‹ Ange et diableChapitre 4 sur 17 · LA PRIÈRE DU SOIR · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE DU SOIR

Ce jour qui se levait si triste et si sombre sur la caverne des bandits, déçus dans leur long espoir, abattus et conster-

nés, ce jour rayonnait de douces lueurs sur l'atelier d'ébénisterie d’Etienne Poncelet et de ses braves compagnons ; on n’eût pas dit que ce fût la même atmosphère ici que là-bas, tant la blancheur des murs de la fabriquo éclaircissait l’horizon, tant les chants qui en sortaient répandaient de gaieté dans l’espace.

Au moment du réveil de la maison, tout s’était expliqué sur la scène de la veille. Lorsque la nuit avait eu dissipé les fumées du vin, François et Micheline avaient avoué à leur frère que, depuis deux ans séparés do leur mère, le temps leur durait tellement de la revoir qu’ils s’étaient enfuis de la maison d’asile d’Orsay pour retourner dans la rue Saint-Jacques; et que, voyageant à petites journées avec le plus grand soin de ne pas se laisser reconnaitro, ils étaient arrivés à Paris où, égarés aux derniers pas du vovage, ils étaient tombés dans la taverne voisine avant d’arriver dans l’atelier.

Après cette explication, Etienne pardonna.

Cependant les débordements dont il avait été témoin le faisaient songer à veiller sur les enfants. Il se décida à remettre François aux mains de l’abbé Savinien, le grand maître en fait de vertu et de courage, et à laisser seulement Micheline près de sa mère.

Ainsi il partit de l’atelier en emmenant les deux enfants dans la rue Saint-Jacques, où ils furent rendus à la digne Hélène Poncelet, maintenant revenue à la raison et à une existence paisible.

Après avoir laissé pendant quelques semaines à François le bonheur de revoir sa mère qu’il était venu chercher de si loin, Etienne, suivant ses desseins, conduisit le jeune garçon à l’hôtel des Missions étrangères.

L’abbé Savinien, après l’attentat nocturne que nous avons rapporté, avait appris à- son retour de la plaine do Vaugirard, dans laquelle il était allé assister un mourant, la scène tumultueuse dont les abords de l’hôtel avaient été témoins sans y attacher plus d’importance qu’à toutes les tentatives de vol par escalade dont on entend parler dans Paris, et maintenant il n’y songeait déjà plus.

Le missionnaire accueillit avec sa suprême bonté le frère de son cher disciple Étienne. 11 prit sur lui la faute du petit déserteur, en regrettant que ia multiplicité de ses occupations

ne lui eût pas permis d’aller le chercher lui-même dans la maison d’asile d’Orsay, comme il en avait eu lo projet.

Il fut décidé entre Étienne et son maître que François serait placé parmi les enfants de chœur de la chapelle des missionnaires, tout en restant sous la direction particulière de l’abbé Savinien.

On installa François dans sa nouvelle résidence ; puis Étienne et le missionnaire sortirent ensemble pour donner la fin de cette journée à leurs occupations respectives.

Nous rapporterons bientôt les incidents qui marquèrent cet après-midi pour le jeune ouvrier, mais nous devons d’abord suivro l’abbé Savinien dans sa route.

La vue de François Poncelet, de cet enfant qui le premier clans Paris lui avait fait entendre le cri de la misère, avait reporté le missionnaire aux divers souvenirs de son arrivée dans la grande cité.

Comme il passait au coin de la rue d’Anjou et de celle de la Ville-l’Évêqué, le hasard fit surgir devant ses yeux un de ces tableaux que son imagination évoquait.

On se souvient que, lorsque l’abbé Savinien passait là pour la première fois, cet hôtel nobiliaire, par son aspect étrange de solitude et d’abandon, lui avait paru frappé d’une sorte de malédiction.

C’était l’hôtel de Monclave, fermé et désert depuis le crime qui avait été autrefois commis dans ses murs.

Et c’était dans cette habitation même, lorsqu’elle s’était rouverte à de nouveaux maîtres, que Savinien avait été appelé à commencer les grandes œuvres de sa mission parmi les barbares de Paris.

En ce moment, il revoyait tout à coup cet hôtel sous l’aspect morne et désert qui l’avait autrefois frappé.

