‹ Ange et diableChapitre 7 sur 17 · LA PLUME DU PAON · texte numérisé non relu

LA PLUME DU PAON

Le lendemain, on doit penser que Laverrière, muni des journaux à l’aide desquels il pouvait so faire passer pour l’un de leurs rédacteurs, so hâta de se rendre chez le marchand d’orfèvrerie qu’il comptait exploiter avec l’appât des réclames où il serait porté aux nues dans la Revue des connaissances fashionables.

Cependant, le gentilhomme était d’humeur sombre; cette journée avait commmencé pour lui sous de fâcheux auspices.

Quelle que fût l’heure matinale à laquelle il était sorti, il avait déjà eu la visite de Moiron, son marchand do vin d’autrefois et son créancier de tous les temps. Celui-ci était allé le prendre à son lever pour lui reprocher encore le vin dont il l’avait gratuitement abreuvé et qu'il lui rendait bien amer! Lo rageur Moiron n’avait mémo laissé sortir lo gentilhomme sain et sauf de ses mains que sur l’assurance positive, donnée par celui-ci, d’aller ce matin-là même lui chercher les trois cents francs si parfaitement échus.

Mais, dès qu’il fut au grand air, Laverrière ne pensa plus qu’à déjeûner. On sait quo c’est lo rêve qui le poursuivait depuis huit jours; une table servie se levait sans cesse devant ses yeux comme un mirage aussi doux que trompeur.

Comme il arrivait dans la rue Saint-Honoré, à peu de distance de l’endroit où il avait affaire, un café s’ouvrait. Los garçons, sur la foi d’un rayon do soleil qui promettait de percer les nuages, dressaient quelques tables devant la porte. Un parfum délicieux sortait do l’intérieur où se distillait le moka.

Sous l’impression qui le dominait déjà et sous l’influence de cette vapeur enivrante, Laverrière jeta au diable sa pénurie, avan $a crânement, s’assit à l’uno des tables et demanda tine lasse à la crème.

On le servit.

Une tasse de café, c’était bien léger après trois jours de

jeûne! mais enfin c’était un siège, une table, un garçon à qui commander; c’était toujours un déjoûner.

Aussi Laverrière, après ce faible repas, se delectait d’un moment de repos passé sous la bienfaitante influence de cette plante d’Orient qui s’épanouit dans le cerveau en douce ivresse, en songes d’or, en délicieux bien-être.

Pour compléter le charme, un nouveau parfum vint se répandre dans l’air.

11 s’élevait d’un éventaire contenant de petits bouquets de roses entourées de bruyère, et la marchande de vingt ans qui les débitait n’était guère moins avenante que ses bouquets.

Et comme elle s’approchait de la table à laquelle était Laverrière :

— Ah ! voilà comme j’aime les femmes, dit-il tout haut en répondant à sa pensée.

Car la vue de cette jeune paysanne, pleine de vie et de santé, contrastait avec la vision qu’il avait eue la nuit précédente, avec ce spectacle d’agonie affreuse qui s’était passé sous ses yeux, là fraîche et vivace fillette le guérissait en quelque sorte du dégoût qui lui était resté sur le cœur.

Il lui prit la main et ajouta :

— Vraiment, la belle enfant, vous êtes trop jolie pour aller ainsi dans les rues avec un lourd panier à la ceinture.

— Oui, monsieur, répondit-elle, on me le dit tous les jours.

— On vous dit tous les jours que vous êtes jolie?

— Plutôt deux fois qu’une.

— Vous le voyez donc bien... vous seriez cent fois mieux à la ville où l’amour s’empresserait de vous offrir les plaisirs et la fortune.

— On me dit aussi cela?

— En vérité?

— Et je l’entends avec bien du plaisir.

— Cela promet.

— Oui, parce qu’en causant de ces bêtises-là, ça fait qu’on achète mes bouquets.

— Ah! voilà tout?

— Rien de plus.

— Jolis gagne-petits, que vos bouquets!... Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux pour vous gagner cent fois plus et vivre sans rien faire.

— Ouil... comme les carpes qui sont dans nos grands viviers de Saint-Denis.

— Ah!... vous êtes de Saint-Denis?

