DANS LES VIGNES
À cetto heure, les ouvriers de la fabrique d’ébénisterie étaient près do fermer l’atelier.
Mais Etienne et Frédéric s’étaient arrêtés un moment à causer avec Antoine Miro le chiffonnier... ou plutôt l’homme universel... qui avait connu Frédéric Landry lors de sa sortie de prison par le secours de l’avocat Béranger, et qui aimait à venir visiter parfois les braves ouvriers... pour prendre, disait-il, un peu do bon air dans le séjour de l’honneur et du travail.
Les lampes brûlaient encore au-dessus des établis; les ouvriers rangeaient les matériaux et ustensiles de la fabrique; le vieux rôdeur de nuit était assis sur un tréteau; Frédéric, debout près lui, adossé à un établi, les jambes croisées, la main encore appuyée sur ses outils, parlait une fois de plus au bon Antoine de sa jeunesse si rudement éprouvée, puis
sauvée du mal par un Ange de Paris, et surtout par le travail, cet ange gardien de toute la terre.
Etienne avait été jusque-là auprès d’eux; mais, au bruit précipité qui se fit entendre à la porte de l’atelier, ce fut lui qui alla ouvrir.
Les deux petits voyageurs entrèrent donc; et on vit avec étonnement des enfants de sept à huit ans venir seuls à cette heure. Le petit garçon, dans l’état où nous le savons, avança en frappant sur sa casquette, crânement posée, sur l’oreille, et en disant :
— Hé! bonjour tout le monde et la compagnie... Paye-t-on à boire, ici?
Sa sœur le suivit d’une allure non moins hardie, en ajoutant:
— C’est ça... faut qu’on nous paye à boire 1
Etienne resta une minute immobile à les- regarder, puis s’écria, avec une indicible stupeur :
— Mais, juste ciel, c’est François, mon frère... ma petite sœur Micheline!
— Tiens ! c’est mon grand frère Etienne, dit le petit bonhomme et le regardant à son tour.
— Bon Dieu! reprit Etienne, comment êtes-vous ici? Vous a-t-on renvoyés de la maison d’asile ou vous êtes-vous sauvés? Enfin, pourquoi l’avez-vous quittée?
— Nous avons quitté, dit François, parce que nous avons quitté... et voilà.
— Et que nous nous en sommes donné joliment du plaisir! dit la petite en tapant si vivement sur son bonnet qu’elle le jeta par terre.
— Mais, petits drôles! petits vauriens 1 cria Etienne en s’avançant sur eux; à quoi pensez- vous donc?... avez- vous perdu la tête!... .
— Vous voyez bien, dit le père Miro, qui ne put s’empêcher de rire, qu’ils sont ivres comme des grives.
— Encore une fois, reprit François, nous voulons boire!... nous voulons boire... vous savez bien... cette liqueur qui flamble et qui brûlo.
— A boire! dit la petite en frappant du pied et se posant le poing sur la hanche, par un mouvement oratoire du cabaret qu’elle avait parfaitement retenu.
— Ah! gredins! dit Etienne.
— Paix-là! grand frère... As-tu fini ! dit François.
— Mais d’où sortez-vous donc!,.. Est-il possible!... Comme vous voilà faits!
— C’est bon pour toi d’être mal fait.
— Répondrez-vous enfin.
— Je réponds... va au diable!
A ce mot, Etienne leva la main pour lancer à son frère les soufflets les mieux appliqués du monde ; ce qui était fort naturel; mais Antoine le retint.
— Ça s’expliquera, dit le vieux bonhomme. Etienne, y a-til longtemps que vous n’aviez vu ces enfants au village d’Orsay ?
— Mon Dieu, non, dit l’ouvrier ébéniste, depuis que notre cher protecteur, l’abbé Savinien, les avait placés dans la maison d’asile pendant la cruelle maladie de notre mère, j’allais les voir très-souvent... et le mois dernier encore je me suis rendu près d’eux à Orsay.
— Et comment se conduisaient-ils?
— Quand je suis entré, François répétait son rudiment avec le frère.. . t Dans l’autre bâtiment, Michelijie tricotait des bas près de la sœur... On m’a dit partout que c’étaient des modèles de sagesse.
— Ah! bien..'. les voilà jolis à présent!
— O ma pauvre mère... si elle les voyait ainsi!
Antoine, s’adressant aux enfants :
— Voyons, mes amis... là, en conscience... Vous vous êtes sauvés de la main d’Orsay.
— Et bien sauvés dit François, puisque nous voilà.
— Pourquoi êtes-vous partis ainsi en cachette ?
— Parce que...
Le petit garçon s’arrêta; un air d’attendrissement passa sur sa jolie figure, et il s’essuya les yeux.
— Mais, non! reprit-il en faisant tout à coup une gambade, je ne veux plus penser à cola... Je veux rire et boire... comme chez le père Lalyre.
— Ah! dit Antoine, dont les yeux s’éveillèrent, ils viennent do chez le père Lalyre... hum! hum! je ne m’étonne plus...
L’enfant continuait ses bonds joyeux par tout l’atelier, et, avant qu’on pût le retenir, il sauta sur un établi.
Agitant sa casquette, gesticulant des bras et des jambes, il se mit à chanter ;
Si j’étais roi! si j’étais roi!
Je voudrais tout avoir pour moi;
Je prendrais au mari sa femme.
Au riche, son vin, son trésor,
Au gcndarmo sa bonne lame,
A l’archevôque sa croix d’or.