Comme alors, les fenêtres en étaient fermées; l’écusson dégradé tombait de la façade ; la fontaine de la cour d’entrée était arrêtée; l’herbe croissait de toute hauteur devant la grande porte, comme y mettant de naturels scellés.

Mais cela était facile à expliquer.

Après la fuite de la jeune maîtresse du lieu et la mort subito du vicomte de Monclave, le vide s’était fait dans la plus grande partie de l’hôtel; M. Rouville, l’oncle du vicomte, qui habitait le rez-de-chaussée, transformé par la crainto de la mort, avait peu à peu quitté sa maison do banque, ou plutôt sa maison de

vol sur uno grando échelle, et prolongeait davantage sa résidence dans la retraite religieuse qu’il s’était choisie.

L’abbé Savinien considérait cette habitation avec l’émotion encore palpitante des scènes douloureuses et terribles qui s’y étaient passées sous se3 yeux.

Comme son regard était fixé sur la façade, derrière le vitrage d’une fenêtre sans rideaux, il aperçut une figure de femme.

Il regarda mieux. Cette femme était la vicomtesse de Monclave, mais enveloppée d’un voile, d’un chapeau, paraissant chez elle en étrangère, et sans doute pour y rester peu d’instants.

M. de Lauréal, que Savinien reconnut aussi, accompagnait la vicomtesse.

L’abbé remarqua alors une voiture qui stationnait à peu de distance de la grille, et se persuada davantage quo Mme de Monclave allait bientôt redescendre. Il entra dans la cour de l’hôtel pour la saluer à*sa sortie.

Depuis longtemps Savinien nourrissait uno pensée à laquelle cette rencontre donnait plus de consistance. Il s’assit sur l’un des bancs de marbre qui étaient encore là, au milieu des arbustes desséchés, et resta à méditer ses dessins.

Voici ce qui avait ramené Delphine dans cet hôtel.

Les affaires laissées dans le plus grand désordre par M. de Monclave venaient d’être liquidées. La dot do la vicomtesse étant en grande partie absorbée, l’hôtel de la rue d’Anjou lui avait été concédé pour sa créance, mais avec de nombreuses charges encore attachées à cet immeuble.

Delphine avait donc hâte de vendre cette propriété; et les scellés ayant récemment été levés, elle venait faire enlever divers objets précieux, et à son usage particulier, qu’ello avait laissés dans l’hôtel.

Cependant à la porte de son appartement elle hésitait à entrer.

— Demeure maudite!... dit-elle, il me semble que je vais y retrouver toutes les peines du passé... toutes mes larmes... mes souffrances... et jusqu’à cette maladie de poitrine qui m’avait mise aux portes du tombeau... Non, il me semble que je ne sortirai pas d’ici vivante.

Elle retourna la tête et dit à M. de Lauréal :

— Ah! monsieur, pour les pauvres femmes, il est bien sou-

vent de nos hôtels modernes qui, comme les vieux châteaux barbares, sont pleins de chausses-trappes, de coupes empoisonnées, de poignards cachés derrière les tentures... et de spectres toujours prêts à leur annoncer de nouveaux malheurs pour leur faire passer la vie dans une continuelle épouvante.

— Madame, vous êtes avec moi, dit M. de Lauréal en tendant la main à Delphine pour lui faire passer le seuil.

Ces simples paroles, prononcées d’un accent de dignité, et avec un sourire d’ineffable douceur, répandaient la force et la confiance.

Delphine pénétra dans son ancien appartement.

La passion de la petite Nina pour sa maman jolie avait réuni forcément Delphine et Lauréal, si dignes l’un do l’autro; mais tous deux avaient été si cruellement éprouvés par de premiers liens que, s’ils eussent connu l’attachement puissant qui s’était déjà formé dans leur âme, ils se seraient fuis avec une mutuelle terreur.

Le salon, orné de belles peintures, et décoré avec autant de goût que de richesse, était alors profondément triste; la crudité du jour qui passait par les vitraux nus, un voile uniforme de poussière le rendait pâlo et terne; mais il avait surtout cette teinte morne et lugubre que la mort répand dans toute la demeure quand elle vient en frapper les maîtres.

Delphino entra dans sa chambre à coucher et ressentit là un étrange mélange de douceur et d’effroi.

