LE VIEUX SANGLIER
— Mon Dieu, mon Dieu, j’ai peur! dit François aussitôt que les derniers agents de police se furent éloignés. C’est qu’il n’y a plus que nous ici! ajouta-t-il en jetant un regard malveillant sur cette campagne sombre.
— Eh bien! que crains-tu? dit Miro. Si nous sommes seuls, personne ne peut nous faire de mal... et nous ne sommes exposés à rien.
— Nous sommes exposés... à la nuit, dit l’enfant de chœur en cherchant à se rendre compte de ce qui l’effrayait.
— Comment, mon brave François, dit l’abbé Savinien d’une voix faible, toi qui désirais tant d’aventures en voyage!...
— Ah! miséricorde!
— C’était une occasion pour déployer ton brillant courage.
— Je ne croyais pas à de si grands malheurs.
— Le moment dangereux est passé... le reste ne sera rien.
— J’aimerais mieux avoir été tué ici que de vous voir cette
affreuse blessure, monsieur l’abbé!... Et quand je vois ce maudit poignard... qui est encore là... sur la terre,., il me fait frissonner.
— Pauvre enfant!... Mais je t’assure qu’il n’y a rien de grave... je sens qu’il n’v paraîtra plus dans quelques jours.
— Dieu le veuille ! dit Antoine avec un profond accent du cœur.
— Je n’ai été vraiment en danger qu’un moment, reprit Savinien, lorsque j’étais seul contre ces deux malfaiteurs armés, et sans pouvoir sortir de ce côté du chemin... Tu as bravement attaqué les bandits à coups de pierres, toi, mon digne François... Tu n’avais pas peur alors!
— Oh ! non, pas dans le moment, dit l’enfant.
— Cependant... te trouver en face des voleurs... à ton âge!
— Je ne pensais qu’à vous.
— Tu les a repoussés une minute, et cette minute m’a sauvé... pendant ce temps-là il est arrivé du secours.
— O monsieur l’abbé, vous m’appelez souvent votre première aumône... vous m’avez secouru autrefois... il fallait bien vous le rendre.
— Bon petit François! dit Savinieu en attirant doucement à lui la tête de l’enfant.
Mais celui-ci tressaillit tout à coup.
— Ah ! mon Dieu, avez-vous vu ! s’écria-t-il en tremblant.
— Non, rien.
— Là haut.
— Quoi donc? dirent ensemble l’abbé et Antoine.
— Là haut... une ombre, répéta le petit garçon du môme accent d’épouvante.
— Tu rêves, enfant, dit Savinien.
— Pourtant... Au fait c’est possible... car je ne vois plus rien, dit François un peu calmé.
— Moi, je crois à la Providence, dit le père Miro en continuant la conversation. Ce petit bonhomme a été le premier malheureux rencontré par vous dans Paris, monsieur l'abbé ; vous lui avez donné la première obole du bon Dieu : vous avez ensuite secouru sa famille... son frère Etienne... sa pauvre mère rendue à la raison et à sa modeste existence. Eh bien! c’est justement par cet enfant-là que j’ai appris l’attaque
projetée contre l’hôtel des Missions, et que j’ai pu la faire échouer. «
— Par moi! père Miro, s’écria François.
— Oh! oui... tu n’en sais rien, dit Antoine... tu étais joliment... dans les vignes du Seigneur, petit drôle... Heureusement que ce n’est pas habitude en toi... tu répétais ce que tu avais entendu chez le père Lalyre... et j’en ai appris plus long qu’on ne pouvait le penser... Et voilà que, ce soir encore, c’est ce bambin-là qui vous sauve la vie, monsieur l’abbé... Oui, décidément, je crois à la Providence.
— Ah! Seigneur Dieu la revoilà! s’écria de nouveau François.
— Allons, qu’as-tu encore ? demanda Antoine.
— Cette ombre... là... là... tout en haut du terrain.
— Après tout, dit l’abbé, puisque les malfaiteurs sont arrêtés, nous n’avons pas à nous inquiéter des autres passants... la campagne est à tout le monde.
— Il peut y en avoir à’aulres, dit le petit garçon toujours tremblant.
— Non, du tout, di| Antoine. Crois en ma vieille expérience : quand la police a passé dans un endroit, les voleurs n’y reviennent de longtemps.
— Est-ce sûr, père Miro?
