‹ Ange et diableChapitre 14 sur 17 · LE MARTYRE · texte numérisé non relu

LE MARTYRE

Cette campagne, en apparence si solitaire, cachait pourtant un assez grand nombre de gens dans ses sinuosités ténébreuses.

Nous savons que les deux frères Tripart, Dario et Perrotte, attendaient le passage du missionnaire, dans l’ardente convoitise de lo dépouiller des valeurs imaginaires dont ils s’obstinaient à voir sa ceinture garnie.

D’autres espèces de gens devaient se trouver aussi en cet endroit.

Lorsque Dario suivait pas à pas le prêtre dont il épiait les démarches, il était suivi lui-même par un surveillant, non moins habile, non moins patient que lui.

Antoine Miro, on le sait, s’était promis de veiller sur l’abbé Savinien, sans cesse errant dans ces courses de charité, et que des malfaiteurs semblaient menacer.

Un jour, non loin d’une maison dans laquelle le missionnaire était entré, Miro avait aperçu un homme dont la découverte était excellente à faire ; c’était Dario, de qui le signalement était dans sa mémoire comme celui d’un forçat évadé sur la route de Toulon, avec un de ses compagnons de chaîne.

C’était déjà lui qu’il avait cru apercevoir aux abords de l’hôtel des Missions, au moment de l’escalade nocturne.

Alors, tout lui était révélé.

11 avait attendu l’occasion de prendre les complices du voleur avec lui.

Et la veille, lorsqu’il avait vu Dario écouter sans en avoir l’air l’heure à laquelle le missionnaire promettait de revenir chez le pauvre artisan de Montmartre, il avait convoqué son escouade d’agents sur la route que devait parcourir le

jeune prêtre à son retour, et lorsque la nuit serait plus avancée.

11 faut souvent à la police de moindres indices encore pour tendre ses filets.

En même temps, Antoine avait fait passer à l’abbé Savinien un avis qui devait le faire renoncer à cette course nocturne, niais on sait que son billet anonyme était resté sans effet.

Ainsi le pauvre père Miro, on ne peut plus mécontent de retrouver Savinien sur les hauteurs . de Montmartre, malgré sa recommandation secrète, avait voulu du moins ne pas le quitter.

11 l’avait retardé dans sa route lç plus longtemps possible, cherchant à s’assurer par le signal convenu de la présence des agents de police dans ces parages, et, faute d’obtenir ce renseignement satisfaisant, il s’était ingénié à retenir le voyageur dans un abri sûr, jusqu’après onze heures du soir, moment auquel la campagne devait être débarrassée de ses dangereux hôtes.

Maintenant nous voyons que, par surcroît de précaution, il faisait prendre à l’abbé le chemin le moins praticable, et sur lequel on devait le moins songer à l’attendre au passage. 11 avait même éteint sa lanterne pour voyager d’une manière plus clandestine.

Ce chemin qu'ils suivaient n’en était pas un. On descendait la montagne par une pente ardue, sillonnée de quelques sentiers à peine tracés par les pas, entre les moulins à vent, les carrières, les masses de broussailles, les tertres de gazon, coupés à pic, ou prodigieusement glissants.

Depuis leur départ de la cabane du berger, les voyageurs marchaient dans un complet silence. Accablés de fatigue, un peu endormis, se soutenant avec peine sur cette pentejj où les pierres et les ronces se dressaient à l’envie pour les faire glisser, ils n’avaient d’autre pensée qu’un extrême désir d’arriver.

L’abbé, agile et fort, appuyé de plus sur un bâton ferré, marchait le premier et devançait même parfois de beaucoup ses compagnons. Derrière lui, François bâillait de sommeil, et le pauvre Antoine, chargé d^ sa hotte et do ses années, à chaque pas trébuchait jusqu’à terre.

La pluie avait cessé; mais la lueur des étoiles qui rc-

commençaient à paraîtra était profondément terne et mélancolique.

La nature n’est jamais sans voix; pour avoir suspendu ses bruits joyeux des beaux jours, elle ne reste pas silencieuse dans le calme sombre des nuits d’automne; elle a toujours ses murmures, que l’atmosphère qui l’enveloppe fait vibrer en elle.

Ainsi, en ce moment, le souffle du vent dans ses rameaux secs, les arbres qui dégouttaient lentement dans la vase du sol détrempé, l’eau qui ruisselait dans les nombreuses crevasses de la terre, semblaient faire sortir de tous les points de la campagne de continuels gémissements.

Savinien, tout en cheminant, faisait cette observation.

