‹ Angelica KauffmannChapitre 3 sur 7 · H ANGELICA · texte numérisé non relu

H ANGELICA

— On y va, monsieur, on y val

Mais Kauffmann n'en était plus à se contenter de paroles : il insista pour voir ce qu'il avait commandé, cuit ou non.

Le cuisinier, qui était en même temps le maître de l'auberge, fut obligé d'avouer qu'il ne s'en était pas occupé ; les deux niylords lui donnaient tant de besogne qu'il avait oublié la petite commande.

A cette funeste nouvelle , annoncée dans ces termes méprisants, Kauffmann perdit tout à fait patience, il était venu faire une querelle, mais il se serait contenté à moins. Prenant donc l'attitude la plus digne et la plus dédaigneuse possible, il se répandit en invectives contre une auberge où Ton faisait mourir les voyageurs de faim, et n'épargna pas Meyenfeld , qu'il traita de misérable village, disant que , pour être une ville, il ne suffisait pas d'avoir des murs et des fossés.

L'aubergiste, quoique piqué de l'injure adressée à son établissement, avait dévoré cet affront : l'auberge du Laurier-d'Or était la seule de Meyenfeld; bonne ou mauvaise, il ne craignait pas la concurrence. Mais lorsqu'il entendit tourner sa ville en ridicule, Tamour de la patrie se souleva

KAUFFMANN. \o

en lui , et Dieu sait de quelles armes , dans une cuisine, son indignation allait faire usage contre le calomniateur, si le grand Anglais blond n'était survenu , attiré sans doute par le bruit.

Le jeune étranger n'eut pourtant l'air de rien remarquer; il alla droit au peintre, qui était tout ébouriffé comme un vieux coq , le remercia vivement de céder enfin à leurs vœux, et ayant dit de servir, il lui prit la main et Tentraîna hors de la cuisine.

Kauffmann , flatté de recevoir ces marques de déférence devant 1 impertinent cuisinier, ne faisait qu'une molle et insuffisante résistance; mais lorsju'il vit enlever des fourneaux plusieurs mets qui exhalaient une odeur délicieuse, l'instinct animal fut le plus fort, il oublia jusqu'à sa fille, et entra ^ans la salle à manger, où il trouva sou confrère debout près d'une table servie avec autant de recherche que l'endroit le comportait.

Angelica , ne voyant pas revenir son père , avait fini par descendre ; on lui désigna la pièce où il ''attendait, et elle en ouvrit la porte croyant l'y rouver seul, 11 était déjà attablé, la serviette à la )outonnière. 11 n'y avait plus à reculer; la sauage , touchée d'ailleurs de son regard suppliant.

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se résigna de bonne grâce, et s'assit en face de lui.

Les deux amis s'excusèrent de leur insistance : on faisait rarement en voyage d'aussi charmantes rencontres , et il devait être permis de chercher à les prolonger.

— Ces rencontres d'un jour laissent parfois les plus durables souvenirs, dit Francis regardant la jeune fille d'un air tendre.

Cette tournure sentimentale que prenait l'entretien ne parut pas du goût de l'autre Anglais, qui , par un esprit de rancune peut-être, se fit le champion de I indifférence et de la liberté.

— Mais , dit-il , ces souvenirs ce sont autant de regrets.

— Dites des espérances, Robert! reprit Francis. Je ne puis me résoudre à croire que des âmes qui ont de l'affinité entre elles puissent être séparées à tout jamais , une fois qu'elles se sont rencontrées : la sympathie doit les réunir tôt ou tard.

— On voit bien que nous sommes en Allemagne, repartit Robert... Pardon, monsieur, dit-jl au peintre; mais ne trouvez-vous pas à celte métaphysique le goût du terroir?

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Jusque-là les cousins avaient fait tous les frais de la conversahon; Angelica n'y prenait qu'une part silencieuse, et Kauffmann divisait toute son attention entre son verre et son assiette , convaincu, comme Taubergiste, que les deux Anglais n'étaient rien moins que des lords. Il n'avait point entendu la phrase sur laquelle on riiiierpellait, il se la fit répéter avec force excuses, et Tinterprétant à sa façon :

— Je suis tout à fait de Tavis de myîord , ditil; quand on a fait d'aussi bonnes rencontres, il coûte de penser qu'on ne se retrouvera pas.

