LE PARTAGE DE SATAN
Au bout d'un moment, le père Miro rentra dans la hutte de berger en portant sur les traits des signes d’inquiétude plus vive que jamais. Sa bonne figure était assombrie, contristée, et maintenant la main du pauvre vieillard tremblait pendant qu’il caressait sa barber grise.
Mais ses compagnons de voyage étaient trop loin de lui supposer le moindre souéi, pour remarquer ces symptômes étranges en lui.
— Et Fidélius?... demanda vivement l'abbé.
— Oui! oui! Fidélius! s’écria aussi François.
— Qui?... quoi?... demanda brusquement le vieux chiffonnier.
— Eh bien, le malheureux batelier dont vous nous racontiez l’histoire, dit Savinien.
— Ah! oui... cela m'était passé de l’idée, répondit Miro du même air distrait.
— Du reste, mon bon Antoine, reprit l’abbé en se levant, vous faisiez très-bien d’en rester là... il est beaucoup plus urgent de songer à se remettre en route.
— Non, pas! dit avec une sorte d’impétuosité le père Miro, non pas, monsieur l’abbé. Il faut que vous entendiez la suite.
— C’est qu’il est très-taïd, insista le missionnaire.
— Non pas encore... il n’est pas tard, cria François en se suspendant à la soutane de l’abbé pour le retenir. 11 faut savoir la suite!
— Eh bien ! j'achèverai le récit tandis que nous allons nous disposer à partir, dit Antoine en ayant l’air de chercher sa hotte, sa lanterne, et se promettant bien de prendre ses dispositions le plus lentement possible.
— Allons, j’écouterai ce qu’il advint de Fidélius, dit en souriant l’abbé.
— Mon Dieu!... où en étais-jo?... reprit en se frottant le front le père Miro.
— Au moment, dit Savinien, où le batelier est sommé do choisir entre sa mort et celle de sa fille.
— Vous devinez déjà ce qu’il en fut, monsieur l’abbé, dit Antoine.
Fidélius descendit sur le rivage et se livra à ses bourreaux. Il s’avança dans le camp, et, au milieu de cette place, il s’agenouilla, comme il lui était ordonné, devant l’officier du préfet, devant son odieux ennemi, pour recevoir la mort de son ordre.
Et tandis que les soldats s’avançaient pour l’égorger :
— Ma fille chérie, dit-il, adieu, je meurs pour toi!
Puis se tournant vers Carabas :
— Et toi, dit-il, reçois aussi l’adieu suprême que je t'adresse.
Il lui lança sa hache à la tête avec tant de force et d’adresse qu’elle lui fendit le crâne.
Carabas tomba sous le coup; Fidélius fut percé de lances; les deux ennemis moururent en se regardant expirer l’un et 'autre.
— Votre histoire finit bien mal, mon pauvre Antoine, dit le missionnaire.
— Elle ne finit pas là du tout, monsieur l’abbé,, répondit le chiffonnier ; elle n’est pas finie à l’heure où nous sommes, et je ne vous ai même rapporté ce fait-là en passant que pour vous montrer comment Satan cemmença à distribuer les finances dont il avait le ministère.
Les deux bateliers morts, leur postérité restait.
Carabas laissa six fils et six filles.
L’aîné de ses fils lui succéda dans sa charge de valet du chien du préfet ; ses descendants s’attachèrent toujours comme lui à tous les maîtres que le hasard donna à la France en vouant toute leur fidélité à la royale cassette, et ils furent comblés de richesses.
Les autres étant marchands par eau, inventèrent la faillite, le charlatanisme et eurent des chariots pleins d’or.
Pour les filles de Carabas!... Oh! monsieur l’abbé, je ne vous en dirai qu’un mot... Elles contemplaient leurs attraits dans des glaces, et, au lieu de songer à en faire de l’amour, elles voulaient en faire de l’argent. Les payeurs, placés par Satan, les voyant dans des dispositions semblables, les servirent si bien qu’elles devinrent, en dépit de toute justice et raison, les plus riches et les plus heureuses femmes des Gaules,
Quant à la fille de Fidélius, termina le père Miro, elle épousa Maroius, le fidèle compagnon de son père. Mais les démons, agens du grand ministre des finances, voyant que la sage et digne Egilda continuait, comme femme et mère, le beau train de vertu qu’elle avait mené auprès de son père, la condamnèrent, elle et ses descendants, à une pauvreté éternelle, dans laquelle ils accréditèrent ce dicton lamentable : La ver tu porte malheur.