Au bout d’un moment, il crut distinguer, parmi ces plaintes errantes dans la nature, un accent de douleur qui ressemblait davantage à la voix humaine.

A mesure qu’il avança et écouta avec plus d’attention, il se confirma dans cette pensée que c’étaient des soupirs do détresse qu’il entendait.

L’abbé était alors à deux cents pas à peu près en avant de ses compagnons. 11 hâta sa marche en se dirigeant du côté d’où venait la voix. Pour cela, autant qu’il put en juger dans la nuit, il lui fallut quittsr son chemin et prendre à gauche un embranchement de l’étroit sentier.

Ses regards cherchèrent partout avec anxiété.

Un mouvement qui se fit sur la terre, aidant au peu de lueur de l’atmosphère, lui fit distinguer un homme gisant sur le talus d’un buisson.

Celui-ci avait sans doute en même temps aperçu l’ombre de l’abbé, car il exhala une plainte plus douloureuse, comme pour appeler ce passant à son aide.

Savinien aussitôt approcha et se pencha vers lui peur le soulever dans ses bras.

En ce moment il se passa sur ce petit coin de terre des mouvements d’une rapidité extrême.

Le missionnaire est incliné vers celui qu*fl aperçoit étendu à terro; il a laissé tomber son bâton de voyage; de son bras droit, passé sous le cou du moribond, il cherche à le soulever; son bras gauche pressé contre sa poitrine tient toujours le saint-ciboire, dont l’enveloppe de laine s’est dérangée et laisse un peu voir l’argent dn vase.

Mais, à l’instant même, l’homme étendu sur le talus se redresse, saute au collet du prêtre, le saisit d’un poignet vigoureux ot cherche ainsi à le terrasser, tandis qu’il se relève de toute sa hauteur lui-même.

À la même minute, Savinien aperçoit une autre ombre à ses côtés; il 66 sent enlever le saint-ciboire que presse son bras; le vase sacré disparaît, et le prêtre distingue un second assaillant qui joint ses efforts à ceux du premior pour le renverser sur la terre.

Dans l’étourdissement de cette attaque terrible, Savinien ne peut encore rien voir, rien comprendre. C’est un tourbillon de mouvements violents, saccadés, môlés de cris étouffés par lesquels s’exhale la rage des bandits, quand une minute va décider du succès de leur coup.

Mais le prêtre se sent pressé, étreint de tous côtés... Il aperçoit, comme il verrait passer un éclair, une lame de poignard que le bandit placé en face de lui cherche sans cesse, au milieu de la violence et de la rapidité des mouvements, à diriger contre lui.

De ses deux bras areboutés contre la poitrine de celui qui veut l’atteindre, Savinien éloigne le coup... Parfois, dans la lutte, il sent cette pointe acérée effleurer sa gorge ou son sein, et un effort plus puissant de ses bras la repousse.

Enfin le jeune prêtre, doué d’une force extraordinaire, d’une énergie sans égale, seul contre ces deux bandits armés, s'arrache de leurs mains et bondit en arrière.

Là, il appelle au secours de toutes les forces de sa voix.

Mais ses compagnons ne sont pas encore là; il s’est détourné du sentier, et dans cette obscurité où on ne sait comment se guider, le peu de distance qui les sépare de lui est un espace peut-être long, peut-être impossible à franchir.

En même temps. Sa v mi au à voulu fuir; il s’est élancé devant lui, et, dans la direction qu’il a prise, un talus coupé à pic de ce côté, croise ses pas et étend devant lui une infranchissable barrière.

Cependant le vaillant prêtre, dans cette position désespérée, se retourne, s’adosse à la muraille de terre, et plein de courage, sentant ses forces bondir dans tout son être, il attend ses adversaires avec moins de crainte que de résolution et de

colère.

En quelques pas les bandits ont été sur ses traces.

Quelle que soit la vigueur de Savinien, asailli dans cette profondeur de terrain par deux brigands armés de poigards, il doit dans peu de minutes tomber assassiné à cette place.

Mais, dans l’élan môme qu’ont pris les bandits pour se jeter sur leur victime, ils sont atteints par une grêle de pierres qui vient d’en face, les frappe au visage et les repousse en arrière.

C’est le brave petit François, accouru à toutes jambes à la voix de son maître. Il a tourné le talus; il s’est jeté entre l’abbé et ses assaillants, et, grâce aux projectiles amassés dans ses poches, il attaque lui-même les brigands.