Évidemment, la traduction de son idée était : Quand on trouve en chemin de riches seigneurs qui vous invitent à une excellente table, il faut espérer que, de leur pari ou de toute autre, on recevra encore d'aussi charmantes invitations.

— Quant à moi, qui ne suis pas si optimiste, dit Robert en regardant le peintre, j'aime presque autant une ennuyeuse rencontre; celle-là ne laisse point de regrets. Qu'en pensez-vous, mon cher monsieur?

~ Excellent, dit celui-ci, songeant plus au vin qu'on lui servait quà une théorie qu'il n'avait pas très-bien comprise.

Robert , qui par régime ne buvait que de l'eau, s'était fait l'échansou de son vieux voisin à la sa tisfaction de tous deux : il s'acquitta de sou office avec tant de zèle que, vers la fin du repas , Kauffmann était le plus heureux des mortels, et s'il avait eu un tableau à faire en ce moment, en dépit de ses prétentions de coloriste , tous les objets auraient pris une teinte rose sous ses pinceaux.

On venait de servir le dessert; le bonhomme renversé sur sa chaise , et ses petites jambes étendues sous la table, se balançait dans un état parfait de béatitude et d'épanouissement : tout à coup sa fille se lève, son visage est altéré, et porte l'empreinte d'une souffrance ou d'une émotion visible. Les deux étrangers l'entourent : mais elle ne veut que son père, elle a besoin de sortir, de prendre Tair 1 elle n'est pas bien !

Kauffmann inquiet s'empresse péniblement derrière elle ; mais quelle est sa surprise , lorsque, montés dans leur chambre, elle lui met aux mains son bâton et son paquet, et que leur petite dépense payée, elle Tentraîne précipitamment hors de l'auberge, sans répondre à ses questions.

Le vieillard, qui ne comprenait rien ace départ subit , à cet obstiné silence , se disait bien qu'il n'élait pas poli de quitter brusquement des hôles

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si prévenants; mais accoutumé à faire les volontés de sa fille , et se sentant le cerveau obscurci par les fuméesdu vin , il finit par la suivre de confiance , et par ne plus conserver de toutes les idées qui s'étaient croisées dans son esprit que le regret d'abandonner une bonne table, une société distinguée , et d'être obligé de se remettre en marche (et quelle marche!) avec des jambes engourdies et une tète pesante.

Il s'était même si bien résigné à ce rôle passif, qu'il ne fit pas la moindre observation lorsque Aiigelica prit le premier chemin de traverse sur la droite , avec bien peu d'hésitation pour une personne qui n'était jamais venue auparavant dans ces lieux. Cependant , au bout de trois quarts d'heure d'une course silencieuse, le vieux peintre, qui commençait à se dégriser, s'aperçut qu'ils déviaient; et ils n'auraient pu arriver que le lendemain à Schwarzenberg, s'ils n'avaient loué des chevaux pour le reste de leur voyage.

Cette roule que le peintie tyrolien faisait aujourd'hui avec sa fille pour retourner dans son pays, il Tavait faite seul et en sens inverse , dixhuit années auparavant. A cette époque , la plus mémorable de son histoire , il se rendait dans la capitale des Grisons , sur la demande de 1 évêque, pour y exécuter divers travaux.

Un voyage par lui-même n'était point un é\é-

â^ AINGELICA

iiemeiît dans la vie de notre artiste. Schwarzenber>j n'offrait pas de ressources suffisantes pour un talent même aussi modeste que le sien , et il était accoutumé à une existence nomade ; mais ordinairement , sa tache terminée et sa bourse remplie, il revenait fidèlement à son village habité par toute sa famille, qui était fort nombreuse.

Danscetteexcursionà Coire,il étaittombéamoureux d'une jeune protestante , nommée Cleoie Lucin , qui s'était faite catholique pour Tépouser. Son mariage, la grossssâe de sa femme, l'éducation d'Angelica, enfin des commandes successives pour Morbegno , Côme et Milan , avaient été autant d'obstacles à sou retour , quoiqu'il en carressât toujours l idée et qu'il se fît une fête de présenter sa femme et sa fille à son frère Michel.

Devenu veuf, sou premier mouvement avait été de quitter une ville où tout lui rappelait la perte de sa femme, et d'aller chercher des consolations au sein de sa famille ; mais comme père, il devait calculer, et Milan lui offrait des ressources qu'il ne pouvait raisonnablement s'attendre à trouver dans le Vorarlberg. H avait donc fallu recommencera vivred'espérance et de résignation : dix-huitannées n'avaient pas suffi.

