UNE TRISTE FIN
Le désir de se mettre à table tourmentait plus que jamais Laverrière; depuis deux jours il n’avait mangé quo la petite
flûte cassée en cachette; le troisième menaçait de se passer au môme régime; pourtant, sans s’arrêter à des plaintes vaines, le plus pressé était de songer à l’affaire engagée avec le marchand d’orfèvrerie.
Laverrière devait donc se rendre à Viroflay, chez Armand Delbrot, et s’emparer sous un motif quelconque des journaux à l’aide desquels il pourrait se faire passer pour un publiciste influent. Enjoignant à ces pièces certificatives toutes les suggestions de son langage doré, il espérait bien faire céder à l'orfèvre de bon argent en échange de ce qu’il lui apporterait d’espérance
Sans savoir comment il paierait son voyage, il se dirigeai; machinalement vers le chemin de fer de la rue Saint- Lazare.
Comme il passait derrière la Madeleine, il se trouva sur la place du marché aux fleurs qui se tenait ce jour-là.
Il remarqua, marchant devant lui, et tournant par instant la tête vers les étalages des fleuristes, une femme do riches proportions de taille et de non moins riche toilette. La stature encore agrandie par la plume que le vent faisait voler sur son chapeau et par le cachemire qui étendait une longue pointe derrière ses pas, elle passait majestueusement entre les boutiques de fleurs, sans s’arrêter aux appels qui lui étaient adressés.
Par derrière, tout l’aspect de cette femme rappelait Mme de Miroville.
— Oh ! si c’était elle, s’écria-t-il intérieurement, je n’aurais plus besoin d’aller chercher fortune ailleurs.
Et il pressait le pas.
Un port de tête militaire, un tour d’épaule commun, la vulgarité des mouvements qui apparaissait sous la richesse des draperies, lui rappelaient davantage Antonino.
— C’est bien elle, se dit-il. En changeant d’appartement, elle sera restée dans son quartier, sur le terrain qui lui convient, et je vois qu’elle n'y est pas restée au dépourvu après la mort de M. de Monclave... Ces femmes-là ne sont jamais veuves... Elle a retrouvé sans doute aussi bien et peut-être mieux... Je serai tendre, passionné, car je meurs de faim, et elle m’aimera encore comme autrefois, non pas pour moimême, mais pour le plaisir do tromper l'autre.
La dame venait de gagner la rue qui fait suite à la place;
Laverrière allait la rejoindre; il n’y avait plus antre eux qu’une mendiante, qui suivait la femme de riche apparence pas à pas, en murmurant sa demande lamentable, et en tendant la main jusqu’à frôler les franges de son cachemire.
La dame s’arrêta. Laverrière, le chapeau à la main, courut se jeter en face d'elle.
Mais son cœur se brisa de déception... Il n’avait jamais vu cette figure-là.
En cet instant elle disait à la mendiante :
— Je ne puis vous donner... laissez-moi.
Là-desssus elle s’éloigna.
Laverrière resta consterné, la tête basse, laissant sa main qui tenait encore son chapeau pendre languissamment à ses côtés.
Mais son regard se tourna par hasard vers la mendiante qui suivait tristement son chemin, et il jeta un cri étouffé.
C’était la mendiante qui était Antonine.
Malgré sa maigreur, son teint plombé, ses haillons, malgré les ravages du mal, malgré la vieillesse subito, la misère, Antonine avait gardé ses gros sourcils noirs, son nez arqué, son air hardi et mauvais, et Laverrière ne pouvait la méconnaître.
— Juste ciel!.. . est-il possible!... Qui l’aurait cru?
C’étaient ces exclamations et mille autres semblables qu’il
accumulait en fuyant à toutes jambes son ancienne maîtresse.
Il ne s’arrêta que lorsqu’il fut bien loin d’elle.
Alors le chevalier d’industrie réfléchit à col incident. Il en avait eu bien plus tôt fini qu’il n’aurait pu le penser avec les recherches qu’il comptait faire de Mme de Miroville : mais le dénouement en était triste; il voyait s’anéantir tout à coup la ressource sur laquelle il avait constamment compté et qu’il sc croyait assuré do rotrouver toujours, quand il en aurait la forme volonté.
Le meilleur do sa fortune était perdu.
C’était une raison do plus pour songer au reste.
Laverrière cherchait depuis une heure avec une impatience fiévreuse le moyen de pourvoir aux frais de son court voyage de Viroflay, lorsqu’à une idée qui lui vint il jota la main sur le côté gaucho do son habit, le palpa vivement et tira de la poche le ruban bleu qui avait servi de collier à Zémira,
Ce collier était fermé par une petite boucle d’or de très-peu de valeur, mais suffisante pour ses besoins.
