vous a ainsi prévenu de ne pas sortir, c’est qu’il ne ferait pas bon pour vous en route.

— Laisse donc!... il n’y a pas de loups à Montmartre.

— Mais il y a souvent des voleurs... C’est tout do même.

— Non pas! nous serions une excellente prise pour les loups, qui feraient avec nos personnes un confortable repas, tandis que les malfaiteurs, qui no pourraient s’approprier que nos richesses, feraient une maigre capture.

— C’est vrai ; les premiers auraient meilleure part que les autres.

— Avec ta pauvre petite blouse... et moi qui n’ai que ma soutane et ma montre d’argent... tu verrais comme les voleurs feraient fi do nous!

— Pourtant... des arrestations sur les routes... on entend parler do cela tous les jours.

— Oui, trop souvent... je suis payé pour le savoir... C’est un événement de ce genre qui le premier a frappé mes yeux dans Paris.

— Vous voyez bien, monsieur l’abbé.

— Mais celui qu’on avait arrêté et tué était un marchand maraîcher des environs, qui, sans doute, rapportait quelque argent dans sa voiture, tandis que nous, François, nous n’avons rien.

— Et il faut renoncer à toute aventure! dit le petit clerc avec un soupir.

Ils achevèrent la montée en silence, et ils avaient déjà môme passé devant la maison abandonnée et les trois moulins à vent, lorsque François, qui avait ou le temps de réfléchir, reprit :

— Pourtant, monsieur l’abbé, il y a des méchants qui font le mal seulement pour le mal.

— Ceux-là, répondit l’abbé Savinien, il n’y faut pas penser; chasse leur idée de ton esprit aussitôt qu’elle se présente, et ne pense qu’aux bons, 'pour apprendre à aimer.

— Aimer... ça s’apprend donc? monsieur l’abbé.

— Mais oui, certainement? Quand on songe sans cesse aux mauvaises gens et aux choses malhonnêtes, l’âme s’aigrit,

elle s’imbibe de fiel, et elle porte partout une disposition malveillante, une certaine tendance .à blâmer et repousser ce qu’elle ne connaît pas encore.

— Ah ! c’est comme cela.

— Tandis qu’en arrêtant toujours sa pensée sur ce qu’il y a de meilleur au monde, on s’accoutume aux sentiments affectueux, à la douce mansuétude, on est porté à voir le bien partout. L’âme est comme le corps; les habitudes qu’elle prend s’y incrustent et changent sa nature. Tu comprends bien cela?

— Ohl oui, parfaitement.

— Et tu t’en souviendras?

— Oui, monsieur l’abbé, c’est dit, je ne penserai plus aux méchants; mais pourtant...

— Quoi encore?

— S’ils viennent par quelque mauvais tour vous forcer de penser à eux?

— Alors, il faut les plaindre et leur pardonner.

— Leur pardonner?

— Oui, puisque la méchanceté vient presque toujours de l’ignorance, il n’y a pas trop de la faute des gens.

— Est-ce bien vrai, cela, monsieur l’abbé?

— Très-vrai 1 puisque, somme toute, en ce monde il y a plus à gagner à être bon qu’à être mauvais, il ne faut pas connaître l’a, b, c de la morale pour faire le contraire.

— Alors les gens qui font mal, c’est qu’ils ne savent rien de rien ?

— C’est qu’il no s’est jamais trouvé près d’eux dans le cours de leur vie quelqu’un qui leur dise ce que je viens de te dire là, mon petit François.

— En ce cas, je vous remercie bien, monsieur l’abbé.

— Tiens... nous n’avons plus qu’à descendre maintenant quelques centaines de pas et nous voici arrivés.

— Eh bien, monsieur l’abbé, votre conversation m’a beaucoup intéressé, car je ne me suis plus du tout aperçu do la longueur du chemin.

Un moment après, ils passèrent devant un wng espace de terrain sur lequel était disposés les simples ustensiles d’une fabrique de cordes, et ils arrivèrent à la maison de l’artisan Desportes, la seule dans le hameau qui fut encore éclairée.

JLXVII

La iiütte du beugf.h.

I/abbé Savinien fut accueilli dans la maison des pauvres ouvriers avec des élans de joie, des acclamations de reconnaissance. Desportes et sa femme coururent à lui; le petit malade môme se souleva à demi dans son lit pour lui sourire et lui tendre la main.

Mais une quatrième personnne qui se trouvait là reçut trèsmal l’abbé.