Antoine acheva ainsi son récit plein de petits anachronismes de seize siècles,
— Voilà enfin la conclusion de votre histoire, père Miro, dit Savinien en reprenant son bâton de voyage.
— Oui, monsieur l'abbé, dit le chiffonnier en replaçant aussi sa hotte sur ses épaules, et s’occupant à couvrir le feu de la cabane.
— Ainsi, reprit le missionnaire, tels sont les résultats du traité passé ici et inscrit sur cette pierre, et telle est la conclusion de votre thèse : Tout l’argent est au diable, et il le donne à ses fidèles.
— Hélas I oui, monsieur l’abbé.
— Et tout cela parce que saint Denis avait égaré sa tête?
— Hum !... Ce n’est pas une plaisanterie, monsieur l’abbé. Ne voyez-vous pas que des chances étranges, que nous nommons fatalité, président trop souvent à la répartition des richesses... Tenez, un adage populaire dit que : les petits misseaux vont aux grandes rivières, pour montrer que l'argent fuit les lieux où il pourrait être utile et fructueux, pour aller là où il est de surcroît, et par conséquent inutile et nuisible.
— Votre adage parle légèrement... comme ils font tous.
— Puis un de vos grands philosophes a dit : Il semble que Dieu veuille nous dégoûter de la fortune en nous montrant ceux à qui il la donne. 11 l’avait bien observé, lui!... Mais, bonté du ciel ! ce n’est pas Dieu qui le veut ainsi ; au contraire, il gémit bien que le patron de la France, par amour de son chef, ait conclu cet imprudent marché.
— Je n’admets pas cela, mon bon Antoine. On voit parfois la fortune venir aux mains de ceux qui sont les plus dignes d’en jouir et en font le meilleur usage.
— Exception qui confirme la règle, monsieur l’abbé... Puis, attendez la fin, regardez après eux ce que deviennent leurs richesses... Un diable est au creux de la cheminée; il tire par
un coin du papier le testament juste et raisonnable, et il en tire un autre en faveur des siens que le moribond signe.
— Allons, comme à l’heure qu’il est je ne puis discuter làdessus, il faut bien que je croie à votre chronique.
— Croyez-en surtout le vieux chiffonnier, qui a vu tant de choses à la .lueur de sa lanterne.
Après avoir répété sa phrase accoutumée, le père Miro se décida enfin à quitter l’asile dans lequel il était parvenu à se retrancher si longtemps avec l’abbé.
Lorsqu’ils furent au dehors, les sombres soucis dont Antoine s’était laissé un moment distraire revinrent le saisir.
Il parcourut d’un regard anxieux cette campagne qui ne lui offrit toujours que d’uniformes ténèbres. Le vent était tombé; la pluie qui ruisselait sur les pentes de la montagne ne rendait plus qu’un murmure monotone; mais le bruit de la rafale était remplacé par un complet silence, qui ne lui apprenait rien de plus.
— Pardon, monsieur l’abbé, dit-il, mais oserais-je encore une fois vous demander l’heure qu’il est?
— Mon Dieu!... onze heures passées, dit Savinien. Comme nous sommes attardés 1
— Enfin !... murmura Antoine, ce n’est pas sans peine.
Au bout de quelques minutes, l’abbé reprit :
— - Le temps est calme maintenant... il n’y a guère de maisons par ici... et il semble à chaque instant qu’on entende grincer des girouettes.
Comme, en achevant ces mots, il s’était tourné vers Antoine, il vit lo bonhomme qui, arrêté et l’oreille tendue, paraissait écouter attentivement le bruit qu’il venait de signaler.
— Allons, allons, dit lo père Miro d’un accent beaucoup plus gai qu’il ne l’avait eu jusque-là, je crois que nous pouvons rentrer tranquillement maintement.
Mais, en avançant, il continua :
— Cependant, pour plus de sûreté, nous allons prendre le sentier qui descend directement au lieu du chemin qui serpente.
— Comment, dit Savinien, pour plus de sûreté, nous allons passer par un vrai casse-cou I
— C’est plus court et meilleur!... monsieur l’abbé, je vous le jure !
Antoine dit ces mots avec un accent d’instance si vive que Savinien ne voulut pas contrarier le pauvre vieillard.
Et les trois voyageurs se mirent à descendre la montagne.