— Oui, monsieur.

— Et il y a de belles carpes dans vos réservoirs?

— Celles-là aussi, on les met bien à l’aise dans l’eau claire, et on les engraisse... mais c’est pour les manger.

— Bah! laissez donc... No seriez-vous pas heureuse d’avoir de belles toilettes comme los dames, au lieu de ces lourdes jupes de laine et de ces gros souliers?

— Les carpes aussi ont des robes dorées... mais c’e3t pour paraître plus belles sur la tablo des hommes qui s’en régalent.

— Cette petite fille est agaçante avec ses comparaisons de carpes.

— Aimez-vous mieux que je vous parle d’oiseaux?... Mais ce no sera pas plus gai.

— Voyons.

— Eh bien, maître corbeau sur un ardre perché a perdu

son fromage en écoutant les flatteurs et il en a bien

pleuré!

— Encore!

— Tandis que moi, ça m’est nécessaire d’étre gaie, puisque je porte partout lo printemps avec moi! ajouta-t-elle en frappant sur son éventaire.

Elle écoula et reprit Vivement : ,

— Aussi, voyez, on m’appelle de tous côtés.

Et elle alla distribuer scs bouquets à d’autres tables.

— En voici une d’une autre espèco! dit Lavcrrière en posant le bras sur le dossier de sa chaise et renversant sa tête dans sa main. Comment se fait-il que ces raisonnementslà passent encore dans la tête de quelques pauvres filles, au milieu de tant d’autres qui n’y pensent guère?... ou comment se fait-il que tant d’autres se perdent, quand ces idées do sagesse, d’honnêteté sont encore de ce monde ?

Laverrière fut arraché à ses pmsées philosophiques par la vue du garçon.

Et payer la tasse de café?... Voilà ce qu’il fallait dans le moment et co qui lui était absolument impossible.

Le gentilhomme étourdi, décontenancé, glissa machinalement les doigts dans tous ses goussets.

Il n’y trouva pas un sou.

Mais en fouillant son gilet il sentit une carte plier sous sa main. En ce moment, on eût pu voir un éclair d’inspiration passer sur son front.

Il passa au comptoir et tendit cette carte au cafetier.

C’était celle de Moiron, son marchand de vin, qui, venant souvent le visiter, lui laissait cette adresse en guise de carte de visite.

Laverrière, à l’appui de ce titre, dit qu’il était négociant en gros de vins Ans, cognac, liqueurs de tout genre, et offrit cea produits à un prix tellement fabuleux, que le maître du café lui en fit tout de suite une forte commande. Il promit d’étre exact à l’envoyer dans la matinée. On ne pouvait guère réclamer une tasse de café de celui qui vous faisait faire sur un achat des bénéfices considérables; aussi le cafetier n’en parla pas, et Laverrière fut libre de s’en aller.

11 respira et marcha plus léger vers le magasin d’orfévrerio de M. Chevalier.

Pour rien au monde il n’eût laissé passer, en se livrant aux précédentes bagatelles, le moment de s’y rendre, mais dix heures venaient seulement do sonner, et le marchand no fai* sait que de descendre à son comptoir.

Le plus empressé bonjour de la part de Laverrière fut accompagné de l’exhibition des feuilletons-réclames, sur lesquels le marchand voulut bien jeter les yeux. Il fut satisfait des éloges à outrance que savait rédiger le charlatanisme renforcé, et ne demanda pas à voir les journaux d’ordre plus élevé dans lesquels le feuilletoniste s’était vanté d’écrire.

Laverrière comprit qu’il avait gagné la partie.

— Ces réclames, en les payant à la ligne, dit-il au marchand, vous coûteraient un prix fou... moi, je vous les donne pour rien... car si je vous prends ceci (le pommeau de sa canne désigna de nouveau le surtout d’argent), si je vous prends ceci, c’est un objet de si peu de valeur comparativement à ce que je vous offre, que je no fais réellement cela que pour me procurer quelque souvenir de vous.

Le marchand sourit; il prit comme la veille la pièce d’orfévrerie dans l’étalage et la posa sur le comptoir. Mais cette fois il prit en môme temps du papier de soie pour l’envelopper, car Laverrière venait de répéter qu’il avait sa voiture à deux pas et emporterait l’objet lui-méme.

