IDOLATRIE
C’était la première fois que le formidable bandit s’ingérait d’entrer dans une église.
Avant d’y pénétrer, et lorsqu’il se trouvait encore à quelque distance du grand portique, il ralentit le pas, ne sachant trop s’il pourrait aller plus avant. A travers le brouillard épais qui régnait, cette escouade de saints montant la garde à l’entrée du sanctuaire ne lui paraissaient pas d’un aspect rassurant, et le faisait douter qu’il put être admis dans l’enceinte, avec les titres dont il était pourvu.
Cependant il approcha, et nul mouvement ne se fit voir dans les sentinelles, il avança encore, et, ne trouvant pas plus de résistance, il passa le seuil de l’église.
Tripart resta étourdi de la vue du monument qui s’offrit à lui.
Pour la première fois, son visage, immobile et dur comme bronze, peignit l’admiration, et elle allait jusqu’à l’extase.
Cette nef immense, avec ses cent colonftes, ses cinquantes chapelles, son pavé de marbre, sa voûte que le regard peut à peine atteindre, ses profondeurs que découvre à demi la vue, et dont les vagues lointains peuvent renfermer d’autres mer-
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veilles encore, toutes ses grandeurs étourdissaient le bandit et le frappaient d’une sorte de stupeur.
Sans s’en rendre compte, il était effrayé, lui chétif, d’avoir osé porter la gue rp e dans une société qui possédait do sembla* blés citatelles.
Comme il était immobile en contemplation, et le bras appuyé sur la pierre d’un bénitier, un Ÿieux monsieur qui sortait de la sacristie, trompé par son apparence, déposa une pièce d’un franc dans sa main entr’ouverte.
Sans-Tache bondit de colère et lança la pièce sur le pavé.
C’était là un caprice de la fierté, un caprice étrange et pourtant compréhensible. Cet homme, qui avait vécu des ressources fort peu honorables du vol, avait honte de recevoir un franc marqué du cachet de l’aumône.
Cet incident le détermina à avancer dans l’église, ce qu’il n’eut peut-être osé faire. Pour que semblable chose ne se renouvelât pas, il croisa les bras et marcha â pas comptés, prenant l’air d’un amateur qui visite la cathédrale.
11 suivait le premier bas côté, à droite de la nef.
La brume répandue dans l’air ajoutait au prestige des objets aperçus sous ce voile qui les .enveloppait de mystère.
Ce nombre immense de figures amassées dans les bas-reliefs, cette population entière de personnages de pierre, donnaient à cette enceinte l’air d’une ville pétrifiée.
Cette paix immuable, dans l’élévation et le calme d’esprit, semblait s’être incrustée dans la pose de ces statues, qui se croisaient les mains en regardant le ciel, et il y avait dans toute l’étendue une empreinte indicible de repos éternel.
Le bandit lui-môme en ressentit profondément l’impression; il se trouvait bien au milieu do ce calme suprême. Sa nature, ainsi qu’il le disait lui-même, le poussait aux extrêmes; et, lui qui n’avait jamais vécu un moment tranquille, ni dormi une heure dans un lit, il se disait qu’il voudrait être un de ces saints de pierre, perpétuellement collés à leur muraille.
Tripart continuait à parcourir avec un émerveillement toujours croissant le long dédale de la cathédrale. Il suivait sa route de marbre te long de la nef, dans le chœur, dans lo sanctuaire, en s’inclinant machinalement devant ces grandes figures fantastiques qui gardent l’autel et veillent sous les arcades du temple.
Lorsqu’il redescendit, à gauche de l’enceinte, il retrouva
du inonde dans cette partie de l’église partout ailleurs déserte; divers groupes formés d’assez nombreuses personnes étaient réunis là.
Devant lui, dans le bas cété, se faisait un service funèbre. Le cercueil était entouré de cierges, un prêtre officiait, des assistants répondaient aux prières ; il y avait dans la modeste cérémonie tout le respect qui est dû à la mort.
Puis, dans la troisième chapelle, qui est celle des fonds baptismaux, chapelle simple, antique, et môme assez délabrée, le baptême était donné à un enfant avec l’eau de cette vieille cuve de marbre qui a fait tant de chrétiens en ce monde.
C’étaient les sacrements apportés par l’abbé Savinien et ses dignes compagnes à l’orphelin et au mort de la rue de la Juiverie, et auxquels étaient venues assister les personnes de la maison, instruites de cette œuvre pieuse.