Au baron ses riches domaines,
Au paysan ses vaches pleines,
Si j’étais roi! si j’étais roi!
Et je garderais tout pour moi!
Ce n’était encore rien de voir cet effréné gamin se livrer à oes chants désordonnés de cabaret, mais la petite fille dansait en rond à la voix de son frère, épanouissant sa mine roso aux yeux brillants, relevant sa jupe à pleines mains, et exécutant toutes sortes de cabrioles, avec des gestes bachiques et des manières on ne peut plus dévergondées.
Le tout accompagné de tra la la sans fin.
— J’ai bien vu des pochardsàla barrière, mais jamais do cetto force-là, dit un des ouvriers en les regardant.
Etienne en revenait à la pensée d’une correction manuelle pour rendre la raison à son frère.
Mais Antoine le retint par le bras plus vivement que la première fois.
Car il prêtait attentivement l’oreille à ce que balbutiait alors le petit bonhomme.
— Si le coup réussit, disait François en se tenant sur une jambe et brandissant le bras, si le coup réussit, j'aurai une trompette.
— Et moi une poupée, dit Micheline en se tenant de même sur une jambe et jetant son bras en l’air.
— Quand, la cloche de matines sonnera, dit le petit garçon en prenant une voix plus avinée, les pièces d’or de la caisse sonneront dans nos goussets.
— Plaît-il, mon petit? que dis-tu là? demanda doucement le père Miro.
— Oui... je te dis, répondit François: Quand les pères missionnaires chanteront leurs cantiques, les piécettes dans nos goussets danseront.
— Et qui a dit cela ? demanda Antoine.
— Les amis de là-bas, répondit François.
— Les amis de chez Lalyre?
— Oui.
— Et comment s’appellent-ils?... sais-tu?
— Ils s’appellent... Tur lu tu tu.
— Et toi, mon bel ange, dit Miro, du ton le plus câlin, en s’adressant à la petite, sais-tu leur nom?
— Oui dàl dit Micheline.
— Alors, dis-le, chère petite.
— Ils s’appellent... d’abord un grand! grand! qui ne dit rien... et puis un noir, vilain comme le diable... et puis un petit blond qui -n’est guère plus joli.
— Hum!... c’est bon à savoir, dit Miro dans sa barbe.
— Oui, dit François en se dandinant sur ses jambes avinées, c’est amusant, bien amusant de boire.
— Mauvais garnement! s’écria son frère, je t’apprendrai...
— Ah! tu te plains de moi, grand frère, dit François. Eh bien, écoute le dernier couplet... Tiens, je ne sais plus... C’est égal, voilà la fin :
Puis, à qui médirait de moi,
Vlan ! je ferais sauter la tête,
Si j’étais roi! si j’étais roi!
En disant vlan! le petit garçon lança un coup do pied qui, au lieu de faire sauter la tête de ses sujets, envoya en l'air un tas do copeaux, lequel en roulant renversa la lampe et jeta à grand bruit les outils par terre.
On avait éteint les autres lampes de l’atelier; la disparition subite de la lumière, le tourbillon des éclats de bois et de la poussière causèrent un moment de complot étourdissement.
Etienne, tempêtant plus que jamais contre les coquins d’enfants, frère et sœur, fut quelques instants avant de trouver ce qu’il lui fallait pour se procurer quelque nouveau luminaire.
Lorsque la clarté reparut dans l’atelier, les enfants n’étaient plus là.
Ils avaient disparu de la manière la plus subite et la [dus complète.
Il faut qu’ils se retrouvent! criait Antoine en regardant de tous côtés.
Et tandis qu’on cherchait avec la lumière sous les établis, derrière les planches, au fond des charpentes et partout :
— Il faut que je leur parle! répétait le chiffonnier en se pressant le front. Qu’on me les cherche!... qu’on me les ramène !
Enfin, un des ouvriers découvrit François mollement enfoncé dans un tas de copeaux. Foudroyé par ce sommeil do l’ivresse qui succède aux plus vifs ébattements, il dormait les bras étendus, la figure rose, souriante et exprimant la plus douce béatitude.
— En même temps, on vit Micheline dans un coin obscur, assise sur ses talons, la tête sur ses genoux, et goûtant un sommeil non moins profond et paisible.
— Dis donc, enfant! criait Miro en se penchant vers François et le secouant par le bras, qu’est-ce qu’ils ont dit encore, les amisdelS-bas... de chez le père Lalyre?
Le petit garçon fit un mouvement et murmura :
— Si j’étais roi...
— Mais tu n’es pas roi... petit animal... réponds-moi donc !
— Si j’étais...
— Ah! il ne sortira pas de là!... dit Miro en se relevant. 11 faut qu’il digère son vin... et demain, mon Dieu ! il ne se souviendra plus de rien.
Il reprit sa hotte pour s’en aller.
Mais en voyant que le regard d’Etienne peignait toujours une contrariété triste et profonde :
— Ce n’est rien... tout cela s’éclaircira, dit le bon Antoine. L’homme n’est pas perdu pour un jour d’erreur... il est probable que demain ces deux débauchés reconnaîtront leur faute... et à l’âge de huit ans ils ont encore le temps de tourner dans un meilleur chemin.
Le vieux bonhomme prit congé de ses amis et descendit le faubourg du Roule.
Mais en cheminant il caressait souvent sa barbe et murmurait :
— Hum!... hum!... ce que jo sais est bien peu de chose... et quand la Providence me permettra-t-elle de découvrir le reste?,,. Diable! diable!