Tandis que se faisait ce petit préparatif, le chevalier d’industrie continuait avec volubilité :

— Voilà une pièce d’argenterie qui vous rendra plus qu’on ne pense... Désormais on appréciera la valeur de vos produits... Hé! voyez-vous, monsieur Chevalier, c’est nous, faiseurs de réclames, qui avons réhaussé la fabrique, l’industrie... Tout ce précieux pot-au-feu du genre humain!... C’est nous qui faisons participer les industriels au bruit, au retentissement, à la gloire, naguère réservés aux poètes, aux guerriers. Nous sonnons du clairon pour le ballot de coton ; le fabricant et sa marmite sont emportés sur les ailes de la renommée... Vous, monsieur Chevalier, vos cafetières vont devenir célèbres ; vos pot-à-eau et vos cuvettes pourront aller à l’immortalité...

— Bien! bien! M. Armand Delbrot, n’usez pas en pure perte votre éloquence, interrompit l’orfèvre ; notre petit marché est conclu... Vous parerez de mon surtout la table où vous ferez bombance avec des comestibles qui ne vous coûteront guère plus. Et moi, je n’ai que l’espérance de faire quelques ventes de plus... Mais enfin, c’est convenu... dans le commerce il faut toujours hasarder quelque chose.

Le marchand fermait les derniers plis du papier qui enveloppait la riche pièce d’orfèvrerie ; Laverrière en tenait déjà délicatement les deux extrémités entre ses mains bien gantées...

En ce moment, entra dans le magasin un jeune et vigoureux garçon qui, ôtant sa casquette, dit gracieusement :

— Bonjour, monsieur Laverrière.

Celui à qui ces mots s’adressaient fit en frémissant un moumouvement en arrière.

Le marchand ouvrit des yeux surpris.

Mais le même interlocuteur, fixant tranquillement son regard sur le gentilhomme, ajouta :

— Ah! jo vous demande pardon... j'aurai dû dire M. de Laverrière.

Laverrière rougit, trembla, mordit ses lèvres jusqu’au sang, mais sans pouvoir encore répondre.

L’orfèvre ouvrit les yeux encore plus grands.

Ce survenant était Etienno. Poncelet, au courant, comme on l’a vu, de l’affaire entreprise par Laverrière, et de laquelle il lui plaisait de so mêler.

Mais, au bout d'une minute d’étourdissement, le chevalier d'industrie se redressa tout à coup. Il toisa insolemment Etienne et dit à l’orfèvre : •

— Monsieur Chevalier, ce garçon-là n’est pas un do vos ou- ■vriers; je pense qu’il saurait que sa place est à l’atelier et qu’il ne se permettrait pas de venir nous interrompre... A la mine qu’il porte, il n’a guère l’air non plus d’un amateur d’orfèvrerie... Que vient-il donc faire ici?

Le marchand ne répondit rien; il attendait.

— Mais je m’étonne!... monsieur Laverrière, reprit le jeune ouvrier. Ne me remettez-vous donc pas?... Etienno le tapissier... Rappelez-vous notre dernière rencontre; vous m’avez ditcn tendant un poing vraiment très-menaçant ; « C’est bon... nous nous reverrons... » Eh bien, c’est pour réaliser votre prédiction que je me trouve ici.

11 se fit un silence de stupeur qui permit à Etienne de continuer.

— Et vraiment, j’y pense... il y a beaucoup de rapport dans la circonstance; la première fois, je venais réparer un vol que vous aviez commis; aujourd’hui, je viens vous empêcher d’en commettre un autre.

Laverrière, pourpre do colère, grinça les dents, balbutia quelques mots incohérents, puis éclata en injures contre Etienne... Ce qui ne prouvait rien du tout.

— Ce n’est donc pas là, dit l’orfèvre en montrant son homme, ce n’est donc pas là M. Armand Delbrot?