11 n’y avait là rien que de bien simple, mais les plus humbles cérémonies prennent un aspect imposant sous cette voûte de Notre-Dame, qui semble emprunter la hauteur et la majesté du ciel.
Sans-Tache reconnut là les deux femmes qu’il avait vu suivre le quai avec son prêtre inconnu et le prêtre lui-même, assistant aux secours spirituels qu’il faisait répandre.
Savinien, un genou posé sur une chaise et les bras croisés, restait immobile et recueilli. Sans-Tache put voir au grand jour, et mieux qu’il ne l’avait fait jusque-là, sa figure dent tant de pure beauté, de charme, de grandeur, éclairait la sainte jeunesse.
Le bandit regardait tour à tour ce prêtre, ces deux femmes.
— Voilà des gens, se disait-il, comme je n’aurais jamais cru qu’il y en eût sur la terre... Ils s’occupent des pauvres qu’ils sont allés chercher dans cette triste maison, sans que ça leur puisse faire un passe-temps bien agréable et sans qu’il leur en puisse rien revenir.
Sans-Tache continua à s’étonner en se demandant ;
— Est-ce qu’ils seraient d’une autre espèce que le reste du monde?
11 les regarda de nouveau avec une attention extrême, et ne vit rien d’extraordinaire sur leur visage.
— Ils font donner des prières à ce mort, reprit Sans-Tache dans sa pensée, à ce mort qui aurait été tout uniment mis en charrette et jeté dans un coin du cimetière... C’est une bonne
idée de donner encore quelque chose à celui pour qui il semble qu’on ne puisse plus rien faire... Puis cMa montre qu’on n’est pas si pressé de se débarrasser de lui, que ses tristes restes valent encore la peine qu’on s’en occupe parce qu’ils ont été un homme, et cela met une différence entre les hommes et les bêtes.
Sans-Tache se tourna vers la chapelle et continua :
— Us ont soin aussi de cet enfant... Ce baptême, qui ne semble pas grand chose, est peut-être plus qu’on ne pense : ça met tout de suite l’enfant au nombre des humains; il ne vivra pas comme nous autres en vraies bêtes fauves, toujours cachées et pourchassées... Avec cette goutte d’eau au front, il n’a qu’à marcher tout droit devant lui pour bien arriver.
Puis le bandit relevant son regard toujours étonné et attendri :
— Cette bonne femme qui tient l’enfant, dit-il en lui-même, en a soin comme si elle était sa mère... Et cette grande dame, si belle et pourtant si simple, a l’air attentif et respectueux à ce baptême, comme si elle était à la cour d’un prince.
Il faut qu’elles aient de bien bonnes et grandes âmes toutes deux... Est-ce que la sainte Vierge, dont on parle tant, aurait des filles sur la terre !
Ce prêtre est bon aussi!... il y a tant de grandeur dans son front, tant de douceur angélique dans ses yeux, sa bouche qui s’entr’ouvre pour la prière a une onction si pure... la pâleur de son visage est imposante comme celle de ces christs de marbre... C’est la première fois de ma vie, il me semble, que je trouve un homme beau... C’est peut-être parce que c’est la première fois que ja vois un homme bon.
Sans-Tache en était là de ses réflexions, lorsque les deux cérémonies se trouvèrent achevées.
Dès qu'un mouvement se fit dans les assistants, le bandit alla se placer sous le porche de la cathédrale pour voir encore une fois, lorsqu’il passerait là, l’ecclésiastique qui lui tenait tant au cœur.
Les deux petits cortèges sortirept : le corbillard prit la route du cimetière; les assistants du baptême se dispersèrent, l’enfant resta près de Mme de Flàmino, qui l’adoptait,
La dame de charité et la mère Nicole firent demander une voiture de place pour y monter avec lo nouveau-né confié à leurs soins.
Zëphirine était alors près d’elles. La jeune fille, à qui sa mère avait voulu épargner le cruel spectacle de la maison mortuaire, était venue la rejoindre à l’église.
François était arrivé en même temps.
Le petit Poncelet, maintenant attaché à l’abbé Savinien, suivait son maître en tous lieux.
Sans-Tache, sans avoir remarqué l’endroit où il s’arrêtait, se trouvait placé parmi les mendiants qui, à l’heure do la pre* mière messe, étaient venus se ranger sous le porche de l’église.
Il avait seulement regardé à leur sortie les assistants du baptême et ceux de l’enterrement qui défilaient lentement.
Le prêtre qu’il attendait était venu le dernier.