à l’heure de matines.
Dans Paris, où autrefois on élevait les bâtiments avec moins de rapidité qu’aujourd’hui, il était peu de maisons qui, suspendues dans leur construction pendant la durée d’un hiver, ne fussent en ce temps habitées par des voleurs; ces hommes inauguraient la demeure où des générations allaient se succéder, et leur influence pernicieuse n’était peut-être pas sans effet sur leurs successeurs.
Dans la petite rue de la Chaise, enfouie derrière la rue du Bac, une maison, élevée seulement d’un étage, avait été laissée à ce point pendant la mauvaise saison. C’était le logis où les bandits qui méditaient l’invasion d’un grand hôtel voisin étaient venus reposer quelques moments avant l’heure de leurs affaires.
Aux coups de l’horloge qui sonnait cinq heures, ils se levèrent.
A cette heure, vers la fin de novembre, la nuit était encoro complète; cependant les patrouilles inspectrices dos rues, lorsque, le jour approchait, se trouvaient quittes de leur tâche et rentraient au poste. C’était donc l’heure la plus favorable c’était celle que Tripart et Dario avaient choisie.
Dans la partie du faubourg Saint-Germain où ils se trouvaient, de larges enclos se font place au milieu des murailles. Après le beau jardin de l’Abbaye-aux-Bois, est situé celui de l’hospice des Ménages; et, non loin do là, commencent les ombrages qui s’étendent derrière l’hôtel des Missions étrangères.
Les longs murs qui bordent ces enclos rendent les maisons plus rares; par suite, l’absence presque complète d’habitànts rend la solitude plus assurée dans des nuits plus longues.
La pluie, qui n’avait pas cessé depuis le soir, augmentait l’obscurité do l’atmosphèro calme et triste, où un vent âpre faisait seulement frissonner par instant les dernières feuilles jaunies à la cime des arbres noirs.
Les réverbères restaient seuls de la vie qui, quelques heures
avant, animait la ville, et il fallait leur lumière pour témoigner qu’on était encore dans des lieux habités.
Tripart, Sans-Tache, son frère lioniface, Dario et Perrotte sortirent do la maison en construction. Antonine, qui était venue les rejoindre, leur versa leur verro d’eau-de-vie en silence.
Us étaient bien loin de l’ivresse de la veille ; au moment décisif, il n’y avait plus en eux ni élans de joie, ni mouvements de terreur, plus rien quo l’attention fixe et sombre d’une opération difficile.
Le plus courageux des quatre bandits, Tripart Sans-Tache, • était 1 i plus profondément absorbé; son visage de bronze, qui semblait ne pouvoir changer de teinte, avait pâli ; ses yeux restaient baissés et sombres.
11 no craignait rien pour lui; on l’appelait Sans-Tache, parce que jamais la main d’un agent de polico ne s’était posée sur son épaule; il se croyait lui-même invulnérable; il se comparait au Solitaire , à ce vieux sanglier des bois qui, après avoir entendu mille fois la chasse retentir autour de lui, meurt centenaire do son antre.
Mais ayant quelque intelligence de plus que les autres bandits, il comprenait mieux l’importance do ce qu’il allait faire, et, s’il tremblait sourdement, c’était devant lui-même et devant son œuvre.
Les assaillants, avant de pénétrer dans la place, crurent devoir en faire le tour pour savoir si nul mouvement inusité ne s’y faisait apercevoir.
La rue était à eux, ils pouvaient la parcourir à l’aise.
Ils avaient quitté depuis une minute seulement leur retraite, lorsqu’ils retournèrent la tête à un léger frôlement qui se fit entendre de ce côté. Le silence général laissait percer les moindres bruits, et, de plus, les voleurs avaient les sens assez bien aiguisés pour tout apercevoir et tout entendre... Ainsi, en ce moment, ils furent frappés par le plus faible mouvement. Une chauve-souris s’était levée des murailles qu’ils venaient de quitter, et battait fortement des ailes dans un vol effarouché.
— Vous avez peur d’un oiseau? dit Sans-Tache à ses compagnons qui s’arrêtaient.
— D’une chauve-souris qui s’éveille en sursaut, sans qu’on sache pourquoi, dit Boniface.
— Elle aura fait un mauvais rêve, répondit Sans- Tache. Allons donc !
Après ce mot, ils filèrent vers la rue de Sèvres.
L’extrême solitude de cette rue où ils passèrent était faite pour les rassurer davantage. Forçant leur regard à percer les ténèbres, ils portaient leurs observations sur le côté où est situé l’hôtel des Missions.
Un mur très-bas, qui borde la rue à droite, laisse apercevoir par derrière un fouillis de bicoques et de vieilles maisons dont quelques-unes sont inhabitées. Comme les compagnons passaient là et regardaient attentivement de ce côté, du sommet d’une de ces masures une pierre moussuesedétachaettomba en retentissant sur la terre.
— C’est étrange, dit Dario, personne n’est là... puisque nous apercevrions un corps humain plutôt qu’une chauvesouris ou une pierre... et le mouvement causé par le passage de quelqu’un se ferait sentir.
Ses camarades ne répondirent pas.
Les quatre bandits restèrent un moment immobiles à regarder en cet endroit.
11 y avait cinq minutes à peine que cette inspection durait lorsque, sans rien voir, on entendit nettement craquer la branche sèche d’un arbre voisin do la masure.
