LE DÉJEUNER DE LA VERRIÈRE
On sait que, pendant ce temps si bien employé par l’abbé Savinien à l’hôtel Monclave, Etienne retournait à son atelier du faubourg du Roule.
Vers le haut de la rue Saint-Honoré, le jeune ouvrier s’arrêta devant la belle devanture d’un magasin d’orfévrerio.
Car c’est pour l’ouvrier parisien, habitué des rues, que sont surtout créés les précieux produits de l’industrie. Il les possède tous dans leurs étalages ; il a, sans bourse délier, ces joyaux, ces bronzes, ces dorures, faits seulement pour charmer les yeux; ils lui appartiennent dans toute leur fraîcheur et leur multiplicité infinie, bien mieux qu’au riche qui peut seulement à grand peine en emporter une petite partie chez lui ; et, comme l’ouvrier en est aussi plus amoureux que le riche blasé, il en jouit bien davantage.
Etienne, malgré l’élévation de son esprit et son éducation sérieuse, était toujours, grâce à l’air qu’il respirait, le flâneur enfant de Paris, et il s’était surtout approprié, pour lcr posséder par le regard, ces magnifiques objets d’orfèvrerie qui tiennent autant de l’art que de l’industrie.
Cependant, le plaisir qu’il y prenait ne l’empêcha pas do remarquer un monsieur jeune, bien mis, de tournure élégante, mais qui prenait, à ce qu’il semblait à Etienne, un certain
goin de cacher sa figure. II abaissait son chapeaux sur ses yeux, et relevait autant que possible le col de son manteau ■ sur son visage. En même temps il allait et venait devant le magasin comme s’il eût à la fois désiré et craint d’y entrer.
Pourtant, après avoir bien lu le nom du marchand sur l’enseigne, il franchit le pas de la porte.
En cet instant, Etienne, le visage collé contre les vitraux de la devanture, ne pouvait être aperçu de celui qui passait à ses côtés, mais, pour lui, il vit très-bien ce personnage.
Et il reconnut le beau Laverrière.
— Oh! dit-il, mon sacripant doré sur tranche... Voyons un peu ce qu’il vient machiner ici.
• Etienne, en paraissant continuer son appréciation des joyaux d’argenterie mis en montre, s’approcha assez de la porte du magasin pour entondre ce qui sa disait près du comptoir.
Laverrière était déjà redevenu lui-méme.
Il entrait la tête haute, les reins cabrés, le lorgnon sur le doigt, l’air on ne peut plus seigneur.
— De quel prix est ceci? dit-il en désignant du pommeau de sa canne un surtout de table orné do figures et de guirlandes de feuillages de la plus belle ciselure.
Le marchand se hâta de prendre l’objet indiqué dans là devanture et de le poser sur le comptoir.
— Douze cents francs, monsieur, répondit-il.
— Douze cents francs, répéta Laverrière d’un air indifférent.
— C’est un modèle très-riche, ajouta le marchand. I! v en a très-peu dans le commerce, et je ne pourrai même pas le remplacer à ce prix.
— Je vais m’on arranger... à quelques conditions... dit Laverrière.
Il prit subitement un (on plus familier et plus affable, en ajoutant :
— Monsieur Chevalier, vous connaissez sans doute mon nom... .le signe Armand Delbrot.
— Ah!... tu t’appelles aujourd’hui do ce nom-là! dit en luimême Etienne. ■
— Monsieur, je n’ai pas l’honneur... répondit le marchand.
— Je fais les courriers de Paris à la Presse, au Siècle, aux Débats... dans une foule de grands journaux, continua Laver-
rière. Jo cite, je mets en relief, en évidence les négociants les plus distingués ; leurs noms deviennent à l’ordre du jour dans la haute société ; toute l’aristocratie de la capitale veut sc fournir cher. eux... Par le grand porte-voix du journalisme, j’étends leur renommée dans les pays lointains et les étrangers demandent de leurs produits des quatre coins du monde.
— Effronté coquin ! dit tout bas Etienne.
— Nous sommes les héraults d’armes qui proclamons dans tous les camps les victoires remportées par les industriels... les rois du jour.
— Et pour mieux vanter nos produits vous voulez les avoir sous les yeux... vous on servir pour votre usage... Jo connais ça.
— Vraiment, monsieur Chevalier! Ainsi, c’est convenu, je prends ce surtout de table.
— Mais, monsieur...
— Si vous voulez faire envelopper cela... je vais m’en charger... ma voiture est à deux pas.
— Monsieur... c’est que, dans les journaux que vous citez, je ne rappelle pas avoir vu votre nom.