— Sûr et certain. La trace qu'ont laissée les chats fait fuir les souris à cent lieues à la ronde.
— C’est égal... Je voudrais bien que la voiture fût ici!
— Tu n’est toujours pas tranquille, pauvre enfant, lui dit Savinien.
— Oh! cela no serait rien, répondit François. Mais, mon Dieu, le sang coule toujours de votre blessure... Je vois que vous souffrez... et je souffre.
— Voyons, mon enfant, dit le missionnaire, ne nous plaignons pas trop d’une mauvaise rencontre... Il n’est pas étonnant qu’étant toujours par voie et par chemin on y soit sujet à quelque accident.
— Hélas! non, dit Antoine, il est plutôt étonnant que cela n’arrive pas plus souvent et ne soit bien pire... exposé comme vous l’étes!
— Mais pas trop, mon bon Antoine, dit Savinien.
— Ah! monsieur l’abbé, reprit le bonhomme, vous vouliez aller en mission chez les sauvages du Nouveau-Monde... c’était
bien... mais en portant cette mission chez les sauvages de Paris vous devriez sérieusement ne sortir que bien armé, et mener quelques bons sergents de villd avec vous.
— Vraiment, dit en souriant Savinien, ce ne sont pas les armes ni les sergents de ville qui imposeraient à ces pauvres barbares la foi divine ni la vertu évangélique. Et que j’y par- ■ vienne un peu, c’est tout ce qu’il me faut... le reste m’importe guère.
— Mais la voiture ne vient donc pas! soupira encore François.
Puis, au bout d’une minute, le petit garçon reprit avec un frémissement soudain :
— Ah ! père Miro, elle est belle votre vieille expérience!... Je viens encore de voir paraître cette ombre.
— Mais enfin, où donc la vois-tu? demanda Antoine.
— Là haut... Tenez, maintenant elle tourne de ce côté... elle descend vers nous !
— Eh bien, pourquoi ne veux-tu pas que ce soit simplement un passant? dit l’abbé à François.
— Oh! non, répondit le petit clerc. Je sens que c’est plus effrayant que ça !
— Voyons, calme-toi.
— Et nous voilà seuls, mon Dieu! cria plus haut François. M. l’abbé, qui ne peut se soutenir... et moi, qui n’ai plus de pierres !
— Va, dit Savinien, si nous sommes faibles, Dieu veille sur nous.
— Et puis, dit aussi Miro au petit garçon, s’il y avait encore des voleurs ici, tes cris et ta mine effarée suffiraient à les faire sauver.
— La voilà ! la voilà ! répéta encore François.
Et il jeta sa tête dans la soutane de l’abbé.
Mais cette fois Savinien ni le père Miro ne répondirent rien.
Ils voyaient, en effet, arriver à eux une forme sombre, épaisse, et dont, au milieu das ténèbres, on ne distinguait rien que les proportions gigantesques.
Cette forme qui tournait les taillis, qui avançait lentement, et qui, avec son apparence massive, ne rendait aucun bruit de pas sur la terre, avait réellement quelque chose de mystérieux et de profondément saisissant.
Lorsqu'elle ne fut plus qu’à quelques pas, une voix forte, puissante, prononça :
— Ne craignez rien... c’est moi... Sans-Tache.
A cette naïveté terrible du bandit, de cet homme qui venait de chercher à assassiner l’abbé Savinien, que les agents de police avaient signalé comme le plus formidable brigand, et qui disait de ne rien craindre parce que c’était lui ; à ces paroles étranges Savinien et Antoine avaient le sang glacé dans les veines.
De plus, le géant répéta, en montrant le poignard resté à terre :
— C’est moi... qui vient de vous frapper... avec cette arme... et qui suis resté caché derrière un rocher tandis que les agents de police me cherchaient au loin.
Il fit encore quelques pas, puis il se prosterna devant le missionnaire, à deux genoux sur la terre, les bras détachés et pendants à ses côtés.
Savinien, avec sa force d’âme, savait dominer l’impression d’une terreur subite et conservait un maintien ferme et calme, quelleque fut la singularité effrayante de cette apparition.
Le père Miro et François tremblaient toujours de tous leurs membres.
Puisque c’est vous qui m’avez frappé, dit Savinien au
bandit prosterné devant lui, je ne peux pas concilier votre action féroce de tout à l’heure avec l’humilité de votre attitude actuelle.