— Encore! reprit vivement Dario. Et nulle trace humaine 1
— Eh bien 1 dit Boniface, c’est que cet endroit est hanté par les esprits.
— Qui sait ! dit Perrotte, qui venait derrière eux.
— Ils font comme nous, reprit Boniface; ne pouvant se montrer le jour, ils sortent la nuit.
— Ce n’est pas impossible, ajouta l’ex-artiste, nous sommes auprès d’une maison habitée par des prêtres, et ces hommes noirs qui appartiennent au passé, au temps où revenaient les esprits, ont encore le pouvoir de les évoquer quand cet art est perdu pour le reste du monde... •
Et, Croyant que ses compagnons le raillaient, quoique ces enfants des cavernes fussent bien trop brutes pour avoir une idée là-dessus, Perrotte ajouta :
— Oh! oui, vous riez... mais sans savoir pourquoi.
— Qu’importe, dit brusquement Sans-Tâche, ce qui se passe autour de nous... tout doit nous être indifférent lorsque cela ne peut nous arrêter.
Co colloque avait eu lieu à voix très-basse, de même que le bruit de leurs pas de loups sur le pavé était insaisissable.
Ils continuèrent leur marche.
Au bout de pou d’instants, ils avaient tourné dans la rue du Bac, et approchaient de l’hôtel des Missions.
Le quart de cinq heures spnna ; et un son de cloche commença aussitôt à retentir à l’intérieur de cet hôtel.
Il partait de la chapelle et allait dans toute l’étendue du bâtiment appeler les habitants du lieu à la prière.
C’était cette cloche de matines que les bandits avaient appelée avec une ardeur fiévreuse, avec des accents de joie féroce, et maintenant elle retentissait péniblement en eux, elle les faisait presque trembler, car c’était aussi le moment qu’ils s’étaient assigné pour agir, c’était comme une autorité suprême qu’ils s’étaient donnée à eux-mêmes, et dont ils entendaient la voix impérieuse.
Sans rien dire, ils hâtèrent le pas pour gagner la maison par laquelle ils devaient s’introduire et effectuer leur dessein.
Il fallait passer devant la façade de l’hôtel.
Ce bâtiment recule de plusieurs pieds sur les maisons qui l’accompagnent, et il se trouve en avant un assez large espace, garni de dalles.
Tripart Sans-Tache en avant, üario et Boniface derrière lui, Perrotte à la suite, allaient franchir l’angle du mur qui précède l’enfoncement, lorsqu’ils s’arrêtèrent subitement et se collèrent contre ce mur pour se confondre avec son ombre.
Il y avait deux personnes arrêtées devant l’entrée de l’hôtel des Missions.
L’aspect de ces visiteurs nocturnes n’était pourtant redoutable pour personne. A la lueur du bec de gaz placé en face, on voyait en eux un vieux paysan, cassé, . tremblant, et une jeune fille également de la campagne qui, tout en soutenant le vieillard dont la main s’appuyait sur son épaule, ne paraissait guère moins affaiblie que lui.
Après avoir cherché du regard l’inscription placée au-dessus de la porte, ils sonnèrent à l’hôtel.
Le concierge parut une lampe à la main.
Placés à dix pas de là, les bandits écoutaient avec une anxiété palpitante ce qui pouvait se dire, pour découvrir si cet incident n’amènerait pas quelque mouvement dans l’hôtel.
— Nous demandons bien des excuses de venir à cette heure.
dit lo vieux paysan au concierge, mais... c'est pour mon fils... qui est bien malade...
— Pour mon père!... murmura la jeune fille, avec un accent de supplication pénétrante.
— Nous venons demander à un de messieurs les ecclésiastiques de vouloir bien l’assister... dans ces tristes moments, ajouta le vieillard.
— Gela suffit, dit le concierge; je vais transmettre à ces messieurs votre demande.
Mais, comme il s’éloignait, le paysan le retint par une interjection vive et timide.
— Ohî c’est que nous aurions bien désiré, dit-il, que ce fût monsieur l’abbé Savinien qui apportât les secours dfc la religion à mon fils !
— S’il avait la bonté de venir, crut devoir ajouter la jeune fille.
— Il nous a déjà soutenus dans bien des malheurs, continua le vieillard, et sa présence dans un tel moment serait pour nous la plus grande grâce.
Les bandits tressaillirent aü nom qui venait d’ôlre prononcé et écoutèrent avec plus d’attention encore.
— Monsieur l’abbé Savinien est à matines, répondit le domestique do la maison, mais je ne doute pas qu’il ne se rende chez vous après l’office... dites-moi votre nom.
— Le voici, dit le paysan en tendant un morceau de papier; monsieur l’abbé nous connaît bien... et il se rappellera sûrement notre demeure... à Vaugirard.
Lo concierge dit qu’il allait rapporter la réponse et rentra dans l’intérieur.
Les deux paysans tombèrent assis sur la dalle devant le seuil de la porte, accablés d’une longue marche accomplie dans des émotions poignantes.
— Mon Dieu! mon Dieu! dit le vieillard en joignant les mains, ayez pitié de nous!... faites que le bon prêtre arrive à temps... que mon fils puisse encore l’entendre avant de quitter ce monde!
— Oui... il va venir! dit la jeune fille d’une voix brisée do sanglots.
— C’est assez de douleur pour nous! reprit le vieux paysan. Que mon pauvre fils puisse au moins mourir en paix!