C’était le père Antoine Miro qui, se levant du coin du foyer où il était assis, lui dit d’un ton bourru :

— Il faut que vous ayez le diable au corps, monsieur l’abbé, pour venir par un temps pareil.

— Allons, dit le missionnaire en riant, tout le monde s’occupe du temps qu’il fait aujourd’hui... Voyons, mon brave Antoine, est-ce la première fois qu’il pleut, ou la première fois que je sors par la pluie?

— Ni l’un ni l’autre, dit le vieux chiffonnier, mais toutes les autres fois vous aviez raison de sortir, tandis qu’aujourd’bui vous avez eu tort.

— La proposition est très-obscure, dit toujours gaiement l’abbé : mais on ne doit pas en attendre d’autre du philosophe des nuits.

Et, sans donner plus d'attention aux paroles d’Antoine, il se dirigea vers le lit du petit malade.

Le père Miro, qui connaissait tant de monde, gardait son franc parler môme dans ses relations les plus élevées : d’ailleurs sa liaison intime avec Béranger, avec l’avocat du peuple, dont il fournissait en grande partio la clientèle, l’avait mis en rapport avec Mme de Flamine, et de là avec l’abbé Sivinicn ; il n’y avait donc rien de s.ngulier dans sa familiarité avec celui-ci.

Mais Antoine avait l’air inquiet, soucieux ce soir-là, et montrait une brusquerie de manières qu’on ne lui avait jamais vue.

11 retourna s’asseoir près do l’âtre, roulant souvent sa barbe entre son pouce et son index, signe chez lui d’uno préoccupation profonde et grommelant quelques mots qu’on ne songeait

point à écouter, mais dans lesquels il se disait ceci à lui-même.

— 11 faut te l’avouer, père Miro, tu es plein de zèle et de bonne volonté pour servir ton gouvernement et les honnêtes gens... Les derniers surtout... mais tu es maladroit en diable dans ce que tu fais, mon brave homme. Un avis direct et positif à ce pauvre abbé pour l’empôcher de venir ici était impossible, puisque nous autres agents de police, nous ne pouvons pas nous brûler (1) en agissant directement, mais il fallait comprendre que ton moyen employé pour l’empêcher de partir no valait rien et en trouver un autre dans ta cervelle. C’est ton habitude de ne voir jamais qu’après coup ce qu’il fallait faire, et voilà ce qui te rend souvent si gauche... Il faut bien te l’avouer, mon pauvre père Miro.

Pendant cela, le missionnaire était auprès du fils Desportes; il interrogeait les battements du pouls de l’enfant, et il donnait de nouvelles prescriptions contre la fièvre, car il était devenu médecin à force d’être homme de charité. Puis, assis sur le pied du lit du malade, il lui parlait... comme il savait parler aux pauvres, aux souffrants, avec cette laugue divine du cœur qui soutient, ranime, qui ressuscite les malheureux de leur tombe de douleur.

Sa parole était pleine aussi de consolations pour les parents; il leur montrait leur fils revenu à la vie, retrempé de force, de santé. Il promettait de le placer alors daDS une autre profession, où le travail qui devait le rendre utile à lui et aux autres n’aurait plus pour lui de résultat funeste. Il les transportait déjà dans un meilleur avenir.

Les braves gens, tout en pleurant de reconnaissance, s’agitaient pour recevoir do leur mieux leur généreux hôte; lo mari attisait le feu pour sécher un peu l’eau qui trempait ses vêtements; la femme lui présentait une tasse de café noir... luxe bien inouï dans la demeure, mais qu’on était parvenu à se procurer pour M. l’abbé.

La pauvre ménagère se félicitait aussi d’avoir des pommes de terre cuites sous la cendre pour les offrir à l'enfant de chœur François.

Après avoir accepté ces rafraîchissements, les deux voyageurs se disposèrent à partir.

(1) Se faire connaître pour agent de police.

Le père Miro, qui depuis l’arrivée de l’abbé était resté silencieux dans son coin, se leva aussi en ce moment.

11 attacha sur Savinien son regard fixe, méditatif, et lui dit brusquement :

— Quelle heure est-il, s’il vous plaît ?

— Dix heures moins vingt, répondit l’abbé après avoir consulté sa montre.

— Vous n’aurez que moi pour vous accompagner en chemin, reprit d’un air de réflexion Antoine.