— Non vraiment, dit Etienne; ce monsieur avait pris le nom d’un journaliste et il en apportait les articles, afin de vous escroquer sous ce titre une richo pièce d’argenterie... Ah! on n’a jamais vu si positivement parlant se parer de la plume du paon!... Et la métamorphose lui eût grandement servi près de vous et sans doute près de bien d’autres.

L’air atterré de Laverrière achevait la révélation d’Etienne.

— Et lui, d’où sort-il donc? demanda le marchand stupéfait.

— Ah! lo diable le sait, dit Etienne.

Mais la tête de l’orfèvre se montait.

— Ainsi, dit-il les poings serrés en s’adressant à Laverrière, ainsi, vous venez chez moi deux fois de suite me faire perdro mon temps, me retenir à ce comptoir à parler de fariboles, et c’est pour me voler 1

Aucun subterfuge n’était venu à Laverrière ; il y renonça.

— Mauvais boutiquier! marchand de ferraille! s’écria-t-il, vous êtes bien heureux qu’un homme de ma sorte daigne venir s’entretenir avec vous!

■ — Mais ce n’est encore rien que la conversation, reprit l’orfèvro. Il s’agit de mon plateau de douze cents francs que vous alliez m’emporter, sans ce brave garçon que je remercie de tout mon coeur... et puis bonsoir, je n’aurais plus entendu parler de vous...

— Je vous le casserai sur la tête, votre chaudron ! dit Laverrière; et vos pots, vos écuelles aussi ! toute votre méchante batterie de cuisine,

11 frappa si violemment des pieds que toute l’argenterie en

trembla dans ses cases.

— Voulez-vous me laisser la paix à la fin? cria l’orfèvre exaspéré.

— Méchant vendeur de brimborions! filou! voleur!

— . Jour de Dieu ! c’est moi que vous appelez voleur !

— Est-ce que vous êtes autre chose, tas de marchands qui passez votre vie à donner moins de marchandise que vous ne recevez d’argent, qui vous enrichissez de ce que vous prenez ainsi à chacun?... Est-ce qu’on vous appelle autrement que des voleurs patentés?

— Quel effronté coquin! criait l’orfèvre; je ne sais co qui me retient de lui rompre les os.

Mais Laverrière, avec un geste superbe :

— Tenez, vous me faites pitié, dit-il, je ne veux plus vous voir.

Et il sortit en faisant craquer le parquet sous ses pieds.

Pourtant, échappé de ce magasin, il n’était pas encore hors d’embarras.

Etienne avait salué le marchand, et, pour éviter ses remercîments, il était sorti le premier.

Ainsi, dans la rue, Laverrière et lui se retrouvèrent face à face.

DANS LA HUK.

La rue est la terre de liberté par excellence; elle est ouverte dans la durée des siècles à tous passans. De tous les autocrates qui ont régné dans le monde, nul n’a pu fermer son issue ni s’approprier son pavé. Inaltérable dans son indépendance, elle se prête à tous et ne se donne à personne. L i gamin la prend pour son champ de bataille, la grisette pour son salon, le vagabond pour son lit; mais le prince et le prélat peuvent y passer aussi à l’aise quo si porsonne n’y touchait.

C’est aussi le pays de l’égalité immuable; tout le monde y est sur le même rang. Selon les nécessités de la circulation, l’équipage se range pour laisser passer la charrette, et celle-ci en fait autant pour l'équipage; l’omnibus prend la tête sur le carrosse s’il est arrivé avant lui; s’il est arrivé après, il le suit; on ne connaît que la loi du temps. Il en est de môme pour les piétons; le savoyard et le grand seigneur y prennent rang au hasard; la seule faveur qui soit également partagée en ce mondo est le haut du pavé.

La rue, humble mais éternelle propriété de tout le mondo, est seule soustraite au partage des biens. Tous les coins de terrain qui la bordent ont leur maître; chaque maison a son souverain et ses ministres; mais la rue est un éternel modèle de république, où le pouvoir d’un seul est inconnu, où le peuple obéit seulement aux lois de la raison.

Aussi, dès que Laverrière et Etienne Poncelet s’y retrouvèrent en présence, toutes les chances furent acquises au jeune ouvrier. La rue, par son caractère de nationalité, déteste les mauvaises gens de toutes les classes, qui troublent l’ordre et déshonorent la population, et laissée à son instinct elle se rangera toujours du côté de la bonne cause.