— Oh!... non... non... mon père ne mourra pasl... U est bien mal... mais l’abbé Savinien le sauvera.
— Pauvre enfant!
— Oui, grand père... l’abbé Savinien a déjà fait de ces miracles-là... Parmi ceux qu’il était allé assister à leur dernière heure, il y en a qu’il a rappelés à la vie... La consolation le suit partout où il passe.
— Mais il ne peut rappeler du lit de mort.
— Son regard a tant do douceur céleste, sa voix tant de généreuse puissance, que, quand il se .penche, avec la bénédiction sur les lèvres, vers le lit d’un mourant, il répand une nouvelle vie dans le sein de celui qui n’en avait plus, il redonne la force à celui qui allait succomber.
— Si tu le crois... ce n’est pas impossible.
— Le Christ a bien guéri des malades, ressuscité des morts.
— Mais il était Dieu.
— Eh bien, comme l’abbé Savinien est celui de tous les hommes qui représente le mieux les vertus du Sauveur, le Christ lui a peut-être permis d’être aussi grand que lui par les bienfaits.
— Pour cela, mon enfant, j’y ai souvent pensé, ce digne prêtre a vraiment un pouvoir surnaturel.
— Vous le verrez, grand père, quand il sortira de chez nous, la paix et le bonheur y seront revenus.
— A cet instant, le concierge reparut.
— Retournez bien vite auprès de votre fils, dit-il au paysan, M. l’abbé Savinien, quand je lui ai exposé votre demande, a quitté l’office.,. Dans cinq minutes il sera prêt à partir.,, eti arrivera près du malade presque aussitôt que vous.
Les paysans firent entendre une exclamation de joie pleine de larmes; ils joignirent les mains en action de grâce, puis ils s’éloignèrent.
La porte de l’hôtel se referma.
Pendant le colloque qui venait d’avoir lieu, le bandit Sans- Tache, la tête tendue, l’oreille attentive, avait été par instant agité de frémissemeuts étranges; il avait plus d’une fois vivement tressailli. En ce moment, il secoua la tête, tira de sa poche une chopine d’eau-de-vie, en but à longs traits, et se retrouva à peu près dans son état naturel.
« Dans cinq minutes, l’abbé Savinien sera prêt à partir, »
avait dit le conci 'rge. Les autres voleurs n’avaient entendu que cola; ils aimaient oncore mieux l’abbé hors de la maison . qu’à l’office, pour ce qu’ils avaient à faire chez lui, et ils se réjouissaient de l’incident qui venait de surgir.
Tous quatre se hâtèrent de regagner la rue de la Chaisa pour dresser leurs batteries.
— Vous le voyez bien, disait Dario en marchant, cette jeune fille l’a dit : partout où il passe, il répand la paix et le bonheur... c’est-à-dire les richesses I... Oh! cet homme a des trésors I
— Oui; mais vous voyez bien aussi, ajoutait Perrotte, que j’avais raison de croire ce prêtre capable d’évoquer des esprits autour de lui... Ce vieux paysan qui le connaît bien l’a positivement affirmé : il est doué d’un pouvoir surnaturel.
Un nouvel incident vint donner une certaine consistance ■ aux suppositions de l’ex-artiste.
La rue dans laquelle ils entraient était non-seulement déserte à cette heure, mais presque inhabitée, puisque le mur du jardin de l’Abbaye-aux-Bois en longe une grande partie; la solitude leur était assurée.
Le pavé inondé do pluie formait un miroir, éclairé par l’un des réverbères qui étendaient jusque-là ses rayons.
. Dans cette glace, les malfaiteurs réunis là virent se dessiner l’image d’un hommo.
• L’apparition fut très-nette, mais elle ne dura qu’une seconde; et, lorsqu’elle se lût effacée, les bandits cherchèrent vainement de tous côtés sans pouvoir deviner ce qui avait pu la produire.
Impatienté de ces effets sans cause, Dario gronda tout bas :
— Je vais croire, comme Perrotte, que tous les esprits do l’enfer...
— Eh bien ! interrompit résolument Sans-Tache, pour savoir s’ils nous sont favorables ou non, entrons!
Ils s’avancèrent vers la maison qui devait leur servir de passage.
C’était une maison d’ouvriers, seulement à deux étages, mais qiu avait beaucoup de profondeur.
La clef forgée dans les carrières fut introduite dans la serrure; elle ouvrit.
Les quatre fantômes se glissèrent dans l’alléj... Pourtant la
logo du portier donnait dans ce conduit, et ils emportaient avec eux la longue planche taillée en pont volant.
Ils traversèrent une cour, gagnèrent le corps de logis suivant, montèrent au premier, et, avec la seconde de leurs fausses clefs, entrèrent dans le logement qui se trouvait à louer et inhabité.
Le bâtiment où ils s’installaient était situé entre deux cours : la première qu’ils venaient do traverser, la seconde sur laquelle donnait de l’autre côté la partie la plus retirée de l’hôtel des Missions. La fenêtre vers laquelle ils s’avançaient était située en face do celle de la chambre do l’abbé Savinien.
Ainsi que Tripart Sans-Tache l’avait arrêté, Dario et lui allaient opérer l’invasion nocturne ; Perrotte leur maintiendrait la planche de passage, tandis que Boniface ferait le guet dans l’intérieur do la maison et qu’Antonine serait en vedette dans la rue.
Tout ce que nous avons rapporté s’était passé en quelques minutes : il était à peine cinq heures et demie.