— Vraiment ! c’est encore plus que je n’espérais, répondit Savinien ; je ne m’attendais pas à si bonne compagnie.

— Mais, vous l’acceptez, demanda Miro.

— Et de grand cœur, répondit l’abbé. D’ici à la rue du Bac, la route est longue, et il vaut bien la peine de l’égayer un peu I

Savinien, après de nouvelles paroles affectueuses et quelques secours en argent déposés dans le tiroir ds la table, quitta la pauvre famille.

Il reprit dans la première pièce le saint-ciboire qu’il avait apporté dans la crainte de trouver le malade à l’extrémité et replaça sur son bras le vase sacré, toujours enveloppé de son voile noir.

Le père Miro en reprenant son crochet le tourna plusieurs fois entre ses mains, il en appuya le bout par terre, comme s’il eût voulu essayer sa force, et il se fît à lui-même un signe négatif.

Puis il reprit sa hotte et sa lanterne.

François cette fois éteignit la sienne, car le chiffonnier n’eût pas voulu souffrir que ce satellite brillât auprès de son soleil.

Ils partirent.

L’abbé marchait au milieu, toujours ferme et calme. Antoino à sa droite continuait à se montrer absorbé et soucieux; François était à sa gauche, silencieux maintenant et l’air un peu mécontent.

A la montée et jusqu’à l’abreuvoir, le chemin fut passable. Ce n’est qu’après co grand bassin qu'on entre dans des paccages déserts, des landes, do mauvaises terres sillonnées de mauvais sentiers qui s’étendent sur le sommet de Montmartre.

Les voyageurs accompliront parmi ces chemins et au milieu des flots de pluie qui continuaient à tomber un trajet assez long.

Miro demanda encore l’heure qu’il était.

— Dix heures dix minutes, répondit l’abbé en présentant le cadran à la lueur de la lanterne.

Le chiffonnier roula de nouveau sa barbe entre ses doigts, puis il pria d’attendre un instant tandis qu’il ferait quelques pas aux alentours pour reconnaître au juste le sentier qu’il fallait prendre.

L’abbé eut beau objecter qu'il connaissait parfaitement le chemin, Antoine n’en voulut pas démordre; et son compagnon de route le laissa faire par complaisance.

Le père Miro s’éloigna. Une fois seul, il cacha sa lanterne sous un buisson, puis il marcha d’un pas agité. 11 battit divers sentiers dans des directions différentes, s’arrêtant parfois, regardant avec anxiété les masses d’ombres de la terre qui se détachent sur le fond un peu plus transparent de l’espace, cherchant s’il n’y distinguerait pas quelque mouvement,^mis écoutant avec non moins d’attention, collant son oreille contre la terre pour saisir le moindre bruit qui pourrait se produire.

Mais il l’interrogea en vain de toute manière, cette campagne plongée dans les ténèbres et le silence ne lui répondit rien.

Il revint à l’abbé, et les trois compagnons se remirent en marche. Mais à partir de ce moment Antoine, ralentit son pas.

Ce changement fut môme si sensible que l’abbé s’en trouva contrarié et regretta que la route ne pût se faire plus vite. Cependant, attribuant la pesanteur du pas de Miro à son âge, il s’y conforma sans rien dire.

Ils avancèrent quelques centaines de pas. A cet endroit du chemin le chiffonnier releva soudain la tête d’un air ragaillardi.

11 venait de s’apercevoir qu’il était devant la vieille mâsure abandonnée qui se trouvo sur une élévation de terrain, au point où le sentier commence à serpenter pour la descente.

— ■ Monsieur l’abbé, dit-il, le temps devient toujours plus mauvais... et il fait une nuit de tous les diables.

— Est-ce une nouvelle que vous prétendez m’apprendre I k! demanda Savinien.

— Jamais, je crois, la pluie n’est tombée si froide et si dme au visage.

— Je suis tout à fait de votre avis, bon Antoine.

— Eh bien, si nous prenions un petit temps dé repos?

— Bah! pour mieux sentir l’ondée.

— Non pas... nous serions à l’abri... voyez ce bâtimentqui se présente.

— Mon pauvre Antoine, vous ôtes fou de vouloir nous faire arrêter ici, à cette heure, pour jouir des délices de la campagne.

— Je ne vous offrirai pas d’entrer là-dedans, continua Miro en désignant la carcasse de maison. Voici bien le pied de l’escalier intérieur, mais il ne conduit plus à rien; cette habitation avec ses quatre murs percés d’ouvertures sans portes ni fenêtres est peu hospitalière.