Il entra chez un bijoutier, et jeta sur le comptoir cet objet dont le marchand lui donna deux francs en le volant des trois quarts.
Do là, il ne fit qu’un saut à l’embarcadère de Saint-Lazare; il prit son billet pour le convoi de quatre heures; le reste de son argent lui servit à acheter des gâteaux de Nanterre pour varier un peu ses repas, et même un cigare pour étaler encore en le fumant quelque peu de ses airs de gentilhomme.
Le reste réussit assez bien. Arrivé à Viroflay, Laverrièro trouva Armand Delbrot; il lui emprunta ses numéros du journal des Connaissances fashionables, pour se guider, disait-il, dans des achats de luxe qu’il avait à faire ; il prit un verre de vin qui le ranima et repartit vers huit heures.
Il aurait pu coucher à la campagne et être de retour à Paris le lendemain d’assez bonne heure pour ses affaires. Mais il lui fallait revenir à pied, et il ne voulait pas que, sur le chemin semé d’élégantes villas dont les fenêtres eussent été ouvertes, on vit le beau Laverrière en semblable équipage.
Il chemina donc la nuit par d’assez mauvais chemins.
Bientôt la pluie qu’avait pompée un fugitif soleil de novembre chargea le ciel, puis tomba à flots.
Les chemins, déjà détrempés, se changèrent en bourbiers; les rameaux d’arbres, pliant sous l’ondée, y versaient leurs abondantes gouttières; l’obscurité enveloppait le ciel où ne restait plus la moindre transparence, fermait l’horizon de tous côtés, et cachait si bien la route qu’on ne savait où poser le pied.
Ainsi parfois les pas tracés au hasard allaient heurter brusquement contre un mur, contre un buisson, ou glisser dans un cloaque.
Laverrière avait son manteau et son habit transpercés; son chapeau formait sur sa tête une fontaine où l’eau ne tarissait jamais; ses bottes vernies s’étaient tellement fondues qu’il sentait ses pieds nus dans la boue.
La situation du pauvre gentilhomme était affreuse.
Par surcroît de malheur, il crut s’être trompé de chemin.
Il marcha quelque temps avec celte appréhension cruelle d’errer ainsi toute la nuit au hasard sans voir jamais briller les lumières bienfaisantes des Champs-Elysées.
Cependant, à droite du chemin qu’il suivait, une grande habitation offrit une surface assez étendue et d’une teinte assez blanche pour percer les ombres.
Laverrière s’arrêta.
Ce bâtiment, avec ses trois corps de logis d’une remarquable hauteur et sa terrasse en cintre, avait des dimensions assez vastes pour être distinguées dans la nuit, et un aspect assez particulier pour être facilement reconnu.
Le voyageur vit qu’il se trouvait devant le château de Grand- Chêne, qu’il était venu visiter lors de l’acquisition que M. de Monclave avait faite de cette propriété pour la donner à Antonine, et qu’il avait revu plusieurs fois depuis.
Cette découverte le rassura en ce que la situation dn château lui indiquait qu’il s’était détourné de très-peu de son chemin.
En môme temps, devant lui, quelques lumières percèrent un peu le3 ombres.
L’habitation était accompagnée d’un parc, et le parc clos d’un mur dont la ligne droite bordait pendant une longue distance le chemin. A l’extrémité, et dans l’endroit où se formait l’angle du mur, était un réverbère en ce moment violemment battu par le vent et agitant sa pâle lueur dans les flots de brume.
Laverrière arriva à cet angle de l’enclos, et là, il se trouva dans un espace un peu plus éclairé.
A quelques pas du parc, et dans un enfoncement qui succédait à son mur d'enceinte, était une maison de paysans.
Petite, misérable, couverte d’un mauvais chaume qui pendait échevelé, la masure était des plus tristes de celles qu’on trouve semées dans les champs. De plus, sous l’ondée qui tombait, et les flaques d’eau noires amassées dans l’enfoncement où elle était située, elle semblait plongée dans un largo bourbier.
La Clarté d’une lampe et du foyer montrait qu’on veillait encore à l’intérieur.
Cette lueur, au centre de la maison ouverte à tous vents, percée de petites fenêtres sans vitres ou sans volets, produisait l’effet d’une lumière dans une lanterne, faisait apparaître la carcasse de la masure, et jetait de là quelques jets vacillants sur les alentours.