Vous allez le comprendre... si je peux oser vous parler...
dit Sans-Tache d’un accent oppressé.
— Parlez, je vous écoute, dit le jeune prêtre.
— Celui sur qui j’ai levé ce couteau tout à l’heure, prononça lentement le bandit d’une voix toujours sourde et creuse, celui-là je ne le connaissais pas. On me disait depuis longtemps que le prêtre Savinien amassait des trésors , et j’ai voulu forcer sa chambre à l’hôtel des Missions pour les lui prendre... On me disait que le prêtre Savinien, orgueilleux et cruel, ne répandait son or dans les cabanes des pauvres que pour avoir une occasion d’y pénétrer ; qu’il les empoisonnait pour les guérir ensuite, afin de se faire passer pour un saint, pour un Dieu sur terre, et j’ai voulu lui prendre son or.
A ces bizarres imaginations de bandit, le vieil Antoine et
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le pauvre enfant frémirent, et, malgré leur terreur, relevèrent la tôte dans un mouvement d’indignation.
— Mes compagnons sont venus ici, continua Sans-Tache, et je les ai suivis; ils vous ont attaqué, et j’ai voulu leur aider à vous assassiner.
Mais dans ces féroces paroles du bandit il y avait un accent de douleur s* vrai, un déchirement de cœur si profond et si pénétrant que le vieillard et l’enfant cessèrent de craindre celui qui laissait voir en lui un tel mouvement d’âme, et se senjirent peu à peu rassurés.
— Vous avez cru cela? demanda le jeune prêtre à Sans- Tache d’un accent de réflexion.
— Mais c’étaient d’horribles calomnies! s’écria Antoine.
— Paix! lui dit Savinien, la calomnie en a atteint de bien plus grands, de bien plus justes que moi. La calomnie est le privilège de ceux dont on ne peut dire du mal avec vérité.
Puis s’adressant à Sans-Tache :
— Continuez, dit-il..
— Ensuite, reprit le brigand, lorsque les flambeaux ont été allumés, je me suis penché du talus sur cette profondeur pour voir si j’avais bien frappé... et j’ai reconnu dans ma victime... celui qui était pour moi...
Il s’interrompit.
— Qui était pour vous?... demanda Savinien.
— Oh ! dit Sans-Tache, si j’avais jamais pensé à Dieu dans ma vie, je dirais : Celui qui était pour moi Dieu lui-méme.
— Moi !
— Vous.
— Est-ce possible?
— Celui auquel j’avais voué tant de respect et de culte secret. Je connaissais sa ligure si douce et si imposante, j’avais entendu sa voix si onctueuse, si pénétrante, mais j’ignorais son nom... Je ne savais de quelle partie du monde ou du ciel il venait pour nous parler ainsi... Je ne connaissais rien de son existence d’homme, j’avais admiré de toute mon âme sa vertu suprême.
— Et c’est do moi dont vous parlez! répéta Savinien étonné.
Sans-Tache répondit :
— J’étais caché dans la maison de. mon frère, le repris de justice Tripart, un jour que vous vîntes chez lui... J’entendais vos paroles lorsque vous lui parliez de l’ignominie du vol, de
l’injustice, de la cruauté où il entraîne... Oh! vous ne vous souvenez pas de ce que vous disiez alors... c’étaient là vos paroles ordinaires à vous... les accents de l’adorable vertu sont le langage naturel de votre pays des anges.
Savinien ne pouvait revenir encore de sa surprise.
— Mais moi, ajouta Sans-Tache, j’ai toujours gardé votre image devant mes veux, vos paroles dans ma pensée.
— Depuis si longtemps ? dit le missionnaire.
— Oui, répondit Sans-Tache. Mais, par un hasard extraordinaire, je vous ai revu ce matin môme.
— Ce matin?
— A l’église Notre-Dame.
— Vous étiez entré dans une église?
— Parce que je vous avais vu y entrer. Vous faisiez donner le baptême à l’enfant, les bonnes prières au pauvre mort. Je vous ai admiré et vénéré d’un sentiment que je ne peux pas exprimer... Ohl misérable que je suis, je n’ai pas même de parole pour rendre ce que je sens!
— N’importe... je vous comprends, dit Savinien ému jusqu’au fond de l’âme.