La contestation à voix très-haute qui s’était fait entendre dans le magasin d’orfévrerio ayant arrêté un ou deux passants, il s’était aussitôt formé un rassemblement.

Et Laverrière ne comptait guère d’amis dans le nombre.

11 y avait d’abord l’orfèvre sur sa porte, accompagnant son filou du geste de son poing brandi.

A côté do la devanture de boutique et monté sur une borne qui accompagnait une portc-cochère, on voyait le gros marchand de vin Moiron, croisant ses bras en manche de chemise et riant déjà avant de savoir pourquoi, à la vue de son débiteur dans l’embarras.

Moiron, qui ne se fiait pas à la parole de Laverrière, disant qu’il allait lui chercher do l’argent, l'avait suivi pas à pas et se trouvait là de la manière la plus naturelle.

En face, dans le cercle, était le maître du café dans lequel Laverrière venait do prendre son déjeûner; il s’était machinalement avancé en voyant le monde se rassembler de ce côté, et il se tenait là dans l’attitude du simple spectateur.

A quelques pas de lui, se trouvait placée la jolie bouquetière, son éventaire garni de bouquets de roses en avant et ses deux mains retournées sur les hanches.

Derrière ces passants amassés et au milieu du mouvement de la rue, on entendait les sons monotones d’un orgue, dont jouait un vieux musicien ambulant, qui s’était arrêté là sans cesser de faire tourner la manivelle.

Laverrière, en sortant du magasin, eut donc, comme nous le disions, la mauvaise chance do so trouver en face d’Etienne.

Il ne put s’empêcher de lui crier d’une voix étranglée de colère :

— Insolent coquin!

Et il monta précipitamment la rue.

Mais Etienne, pressant le pas, croisa sa marche et se retrouva devant lui.

— Comment donc! dit-il en riant, insolent de vous avoir appeiépar votre nom, monsieur de Laverrière?... Mais, au fait, vous avez raison ; ce nom est une injure, il veut dire chevalier d'industrie.

Laverrière remarqua alors le rassemblement qui s’était formé autour de lui; pourpre de honte, il tourna lo dos au jeune ouvrier et descendit la rue pour s’esquiver.

Mais son interlocuteur obstiné se retrouva encore là.

— Ce nom, reprit Etienne, veut diro escroc, filou l

Le malheureux Laverrière fit volte-face.

Il retrouva Etienne pour continuer ;

— Détrousseur de gens à domicile.

Môme jeu do Laverrièro et d’Etienne qui poursuivit :

— Bohémien du grand monde.

Et les apostrophes continuèrent du môme ton.

Les spectateurs riaient do cet exercice des deux personnages. La fureur de l’un, l’air d’assurance et de loyauté de l’autre, disaient assez lequel avait raison. Moiron riait plus fort que tous les autres; le marchand d’orfèvrerie applaudissait de tout cœur; la petite bouquetière, à qui ce monsieur ne revenait pas, éclatait de ce rire perçant et joyeux comme un chant d’oiseau qui domine tous les bruits.

Le marchand orfèvre ayant môme donné le signal des applaudissements, à chacun des titres énumérés par Etienne, c’étaient des bravos sonores, des claquements de mains retentissants.

Pourtant, au plus fort du désastre, Laverrière se crut tout à coup sauvé.

De la porte cochère qui s’ouvrait à côté du magasin d’orfèvrerie, il sortit un homme de belle et digne apparence, se dirigeant vers une voiture arrêtée à quelques pas.

Laverrière oonnaissait cet homme pour l’avoir reucontré dans le monde.

Jugeant bien que ce survenant ne pouvait être au fait de ce qui se passait, il se transforma subitement à sa vue. Et marchant vers lui d’un pas léger comme s’il eût foulé le tapis d’un salon :

— Ah ! mon cher monsieur Mérilleux, dit-il en lui tendant la main, je vous rencontre à propos... Je me suis égaré à pied par ici... et le temps menace... veuillez me prendre dans votre voiture et me jeter chez moi... je vous rendrai cela à la première occasion, très cher.