Ses armes, toutes faibles qu’elles sont, les aveuglent, leur déchirent la figure, les tiennent en arrêt. Il lance ses pierres avec une dextérité indicible, et, avec ses cris de gamins qui retentissent dans l’air, il s’anime à la bataille.

En même temps le père Miro est arrivé à cette place. Sans qu’on puisse apercevoir encore le vieux chiffonnier au pied du monticule, il jette un regard effaré autour de lui.

Dans l’instant où Antoine parvient à distinguer dans l’ombre le missionnaire, debout contre le talus tête nue et les vêtements déchirés, voici ce qui se passe.

Sur le sommet du terrain qui s’élève de deux ou trois pieds au dessus de la tête de Savinien, une ombre gigantesque se dresse et dessine la forme d’un homme sur la transparence de l’air.

Cet homme se baisse un peu, tend le bras et lance un poignard qui, décoché do sa main avec la force et la rapidité d’une flèche, frappa la tête de Savinien, lui fend le front.

Le missionnaire inondé do sang tombe sur la terre.

L’ombre disparaît du sommet.

Antoino se précipite vers le jeune prêtre.

Mais, à l’instant où les deux bandits du sentier l’ont vu tomber, ils ont jeté un cri de joie féroce. Revenus do leur étourdissement, apercevant à peine l’enfant et le vieillard auprès de leur victime, ils s’avancent pour l’achever et lui arracher ses dépouilles.

En ce moment un coup de feu retentit.

Il succède tout à coup à cet éclat un vif tumulte de bruits de pas et de voix.

Des hommes sortent du fond du fond des taillis, de derrière

les moulins à vent, descendent des monticules, s’élèvent des creux de carrière.

— Ici! ici! crie le père Miro de toute la force de ses poumons.

Car ce sont les agents de police et les gendarmes, qui arrivent sur ce point de la montagne.

Deux d’entre eux traînent un homme étendu par terre et l’amènent ainsi sur le sentier. D’autres saisissent les deux bandits qui ont les premiers assailli le missionnaire et les retienent garottés dans leurs fortes étreintes.

Ceux-ci étaient Dario, armé de son poignard, et Tripart Boniface, qui avait enlevé le saint-ciboire, l’avait jeté dans un buisson où il pensait le retrouver, puis il était venu assister Dario de toute la force de ses bras.

Celui qu’on traînait sur la terre était le blond Perrotte, plus pâle que jamais. Le malheureux artiste s’était glissé à plat ventre dans un taillis pour s’y cacher au moment de l’attaque; un agent qui frayait ce fourré avait marché sur lui. Alors le bandit novice, se voyant découvert, avait voulu jouer du couteau; un coup de pistolet avait répondu à son agression, mais en lui brûlant seulement les cheveux.

Les brigands, las d’attendre dans le chemin tournant où ils ne voyaient passer personne, étaient venus chercher leur proie de ce côté là de la colline, où lo père Miro, toujours mal inspiré, avait justement fait passer l’abbé.

C’était aussi ce qui expliquait le retard des agents de police, qui avaient longtemps erré dans les passages assignés d’abord pour leur poste secret.

On allume des flambeaux de tous côtés, et la scène est subitement éclairée.

C’est un effrayant pêle-mêle de broussailles arrachées, de pierres et de terre éboulées roulant dans les flaques d’eau, de bandits, d’agents de police, de gendarmes et de tout lo brouhaha imaginable.

L’abbé Savinien est à demi étendu sur la terre, le haut du corps appuyé contre les parois du talus. Sa belle figure pâle, rillonnée de gouttes de sang, empreinte de souffrance, mais de calme ineffable, semble plus admirable que jamais.

Le père Miro s’empresse auprès de lui sans savoir ce qu’il fait, il tremble et pleure, le bon Antoine, comme il ne l'a fait de sa vie.

François jette des hauts cris.

Des agents de police se pressent aussi autour detfabbé, avec autant de sollicitude que de respect, et ils envoient en toute hâte chercher une voiture dans laquelle on transportera le blessé pour lo ramener à Paris.

Mais le gros du rassemblement est au milieu du sentier.

Les gendarmes déploient toute la force de leurs poignets contre les bandits qui se débattent, se tordent entre leurs mains, font usage des ongles et des dents comme de vraies bêtes fauves enchaînées. Los uns jurent, les autres rugissent ; c’est un tonnerre d’imprécations et de cris de rage.

Cependant les agents de la force publique reconnaissent leur capture.

— Un, deux, trois, dit le brigadier; voyons, ne resto-il plus personne à prendre?

En ce moment, on entend un cri de douleur si vif, si déchirant qu’il se distingue parmi tous les autres bruits.

