‹ Ange et diableChapitre 11 sur 17 · TOUT L’ARGENT EST AO DIABLE · texte numérisé non relu

TOUT L’ARGENT EST AO DIABLE

Antoine Miro commença alors son récit.

C’était le jour du supplice de saint Denis, dit-il, on était au printemps de l’année 250, et le sommet de Montmartre, à l’endroit où nous sommes, était paré pour cette cérémonie païenne.

La terre stérile portait cependant, avec ses mousses, ses ronces, ses buissons de troène, des bouquets de figuier, des vignes dont les fruits encore sauvages nourrissaient les oiseaux, et des masses de rosiers qui alors croissaient par toute la Gaule sans culture.

Au milieu de cette agreste nature, on avait dressé un billot recouvert de laine pourpre à frange d’or. Des licteurs étaient debout de chaque côté, tenant déjà à la main les haches nues qui jetaient les éclairs de leur brillant acier.

A côté s’élevait un autel aux faux dieux. Le socle de marbre blanc, artistement sculpté, était surmonté d’une statue de Mercure, particulièrement adoré à Lutèce; sur l’autel, aux pieds de la divinité, la myrrhe et d’autres parfums précieux

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brûlaient dans des cassolettes d’or; des vases de porphyre contenaient l’eau lustrale; de toutes parts s’enlaçaient à ces riches objets du culte des guirlandes de fleurs.

Le grand-prêtre, les augures et de jeunes desservants se tenaient à la droite de l'autel. De l’autre côté, des groupes de musiciens jouaient de la flûte et de la lyre.

A l’horizon, on voyait pointer, au milieu des masses de verdure, les colonnes et le magnifique fronton de marbre blanc d’un temple à Mercure.

Ce sommet du mont était le lieu ordinaire des exécutions. Les autorités de Lutèce avaient choisi pour ces actes de haute j istice un point élevé, qui les rendit plus imposants et les mit mieux en lumière. Et comme chez les Romains la place des supplices se nommait Marlre, cette colline de la contrée en avait pris dès lors le nom de Montmartre.

Saint Denis, alors appelé Dionysius, sortit de la prison Glaucin, située à la place où s’éleva plus tard le grand Châtelet. 11 parcourut, entouré de gardes et de la foule populaire, la voie romaine qui passait par les bois et les marécages de la rive droite de la Seine ; il traversa ensuite la Tudella et gravit péniblement la montagne.

Arrivé au sommet, il s’agenouilla et pria son Dieu avant de mourir.

Le condamné était revôtu d’une riche tunique do laine blanche bordée de pourpre, et il avait la tête couronnée do fleurs pour le sacrifice. En même temps, il tenait dans ses mains jointes un simple petit crucifix de bois et le pressait souvent contre sa poitrine.

Dionysius, évêque d’Athènes, avait été envoyé, par le Saint- Siège de ce temps, en mission apostolique dans le pays de Parisii, en même temps que d’autres évêques dans les différentes parties des Gaules.

Pendant longtemps, les prêtres païens l’avaient laissé prêcher et évangéliser à son gré, ne se souciant pas beaucoup, à ce qu’il paraissait, des âmes qu’il leur enlevait; mais Dionysius parlait avec tant d’éloquence, que les pontifes s’aperçurent enfin que toutes les meilleures offrandes allaient aux autels des chrétiens, tandis que les dieux de l’Olympe n’avaient plus que du mauvais vin, de la farine grossière et des moutons maigres; alors, mécontents de ce régime, ils condamnèrent lo prêcheur à mort.

Pendant la prière de l’évéque, les prêtres et le chœur des assistants chantaient des hymnes aux divinités païennes, qu’accompagnait une mélodieuse musique; les parfums so répandaient dans l’air, et les libations d’eau lustrale arrosaient les fraîches plantes sauvages de la terre.

On conduisit l’évêque Dionysius devant le billot, et sa tête tomba au troisième coup de hache.

Ensuite, les prêtres, leur cortège et la foule se retirèrent.

Le corps resta exposé sur la montagne. Joignant l’insulte au châtiment, les juges voulaient que ses chairs eussent le temps d’être déchirées par les corbeaux avant qu’on les jetât dans la terre.

Seulement, des postes de soldats furent placés au pied de la montagne aux trois endroits où aboutissaient des chemins praticables, afin que les chrétiens ne vinssent pas enlever ce corps de leur évêque.

La nuit vint.

La solitude régnait sur la hauteur. Au bas de la colline, les soldats, ayant mis leurs armes en faisceaux, trompaient comme ils pouvaient l’ennui de leur veillée, en buvant force hydromel, on chantant des chants guerriers, qu’ils accompagnaient en frappant de leurs lances sur leurs boucliers.