Les deux compagnons préposés pour l’invasion étaient devant .a fenêtre qui allait leur servir de passage.
Ils savaient qu’en ce moment l’abbé Savinien devait être sorti.
Dans le silence de la nuit qui durait encore, on distinguait les chants des prêtres dans la chapelle, et ces voix paisibles, éloignées, venaient répandre comme l’impression d’un hymne d’espérance dans l’âme des voleurs.
— Le commissionnaire de l’hôtel m’a bien renseigné sans le savoir dit Dario : cette chambre de l’abbé Savinien donne bien sur l’arrière-cour, et la fenêtre qui l’éclaire s’ouvre seule de ce côté.
— C’est étrange, dit Sans-Tache, cette fenêtre est ouverte.
— Non, répondit son compagnon... Il était déjà levé depuis longtemps pour l’office du matin.
— Et puis... il y a de la lumière.
— C’est tout simple... Avant de sortir il doit être rentré chez lui... et il aura oublié cette lampe.
— Oui, voilà ses vêtements... il en aura pris dè plus épais pour sortir par un temps pareil... Mais, bon Dieu, comme cette chambre est pauvre I
— C’est vrai... je faisais la mémo réflexion... J’aurais cru ce prêtre si riche logé dans la pourpre et l’or.
— Il n’y a rien... rien qu’un Christ... une couchette do fer...
— Tant mieux... Moins il aura répandu de luxe autour do lui, plus nous trouverons d’argent en caisse... C’est sous ce bureau chargé de livres que doit être le coffre-fort.
— Ahl la lampe vacille sous le vent... elle s’éteint 1...
En effet, une obscurité complète était revenue régner dans la chambre d’en face.
— J’aime mieux ça, dit Tripart qui se retrouvait dans son atmosphère accoutumée. Allons!... allons!...
Ils passèrent la planche qu’ils avaient apportée par la fenêtre et l’extrémité de ce pont volant jeté sur la cour alla se poser sur l’appui de la fenêtre opposée.
Tripart Sans-Tache passa sur ce frêle appui et Dario y monta après lui.
l’escalade.
La maison de la rue de la Chaise était par tout habitée; au-dessus, au-dessous, à côté du logement vide envahi par les voleurs, il y avait des gens tout prêts à les perdre au moindre indice de leur présence ; la loge du portier n’était séparée que par un vitrage de l’allée dans laquelle il fallait passer.
Et cependant ces hommes lourds et bruts savent se rendre si subtils, ces corps épais savent se rendre si légers, ils savent si bien avoir des pas sans retentissement, des mouvements sans bruit, une haleine sans souffle ; ils ont tellement l’habitude de se changer en ombres insaisissables, qu’ils étaient maîtres absolus de la place.
Boniface se promenait de long en large dans le logement comme un factionnaire qui monte sa garde, mais en comptant et mesurant chaque souffle des voisins endormis; Perrotte stationnait à la tête du pont volant; Antonine dans la rue épiait jusque dans la profondour des ombres ce qui pourrait survenir.
Et ces vedettes, plus exposées que les enfants perdus des
armées, répétaient aussi avec plus d’ardeur, quoique mentalement prononcé, ce mot consacré : Sentinelle, prenez garde à vous !
En uue seconde, du milieu de ce calme, s’éleva un tumulte étourdissant.
Boniface était au haut de l’escalier dominant la première cour. U entendit un bruit significatif. C’était une toux sèche comme celle qu’on fait entendre volontairement et pour servir d’avertissement.
Déjà une fois, dans un grand danger, ce signal l'avait sauvé r il ignorait d’où il pouvait venir, mais c’était pour lui comme une voix de la providence qui ne laissait aucun doute dans son esprit.
Aussitôt Boniface s’élance dans la chambre où sont ses compagnons... sa course n’est qu’un pas... Il s’écrie :
— Arrière, sauvez-vous!
Et ce mot court comme un éclair.
Le cri de détresse est transmis de Perrotte à Dario qui est sur la planche de passage, et do celui-ci à Sans-Tache qui vient de poser le pied dans la chambre de l’abbé Savinien.
A ce signal d’alarme, Sans-Tache se rejette en arrière sur le pont volant.
Au même moment, il voit la chambre se remplir de monde... ce sont des hommes dont il aperçoit seulement le nombre et les mouvements agités.
Un bras se tend pour le saisir.
Avant que la main de la justice ait le temps de se poser sur lui, le terrible bandit fait pointer en face de l’assaillant la lame brillante d’un long poignard.
Un coup de pistolet retentit... la décharge porte en plein sur la forme sombre que décrit, le corps du bandit... Mais ce n’est plus quo son ombre... Sans-Tache a gagné l’autre extrémité du pont volant.
Debout sur la fenêtre qui lui sert de retraite, il tend son bras nerveux vers les assaillants en s’écriant :
— On ne prendra pas encore le vieux solitaire !
Puis d’un coup de pied, frappé sur la planche qui sert de passage, il l’a fait tomber dans la profondeur de la cour, où elle rend un coup de tonnerre en frappant le pavé.
Et il se rejette en arrière.
Sans-Tache est le dernier à la retraite... Ses trois compa-
gnons courent vers l’issue de la maison... Ils l’ont gagnée... ils sont dans la rue... ils sont en fuite.
Mais la ‘détonation du pistolet a mis sur pied tout le monde de la maison.
Les locataires sont répandus sur les deux escaliers, dans les cours, ils encombrent l’allée où le bruit de leurs voix augmente l’étourdissement qui est au comble.