Tous les regards se tournent vers le point d’où il est parti.

Sur le haut du talus où maintenant les flambeaux projettent une large lumière, on voit un homme arrêté.

Sa haute taille, éclairée en-dessous, paraît plus grande encore ; sa forte tête est couverte de cheveux hérissés ; ses bras athlétiques montrent des muscles énormes ; sa poitrine demi nue est largo et velue ; tout son aspect présente aux regards le plus formidable colosse.

11 se penche, il regarde au-dessous de lui la figure de l’abbô Savinien, alors bien éclairée, et ses deux poings pressent son front dans une expression de violent désespoir.

Personne parmi les agents n’a jamais vu cet homme.

? — C’est lui qui a frappé l’abbè Savinien, s’écrie Antoine.

J’étais là, je l’ai vu... et je le reconnais à cette taille si haute qu’il en est peu do pareille.

Miro n’a pas achevé que déjà deux gendarmes, se dirigeant par des côtés opposés, escaladent le talus pour courir sur le malfaiteur.

Lui, il les regarde venir d’un air d’indifférent dédain; puis ses yeux se baissent de nouveau vers Savinien, qu’il semble vouloir contempler une minute encore.

Ce n’est que lorsque les gendarmes, arrivant de chaque côté, sont près de le saisir qu’il se redresse.

11 fait un pas en arrière et se met en garde. A l’approche

des gendarmes, il lance à l'un d’eux un coup de poing qui, semblable à un coup de massue, le jette à plat sur la terre ; et, saisissant l'autre par l'épaule, il lui imprime une secousse si violente qu’il l’envoie rouler de degrés en degrés jusqu'au pied du talus.

Il reste encore une minute droit sur le sommet du monticule ; et le terrible bandit, de son piédestal sauvage, domino toute la scène.

— Vous ne me connnaissez donc pas, dit-il du haut de son talus aux gendarmes terrassés. Je suis Sans* Tache, auquel vous et votre bande ne toucherez jamais.

Puis il s’élance au loin, et se perd dans les ténèbres.

En effet, lorsque peu de temps avant Tripart avait été près d’ôtre atteint par les agents aux abords de l’hôtel des Missions, l’espace où on l’avait aperçu était trop sombre pour laisser distinguer ses traits.

Et, une seconde fois, l’invulnérable bandit payait d'audace et d’un inconcevable bonheur à s’échapper des mains des agents de la force publique.

Au nom qui venait d’être prononcé, tout fut en émoi parmi cette cohorte de la police pour courir sur les traces du brigand.

On venait enfin de voir à la lueur des flambeaux ce redoutable malfaiteur qui jusque là n’avait été connu que par ses œuvres, et, quand il osait ainsi les braver, ces agents de justice, ces chasseurs de bandits étaient animés d’une indicible ardeur à se montrer enfin les plus forts avec lui.

Mais Sans-Tache était dans une position trop favorable ; il avait déjà gagné beaucoup de terrain avant que ceux qui le poursuivaient eussent seulement tourné ou escaladé le monticule.

Puis, une fois sur la hauteur, dans une campagne ouverte de tous côtés et au milieu d’une nuit profonde, ces agents ne savaient où tourner leurs pas pour le rejoindre, et n’étaient pas assez nombreux pour cerner toute la colline.

Au bout de quelques vains efforts, il fut donc visible qu’il fallait pour le moment renoncer à cette importante capture.

Lc 3 agents, forcés do se contenter de ceux de cec gens là qu’ils avaient pris, se disposèrent à les conduire en lieu de sûreté.

— On ne m'avait pas trompé, dit le brigadier en appliquant à Dario le signalement qui était dans sa mémoire, voilà bien cet affreux bandit du Midi, au nez crochu, à la crinière noire, qui avait filé au large sur la route de Toulon.

Puis passant à Tri part Boniface, il ajouta :

Mais, jour de Dieul si j’y vois bien clair, voici aussi l’autre! Oui, c’est Tripart, son compagnon de chaîne qui s’était donné de l’air avec lui !... Ahl bravo! ils vont être réintégrés à leur véritable domicile cette fois. Parbleu, mes gaillards, si vous êtes partis du bagne ensemble, vous y retournerez de môme.

Les autres agents s’occupaient à lier les mains de leurs captifs.

— Et ce petit croquet de blondin là, d’où sort-il ? reprit le brigadier en montrant Perrotte. On ne l’a pas encore vu dans la bande.