C’était pour elle le séjour de cette première jeunesse à laquelle on ne pense jamais qu’avec un attendrissement d’amour pour soi-même.

Mais elle revoyait la place qu’elle occupait au coin de cette oheminée, devant laquelle les plus cruelles scènes de discorde entro elle et son mari s’étaient passées... l’alcove où la nuit s’écoulait si douloureuse après ces luttes intestines... La commode... et, au dessus, la place vide où avait été lo portrait de la marquise de Monclave... Victime du mariage aussi... victime jusqu’à la mort... et qui disait de si tristes choses à la jeune maîtresse du lieu en lui parlant des maris de tous les temps.

Delphine pâlissait sous l’impression de ces souvenirs, mais moins encore que Lauréal. Il suivait du regard tous les mouvements de la jeune femme; il ressentait en lui tous ses tressaillements, toutes ses répulsions douloureuses.

Aussi, à chaque pas, Delphine frémissante se tournait vers lui, et se réfugiait dans l’âme de cet ami, comme dans un pur et solide sanctuaire.

Elle s’empressa de tirer des coffrets, des armoires, les écrins, les cachemires, les dentelles qu’elle avait laissés dans sa chambre, pour en finir avec les affaires, et elle rassembla ces objets qu’elle voulait faire emporter.

Mais au bout d’une minute d’hésitation, Delphine repoussa tout cela avec une impatience nerveuse.

— Non, dit-elle, rien!... plus rien de ma vie passée!... que toutes ces choses que je puis détacher do moi soient vendues avec le reste... qu’elles aillent se perdre au loin... Il y a bien assez de ce nom de Monclave que je porte, de ce nom qu’aucun effort ne peut arracher... qui me suivra toute la vie, et se collera encore à la pierre de ma tombe.

Delphine alla s’asseoir dans le fauteuil où elle se plaçait autrefois près de la fenêtre, et devant sa petite table à écrire; elle ouvrit ce meuble et y chercha les lettres de sa mère, au milieu des papiers qu’il contenait.

La clarté de la fenêtre qui tombait à cette place allait en s’atténuant dans l’étendue de la chambre profonde; au pied de l’alcôve, située dans le fond, s’ouvrait un passage tout à fait obscur ; puis, au-delà, on revoyait en partie une autre pièce éclairée.

On sait que la chambre de M. de Monclave communiquait avec celle de sa femme par un couloir dérobé, et c’était dans cette pièce que la vue arrivait.

Tout était resté dans l’état où se trouvait l’hôtel le jour de la pose des scellés.

Dans cette chambre, on voyait, auprès du lit, les vêtements ôtés au vicomte de Monclave lorsqu’on l’y avait déposé mort; un mouchoir teint de son sang était jeté sur une chaise ; sur le tapis, était tombée une épée, que sans doute on avait retirée de sa main crispée, et qui rappelait le genre de mort auquel il avait succombé.

Delphine, après avoir porté son regard jusque là, rejeta sa tête de l’autre côté, et cacha son visage effarouché sous ses longues boucles de chevelure, comme elle le faisait autrefois à la vue de son mari lui-même.

Lauréal, qui avait suivi la direction des yeux do la jeune femme, se hâta d’aller fermer les portes de communication.

Puis il revint s’asseoir près de Delphine; et pour changer le cours de ses idées il lui demanda la liberté de parcourir quelques-unes des lettres de sa mère qui étaient éparses sur la table.

Et tandis qu’il promenait les yeux sur ces pages :

— Votre mère, dit-il, vous parle de votre bonheur... de votre existence aussi douce qu’opulente... Vous no lui aviez donc jamais confié l’affreuse destinée qui vous était faite... jamais parlé d’aucune do vos peines?

— Ali! monsieur, dit Delphine, avec un triste sourire, <

quand on est la femme de l’amant d’une courtisane, les peines qu’on aurait à détailler ne tiendraient pas sur ces petits

carrés de papier là.

— Répondez-moi sérieusement, madame, reprit Lauréal.

— Eh bien, non, dit la jeune femme, je n’ai jamais rien dit de la vie que je menais auprès de M. de Monclave... à ma mère, par pitié pour elle; aux autres par respect pour moiméme.

— Ali ! madame, dit Lauréal avec un attendrissement extrême, cette vertu si rare dans une femme de cacher les torts de son mari, cette vertu renferme toutes les autres.