L’indomptable bandit, tenant toujours sa forte lame tendue . divant lui, perce ce rassemblement, comme un boulet qui fait sa trouée dans les corps humains et poursuit sa route.
Tous les voleurs se sont évaporés dans l’air.
• Cette nuit-là, Antoine Miro n’avait pas perdu de temps. Avec les faibles indices que les deux enfants lui avaient donnés dans leur ivresse, avec ces doux seuls mots, pères missionnaires et l’heure de matines, il avait soupçonné quelques projets d’attentat parmi les malfaiteurs qu’il savait habitués de la taverne du père Lalyre, et que ses fonctions dans la police lui avaient fait connaître.
En ce cas, le point menacé devait être l’hôtel dés Missions; le jour choisi ne lui était pas connu; mais, pour ne pas être en arrière, le plus sûr était de prendre des précautions dès cette nuit-là même.
Antoine avait quitté l’atelier d’Etienne Poncelet à dix heures; à minuit, il avait déjà tendu une souricière.
Ce que les voleurs avaient pris pour des esprits était donc des agents de police, nichés dans le bâtiment en construction, où eux-mêmes avaient couché, embusqués dans les rues, perchés sur le3 fenêtres, les toits, les arbres autour de l’hôtel menacé; c’étaient eux qui avaient laissé paraître quoique indice de leur présence en restant invisibles... et ces êtres subtils, insaisissables, vaporeux, n’ont rion en effet à envier aux luttins et farfadets.
Antoine, après avoir dressé ses batteries et placé ses collègues, s’était posé lui-même en embuscade, et avait vu venir les malfaiteurs. 11 s’était ensuite glissé sur leur traco jusque dans la cour de la maison envahie par eux, et là il attendait le moment où ils seraient appréhendés au corps.
Mais le bon Antoine, emporté par l’habitudo ot par la pitié que lui inspiraient d’ordinaire ces pauvres diables de voleurs, avait, sans s’en apercevoir, toussé pour les avertir.
En ce moment, arrêté au bout de la rue de la Chaise, et sous ses insignes de chiffonnier, sa hotte d’un côté, sa lanterne de l’autre, il attendait le résultat de son heureuse campagne.
Il attendit longtemps.
Le résultat n’en fut pas meilleur. A la fin, arriva un groupe d’agents qui descendaient de la rue de la Chaise et tournaient vers la Préfecture de police.
Antoine les interrogea et apprit que les voleurs s’étaient tout à coup enfuis au milieu de leur entreprise ; qu’on n’avait pu les saisir aux abords de l’hôtel ni aux environs, et que les agents de la force publique s’en revenaient les mains vides.
Miro resta frappé de stupeur. Les agents s’éloignèrent, et il demeura toujours immobile à sa place ne pouvant revenir de sa surprise.
Mais au bout d’une minute de réflexion il s’écria :
— Miséricorde!... quand j’étais dans cette cour... j’aurai toussé pour les avertir... Malheureux, qu’ai-je fait!... Une affaire si bien posée... un chef-d’œuvre de souricière!... et perdue par ma faute!... Allons, maudit Antoine, tu n’en fais jamais d’autres... fais donc sauver les malfaiteurs, et puis va faire ton rapport après, vieux fou... Oh! je te casserais bien la tête?
Et ceux-ci qui en voulaient à l’abbé Savinien... on ne peut pas deviner pourquoi... mais c’est dans sa chambre qu’ils entraient... 0 le meilleur des hommes... et je n’ai pas pris son parti contre ces gredins là... Mais je le vengerai... Je crois avoir reconnu un de ces camarades qui me servira à découvrir les autres... C’est un parti pris... j’y parviendrai.
Oui, j’en jure par ma lanterne, je les forai prendre... ou je dépose mes fonctions de soutien du gouvernement dont je ne suis plus digne... ou je... je ne m’appelle plus Antoine!
Sur cette belle résolution, le père Miro allait se retirer, lorsqu’il aperçut encore trois personnes venant du fond do la rue.
C’étaient deux agents emmenant uno femme placée entre eux. Celle-ci était la malheureuse Antonine, égarée dans la bataille, et dont la force publique s’était emparée.
— Tiens! dit Miro lorsque ces trois personnes passèrent sous fa clarté du gaz, c’est ma fille... Mme Antonine do Miroville... C’était bien la peine de laisser évader tous les voleurs
pour arriver à faire prendre ma propre fille... Le malheur veut que les importants devoirs de ma profession me condui- • sent moi-mémo à la faire arrêter... Mais enfin la consigne passe avant la nature... Dieu! qu’elle est devenue laide !... et quelle chute !... Pauvre fille ! â présent qu’elle en est. là, je devrais peut-être la plaindre et l’aimer... Ma foi, non! Je n’ai jamais eu grande tendresse pour cette progéniture là, et le vice dans sa laideur n’en est pas plus beau.
Là dessus, le chiffonnier reprit sa hotte et s’en alla.
Dix minutes s’étaient à peine écoulées, et les bandits, rapides comme le vent, avaient déjà gagné leur carrière de Vaugirard.
Leur bonne étoile les avait fait s’élancer par la rue de Sèvres dans l’instant où les agents tournaient de l’autre côté, et ils étaient parvenus à effectuer une- heureuse retraite, n’ayant perdu qu’Antonine dans la déroute :
Ils étaient là pâles, haletants, inondés de sueur froide... mais libres, mais vivants et retranchés" dans leur forteresse!