— En vérité!... Eh bien vous le verrez lorsque je parlerai do vous.
— J’aimerais mieux que ce fût avant.
— Ah! vous y tenez... Rien de mieux... mon Dieu, chacun ses intérêts...
— Alors j’attendrai...
— D’avoir vu quelques-uns de mes articles.
— Dans les grands journaux.
— Soit... je vous satisferai.
— - Rien ne presse.
— Si, en vérité... Demain matin je vous apporterai cela... A dix heure.?, jo pense, vous descendez au magasin... ainsi à demain.
11 sortit avant que lo marchand eût le temps de répondre.
Etienne le suivit des yeux en disant :
— Ah! c’est bien, monsieur La ver rière, demain à dix heures, vous reviendrez ici saur le masque d’un journaliste... Alors, moi aussi jo reviendrai... Vous avez dit un jour que nous nom reverrions... ce sera ici, s’il vous plaît 1
Il ajouta :
— Et penser qu’il y a dans Paris des centaines de gredins
semblables, qui vivent des dupes qu’ils font, et trouvent toüjours à en faire... qui mènent train de prince toute leur vie, et meurent dans leur lit comme de petits saints !
L’ouvrier haussa les épaules, et s’en alla travailler.
Cependant le facile et brillant état do chevalier d’industrie a ses temps de gêne; en ce moment Laverrière logeait dans un mauvais garni, et depuis deux jours il ne s’était mis à table.
Au troisième jour qui commençait à s’écouler, il cherchait, avec des efforts d’imagination inouis, le moyen de déjeuner. Il venait de prendre dans son esprit un parti extrême pour arriver à ce résultat, lorsqu’on passant devant la boutique d’orfèvrerie une inspiration lui était venue, grâce à laquelle il espérait escroquer quelque pièce d’argenterie, et conquérir son déjeuner plus immédiatement et avec moins de danger.
11 n’avait pas entièrement réussi, mais il avait des espérances pour le lendemain.
En continuant sa marche, il pesait ses chances de succès.
— Si j’avais pris le nom de l’un des coryphées du feuilleton, disait-il, cela eût été plus tôt fait; mais ce marchand connaît peut-être leur figure, et il n’aurait pas voulu prendre le change. Je me suis donné le nom d’Armand Delbrot, qui ne travaille qu'au journal des Connaissances fashionables... Cependant en présentant quelques articles ébouriffans du susdit, il est probable que j’empoignerai mon homme, et qu’il lâchera le surtout de table.
Mais ces numéros du journal, où les prendre?... Armand n’a que lui pour abonné, et le journal n’est que choz lui... Malédiction!... et il so trouve justement passer l’automne à Viroflayl... Il faut y aller à tout prix, et lui emprunter ses numéros sous un prétexte quelconque, sans qu’il se doute que je vais sur ses brisées.
Quand jo pourrai tenir ce surtout d’orfèvrerie, je le vendrai à mon père, qui a les moyens d’écouler les marchandises de semblable provenance... Je m’en ferai donner douze cents francs au moins, et je remonterai pour quelques jours dans ma sphère... je vivrai en voiture et dans les salons de la Maison-d’Or.
Mais cela, c’est tout au plus pour demain... et, aujourd’hui, je n’ai pas déjeuné.
Cette pensée ramena Laverrière au premier projet qu’il avait formé.
Depuis son duel avec le vicomte de Monclave, il n’était pas retourné à l’hôtel do la rue Saint-Florentin, Un duel sans témoins, et qui avait été suivi de la mort de l’une des parties, pouvait le jeter dans de très-mauvaises affaires... il s’était sauvé dans le quartier le plus éloigné de Paris, sans oser môme tourner la tête de ce côté. Et il n’avait eu depuis aucune nouvelle de Mme de Miroville.
Cependant, depuis que la gêne était venue, il avait profondément regretté Antonine... qu’il aimait comme le villageois aime sa poule aux œufs d’or. II avait été sans cesse combattu entre le désir de retourner chez elle et la terreur de cet hôtel, où un regard du portier... même de quelque habitant de la maison, pouvait le perdre.
Enfin, ce jour-là, poussé par la faim qui fait tout braver, il s’était décidé à franchir le pas, et c’était dans ce dessein qu’il était sorti.
En ce moment, forcé d’attendre jusqu’au lendemain, d’autres ressources, et brûlant de l’envie de déjeuner, il continua son chemin vers le premier but qui l’avait appelé.
Le regard fixé sur les images de la salle à manger d’Antonine, de sa cassette, do ses écrins, il marcha rapidement jusqu’à la rue Saint-Florentin.