Uno lune limpide avait succédé au jour et frappait largement sur le sommet du mont. De douces lueurs éclairaient l’autel, qui se détachait dans toute sa blancheur sillonné des ombres légères do ses guirlandes de fleurs. Los touffes de rosiers se dessinaient aussi dans leur grâce suave; les purs rayons et les ombres ondulaient sur la terre couverte de mousse et de bruyères roses.

Saint Denis se releva.

En se trouvant seul, dans ce site agreste, au milieu d’un délicieux paysage, en respirant cette senteur sauvage encore mêlée des parfums de la myrrhe, dans cette atmosphère limpide où no passaient que le léger souffle du vent et le bruit senore de la musique guerrière qui s’amollissait dans le feuillage, le saint fut heureux de se sentir ranimer. La paix était si profonde et pourtant si riante sur ce sommet qu’il en éprouva une volupté presque païenne.

Ici l’abbé Savinien interrompit le narrateur.

— Je vous demanderai, mon bon Antoine, dit-il, comment saint Denis pouvait entendre, n’ayant plus sa tête.

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— D’abord, monsieur l’abbé, répondit Miro, la foi n’y regarde pas de si près... ensuite la science dit que les sens se déplacent.

— Voilà deux réponses pour une, ditSavinien; alors, continuez.

Le vieux bonhomme reprit :

— Je dis que saint Denis, charmé do renaître, voulut aller gagner un lieu plus hospitalier pour y rester encore au monde. Il chercha sa tête pour la remettre sur ses épaules et s’eu aller.

Mais ce fut en vain qu’il étendit les bras et chercha de tous côtés dans la pénombre qui régnait, il ne put rien trouver.

Le saint était en face de touffes épaisses do troène qui s'étendaient en buisson. De cette masse de verdure il vit se détacher une forme également verte qui s’avança, se développa et prit la figure d’un dragon, c’est-à-dire d’un énorme serpent vert ayant des ailes, des griffes et une face humaine.

Mais une des ailes et une des griffes de celui-ci avaient été en partie abattues par le fer.

Saint Denis reconnut aussitôt Satan, parce que c’était luimême qui lui avait fait avec son glaive ces blessures dont il portait les traces. Comme tou8 les apôtres de ce temps, Denis avait commencé à faire connaître sa sainteté dans les Gaules en combattant le démon qui, sous la forme d’un dragon, désolait le pays.

Satan s’était emprsssé de venir trouver l’apôtre, qu’il voyait avec joie dans l’embarras.

— Je sais où est ta tête, lui dit-il, et je te la rendrai si tu veux être généreux envers moi.

— Vraiment, tu serais assez bon pour me rendre ce service?

demanda le saint.

— Oui. mais, encore une fois, si tu veux me payer de réciprocité, dit satan,

— Et que peut faire, dit Denis, un pauvre homme comme moi qui revient de la mort à l’instant même?

— llola! maître, ne faisons pas tant le modeste, répliqua Satan. Vous savez bien que votre nom sera en grande vénération dans la chrétienté, que vous aurez au pays do Parisii une grasse abbaye desservie par des générations do gros et puissants moines, que vous aurez des autels à faire crouler la terre sous le poids de leurs richesses...

— Je ne dis pas non.

— Vous savez bien que, devant être prochainement patr in do la belle contrée où nous sommes, vous en avez dès ce jo îr propriété et jouissance... Avec cela on n’a guère bonne grâ:e do parler de pauvreté, ce me semble.

— Eh bien, Satan, je te donnerai une province ou u le somme d’argent.

— Je savais bien que tu allais user de ladrerie.

— Comment, ignorant la somme que je veux t’offrir, peu;> tu juger qu’elle ne soit pas convenable ?

— C’est toujours une somme comptée, mesurée, comme on en ferait don à un esclave.

— Que veux-tu donc?

— Je veux tout l’argent que contient et doit contenir dans le cours des temps cette terre des Gaules dont tu seras pr tron.

— Mais ce sont pour la plupart de pauvres bourgades... bâties de cabanes... où l’argent ne circule guère.

— Saint Denis, as-tu lu les Commentaires de César ?

— Certainement, je les ai lus.

— 11 y est dit dans le jugement porté sur les Gaulois, que c’est un peuple tout dévoué à ses intérêts; ce qui implique qu’il n’y a guère là de foi ni d’honneur, mais seulement des penchants positifs et spéculateurs... Ces gens-là feront bien leurs affaires... Tu aurais pu remarquer aussi que dans Lutèce ' ils adorent surtout Mercure, le Dieu des commerçants et des voleurs.

— Eh bien! si la fortune de cette contrée doit être si importante, c’est une raison pour ne pas te la donner, Satan.