D’un côté était l’énorme masse d’ombre de pommiers qui
suivaient le talus au pied du mur du parc, après l’angle qu’il formait; de l’autre s’élevaient des appentis rustiques, noirs, pourris, délabrés, les restes d’un colombier tombé, puis, au delà, des tas de paille, des fagots, et un énorme monceau de fumier.
Devant la maison une basse-cour était remplie de diverses cahutes de3 animaux sales, puants, qui grouillaient là dans la journée; le petit mur d’enceinte de cette basse cour était fermé d’une porte qui, dans sa partie supérieure, s’ouvrait en clairevoie.
Ce coin de la campagne était assez bien éclairé par le réverbère placé à l’angle du mur du parc, et qui dominait la mâsure, puis par la lumière qui venait de l’intérieur de celle-ci.
Comme Laverrièro passait là, il vit une forme sombre venir du fond du chemin qui passait sous les pommiers.
Cette figure, d'abord indistincte, avança, s’éclaira peu à peu, puis se trouva tout à fait en face de la lumière qui sortait de la cabane.
Alors, quels quo fussent le froid, la fatigue, les torrents d’eau glaciale dont il était inondé, Laverrièro s’oublia luimême ; il fit un vif mouvement pour so retirer davantage sous l’ombre des arbres qui étaient à sa gauche, puis resta immobile à fixer l’objet placé devant ses yeux.
C’était Antonino, si peu de temps avant l’objet de ses recherches, et alors devenue pour lui un objet d’épouvante, un spectre, qui venait le chercher quand il eût bien voulu se soustraire à sa vue.
La malheureuse femme, que nous avons vue arrêtée par les agents de police aux abords do l’hôtel des Missions, était restée quinze jours seulement en prison ; ensuite, comme il ne se trouvait pas do mauvais antécédents sur son compte, et que rien ne la signalait particulièrement à la justice, on avait bien voulu croire sur sa parolo qu’ci lo s’était trouvée là par hasard et elle avait été rejetée au dehors.
Mais lorsqu’elle était allée retrouver les bandits dans leur repaire, ceux-ci avaient craint d’être compromis par sa présence, par ses allées et venues autour de leur carrière, maintenant que ses traits étaient connus de la police. Dario, son brutal Ornant, l’avait chassée en la battant rudement, afin que le congé qu’il lui donnait se gravât mieux dans sa mémoire.
Depuis ce moment, Antonino errait dans les rues en mendiant son pain.
Mais elle no pouvait, en sortant de la caverne des voleurs, et de la prison où elle était allée pour eux, se recommander à aucune société de bienfaisance, et le peu do charité des passants ne l’empêchait pas do mourir de faim.
Lorsque Laverrière l’avait aperçue on sortant de la-place de la Madeleine, elle était déjà exténuée de besoin ; dans la fin de cette soirée, la mendiante, ne recevant aucun secours, en était arrivée à ce paroxismo de la faim, qui fait le vide dans le cerveau et y éteint toute intelligence.
Egarée, haletanto, la vue troublée, no distinguant plus les ombres de la nuit de celles que l’épuisement répandait devant ses yeux, elle avait marché toujours devant elle, et elle était arrivée à ce point de la route par laquolle Laverrière revenait vers Paris.
Antonine, alors éclairée par ces rayons de lumièro qui perçaient la nuit, était quelque chose d’alTreux.
Sa haute taille amaigrie était courbée, ses vêtements trempés de pluie et souillés de fange ; son grand tartan déchiré, sajupo en lambeaux n’étaient plus qu’une pâte de haillons et de boue.
Sa chaussure uséo s’étant à demie perdue, elle avait dénoué le mouchoir do sa têto peur envelopper un de ses pieds déchirés qu’elle no pouvait plus poser à terre. Sa tête était restée nue ; ses longs cheveux noirs, trempés de pluie et tordus en serpents, tombaient sur ses épaules.
Elle avançait en boitant, la tête tondue en avant, et se balançant à chaque pas ; elle avait ainsi ce mouvement avide ot craintif du loup qui cherche sa pâture.
Son singe noir, qu’elle portait sous le bras, tendait la tête hors du châle qui l’enveloppait.
Ainsi, dans cette forme vague, sombre, hideuse, on voyait briller des points de feu ardent : les yeux noirs, enflammés, féroces de cette femme et de cette bête affamées.