Et, attachant un regard d’admiration sur Delphine, il continua :

— C’est la délicatesse dans les sentiments intimes, c’est le courage et la constance dans le plus grand sacrifice, c’est la pratiqué évangélique de rendre le bien pour le mal... C’est surtout la fierté de l’âme... la fierté, cette vertu d’invention humaine, et qui vaut bien celles du ciel!

— Eh bien, monsieur, reprit Delphine en souriant, tandis que vous mo louez je suis précisément occupée à me faire un reproche...

— Un reproche, madame.

— Oui, en venant aujourd’hui pour la dernière fois dans cette maison, qui renferme toutes les mauvaises choses de ma vie, j’aurais voulu y laisser l’amertume do mon âme...

Mais je sens que cette amertume... cette haine pour celui à qui j’ai appartenu reste toujours en moi.

— C’est le dçrnier malheur qu’il vous laisse.

— Je pensais qu’en présence de sa mort, ce funeste sentiment s’effacerait. Comment en vouloir à celui qui n’est plus rien qu’une triste cendre?... Eh bien, tout à l’heure... quand

la porte de Cette chambre était ouverte... les traces mêmes de cette mort cruelle ont ulcéré davantage mon âme.

— Oubliez I

— Oh! je ne le peux pas... c’est bien mal!...

— Alors, puisqu’il ne peut en être autrement...

— Oui... qui faire?

Une voix prononça sur le seuil de la porte :

— Aimer, c’est le secours suprême contre tous les sentiments cruels.

Delphine tourna la tête et vit l’abbé Savinien.

Elle courut à lui et pressa dans ses mains la main de son ami, de son sauveur.

Le missionnaire, qui après avoir attendu quelques instants était monté rejoindre Mme de Monclave, avait entendu les derniers mots de son entretien et venait d’y répondre.

— Oui, continua-t-il, l’amour absorbe et remplit si bien le cœur qu’il ne peut plus en rester un seul battement pour la haine ou la colère.

— Vous devez toujours avoir raison, monsieur l’abbé, dit Delphine.

— Puis, poursuivit Savinien, pour l’oubli des torts, pour l’apaisement subit de l’âme, il faut prier Dieu qu’il vous l'envoie. Tenez, voici sur la fenêtre un rayon de soleil... c’est le dernier du jour qui finit... il vous dit que c’est l’heure de la prière du soir... Si vous voulez, nous la ferons ensemble.

Tous deux regardèrent l’abbé avec surprise.

— Pourquoi non? reprit-il. Celte pratique accomplie avec vous me sera plus douce à moi-même.

— Alors, je le veux bien, dit Delphine.

— Moi, je consens aussi, dit en souriant Lauréat.

— Mais pas ici, dit l’abbé, pas dans cette chambre... l’air y serait mauvais pour le pardon... ce sera mieux dans l’espace libre, sous le ciel découvert.

Us descendirent.

La fontaine, depuis qu’eilô ne coulait plus, s’élait remplie de mousse et de plantes sauvages; Savinien prit place sur le socle qui s’élevait au milieu ; Delphine et Lauréat s’assirent un peu plus bas, sur le cintre de marbre enfoui dans le gazon, en so tournant vers l’ecclésiastique.

Us étaient abrités d’un côté par les jnurs do l’hôtel ; de l’autre, les grandes lianes qui s’élevaient intérieurement

contre la grille étendaient un rideau devant la rue ; les vapeurs de l’air, pénétrées par les lueurs du couchant, formaient une atmosphère d’une teinte d’opale qui les enveloppait de calme et de recueilllement.

Delphine se préparait de bonne foi à l’oraison du soir ; Lauréal regardait l’abbé avec un air quelque peu embarrassé et surpris, mais ne s’en montrait pas moins plein de respect pour lui.

— J’ai heureusement sur moi un livre de prières, dit Savinien en tirant de sa poche le volume enveloppé de velours et garni de fermoirs qu’il portait toujours.

11 l’ouvrit et lut ou plutôt sembla lire ces mots :

« La prière du soir est la plus douce et la plus salutaire. On a des heures ne paix assurées devant soi. Le calme est venu avec l’expérience de la journée ; on ne se fait plus do trop vives espérances, plus de douleurs trop poignantes; on a connu la chimère des unes et des autres. La priere du soir est le repos dans le calme de l’amour. »

— 11 y a cela dans votre livre de prières, monsieur l’abbé? interrompit Delphine.