11 voulut de nouveau lui donner une poignée de main.

Mais cet homme, à l’air honnête et distingué, retira la sienne.

Malheureusement pour le gentilhomme, il lo connaissait.

— Monsieur, dit-il, il est dans nos mœurs des choses qui m’étonnent infiniment.

Il appuya son regard sur Laverrière et continua :

— Si dans la rue un chilfonnier venait donner la main à un duc et pair, on trouverait cela très-inconvenant et on aurait très-grand tort. Et, tous les jours, d’insignes misérables, dès

qu’ils ont un habit et des gants, usent do la plus étrange familiarité envers les honnêtes gens.

11 releva la tête d’un air simple mais ferme en ajoutant :

— L’honnour et la dignité de conduite sont pourtant bien aussi des titres de noblesse, il me semble; et celui qui les porte ne doit pas supporter qu’un homme de bas étage par ses mœurs et son caractère oublie aussi facilement la distance qui les sépare.

Puis il fit un geste par lequel il semblait repousser loin de lui la main de Laverrière, et il passa son chemin.

Après cette rude leçon, la situation du pauvre gentilhomme fut encore plus affreuse. 11 voyait redoubler les rires, les huées du cercle déjà trop hostile qui l’entourait, il étouffait de honte et de colère.

— Ah! voilà mon gredin bien tancé, dit Moiron; il ne l’a pas volé.,. C’est bien temps qu’il supporte quelque chose à son tour, il m’en a assez fait I

— A vous, vraiment? demanda le public.

— Figurez-vous, reprit Moiron, que ce gaillard-là m’a bu pour 300 francs de Champagne, Malvoisie et Madère... £t savez-vous comment il m’a payé.

— Kon pas.

— En me faisant user 300 francs de bottes à lui courir après. Depuis des années, je vais partout où il va, je le suis pas à pas, je m’essouffle, je me mets en nage pour lui demander ma facture.

— Bon Dieul qu’elle patience.

— - 11 y a des gens qui s’accoutument à être volés; eh bien, moi pas... j’ai beau dire que j’y perds plus que je n’y gagne, c’est égal, il faut que je suive mon voleur jusqu’au jugement dernier.

— Et la colère ne vous empoigne pas?

— Par moments... et si fort, que ce matin, par exemple, si je n’avais été chez lui, je serais tombé dessus... Mais battre les gens dans leur domicile, on sait à quoi on s’expose.

— Oh! moi, j’ai bien manqué à être dans la même passe, dit l’orfèvre. Ce coquin-là avait inventé une rubrique infernale pour me dérober un surtout de table du prix de douze cents francs... rien que ça.

— Peste! il fait les affaires en grand ! dit-on dans le cercle.

— Et moi, j’aurais bien voulu lui faire son affaire, reprit le

marchand; s’il n’avait pas été chez moi, je l’aurais rompu de coups... Ce n’est bien que par respect pour ma maison que je me suis retenu!

— Monsieur, dit le cafetier au gros homme qu’il voyait debout sur sa borne prendre le premier rôlo dans le rasserablement, vous êtes marchand de vi i?

— Oui, monsieur, répondit celui-ci.

— Ne vous appelez-vous pas Moiron et C*.

— Parfaitement.

— Eh bien, ce monsieur que voilà m’a payé tout à l’heure une tasse de café à la crème avec votre carte que j’ai encore et que je vous présente, ajouta-t-il en la tirant de son gousset.

Ma carte... et que fait-elle là?

— Ce filou, répondit le limonadier, se disait Moiron et Compagnie... Il m’offrait des vins fins à moitié au-dessous du cours, en s’engageant à m’en livrer une forte commande dans la journée... Devant un aussi bon marché, je n’ai pas osé réclamer la demi-tasse...

— Ah! le gueux! le brigand 1 s’écriait Moiron en monlraut les poings. Ce n’est pas assez d’avoir bu mon vin, il osi encore le coter à moitié au-dessous du coursl... Si vous étiez venu le réclamer à ce prix-là, allez, je vous aurais reçu d’une rudo façon !

— pt voilà encore ce qu’il me réservait, le scélératl dit le cafetier dont les bras tombèrent.