— Oh! disait Laverrière, ce n’est pas là Antonine... ce n’est pas même une créature humaine... Je no puis rien faire pour elle. Pourquoi n’ai-je pas la force de m’arracher de cette place... Comment se sent-on ainsi forcé do regarder ce qui fait peur
ta malheureuse en avançant sous les grands arbres sentit
l’odeur des pommiers ; son instinct la porta à chercher si quel ques fruits n’étaient pas restés dans leurs feuilles. Ellfi releva la tête, se dressa sur ses jarrets, tendit la main et parvint à courber une branche... Elle la palpa, et le remeau portait en effet une de ces pommes à demi sauvages do l’arrière saison... Mais, au moment où sa main allait la prendre, la branche se redressa subitement, dans le mouvement d’un arc qui se détend, et lui enleva la pomme.
Antonine se remit à marcher en courbant encore plus la tête et en faisant entendre une sorte de rugissement.
Au bout de quelques pas, elle fut devant la porte de la chaumière ; elle glissa son regard dans la claire-voie et aperçut au fond de la mâsure les paysans réunis sous la lampe de la veillée qui éclairait leurs figures.
Cctto femme était dure, brutale, le malheur ne faisait naître en elle aucun amollissement d’âme, mais seulement une sombre colère ; elle n’avait pas de larmes, mais de féroces grondements.
Elle frappa violemment du poing à la porte de la cabane.
A ce bruit, les animaux de la basse-cour s’éveillèrent. Et soit. qu’ils sentissent l’odeur du singe, soit qu’ils fussent effrayés de la présence de cette femme sans la voir, tous ensemble, chèvres, pourceaux, dindons, canards, se mirent à jeter des cris de terreur, chacun dans le langage qui lui était propre; et ils s’enfuirent épouvantés auprès de la cabane.
Au tumulte qui se manifestait dans leurs ouailles, les paysans sortirent de la maison. Us n’aperçurent pourtant rien d’étrange dans leur enclos. Une petite fille traversa la cour et vint regarder à travers la porte qui la fermait.
Antonine était alors devant la claire-voie. Elle tendit la main à travers les barreaux, et demanda d’une voix rauque et colère un morceaux de pain ; son singe grinça des dents.
La petite fille jeta un cri perçant et s’enfuit vers le logis, comme avaient fait les bêtes de l’arche.
— Voyons, lui dit sa mère, qu’y a-t-il donc? quelque mendiant. Je t’ai dit qu’il fallait toujours leur donner quand on le pouvait, ou, quand cela était impossible, leur répondre tout doucement : Dieu vous assiste!
— Ce n’est pas un mendiant... c’est le diable! dit la petite paysanne en pleurant.
Sa mère, qui la sentit toute .tremblante entre ses bras, ne pensa plus qu’à la consoler et lui dit :
— Paix! mon enfant... si tu crois cela, fais seulement le signe de croix, et le diable fuira bien vite.
La petite fille se signa, toute la familio machinalement l’imita.
Anlonine, comme si elle eût partagé elle-même la superstition des paysans, et se fût sentie atteinte par ces symboles mystérieux, s’éloigna devant les signes de croix.
Ainsi, il semblait que toute la nature, les plantes, les animaux, les hommes, que tout ce qui existe, se retirât devant l’affreuse créature.
La mendiante avança toujours dans la même direction.
Laverrière à son approche lit quelques pas de plus dans la partie ténébreuse de la route où il était enfoncé.
Arrivée à l’angle du mur d’enceinte, Antonine vit devant elle la grande masse blanche du château de Grand-Chêne.
Elle s’arrêta, regarda attentivement et fit entendre un grondement terrible.
Cette vue venait de ranimer un moment ses esprits. Elle . avait la connaissance, la mémoire, et elle se revoyait devant elle cette magnifique habitation, dont elle avait été quelque temps dame et maîtresse.
Elle fixa quelques miniites ses regards sur la façade de ce bâtiment avec une indicible rage. Puis elle se mit à marcher à pas précipités, en allant et venant devant ses murs. Par moments elle s’arrêtait; ses grands yeux d'un feu sombre sortait de leur orbite ; elle passait la main dans ses longs serpents de cheveux noirs, qu’elle tordait avec fureur.
C’était ce château qui lui avait appartenu grâce à la folie de son amant, ce château acheté pour elle avec l’argent qu’un mari dérobait à sa femme, avec l’argent qu’il se dérobait à lui-même, car il lui eût été nécessaire pour soutenir dignement son rang, et qu’il avait prodigué pour satisfaire un de 6es caprices, à elle, un de ses caprices de courtisane.