— Si j’y fais quelques légers changements, répondit Savinien, je compte sur votre confiance en moi pour vous faire accepter ce que j’oserais altérer dans les paroles de l’Eglise.

— Continuez, je vous prie, dit Mmo de Monclave.

« La seule crainte qu’on puisse encore avoir, reprit Savinien en lisant, est celle des mauvaises pensées, des ressentiments amers, des mouvements de haine invincible contre ceux qui vous ont fait souffrir, parce que ce mal là est en nous au lieu de nous venir du dehors et peut encore nous suivre dans la solitude de la nuit. »

— Voilà justement ce que je redoute de moi-inéme, interrompit encore Delphine.

« Alors, reprit le jeune prêtre en continuant sa lecture» comme nous sommes toujours dominés par nos sentiments, le ptur sûr moyen de repousser les iuauv ais est de mettre les bons à la place. Do mémo que pour le corps l'oisiveté est ia mère de tous les vices, l’inoccupation du cœur le conduit aux mauvais penchants. Mais, quand on aime, le bonheur adoucit toutes les impressions ; on pardonne au passé, on absout tout ce qui a précédé cc moment, parce qu’on y trouve de si dé-

licieuses joies qu’il importe peu que la route qui vous y a amenés ait été bonne ou mauvaiso. »

— Votre livre de prières est plein de belles vérités, monsieur l’abbé, dit Lauréal, en interrçmpant à son tour.

Savinien poursuivit :

« La femme, par exemple, doit s’attacher à l’homme, son soutien et son bonheur naturel quand il n'a pas perverti son caractère... »

— Vous ne lisez plus, monsieur l’abbé! dit Delphine en montrant que Savinien avait laissé pencher son livre.

Il se hâta de le reporter sous scs yeux, et continua :

« Elle doit choisir le plus digne d’affection, celui par exemple qui aurait été trahi dans une première union, et aurait supporté noblement la plus difficile et la plus amère des épreuves; car il faudrait regarder comme le plus digne d’amour celui qui aurait souffert par l’amour, car il serait juste et grand de lui rendre le bonheur qu’il aurait perdu sans sa faute. »

Lauréal palpitant et les yeux pleins de larmes, s’était peu à peu incliné, et ses genoux étaient venus se plier sur le gazon, aux pieds du jeune prêtre.

« Ainsi, dit Savinien en paraissant poursuivre sa lecture, vous femme au cœur brisé, aimez celui que le ciel vous envoie pour vous consoler et pour être sa consolatrice... ou plutôt avouez l’amour qui est déjà pour lui dans votre cœur... 11 en sera digne, car l’amour grandit encore les âmes les plus belles.»

La jeune femme était pâle d’émotion, frémissante de tout son être, mais ses impressions puissantes, inattendues étaient toutes de douceur enivrante.

Elle leva sa main encore incertaine, tremblanto... puis la posa dans celle de l’abbé Savinien pour qu’il en disposât à son gré.

Lé jeune ministre les regarda tous deux avec une mansuétude céleste.

11 déposa cetto fois son livre*

— Eh bien, dit-il, votre vie à tous deux sera précisément semblable à la prière du soir, calme et tendre, remplie de la douce assurance que les peines du jour sont finies, délivrée de l’inconnu qui peut apporter tant de ravages dans la destinée, et ayant devant elle des heures certaines de paix et de repos dans l’amour.

•rap*» - ✓

Lauréal remercia l’abbé Savinien par un regard d’indicible reconnaissance qui emportait vers lui touto son Ame.

Delphine lui rendit grâco par un ineffablo sourire qui revenait éclore sur sa figure innondée de larmes.

Et lui, Savinien, il unit leurs mains dans la sienne.

Lorsqu’ils sortirent de cette maison, Delphine était délivrée de3 deux fardeaux qui l’accablaient encore en y entrant : le souvenir cruel du passé et le nom de Monclave qu’elle croyait porter toujours et qu’elle allait quitter ; Lauréal avait trouvé la récompense des vertus les plus pures, le prix des perfections les plus rares.

Et VAnge de Paris avait fait deux heures de plus.

Page 1