Il y avait cinq à six mois qu'il s'était remis à

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Ses vova^es «!nn o- , ""^ ^"ire existence, yt.es, son séjour dans des villes telles que

KAUFFMAiNiN. ;25

Milan , i obligeaient, quoiqu'avec bien moins de iTssources pécuniaires , d'accorder beaucoup au superflu. Ayant prévu que toutes les privations qu'il s'imposerait ne le mettraient jamais en état d'amasser un patrimoine j)our sa fille, il avait renoncé à toute idée d'économie : la dot qu il lui destinait , c'était la plus brillante éducation possible, et comme Angelica avait répondu à ses soins et à ses sacrifices par des dispositions surprenantes pour la musique et la peinture, dans son imprévoyante idolâtrie , il lui avait donné des habitudes et des idées disproportionnées avec la modestie de leur position, et avait développé outre mesure , dans celte jeune tète qui n'y avait que trop de penchant naturel , le goût de Télégance et du distingué.

Or, qu allait penser cette délicate citadine des mœurs grossières de sa famille de paysans , et après tant de panégyriques maladroits, que n'allait pas ajouter le désappointement à Telfet du contraste?

H fallait rentrer dans la réalité , et ce n était pas chose facile ; mais l'instinct a ses ruses : le bon Allemand , comme aurait fait un orateur consommé , sentit le besoin d'une adroite concession. Il commença par mettre en doute lexactitude de

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ses souvenirs , et en vint jusqu'à se plaisanter luimême d'assez bonne grâce sur les hyperboles de son patriotisme; puis, éloignant son point de départ pour adoucir la rapidité de la pente, il débita un magnifique éloge de Tagriculture, et, depuis Cinciiinatus jusqu aux empereurs de la Chine, n'omit aucun des illustres exemples que sa mémoire lui fournit.

A cette carrière semée de toutes les fleurs de son imagination, il opposa celle des arts libéraux, et la compara , pour rendre son argumentation plus sensible , à ce rude et douteux sentier de Meyenfeld , Meyenfeld d'où ils avaient failli partir l'estomac vide 1

• — Voilà bien , s'écria-t-il , ravi de sa comparaison , voilà bien l'image de la carrière des arts , une ornière impraticable , décorée du nom de grande route , et pour dédommagement de tant de fatigues , une enseigne pompeuse , un laurier d'or , et rien à manger 1

11 se trouvait éloquent : il regarda sa lille pour jouir de 1 effet qu'il produisait sur elle; mais on n'y voyait goutte. Il continua :

— Nous autres artistes , mon Angelo , nous sommes des vaniteux, aussi on nous paie de fumée et de belles paroles. iNous habitons les villes, nous som-

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mes vélns de soie, nous portons l'épée, et nous avons les manières du monde; mais qu'est-ce que tout cela prouve? en sommes-nous plus riches ou meilleurs? 11 ne faut pas juger sur Técorce... ni sur renseigne, ajouta-t-il, revenant à cette comparaison qui satisfaisait sa rancune. Des formes peu élégantes cachent souvent des esprits très-distingués, et plus d'une veste de bure contient une bourse qui , pour être de cuir, n'en est pas moins bien garnie.

Gomma il parlait, notre orateur reconnut Schwarzenberg dans l'ombre : il sentit son cœur battre j mais ce n'était plus de crainte, son éloquence y avait pourvu. Bientôt ils arrivèrent à une ierme située à l'entrée du village.

— Nous voici enfin au terme de notre voyage , dit-il en s'arrêtant devant une grande porte massive ; il paraît que l'on ne comptait plus sur nous.

En effet, aucun bruit , aucune lumière, n'indiquaient qu'on fût encore éveillé dans la ferme.

— Il s'agit d'annoncer notre présence , dit-il , et, ayant rencontré le marteau qu'il cherchait à tâtons , il frappa.

Le bruit excita les aboiements d'un gros chien de garde qui viiit flairer le dessous de la porte :

mais ni le coup trappe , ni les hurlements du chien n'eurent lair devoir été entendus, exceplé d un coq qui se mit à chanter.