Et ce château, acheté au prix de l’adultère le plus hideux, de la trahison la plus basse, non seulement la courtisane ne le possédait plus, mais elle venait mourir de faim au pied do ses murs. L’expiation était aussi complète que juste.
Anlonine s’arrêta subitement.
Cette secousse violente avait épuisé les dernières forces de
Elle vacilla un instant sur elle-même, puis, faisant seulement quelques pas chancelants en arrière, elle vint tomber sur le monceau d’ordures qui faisait suite aux appentis de la cabane.
IIûvo et frémissante, les traits décomposés par fa faim avant l’altération qu’apporte la mort, elle resta gisante sur sa couche immonde.
La pluie, qui en tombant à torrents lavait les toits des appentis noirs de mousso, les tas de paille pourrie, le pavé de la basse-cour, venait former autour de cette couche une largo flaque d’eau noire et putride.
Le réverbère, qui se balançait au qoin du mur, faisait passer des clartés errantes sur ce corps de femme inerte et défiguré, sur la nappe sombre de ce bourbier infect et peuplé de reptiles.
, Et cet affreux tableau se détachait sur le fond ténébreux de la campagne.
— Quel horrible spectacle ! disait Laverrière... J’ai peur... et je voudrais pour tout au monde n’avoir pas passé par ici!
Et la regardant avec des yeux effarés, il ajouta :
— Il faut qu’une bien étrange fatalité l’ait frappée, celte pauvre Antonine, pour que la brillante courtisane soit devenue en si peu do temps ce spectre hideux... Sa figure, ses haillons semblent faire partie de celte fange où elle repose:.. On no la croirait autre chose que du limon animé... Oh! si on savait ce que les femmes de cette espèce peuvent un jour devenir, quand on les voit si pimpantes, si jolies, on n’en aurait que du dégoût... et presque de la terreur.
Laverrière s’arrêta, puis, par réflexion, il ajouta :
— Mais non, le changement ne serait pas encore si grand. Si on leur ôtait leur parure et cette robe de jeunesse qu’on nomme la beauté, ces femmes qui se vendent comme une vile marchandise ne seraient guère que du limon animé.
Ce tableau donnait à Laverrière des idées plus philosophiques qu’il n’en avait eu de sa vie.
Tandis qu’il la regardait ainsi, la moribonde essaya de se soulever, puis elle retomba pesamment et continua à s’agiter sans pouvoir se détacher de la terre. Ses yeux encore ouverts et flamboyants se regardaient de tous côtés; sa main tendue se crispait comme si elle cherchait à saisir quelque chose et se refermait dans le vide.
Elle attendait une goutte d’eau sur ses lèvres desséchées; elle cherchait un morceau de pain, en comprenant encore dans son esprit troublé qu’elle mourait do misère.
Et c’était là la fin d’une fille de joie!
— Que veut-elle? disait Laverrièro en voyant ses mouvements convulsifs. Si j’allais à son secours... .Mais non, ce serait trop me compromettre... Peste! Nestor pourrait me reconnaître !
Antonine resta quelques minutes immobile, la poitrine haletante; puis, quand elle essaya do so mouvoir encore, son corps ne fit plus voir que de faibles tressaillements.
— Mon Dieu! elle meurt pour tout de bon! s’écria avec effroi le gentil homue.
Et il fit quelques pas pour courir vers elle.
Puis il s’arrêta saisi de dégoût à la seule pensée de toucher à cette fange.
Sa maîtresse l’avait longtemps comblé do largesses, elle l’avait fait longtemps heureux, riche, opulent, mais ce Laverrièro n’était pas homme à se gêner pour elle.
Enfin, Antonine, dans une dernière convulsion, se tordit sur elle-même, fit entendre quelques râles d’agonie et expira.
Ce furent là les derniers moments de la courtisane.
Mais ce n’était que justice; elle avait voulu faire assassiner Delphine de Monèlavo.
Laverrière la vit morte et s’enfuit épouvanté.
Disons tout de suite ce que devint Nestor.
Le singe noir, no sachant où aller pour se procurer quelques ressources, resta toute la nuit assis auprès de la couche mortuaire de sa maîtresse. C’était déjà lui qui, autrefois, avait gardé le corps do M. do Monclave percé d’un coup d’épée dans la cour do l’hôtel. Ce singe-là était destiné aux veillées funèbres.
Au point du jour, un paysan qui passait là trouva l’animal égaré sur la route où il était allé errer. 11 s’en empara et le vendit à un marchand de singes et d’oiseaux établi au marché Saint-Honoré.
Dopuisce moment, l’histoire a perdu ses traces.