Là, il reprit ses allures clandestines, baissa davantage son chapeau sur ses yeux, releva plus haut son collet de manteau sur son visage, et marcha en regardant ses pieds.
Longtemps il .rôda devant cette porte cochère, qu’il avait franchie la dernière fois les mains tachées de sang, tremblant devant l’aspect de cette maison, d’où partout il pouvait sortir une voix pour l’appeler assassin.
Mais sa station dans la rue avait aussi des dangers; il redoutait d’y être remarqué, il redoutait aussi horriblement de quitter ce poste, soit pour pénétrer dans l’hôtel funeste, soit pour retourner dans le taudis de la misère.
À la fin, lo hasard vint à son aide, il aperçut le concierge au fond de la cour occupé à faire 'jouer la pompe; alors il passa comme une ombre sous la voûte, s’élança sur l’escalier, gagna le premier étage et so trouva devant la porte de Mme de Miroville.
Il sonna... et, déjà palpitant de joie, sa figuro s’éclaira du plus radieux sourire à la pensée de Catharina, la femme do chambre, qui allait venir lui ouvrir.
Des jappements effrénés se firent entendre à l’intérieur; la porte s’ouvrit; une grosse vieille femme parut, escortée do deux chiens aux glapissements aigus et dressés sur leurs pattes avec des airs de soigneurs insolents.
Laverrière pensa seulement qu’Antonine avait changé de femme do chambre; il ne s’occupa pas de ce détail et demanda simplement :
— Madame est-elle visible?
— Oui, monsieur, répondit la femme do chambre. Qui doisje annoncer?
— M. de Laverrière.
— Veuillez entrer, monsieur.
Le gentilhomme, précédé de la suivante, se vit conduit dans la chambro d’Antonine, dont il connaissait si bien toutes les avenues.
La porte de cette chambre s’ouvrit; son nom fut jeté à l’intérieur, ot il entra.
Le premier objet qui frappa les regards de Laverrière fut la table du déjeuner qu’on desservait.
— Si je fusse venu quelques minutes plutôt, s’écria-L-il dans son for intérieur.
Il donna un soupir à cette pensée, môme avant do considérer la maîtresse de la maison.
Enfin il leva les yeux vers elle.
C’était une grosse femme, plus grosse et plus vieille que la première, mais beaucoup plus paréo. Du rouge, do faux cheveux noirs frisés en petits tire-bouchons, un bonnet à fleurs jaunes, un menton appuyé sur le corsage, une taillo on rotonde constituaient l’aspect de toute sa personne.
Ses deux chiens étaient venus so placer à ses côtés.
Laverrière pénétra cette femme d’un regard comme le railway traverse les montagnes.
Il commença par lui faire compliment de ses chiens.
— Ahl vous devinez ma tendresse pour eux, dit la dame; elle est poussée à un point excessif, je l’avoue.
— Peut-on trop aimer, madame? s’écria le gentilhomme.-
— Oui, quand cela devient de la faiblesse, répondit-elle en minaudant., et voià où j’en suis.
— Eu vérité?
— Mon Dieu, oui... Je fais mille folies pour ces chers petits... Je suis si occupée à leur complaire, à leur passer toutes
leur9 fantaisies, qu’on prétend... vous ne le croiriez pas... on prétend que je suis leur dame de compagnie.
— AhI c’est très-joli l
— Et quand je mène promener l’un de ces bijoux aux Tuierios, je suis si bien Bes pas partout où il lui plaît de passer, qu’on prétend encore que c’est lui qui me tient en laisse.
— De mieux en mieux!
— Vous le voyez, monsieur.
— Ah! c’est un amour de bête... bien admirable, bien touchant !
— Mais pourrais-je .vous demander, monsieur, reprit la dame en s’inclinant, ce qui me vaut l’honneur de votre visite?
— Mon Dieu, madame, reprit Laverrière, je venais... après un assez long voyage... faire une visite ici à une dame de ma lonnaissance qui habitait cet appartement; mais je vois qu’elle a changé do demeure et que vous la remplacez ici.
— Je ne pourrais rien vous dire de celte dame... Lorsque je suis venue occuper ce premier étage, il était vacant.
— Ainsi en entrant, ayant seulement demandé si madame était chez elle...
— Ma femme de chambre vous a introduit.
— Vous le voyez, madame, c’est par erreur que je me suis présenté chez vous... erreur dont j’oserais me féliciter si je no redoutais de vous avoir été importun.
— Pas le moins du monde... et, si vous venez de loin, prenez donc la peine de vous asseoir.
— Mon Dieu! dit Laverrière en se carrant dans un fauteuil, j’avais laissé ma voiture à la grille des Tuileries pour y prendre l’air... j’ai voulu venir à pied jusqu’ici... et le temps est si lourd !