Tout le rassemblement le regarda en éclatant de rire.

— Ait ! cet homme est capable de toutl s’écria la jolie bouquetière.

— Capable do tout! vous le savez donc, la belle enfant? demanda quelqu’un.

— Oui, répondit la jeune paysanne ; quand on parle à une fille comme il m’a parlé... Tenez, on me dirait qu’il a tué sa mère que je ne dirais pas non.

— Voyez-vous, la belle, cet homme est un pendard fini..* il vous aurait volée vous-méme.

Tout cela se passait au milieu du mouvement de la rue, du roulement des voitures, des coups de fouet des cochers, de leurs cris : gare! plus souvent répétés, à mesure que le rassemblement augmentait.

L’orgue jouait toujours. Et, dans ce moment, ses sons vifs.

saccadés et moqueurs, semblaient produire le bruit d’un grand éclat do rire.

— A ma connaissance, reprit plus haut l’orfèvre, ce du 'blc d'homme a déjà pris deux faux noms aujourd’hui... Peut-être bien a-t-il aussi volé celui de Laverrière.

— Oui! oui! c’est sûr, il a vglé son nom! s’écria-t-on do tous côtés.

— Bien sûr aussi, il a volé les habits qu’il porte, dit un tailleur. Nous connaissons cola, nous autres.

— Il déménage toujours sans payer, assura un propriétaire.

— Et je parie qu’il vole soir et matin des repas dans les établissements publics, dit le cafetier, qui était payé pour le savoir.

— Je crois bien qu’il prend ses dîners! dit la bouquetière: on entond sonner dans sa poche les couverts qu’il emporte après.

Ces mots de la jolie fille redoublèrent l’hilarité publique.

Les hourrahs pleuvaient sur Laverrière.

C’est que le malheureux était dans la rue, il comparaissait devant la haute justiciaire. Le commerçant, le propriétaire, l’employé, l’artiste, l’ouvrier, toute la nation, enfin, était là sur son terrain commun et libro; elle rendait ses arrêts par le rire comme par l’anathème, mais toujours dictés par l’horreur du mal, dans les masses indépendantes, où peut se faire jour la raison universelle.

Et le pauvre jeune homme, qu’elle contenance tenait-il?

Tantôt pâle do rage, inondé de sueur froide, il relevait pourtant la tête et jetait sur les assaillants des regards pleins d’insolence; ou bien, il mordait le pommeau de sa canne en se dandinant d’un air insouciant; tantôt le rouge lui montait au visage, si épais, si ardent, qu’il se croyait près de tomber frappé d’un coup de sang.

A toutes les bassesses, les turpitudes de sa vie qu’on apportait devant lui, le chevalier d’industrie se sentait près de mourir sur son fumier, comme la courtisane avait fait sur le sien.

Un geste menaçant qu’il fit en brandissant sa canne à pomme d’or lui attira, pour le bouquet, cette exclamation naïve d’un enfant :

— Comme ce monsieur est paré pour aller filouter I

— Peste! l’habit chicandart, avec le lorgnon et les gants! dit un gamin. Rien que ça de luxe... merci... c’est le duc et pair do la grinche.

— Mieux que ça, dit un ouvrier, c’est son altesse le prince de la Bohême.

— Ou bien, dit un autre, son excellence monsieur le ministre de Vide-Gousset. *

— Vous lui donnez tant de titres, dit la petite bouquetière, que sa grandeur sera élevée... jusqu’à la potence.

Laverrièro n’y tint plus, la fureur domina tous ses semblants de mépris hautains. Il s’avança la face empourprée, les dents serrées, la canne haute, décidé à se frayer passage sur le corps de ses adversaires terrassés.

Des cris s’élevèrent, des bras se tendirent contre lui; le rassemblement devint tumultueux.

Les plus prudents des assistants allèrent chercher la garde.

Mais, comme Laverrière allait frapper au hasard, Etienne se trouva encore devant lui.

Le jeune ouvrier avait la jambe tendue, la poitrine effacée, les bras croisés, le regard fier; et on sentait une force invincible reposant dans ses membres immobiles.