Lorsque celui-ci fut sous le portique, il s’arrêta pour distribuer de la menue monnaie aux pauvres qui l’entouraient.
Arrivé devant Tripart, il s’aperçut qu’il n’avait plus rien dans la main pour ce pauvre homme qui se trouvait là le dernier. Il fouilla de nouveau dans son gousset, prit au hasard ce qu’il y restait encore de gros sous, et le déposa sans regarder dans la main de celui qu’il voyait au rang des mendiants, puis il alla rejoindre Mme de Flamine qui montait en voiture.
Sans-Tache avait tressailli au contact de la main du prêtre. Loin de s’indigner comme la première fois de l’aumône qu’il recevait, il serra avec force les gros sous et pressa la main qui les tenait contre sa poitrine.
Ensuite il l’ouvrit et regarda ce -qu’il avait reçu.
Parmi la monnaie de billon, il vit une petite croix de cuivre d’une si minime valeur qu’elle s’était trouvéo mêlée à cette monnaie de hasard.
Mais Sans-Tache, profondément ému de tout ce qu’il avait vu, regarda celte croix d’un œil humide de larmc3.
— Oh! dit-il dans un élan irrésistible de l’ûme, je garderai toujours ce pauvre morceau de cuivre pour l’amour de celui qui inc l'a donné sans le savoir ; et, si jamais je peux faire quelque chose pour lui, je jure sur cette croix que, dût-il y aller de ma vie, je le ferai.
l’avis anonyme
La voiture qui venait de partir du parvis Notre-Dame parcourut le long trajet qui conduit de cet endroit à la rue de Port-Royal, située dans le haut-dn quartier Saint-Jacques.
Elle s’arrêta à la porte de l’établissement civil de la Maternité.
Mme de Flamine pénétra dans l’intérieur de la maison; elle y fît choix d’une nourrice pour l’enfant qu’adoptait sa charité, et elle le remit aux soins de cette femme qui allait repartir pour la campagne. Ensuite Marie redescendit rejoindre ses amis qui l’attendaient dans le vaste jardin do cette maison, dont les arbres dépassant leur mur de clôture, vont mêler leurs rameaux à ceux des grands arbres du Luxembourg.
On congédia la voiture, tout le monde préférant revenir à pied par les chaussées et les longues avenues de l’Observatoire.
Mme do Flamine, Mme Nicole et l’abbé Savinien parcouraient en causant l’allée qui descend de la grande grille vers le palais du Luxembourg; le petit François les suivait en jouant. Au bout de quelques instants, la mère de Zéphirine s’aperçut que celle-ci n’était plus avec eux.
On chercha d’abord la jeune fille du regard, puis on retourna dans l’espace déjà parcouru, puis on explora diverses allées du jardin public. Mais toutes ces investigations restèrent inutiles.
Mme Nicole commençait à s’inquiéter sérieusement, lorsque François, qui, grâce à la légèreté de ses jambes, avait étendu plus loin ses recherches, revint dire que Zéphirine était dans le cercle d’auditeurs qui entourait un chanteur sur la place de l’Observatoire, mais qu’il n’avait pu arriver à l’endroit où elle se trouvait, et qu’il l’avait vainement appelée sans pouvoir détourner son attention de la musique.
La jeune fille avait, on le sait, la passion dominante des chansons; et son penchant l’avait attirée et retenne malgré elle là où leurs refrains se faisaient entendre.
Cependant, comme Mme Nicolo allait courir la chercher, on
la vit revenir tranquillement et les mains plongées dans les poches de son tablier.
— Voilà une heure qu’on te cherche ! lui cria sa mère du plus loin qu’elle la vit. Zéphirine peux-tu te perdre ainsi pour des chansons !
— J’écoutais Jenny l’ouvrière, au cœur content, content de peu, dit la jeune fille en approchant.
— Ton cœur, à toi, n’est pas content de peu... en fait de chansons, reprit Mme Nicole* Tu en avais dans ton tablier en sortant, et je vois que les poches gonflent encore davantage à présent.
— J’ai seulement acheté le vieux caporal qui me manquait.
— Est-ce qu’une jeûne fille peut avoir besoin du vieux caporal ?
— Puis le troupeau de la montagne.
— Que veux-tu faire d’un troupeau de chèvres... ou d’autre chose ?
— Puis...
— Puis une demi-douzaine d'autres ! interrompit Mme Nicole. Madame, ajouta-t-elle en se tournant vers Mme de Flamine, cette petite fille-là, ça chante tout le jour sans savoir pourquoi... comme un oiseau.