— Eh bien, alors?

— Mais voici, adossée contre la maçonnerie de ce même escalier, la baraque qui servait cet été à loger un berger et qui me semble encore en assez bon état de conservation.

Il ajouta en promenant sa lanterne devant la hutte :

— Elle ne ferme pas trop bien par devant... mais nous serions toujours à l’abri de trois côtés... Les planches du toit tombent un peu... mais voici des masses de lianes sèches, d’épines et de ronces qui, en tombant à flot du vieux mur, s’épanchent sur la hutte et lui font une seconde toiture... Tout cela doit être assez confortable. Entrons-nous, monsieur l’abbé?

— Encore!... mais c’est vraiment une folie, dit Savinien.

— Cela donnerait le temps à ce gros nuage de crever tout à fait.

— Il ne fait que ça, le nuage.

— Et je suis sûr que le ciel s’éclaircirait après.

— Evidemment, après la pluie le beau temps... mais ce sera pour demain matin.

Cependant, en parlant ainsi, Antoine s’était approché de l’entrée de la hutte, et machinalement l’abbé l’y suivit.

Malgré ses objections, Savinien, après le chemin affreux qu’il venait de parcourir, se sentait accablé de fatigue. Ses jambes qui pliaient sous lui semblaient près de ne pouvoir plus

Digil

le soutenir. Ainsi, moitié par condescendance et moitié par accablement physique, il consentit à la halte qu’Antoine proposait.

Le vieux bonhomme posa sa lanterne sur une planche et examina les localités.

— Hé ! hé ! ce n’est pas trop mal, dit-il : un banc de bois à deux places... de grosses pierres pour le reste de la compagnie... Pas trop mal... En faisant un brin de feu ici, on pourra y prendre patience.

— Bon, du feu à présent! dit l’abbé.

— Regardez cette large dalle... Il y en a déjà eu... et le berger a eu l’attention de nous laisser quelques fagots dans le fond de son logis.

— Mais vous n’y pensez pas, Antoine.

— Le feu sèche et ranime.

— C’est incontestable.

— Alors, étant mouillés et las, il faut en faire.

L’abbé était tombé accablé sur le banc.

— François, reprit le chiffonnier, apporte-moi ici ces deux pierres, dont je vais faire des chenets... ra’entends-tu ?

— Oui, répondit brièvement l’enfant.

— Bon... A présent, tu vois là ces fagot9 ?

— Oui.

— Apporte-les... Tu vas bien doucement... est-ce que tu as sommeil ?

— Non.

— Oui, non... Je n’ai jamais vu un enfaut si grognon, dit Antoine* en allumant à sa lanterne du papier qu’il plaça sous le bois sec.

Le bon vieux se mit à activer le feu avec son souffle, en ajoutant entre chaque coup de soufflet :

— Si tu n’a3 pas sommeil, tu as autre chose... Il faut le dire.

François passa le revers de sa main sur ses yeux, quoi qu’il n’eût pas tout à fait envie de pleurer.

— Voyons, parle donc! reprit plus impérieusement Antoine.

— C’est que, dit François d’un air aussi maussade, c’est que... d’après un avertissement... qui était venu... nous devions courir de grands dangers en route... et il n’est rien arrivé du tout!

Miro se releva vivament de la dalle sur laquelle il était accroupi. Il avait le sourcil froncé et les traits allongés.

L’abbé se mit à riro de la déconvenue de François.

Au bout d’une minute, Antoine reprit : . *•

— Pardon de vous quitter, monsieur l’abbé; je vais seulement jusqu’à la porte voir le temps qu’il fait.

— Mais vous venez de le voir assez, il me semble 1 répondit l'abbé.

Miro sortit; il fit quelques pas sur le sentier, et, de la hauteur où il était placé, il inspecta de nouveau la campagne.

Au loin, malgré l’obscurité de cette nuit, on distinguait l’étendue de Paris. C’étaient des monceaux de sombres toitures, un sol sillonné de dédales ténébreux et de longues lignes de lumières, d’où s’élevait ce bruit formé de mille bruits qui se fondent en un long et imposant murmure.

Mais sur la colline, dans la campagne où rien ne veille et n’existe pendant la nuit, il n’y avait qu’une ombre épaisse, universelle, un silence interrompu seulement par la chute de la pluie et le bruit du vent.