— Ah! tu vois bien...

— Sans doute, je refuse.

— Il me faut tout l’argent de ce pays, te dis-je.

— Mais ce serait un monopole abominable.

— Mauvais saint!... ladre!... avare!

— Arabe! usurier!

— Eh bien! alors, le marché en restera là... Et lu te passeras de ton chef auguste.

. Un doit penser si chacun tient à sa tète!... et si c’était une proposition à faire à saint Denis de lui offrir de s’en passer!...

Aussi la décapité répondit-il avec impatience :

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— Soit; je te donne tout l’argent que tu demandes, et que ce soit fini par là.

— Oui dà! dit Satan; mais il me faut des titres... Tu vas écrire la donation.

— Je n’ai ni plume ni papier.

— 11 y a tout ce qu’il faut ici.

— Et où donc?

— Cette grande pierre blanche va te servir de feuille de papyrus... et j’ai dans ma poche un stylet avec lequel tu pourras tracer là-dsssus l’acte que je demande.

Saint Denis se décida de mauvaise grâce, mais il grava sur la grande dalle que voici la donation en règle qu’exigeait Satan, et ce sont des caractères gravés par son auguste main dont on aperçoit les traces.

Voici, d’après la tradition, ce que portait cette pierre ;

Moi, Denis, évêque et martyr,

Mort ce matin pour 1 honneur de la messe,

Et qui serai dans les temps à venir Patron du pays de Lutèce,

Je dmne et lègue à Satan l’usurier Tout argent blanc, valeurs de toute espèce,

Qui de ce jour au jugement dernier Doit circuler dans ladite Lutèce.

— Maintenant, dit Satan, signe et paraphe.

Le saint obéit. Et ce sont surtout de ces derniers mots, dit le vieux chiffonnier en posant son crochet sur le bas de la dalle, dont on peut encore, comme vous le voyez, distinguer un peu les caractères.

— Satan, poursuivit-il, jeta de la terre sur cette pierre pour la serrer dans ses archives.

Puis il se releva triomphant.

— Tout l’argent de cette ville est à moi ! dit-il.

Et il secoua sa main fermée, comme si le creux en était rempli d’espèces!

Aussitôt, le vent qui circulait et planait dans la cité rendit un son argentin, comme s’il eût fait bruire des cascades de pièces sonnantes. L’encens, qui brûlait sur l’autel et montait vers le ciel, s’abaissa pesamment sur la terre ; la musique se tut au pied de la colline ; les guirlandes do flours se flétrirait.

La tête de saint Denis était ailée rouler sous le buisson de troène où Satan l’avait aperçue. Le diable la prit et la rendit à son maître.

Sans plus attendre, le bienheureux, tenant sa tête entre 6es mains, descendit de la montagne et s’achemina droit devant lui.

Il marcha vers le nord pendant l’espace de deux lieues.

Ce ne fut pas s’en s’arrêter; car, pendant bien des siècles, des colonnes marquèrent la place où le saint avait fait des stations dans son pénible voyage. Et les fidèles, les rois mêmes, en allant en pèlerinage sur celle route, s’arrêtaient et s’agenouillaient à l’endroit où le saint s’était arrêté.

Le martyr, après avoir fourni ces deux lieues, tomba et expira do nouveau dans un lieu appelé Catolocus, qui, depuis, prit le nom de Saint-Denis.

On y éleva l’abbaye que vous connaissez, en vénération de l’évêquo martyr. Et il paraît qu’il se trouva bien cetto fois dans son opulent tombeau, car son corps y resta pour les temps éternels.

En ce moment, le père Miro s’arrêta le regard fixe et inquiet, comme si quelque pensée étrangère à son récit était venue traverser le cours de ses idées : et il se remit à caresser sa barbe avec une absorbtion plus profonde.

- Vous m’aviez promis un enseignement utile que renfermerait votre chronique, dit l’abbé Savinien ; je l’attends dans l’emploi que Satan va faire de ses richesses.

— Et vous avez parfaitement raison, monsieur l’abbé, répondit Antoine, réveillé de sa méditation ; c’est aussi ce que je vais vous dire... mais, quelle heure est-il, s’il vous plaît?

— Vou3 êtes bien occupé de l’heure, cette nuit, mon bon Antoine, dit le missionnaire. Il est juste dix heures et demie.

Puis l’abbé remit lentement sa montre dans son gousset, ne parlant pas encore de partir, vaincu qu’il était par l'accablement irrésistible de tout son être et l’espèce d’enivrement d’esprit dans lequel il était plongé.

— Encore une demi-heure peut>étre! dit tout ba3 le père

Miro.

Mais, aussitôt, il releva la tête et roprit son récit avec une sorte de vivacité fébrile.

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