— Ce sentiment-là, continua le bandit, c’est une douceur suprême, ûne exaltation sainte comme doit être celle de l’amour... c’est un besoin de me prosterner devant vous... quelque chose qui me pousse à prier et pleurer à vos pieds... comme ce recueillement et cette adoration qui doit inspirer la religion à ceux qui la connaissent.
— Oui, c’est cela.
— En sortant, dit Sans-Tache d’une voix plus tremblante, vous m’avez fait l’aumône.
»— Moi... je ne me le rappelle pas, dit le missionnaire.
— J’étais sous le porche de Notre-Dame... au milieu des pauvres que vous assistiez... Vous avez mis dans ma main... quelques sous... puis cette petite croix qui s’y trouvait par hasard mêlée.
Sans-Tache la prit sur sa poitrine, et ajouta avec un frémissement d’âme indicible.
— Oh!... cette croix!...
— Sa vue a eu quelque influence sur vous? demanda le jeune prêtre.
— Je n’ai senti qu’un battement de cœur étrange... quelque chose de si doux et de si triste que je ne puis l’exprimer... Je
n’ai eu qu’une idée; je me suis dis : Si jamais je puis faire quelque chose pour celui qui m’a donné cette croix, je jure que je le ferai.
— Et ce serment?...
— Il est encore en moi ; il y restera toujours.
Le bandit ajouta d’une voix profonde:
— Et ce soir... sans savoir sur qui ce coup de poignard allait tomber... je vous ai frappé... Comprenez-vous maintenant ?
— O malheureux ! dit le missionnaire de l’accent de pitié la plus douce.
Le vieux chiffonnier avait les yeux humides de larmes; François pleurait de tout son cœur.
— Je suis rest£ là, reprit Sans-Tache d’un ton d’abattement douloureux, caché dans ces terrains que je ne pouvais quitter... puis revenant malgré moi sur cette hauteur d’où je vous apercevais encore.
11 trembla et sa voix faiblit en ajoutant :
— Maintenant, je suis descendu près de vous pour vous dire ce que je suis résolu de faire.
— Parlez, pauvre infortuné, dit Savinien.
Sans-Tache, qui était toujours resté aux genoux du jeune
prêtre, se laissa tomber assis sur la terre, mais en gardant sa pose humble et prosternée.
La morne lueur d’une nuit brumeuse éclairait la figure pâle et abattue du bandit. On pouvait distinguer ces formes herculéennes, son épaisse et rude crinière, son front sombre, son visage et ses membres aux muscles puissants.
Et cet homme inspirait une compassion inexprimable ; car rien n’est touchant comme la force qui se sacrifie, se dompte elle-même, et s’abdique sous un mouvement d’âme.
Sans-Tache reprit :
Je n’ai rien au monde. Ma vie depuis cinquante ans est d'une misère dont celle des derniers indigents n’approche pas; car ceux que vous nommez les pauvres ont encore leur taudis à eux, où ils ont été la veille, où ils seront le lendemain, fis ont leur nom, et, dans leur petite place, la réputation, l’honneur à garder pour eux et pour leur famille. Mais moi, je n’ai jamais possédé les murs de ma demeure... j’étais en étranger et je volais le repos dans la carrière abandonnée ou sous l’arche du pont où je dormais ; on ne m’a jamais appelé par
mon nom, et je n'ai pas eu de femme et d’enfants près de moi sur la terre du vagabond...
— Oui, cette misère est grande! bien grande! interrompit l’abbé Savinien.
— Et pourtant, au milieu de cela, reprit Sans-Tache, j’ai toujours conservé un grand bien.
— Vous? dit le jeune prêtre.
— Ma liberté, prononça Sans-Tache ; ma liberté que j’ai gardée aux dépens de mon sang, aux dépens de mon corps souvent meurtri, déchiré, trempé de vase, dans les bois, dans les marais, où j’allais chercher un refuge. J’ai toujours échappé à la prison. Et il y a, dans cette faculté de marcher, de tourner ses pas d’un côté ou de l’autre, à sa volonté, il y a un bonheur, une jouissance large et fière, que ne peuvent comprendre ceux qui n’ont jamais craint de perdrê ce bien, et qui, avec lui, en possèdent tant d’autres.