— Ah! ma mère !... se récria Zéphirine.
— Tu ne veux pas que je dise cela.
— Un oiseau ne chante qu'au printemps, et moi, je chante toute l’année.
— Ah ! voilà la différence!... mais c’est bien avec cela que tu feras aller ton ménage.
— Assurément, ma mère... puisque rien ne marche si bien
qu’en musique. ,
— Eli' a raison, dit Mme deFîamineen riant.
— Ah ! mon Dieu 1 qu’est-ce que c’est que ça ! dit vivement Zéphirine.
Elle avait tiré de sa poche les petites feuilles de papier gris sur lesquelles sont imprimées les poésies ambulantes, et retournait l’une d’elles entre ses doigts.
— Quoi donc ? demanda sa mère.
— De l’écriture... là-dessus... répondit la jeune fille en montrant quelques mots tracés au crayon sur la marge.
— Eh bien ! lis, dit Mme Nicole.
Zéphirine lut avec un accent étonné :
« Que l’abbé Savinien n’aille pas ce soir à Montmartre. »
— Qu’est-co que cela veut dire ? demandèrent en môme temps les trois personnes présentes.
Mme Nicole ajouta :
— Et c’est le marchand de chansons qui a écrit cela?
— Impossible, répondit Zéphirine, il tenait son violon.
— Pourtant c’ost lui qui t’a tendu la feuille?
— Non... j’étais trop loin... il l’a fait passer do main en main, dans le cercle, en recevant mes deux sous en retour.
— Alors, dit Mme de Flamine, c’est une des personnes qui l’a tenue une minute qui a écrit cela... Quelques mots au crayon sont bientôt tracés.
Mais qui, bon Dieu? se demanda Zéphirine.
— Ah I je le sais bien, moi, dit en souriant l’abbé Savinien; ce ne peut être qu’un médecin, qui, en voyant l’humidité du temps, m’engage à ne pas sortir dans la crainte d’un rhume.
— Sérieusement, monsieur l’abbé... dit Mme de Flamine.
— Très-sérieusement, madame, interrompit Savinien, ce ne peut être autre chose... Voyez ce ton doctoral : « Que l’abbé Savinien » et coetera. Ce n’est pas un conseil, c’est une ordonnance.
— Mais enfin, reprit Mme de Flamine, devez-vous aller ce soir à Montmartre ?
L’abbé Savinien consulta les tablettes sur lesquelles il inscrivait ses courses, parfois si nombreuses qu’il n’aurait pu les caser dans sa mémoire.
— Oui, répondit-il, ma journée finie... vers neuf heures. . . Je dois retourner voir le fils des cordiors Desportes... un pauvre enfant mourant pour s’ôtre brisé la poitrine à tourner tout le jour une roue trop pesante.
— Réellement, dit Mme de Flamine, il faut remettre cette course- là.
— Oh! madame..., dit Savinien, lorsque cet enfant est au plus mal et que je no risquo que de m’enrhumer 1
— Vous ôtes désolant avec votre rhume, monsieur l’abbé, dit aussi Mme Nicole. Il doit y avoir là-dessous d’autres dangers, puisqu’on vous donne un avertissement formel.
— Mon Dieu, ma chère dame, dit Savinien, le danger est très-aristocrate; il ne s’attache qu’aux gens très-haut placés, qui sont fort en vue, qui ont beaucoup à perdre; il ne saurait menacer un pauvre homme comme moi.
— Je le regrette, dit Mme de Flamine, mais je suis persuadée que nous n’empêcherons pas monsieur l’abbé d’aller accomplir sa charitable visite.
— Alors, il nous faudra donc être en peine de monsieur l’abbé toute la nuit! dit Mme Nicole.
— Oh! oui, bien en peine, ajouta Zéphirine.
François s’avança.
— 11 y a un moyen de tout arranger, dit le petit bonhomme en relevant fièrement la tête. Si on a peur que monsieur l’abbé soit exposé à quelque danger dans sa course de ce soir, qu’il m’emmène avec lui.
— Eh bien ! oui, dit gravement l’abbé en posant sa main sur l’épaule de François, je t’accepte pour mon défenseur. J’acquerrai ainsi la preuve de ton vaillant courage... et toi, mon enfant, ajouta Savinien en souriant, tu apprendras qu’il ne faut jamais se faire peur pour des chimères.
Après quelques instants passés encore à s’occuper de cet incident, les trois personnes qu’avait réunies l’œuvre do bienfaisance de ce matin se séparèrent.