11 se mit à rire au nez de Laverrière en disant :

— Doucement, monsieur, ce n’est pas moi que vous frapperez.

— Toi le premier, affreux manant! cria Laverrière.

Et il lui cingla sa canne au visage.

Mais le coup, détourné d’un revers do bras, ne toucha pas Etienne, et alla seulement renverser la casquette du jeune ouvrier.

En même temps, le vigoureux jeune homme, après avoir repoussé le jonc, s’en étant saisi, et d’un tour de bras l’avait arraché des mains du jeune dandy.

Il dit on reprenant son calme ironique :

— Maintenant, écoutez donc, monsieur Laverrière, le mar* chand de vin ne vous a pas battu ce matin parce qu’il était chez vous ; l’orfèvre ne vous a pas rossé parce qu’il était chez lui ; mais moi, que voici, je suis dans la rue ; rien ne m’empêche de vous donner une leçon autrement qu’en paroles. La rue est neutre ; elle n’est chez personne. N’est-ce pas, les amis? ajouta-t-il en interpellaut les assistants.

— Oui ! oui ! s’éeria-t-oa do tout côtés.

— Justice peut donc s’y faire... continua Etienne en s’adressant toujours au public. Par exemple, une volée do coups de canne... hein, qu’en dites-vous?

— C’est cela ! oui I oui ! une volée de coups de canne ! crièrent les juges interpellés en applaudissant à grande force des mains et des pieds.

— Vous le voyez, dit Etienne à Laverrière, l'arrêt est rendu et vous ôtes condamné.

11 n’en faut pas davantage ; vous en avez eu la honte et le déboire; cela suffit à tous ceux qui vous ont jugé comme moi... Ainsi, allez en paix.

11 fit un geste pour qu’on ouvrit passage à Laverrière ; et tous les assistants que cette scène avait mis en gaieté plutôt qu’en colère y paraissaient assez disposés.

Mais Laxerrière n’entendait plus rien.

' La tôto perdue, hurlant, écumant comme une béte fauve aux abois qui se retourne contre les chasseurs, il lança ses deux mains crispées au collet d’Etienne dans la rage de l’étrangler; et, en môme temps, ses dents grinçantes semblaient vouloir le dévorer.

La patience du jeune ouvrier avait des bornes.

Sa fierté se révolta de sentir cet homme ignoble porter la main sur lui. En môme temps, les habitudes de son âge de gamin, dont il n’était pas si loin, le poussèrent à tomber dessus.

Sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait, il administra à Laverrière un mélange de coups de canne et de coups de poing dont les uns allèrent lui pocher un œil, les autres lui mettre la bouche de travers; et toute la compagnie de horions le meurtrit de la tôte aux pieds.

La foule applaudissait avec un indicible enthousiasme.

Mais les bravos les plus exaltés étaient jetés par Moiron, qui se souvenait encore du coup de cravache à lui adressé par Laverrière sur le quai Saint-Michel.

L’orgue aussi élevait sa musique au plus haut et au plus joyeux diapason, commo pour faire entendre des applaudisse» ments à sa manière.

Puis, l’affaire faite, Etienne commanda qu’on laissât partir le vaincu.

Tout le monde fit place ; Laverrière s’échappa fou de douleur et de colère. .

Mais, comme il s’enfuyait r

— Eh bien! monsieur Laverrière, lui cria Etienne, cette fois direz-vous encore que nous nous retrouverons f

Dans cette lutte entre eux deux, ouverte depuis longtemps, le jeune ouvrier, grâce à Dieu, avait eu le dernier mot avec le chevalier d’industrie.

Tout ce que nous venons de rapporter s’était passé en quelques minutes. Comme il arrive à Paris, le rassemblement était devenu énorme avant qu’on eût le temps de le voir se former; et il s’était éclipsé sans que l’œil eût pu suivre sa décroissance et sa fin.

Lorsque la garde vint, il n'y avait plus là personne.

De nouveaux passants suivaient tranquillement leur chemin, et seulement, au loin, le dernier personnage du rassemblement, le joueur d’orgue, Boniface Tripart, riait encore de la leçon qu'on venait do donner à son coquin de fils.

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