Puis jamais, continua Sans-Tache, jamais la main d’un agent de police ne s’est posée sur moi. Je n’ai pas été flétri par ce contact qui montre la supériorité du moindre des hommes sur nous, le pouvoir que possède le premier venu, dès qu’il nous aperçoit et nous touche, de nous écraser comme des vers de terre... Cette indépendance, cette espèce de pureté conservée dans le crime, m’a donné un titre, une sorte de gloire dans le monde où je vis et où j’ai reçu le nom de Sans-Tache.
Il s’arrêta une minute et reprit avec un puissant accent de l’âme :
— Eh bien, cette liberté gardée cinquante ans au prix de mon sang, cet honneur de bandit, qui doit m’être cher pourtant puisqu’il est le nôtre, mon seul orgueil, mon seul bien, je vous les donne... faites-moi arrêter... me voilà.
Et il s’inclina dans l’attitude la plus humble devant le jeune prêtre.
— Oh! qu’entends-je... murmura Savinien.
— Je n’ai que ça à donner, reprit le bandit, je vous les donne pour vous prouver mon repentir.
— Mais, en faisant cela, vous vous livrez...
— A l’échafaud. Oh! la vie que je donne ensuite ne vaut pas la peine qu’on la compte!
— Malheureux!
— Ce que n’ont pu faire tous les agents de la société, toutes
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les forces de la justice, vous l’aurez accompli rien qu’en apparaissant devant moi.
— O mon Dieu... je ne puis croire encore ce que j’entends :
— Je disais souvent que le vieux sanglier, le solitaire dos bois ne serait jamais forcé par les chasseurs et mourrait dans son antre... Eb bien je renonce pour vous à cette mort que j’avais espérée... me voilà.
— Est-il possible!
— Je vais rentrer dans ma carrière de Vaugirard... la seconde au-dessous de la rue de la Procession... et je vous jure que je ne la quitterai pas avant qu’on soit venu m’arrêter.
Savinien secoua tristement la tête.
— Ohl n’ayez pas de regret, dit Sans-Tache, je l’ai bien mérité!... N’ayez pas de sentiment généreux qui vous empêche de faire arrêter votre meurtrier... J’ai été funeste à bien d’autres !
— Pourtant, dit le missionnaire, vous êtes sûr du sort qui vous attend.
— Le bagne, dit Sans-Tache, mais plus probablement la mort par la main du bourreau.
— Oh!... malheureux.
— Mon père est mort sur l’échafaud, ma mère par le suicide... J’avais souvent pensé que si jamais j’étais arrêté... ce que je ne croyais pas, pourtant... je ferais comme ma mère; mais si vous me le défendez, si votre parole m’interdit ce dernier crime, je vous jure d’y renoncer... Croyez-moi; ce que je vous dis, je le ferai.
Sans-Tache avait un accent si douloureux en prononçant ces derniers mots, que la vibration de ce désespoir déchirait l’âme.
— Comme il souffre! mon Dieu, comme il souffre! dirent tout bas Antoine et François.
Le missionnaire pencha un moment son front dans sa main. Une vive préoccupation suspendait les douleurs de sa blessure. Son visage, naturellement empreint d’une douceur évangélique, rayonnait en cet instant de cette expression de charité divine.
11 releva la tête et interrogea le bandit.
— Avant de me connaître, dit-il, n’aviez-vous donc jamais eu aucune idée de Dieu ni des hommes qui vivent selon ses lois?
— Non, jamais, répondit Sans-Tache.
— Et, dans votre enfance, on ne vous a jamais parlé du bien ni du mal ?
— Le bien, d’après ce que je pouvais voir, c’était de dérober habilement ce qui appartenait à autrui, et le mal , de ne pas réussir ou de se laisser prendre; Y honneur, c’était de ne reculer devant rien pour faire réussir le vol, et la honte, de trembler devant les dangers auxquels il expose.
— O misère... misère profonde de l’âme!
— C’est toujours là où j’ai vécu.
— Mais plus tard, lorsque vous avez été ému, touché un moment des paroles que Dieu m’inspirait, n’avez- vous pas eu d’aspiration vers une autre existence?
— Non... j’étais plus triste... j’avais horreur de moi... mais je ne songeais à rien autre.
— Et maintenant... pour les années qui vous resteraient à passer sur la terre... si vous deviez en voir encore... ne seriezvous pas heureux de vivre comme les autres hommes, selon les lois que la société impose?
Sans-Tache ne répondit pas.
Le jeune prêtre insista sur sa demande.
— Qu’importe ce que je pense là-dessus, dit le bandit, puisque cela ne doit pas être ?