— Je regrette que nous ayons fini de déjonner, dit la dame en passant la main sur le cou de ses chiens assis à ses côtés. Je vous aurais offert de prendre une tasse de thé avec nous.
Le nous était peu flatteur; cependant, à la pensée d’un repas quelconque, Laverrière soupira de nouveau et murmura :
— Madame... Je n’aurais pas voulu abuser.
— Du tout, répondit-elle, vous m’auriez tenu compagnie... Je suis toujours seule avec ce petit monde-là.
— Mais les affections remplissent si bien la vie!
La dame aux chiens prit les toutous sur ses genoux et se mit
à les baiser tour à tour. Elle secouait les fleurs jaunes de son bonnet à droite, à gauche, en distribuant ses caresses.
Cette femme avait un cachet particulier. Son front était bas; ses faux cheveux, tombant en deux touffes, avaient quelque chose du caniche; sa bouche, à force de baiser ses amours, s’était un peu avancée en museau; elle semblait être un peu chien elle-même.
— Oh ! oui, monsieur, dit-elle en répondant à Laverrière, oh! oui, je les aime!... Ces chers enfants-là sont si intelligents, il ont tant d’esprit et de gentillesse... il ne leur manque que la parole... Tenez, monsieur, ajouta-t-elle avec attendrissement, j’ai été mariée, j’ai eu deux fils, qui sont maintenant établis loin de moi... eh bien, vous ne voudriez peut-être pas le croire, mais je n’ai jamais autant aimé mes fils que mes chiens.
— Ah 1 madame, quel cœur 1 s’écria avec un ton d’admiration Laverrière.
11 jeta un regard avide sur le luxe et le confort qui entouraient la vieille dame; puis il ajouta avec transport:
— Je le comprends bien, je vous jure!
— Vous le comprenez, monsieur, dit la dame ravie.
— Ces chères petites bêtes! on se sent attiré, vers elles au premior regard.
En disant cela, Laverrière saisit un des deux toutous au hasard et le serra avec passion sur son cœur.
— Je vois que vous avez été séduit surtout par ma petite Zémira, dit avec une larme de joio la vieille folle. Allons, avouez-le... vous la préférez à son frère...
— Je l’avoue, consentit à dire Laverrière.
La dame demeura encore plus émue.
Au bout d’une minute, elle se leva, elle alla près d’un guéridon sur lequel étaient posés divers objets d’ornements, elle ouvrit un coffret de bois de rose, et en tira un bout de ruban bleu.
Puis revenant à Laverrière :
— Eh bien, dit-elle, je veux que cette affection qui me touchesoit récompensée... Voici un collier que Zémira a porté... je vous le donne!
Le gentilhomme reçut en s’inclinant ce précieux gage.
Il pressa môme un peu la main qui le lui tendait.
Mais, comme il était levé ainsi que la dame en -ce moment, il ne pensa pas devoir prolonger plus longtemps sa visite.
— Allons, monsieur, dit la maîtresse de maison, je reçois vos adieux... mais quand vos affaires ou vos plaisirs vous amèneront dans le quartier des Tuileries, pensez à nous à l’heure du déjeuner.
— Je vous rends mille grâces, madame, répondit Laverrière, et je profiterai de vos bontés... Il est trop agréable de partager un moment cet intérieur... le plus doux et le mieux uni que j’aie jamais connu.
— Oui, monsieur, reprit la dame, je vous ai ouvert toute mon âme... ces chères petites bôtes, voyez-vous, c’est tout ce qu’il y a pour moi au monde.
Elle passa la main sur les boucles de sa perruque et ajouta avec un regard langoureux, un sourire provocant :
— Et celui qui pourrait me détourner de ce sentiment-là serait bien habile... Je crois môme qu’il y perdrait ses peines.
— Ce qui le rendrait alors bien à plaindre, madame, dit galamment Laverrière.
Après ces mots, il salua profondément et sortit.
Laverrière, au bas de l’escalier, passa devant la logo du concierge aussi heureusement cette fois qu’il l’avait fait la première.
— Oh! je reviendrai demain, dit-il, encouragé par ce succès et en pensant à la tasse de thé... ainsi qu’à tout ce qui pourrait s’en suivre.
11 n’avait point retrouvé dans cette maison Mme do Miroville et ne savait plus désormais où ressaisir les traces de son ancienne maîtresse. La dame aux chiens semblait à la vérité devoir lui offrir un dédommagement, et il y avait là pour lui une seconde affaire en perspective.
Mais deux espérances no valent pas une réalité, et Laverrière n’avait pas déjeûné.