Toute l’étendue semblait complètement solitaire. Si les excavations de cette terre gypseuse, si ses hauts escarpements, si ses pans de mur, ses taillis noirs abritaient à cette heure quelques êtres vivans, il était impossible de le reconnaître.

Antoine tira un petit sifflet de son gousset et imita parfaitement dans le tube sonore le bruit faible, mais bien saisissable, d’une girouette qui grince sous le vent.

Il écouta ensuite avec uno attention extrême. Il répéta deux ou trois fois le même son et écouta encore plus longtemps.

Mais, sans doute, il resta mécontent de cette épreuve, car il secoua la tête avec découragement et retourna à pas lents vers la cabane.

En approchant, il regarda sa petite cloison de planches et se dit :

— Il faut que nous restions plus d’une heure ici... il le faut absolument. Miro, mon pauvre ami, sois ingénieux, sois intelligent comme on ne t’a jamais vu... invente quelque moyen de prolonger le temps d’arrêt qui va se faire dans cette hutte, quoique ce ne soit vraiment guère facile.

Antoine rentra l’air aussi dégagé qu’il lui fut possible, et en se frottant les mains comme s’il eût été charmé de trouver un * peu de feu pour se dégourdir.

- L’abbé avait posé le saint-ciboire sur la planche qui soutenait aussi la lanterne d’Antoine; la laine noire qui l’enveloppait était tombée, et le vase d’argent brillait à la lueur du foyer.

Ensuite Savinien était retombé sur le banc; il se tenait adossé contre la cloison de planche et la tète penchée.

On sait que depuis cinq heures du matin le missionnaire était levé pour suffire à toutes ses courses do charité; il avait marché tout le jour par le plus mauvais temps, et il était encore venu dans la soirée sur les hauteurs de Montmartre.

Comme il arrive aux natures énergiques et vigoureuses, qui sont très-longtemps avant de ressentir la fatigue, il en était subitement atteint et comme foudroyé.

Cependant, grâce à la tasse de café qu’il venait de prendre, il restait parfaitement éveillé. L’abbé se trouvait alors dans un état étrange, et jusqu’à un certain point agréable, où son corps anéanti semblait devoir lui refuser le moindre service, et où son esprit jouissait de la plus complète lucidité.

Le père Miro, depuis un moment, s’abîmait dans des réflexions profondes.

— Vous voyez bien, dit-il à Savinien, cette large pierro plate sur laquelle est placé notre foyer. On distinguo encore qu’une inscription y était autrefois gravée.

— Oui, dit Savinien, on aperçoit quelque chose de semblable... mais les caractères sont tellement effacés que, depuis longtemps sans doute, on ne peut plus les lire.

— Assurément, reprit Antoine, nos pères ne l’ont pas pu, ni leurs pères non plus; mais ceux qui étaient avant eux, dans le temps où ces lignes étaient moins effacées, ont pu les déchiffrer, et la tradition en est parvenue jusqu’à nous.

-— Alors, cela doit être curieux à savoir, dit Savinien.

— Plus curieux encore que vous ne pensez, assura le vieux bonhomme.

— En vérité, père Miro?

— Monsieur l’abbé, nous sommes ici au sommet de Montmartre, à la place môme où a été supplicié saint Denis.

Au milieu de la nuit, au milieu de l’impfbssion que les bruits tempétueux de l’ondée et de la rafale répandaient dans l’atmosphère et dans l’état d’affaissement physique ainsi que de surexcitation d’esprit où se trouvait Savinien, ces mots le firent tressaillir.

■ — ne —

Le chiffonnier vit qu’il avait éveillé son attention.

11 rassembla à la hâte dans sa pensée ce qu’il savait de cette histoire et dit à l’abbé :

— Si vous voulez, je vous raconterai l’événement qui s’est passé ici, et dont cette pierre atteste la vérité, en même temps qu’elle en a longtemps conservé la mémoire. Il y a là dedans un enseignement pour les faibles; et vous, monsieur l’abbé, vous y trouverez le secret d’une énigme qui vous a sans doute souvent occupé.

— Alors je vous écouterai bien volontiers, Antoine, répondit le missionnaire.

Le feu flambait; au fond de la cabane luisait la lumière plus douce de la lanterne, faisant miroiter son reflet sur le vase sacré ; en face du foyer étaient l’abbé et le vieux bonhomme, pressés sur leur banc étroit; à leurs pieds, François, plein d’attention déjà à la pensée d’entendre une histoire.

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