— Répondez... c’est moi qui vous le demande, dit Savinien.
— Eh bien! non, dit Sans-Tache... Quand même je pourrais changer de nom, de nature, me transformer en quelque pauvre et honnête homme, je serais encore trop près de mon existence passée ; je reverrais les maisons dont j’ai forcé les portes, les rues dans lesquelles j’ai erré comme un loup cherchant sa pâture... et ces faubourgs déserts qui m’ont livré trop de victimes 1... je serais sorti de ce gouffre plein d’épines, de reptiles et de fange... mais je le verrais toujours à mes côtés.
— Où pourriez-vous aller pour le fuir?
— Il faudrait m’isoler de ce monde... Et puis il me semble que, pour moi, le simple devoir imposé à tous ne suffirait pas... Ayant été plus loin que les autres dans le mal, il me faudrait aller plus loin dans la régularité, dans la pureté d’existence.
— Et cette transformation si étrange en vous, ne l’avez-vous jamais rêvée?
— Révée... oui, une fois... et c’est ce matin môme... à Notre-Dame.
— A Notre-Dame !
— Je parcourais cette grande enceinte que je voyais pour la première fois, et je pensais...
— Dites.
— Ohl cela est tout-à-fait insensé... et puis, avec mon esprit brut, il m’est impossible de rendre mes pensées.
— Dites, encore une fois... je vous comprendrai.
— Eh bien, le calme extraordinaire, l’immobilité qui régnaient sous cette voûte m’ont frappé. Il me semblait que ce lieu, au milieu de la ville, en était à mille lieues par sa tranquillité, par cette absence de troubles, de passions, d’événements qui agitent le monde, par cette absence de tout ce qu’il y a de coupable, de hideux sur la terre... et j’aurais voulu...
— Vous auriez voulu?
— Etre un des saints de pierre incrustés dans la muraille religieuse... qui n’en peuvent sortir, qui n’y peuvent être atteints par aucun aspect du dehors... qui restent éternellement les mains jointes et les yeux au ciel... Oh ! vous le voyez bien, c’est un songe absurde, et que je ne devais pas oser vous dire.
— Si... je le sens bien... vous auriez voulu vivre éternellement dans le recueillement, la prière... cette élévation de l’âme que vous ne connaissez pas... dans une atmosphère où ne régnent que le silence et la fumée de l'encens. Et, après avoir subi toutes les horreurs du monde, vous voudriez l’oubli complet de ce monde au sein de Dieu.
Le jeune prêtre resta encore un moment silencieux et méditatif; puis il dit à Sans-Tache:
— Sur cette croix que je vous ai donnée par hasard... sans le savoir... vous avez juré d’accomplir ce que vous pourriez faire un jour pour moi. Je vous demande dès à présent l’exécution de ce serment.
— Moi, dit Sans-Tache avec un étonnement indicible, je pourrais faire quelque chose pour vous?
— Vous le voulez?
— Je le jure encore...
— Ce que je vous demande est de vivre loin du crime et du malheur, de passer la durée des jours qui vous eussent été comptés dans le devoir et la paix de l’âme.
— Moi, grand Dieu! après ce que j’ai fait... connaître la paix de l’âme î
— C’est aussi une vertu... Etre heureux est obéir à Dieu qui nous donne la vie comme un bienfait.
— Et c’est vous qui me l’ordonnez! dit Sans-Tache dans une inexprimable stupeur.
Les deux spectateurs de cette scène regardaient, écoutaient, les yeux grands ouverts et haletant d’une émotion extrême.
— Ecoutez, roprit le missionnaire en s’adressant à Sans- Tache, ce que je fais est mal peut-être, mais je n'ai pas le courage de vous livrer. Je défends à Antoine Miro et à cet enfant de rien dire de ce qu’ils ont vu ici; et moi, je me tairai.
L’abbé sentit sa main pressée avec une vive effusion de reconnaissance.
C’était le vieil Antoine qui exprimait ainsi l’élan de son cœur, tandis que, de l’autre côté, François baiseit avec transport la soutane du bon jeune prêtre.
Sans-Tache restait silencieux et immobile.