— Si, pardon, brigadier, dit un agent, nous l’avons déjà eu à la Conciergerie. C’est un mauvais petit graveur qui avait été amené là pour fabrication de faux billets.

— Allons, fouillez-moi ça, reprit le brigadier, liez, garottez ferme... et en route.

Dario rugissait dans ses liens et cherchait à les rompre avec scs dents. Boniface, de plus facile humeur, et d’ailleurs fort accoutumé aux rigueurs de la justice, avait fini par se laisser faire d’assez bonne grâce. Seulement il tournait un œil plein de tristesse vers le buisson où était son saint-ciboire, volé en vain; et, dans la passion que nous lui connaissons pour l’argenterie, ses plus grands regrets étaient pour le vase sacré.

— Silence, mauvais chien 1 dit le brigadier à Dario qui exhalait des jurements à faire trembler les nues. Tu as beau tempêter, tu ne feras plus de mal à personne.

— Tu crois ça, hurla le bandit.

— Mais oui, j’oserais en répondre.

— Ne plus faire sentir la force de mon bras !... mille noms du diable!... J’escofierais plutôt le père éternel dans l’autre monde!

Et, après ce blasphème, l’affreux bandit tomba sans mouvement, tout à coup suffoqué par la rage.

— Et toi, Tripart, dix fois repris de justice, dit le brigadier à Boniface, ton affaire va toute seule... Tu avais déjà la perpétuité là-bas... on ne peut que te prier de retourner au séjour qui t’était promis.

— La société me doit cinq cents francs, dit gravement Boniface.

— Qu’est-ce que c’est, vieux gredin.

— Mais oui, un forçat qu’on rempoigne, il n’y a pas de nouveau procès, et les cinq cents francs de frais que je fais économiser devraient être pour moi.

— On te les donnera... tu peux y compter.

— Non, la société est trop chienne pour ça. Mais, brigadier, souvenez-vous-en, le vieux diable saura bien encore un jour prendre ce qu’on ne lui donne pas.

Pendant cela, on emmenait déjà les prisonniers, en soutenant Perrotte qui, à demi-évanoui, ne pouvait faire un pas.

Le brigadier, indiquant ce dernier, dit à l’agent qui escortait le pauvre diable :

— Vous avez ramassé son couteau, n’est-ce pas? Attaque nocturne... rébellion contre la force publique... ça suffit.. .Le petit a son compte pour les travaux forcés.

Ce mot travaux fit tressaillir Perrotte presque inanimé.

— Miséricorde ! s’écria le paresseux artiste dans s^a regrets habituels qui étaient devenus alors le cri suprême du désespoir, miséricorde! travailler à perpétuité, moi qui m’étais mis voleur pour ne rien faire.

Toute la bande partit; la campagne fut déblayée de son monde et de son tumulte.

Bientôt après, les bruits de pas nombreux se perdirent au penchant de la colline.

Seulement on entendait parfois, au circuit du chemin, monter à travers les broussailles quelques rauques accents du chant ivre de Tripart, qui avait vidé toutes les gourdes, et qui allait toujours au bagne en chantant, puis un jurement de Dario, qui s’éveillait de sa torpeur pour blasphémer... ou bien un cri larmoyant du pauvre Perrotte.

Des agents supérieurs étaient restés près de l’abbé Savinien, dont l’état leur inspirait les plus vives inquiétudes. Ils souffraient vivement de le voir sans secours pendant quelques moments encore, et n’ayant pour couche que la terre humide, et ils attendaient l’arrivée de la voiture qui ne pouvait parvenir jusqu’à ces aspérités d’un terrain non frayé pour y transporter le blessé. v

Mais Savinien, quoique extrêmement faible, n’avait pas perdu connaissance.

li remercia cordialement ceux qui lui témoignaient un respectueux intérêt, mais il assura que sa blessure était moins grave qu’on ne pensait et qu’il pourrait gagner la voiture sur le chemin, éloigné de deux cents pas à peine, où elle devait s’arrêter.

Savinien supplia donc les agents de police de reprendre la tête de leur escorte et de veiller au transport des prisonniers. Il ajouta, en montrant le vieux chiffonnier et le petit François, qu’avec le secours de scs deux forts et vaillants soutiens il ne pouvait avoir besoin d’aucun autre aide.

D’après son désir, les personnes étrangères qui restaient encore là s’éloignèrent.

Le missionnaire resta donc seul avec ses deux fidèles compagnons, et, dans cette soirée tristement aventureuse, les trois voyageurs firent une nouvelle halte dans la campagne obscure et solitaire.

Page 1