Les premières lueurs du jour étaient venues.
Les bandits refermaient la porte de la carrière derrière eux ; ils n’avaient plus qu’une pierre à remettre en place pour murer l’étroite entrée, lorsque par cette mince ouverture ils virent passer l’abbé Savinien dans la plaine.
L’abbé Savnien était parti un quart d’heure au moing avant eux, mais la course effrenée des bandits avait regagné ce temps sur lui, dans le long trajet de la rue du Bac à cette banlieue, et ils étaient arrivés à peu près ensemble au même point.
Savinien marchait à pas recueillis accompagné d’un enfant de cœur ; et, comme il était près de la maison dans laquelle il allait assister un mourant, il avait déjà pris entre ses mains le saint ciboire qui, porté respectueusement devant lui, donnait à son pas ce mouvemeut lent et grave.
Le jour était encore trop voilé, et le missionnaire trop loin d’eux, pour que les bandits pussent distinguer ses traits ; mais, d’après ce qu’ils savaient de sa sortie matinale et du lieu où il se rendait, ils ne pouvaient douter que ce fût lui.
Us frémirent à sa vue d’une indicible rage.
Boniface, lui, ne vit qu’uno chose.
— Comme ça brille! dit-il en regardant le saint ciboiro
que le rayon de l’aube éclairait entre les mains du prêtre, e$ comme ça ferait bien dans mon argenterie !
— Tout nous est échappé ! dirent Dario et Sans-Tache, fous de colère d'avoir vu se terminer ainsi une entreprise nourrie depuis si longtemps avec une fiévreuse espérance.
— Tout est perdu, répéta Dario, mais comment ? Voilà ce qu’il est impossible de comprendre!... par quelle fatalité une entreprise conçue entre nous, enfermée dans les murs de cette caverne, a-t-elle pu être connue au dehors.
— Oui, dit Boniface, qui a pu lire ainsi notre pensée à si grande distance... voir dans notre cerveau ce que nous voulions faire, pour nous surprendre au piège.
— 11 n’y a qu’une chose à penser, dit Perotte. Le vieux paysan l’a dit et tout le prouve, ce prêtre Savinien est doué d’un pouvoir surnaturel... il a deviné nos desseins...
— Devinez : de si loinl... il serait pire que le diable! dit Dario.
— Expliquez autrement la découverte qui s’en est faite, reprit Perrotte, c’est impossible... oui, son art lui a fait connaître nos secrets... et encore une fois je ne me trompais pas tant quand je disais qu’il avait peut-être le pouvoir d’évoquer des esprits, puisqu’il a si à propos évoqué autour de lui mille agents de police.
— Qui nous ont entourés dès notre arrivéo sur le terrain, dit Boniface.
— Et, au lieu de défendre les abords de sa maudite chambre, reprit Perrotte, il nous a laissés venir jusque là pour nous faire arrêter.
— Oh ! c’est d’une méchanceté atroce , dit le crédule Dario.
Sans-Tachè, le formidable brigand, non moins ignorant et stupide qu’il était terrible, s’écria :
— D’une méchanceté qu’il doit payer de son sang!
Sa parole versa comme une rage sanguinaire dans l’àme de de ses compagnons.
— Oui, dit avec force Dario, Sans-Tache a raison ; c’est le prêtre lui-même qu’il nous faut attaquer.
— Oh ! pour cela, je le conçois, dit Boniface, nous avons été trop indignement joués.
— D’ailleurs, reprit Dario, c’est sur lui qu’il porte ses richesses, puisqu’il les répand partout sur son passage ; nous
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sommes donc bien sûrs de lui prendre la bourse avec la vie. * — Ainsi, mort à ce prêtre, nous le jurons! dirent les quatre bandits.
Et étendant les main3 vers la place où était apparu une minute avant Savinien qui passait :
— Je le jure par ma barbe, dit Boniface ; elle est fausse, mais c’est égal.
— Je le jure par l’envie que j’ai do vivre enfin sans rien faire! ditPcrrotte.
— Je le jure par la haine que je porte à ce prêlre! dit le hideux Dario.
— Et moi, je le jure... par ce que j’ai déjà faitl dit Sans- Tache, le brigand consommé.
Puis ils entrèrent dans leur carrière.
C’est ainsi que les êtres supérieurs sont détestés, sans avoir rien fait pour cela, par nombro de gens envieux et cruels.
Nous ne nous serions pas appesantis sur les faits et gestes de ces pauvres bandits, malheureux rôdeurs de barrières, si leurs affreux sentiments n’étaient ceux de beaucoup d’autres, si ces malfaiteurs n’étaient le type de milliers d’êtres, stupides et féroces, qui poursuivent de leur haine ceux qui n’ont que le tort de trop s’élever au-dessus d’eux par l'intelligence et l’honneur, et qu’ils aiment mieux inventer contre eux les accusations les plus absurdes que do ne pas les accuser.
On dit qu’il n’y a pas assez d’honnêtes gens dans le monde, mais il y en a encore trop, mon Dieu, puisque le peu qui s’y trouvo est condamné d’avance à être méconnu, honni, colomnié par la tourbe égoïste, matérielle, toujours prête à tout juger d’après sa propre nature.
Tout homme d’élite a ses Tripart, ses Dario, ardents à se venger de cette grandeur qui montre trop leur abaissement, et déterminés à le poursuivre par toutes les armes de leur bêtise empoisonnée.