— Je crois à votre repentir, dit Savinien au bandit; je crois à votre douleur de m’avoir frappé, à votre espèce d’adoration pour moi, c’est-à-dire pour la vertu qui, par un hasard providentiel, vous est apparue sous mes traits; et un bon sentiment suffit pour sauver un homme. Ainsi ce désir, cette vague aspiration qui ont à peine été définis en vous, seront réalisés. Je tairai votre passé, je vous présenterai seulement comme un grand coupable dont j’attesterai la conversion, et je vous ferai entrer dans un couvent.
— Moi!... moi!... prononça lentement Sans-Tache atterré de surprise.
Dans cet asile, reprit Savinien, vous resterez éternellement incrusté dans la muraille religieuse, les mains jointes et les yeux au ciel. Votre atmosphère sera toute de silence, de fumée d’encens, de calme et de pitié. Votre sort sera immuable comme ce marbre éternel que vous regardiez dans l’église séculaire.
— Moi, j’entrerais parmi ces hommes vénérables, dit Sans- Tache incrédule encore et dans une stupeur qui le tenait anéanti.
— Non, pas vous, répondit le missionnaire, mais l’homme nouveau qui va naître à votre place. Tous les religieux laissent leur passé, brillant ou sombre, coupable ou vertueux, à la
porte du sanctuaire et recommencent une vie nouvelle. Ainsi, tous ceux qui portent la robe monacale sont égaux et frères.
Sans-Tache étourdi, frappé de vertige, ne pouvait répondre.
Le jeune prêtre continua :
— Vous trouverez aussi l’expiation pour calmer votre conscience. Votre vie sera rude, austère, avec le jeûne, les privations, la nourriture . grossière, le sommeil interrompu pour la prière. Tout le jour, sous Tardent soleil ou le ciel de glace, vous travaillerez la terre pour y faire croître votre humble subsistance ou pour y creuser votre fosse.
Le malheureux Sans-Tache cômmençait à espérer que ce qu’il entendait était possible. Il releva les yeux et joignit ses mains frémissantes devant le jeune prêtre.
Savinien lui disait encore :
— Ainsi, tout sera changé, régénéré en vous. Vous aurez des années à voir s’écouler sans angoisses, sans terreur, en jouissant du soleil, de la nature, comme les autres hommes. Vous ne vous souviendrez plus d’avoir été le formidable Sans- Tache... Aucun bruit, aucun mouvement du dehors ne viendra vous le rappeler... Si parfois, dans un mauvais rêve, vous voyez un homme plongé dans le crime, cette vision du passé ne fera que vous rendre plus laborieux, plus patient, plus soumis aux lois de Dieu et de vos pères.
Sans-Tache, toujours prosterné, s’était un peu renversé en arrière et tenait son visage levé vers Savinien.
Dans l’espace éclairci que laissaient entre leurs ombres épaisses les taillis et le monticule escarpé, se détachait celte rude et terrible ûgure de bandit, empreinte alors d’un attendrissement ineffable; on voyait ses yeux briller d’une indicible extase; on distinguait les lignes limpides des larmes qui coulaient sur son visago bronzé.
Il dit à Savinien, dans un accent de l’âme qu’il est impossible de rendre :
— Ah! votre sang... votre sang que j’ai versé coule encore, et voilà ce que vous faites pour moi !
Puis, n’ayant pas la force de rien ajouter, il tomba les lèvres collées sur la terre où reposaient les pieds du jeune prêtre.
Miro et François fondaient en larmes.
— Monsieur l'abbé, s’écrièrent-ils ensemble, on a bien raison de le dire, vous êtes un saint, un vrai fils de Dieu!
Et dans leur effusion naïve ils ajoutaient :
— Nous vous remercions bien... Nous vous remercions de tout notre cœur, monsieur l’abbé.
On entendit le bruit d’une voiture.
— Retirez-vous, dit vivement Savinien à Sans-Tache; gagnez votre carrière et n’en sortez pas que je n’aille vous y chercher. Dès que je serai rétabli, j’irai vous prendre là pour vous conduire dans le couvent de trappistes le plus éloigné de Paris... et je réponds du reste.
Des pas approchaient.
Sur un signe impérieux de Savinien, Sans-Tache disparut.
Le missionnaire, soutenu du vieil Antoine et de l’enfant de chœur, gagna la voiture.
Et il ne resta plus sur ce point de la colline de Montmartre, où venaient de se passer tant de mouvements, que quelques traces du sang du missionnaire, qui inscrivaient son généreux dévoûment sur la terre.
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