— Voilà deux voix qui se marient bien ensemble, et ce duo avec accompagnement de marteau ne laisse pas d être harmonieux ; niais il ne me semble pas avoir produit tout l effet désirable : attention, messieurs les chanteurs! 1 orchestre va recommencer sa partie.

En disant cela . il fit retomber le marteau avec plus de force : le chien aboya et le coq chanta de nouveau . comme attentifs à l'invitation du maestro.

— Bravo, il bassoî bravo , il tenore! mais mon orchestre est trop sourd, il n'éveille que les oreilles qui ne dormaient pas ; il faut le renforcer. Vois donc, mon Angelica , loi qui a de bons yeux, si tu ne découvres pas quelque cordon de cloche. Les instruments de cuivre ont plus de sonorité que ceux de percussion, et si nous pouvons les combiner ensemble , aidés de la voix de nos deux habiles chanteurs, nous donnerons à Tonde Michel une sérénade qu'il finira peut-être par trouver digne de son attention.

Aufifelioa obéit à son père, et venait de trouver un pied de chèvre qu elle s'apprêtait à tirer, lors-

qwe d'une fenêtre, une voix demanda qui diantre frappait si fort à une pareille heure.

— Des gens qui veulent entrer, apparemment , frère Michel.

— Comment! c'est toi, Kauffmann ! ma foi, j'avais renoncé à te voir arriver aujourd'hui. Sois le bien venu : attends , je suis à toi ; le temps de battre le briquet, de mettre ma culotte, et je descends.

Au bout de quelques minutes, une lanterne dont la lumière avait passé de fenêtre en fenêtre vint éclairer le dessous de la porte cochère, et la voix déjà entendue renvoya le chien à sa niche. Une grosse clef tourna dans la serrure, et les deux frères furent dans les bras l'un de l'autre.

— Et ta fille? j'espère que tu n'es pas venu sans elle , dit Michel après ce premier instant donné aux épanchements de 1 amitié fraternelle.

— Oh! que non pas ! répondit Kauffmann essuyant une larme d'attendrissement. Mon ange et moi , nous ne nous quittons pas comme cela ! Et il présenta à son frère Angelica, qui s'était tenue un peu à Téoart.

— Celte chère enfant , que je l'embrasse donc! Et Angelica fut toute confuse de se trouver dans

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les bras d'un oncle à moitié nu , et de sentir su sa joue une barbe que le rasoir avait négligé de puis plusieurs jours,

— Comme Gretly va être contente ! la voilà don enfin arrivée , celte obère cousine 1 Holà , Véroni que !

A ce cri de stentor , se présenta une fille rc buste, toute engourdie de sommeil.

— Allons, allons, réveillons-nous, la belle I vite une bourrée à Tâtre, et le souper sur la table.

— Ce n'est pas la peine, dirent à la fois Rauf; manu et sa fille ; nous n'avons pas faim.

— Comment î Vous avez dû dîner à Feldkircfc et depuis là, vous avez eu le temps de gagner d l'appétit en route.

— Nous n'avons pas dîné à Feldkirck , frère mais nous avons déjeuné tard et beaucoup à Meye] feld.

~ Quoi ! pas mangé depuis Meyenfeld , et 1 ne veux pas souper! Ah çà , est-ce que tu fera lies façons? est-ce que nous ne sommes plus fr res , pour avoir été séparés si longtemps?

Celte idée fit monter le sang au visage de M cbel . et il (ie\int tout d'un coup silencieux et pe

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sif. Kaiiffmann eut toutes les peines du monde à calmer sa susceptibilité, et à le convaincre que, s'il refusait, ce n'était point par cérémonie.

— A la bonne heure ! dit Michel. C'est entendu une fois pour toutes, ici comme chez vous, mes enfants ; mais au moins tu videras bien une bouteille avec moi.

Kauflmann ayant accepté ce terme moyen , Véronique, sur un signe de son maître , en apporta deux.

— Mais, c'est qu'elle est charmante, ta fille! Viens donc , mon enfant: est-ce que tu as peur de raoi?

Angelica avait peine à se familiariser avec ce costume composé littéralement de trois seules pièces, une paire de sabots , une culotte , et uue chemise toute ouverte qui laissait voir une poitrine grasse et velue.

— Il ny a pas longtemps que nous nous connaissons, c'est vrai ; mais je suis ton oncle, ton oncle paternel, dit-il, la tenant debout dans ses jambes, et lui prenant le menton à pleines mains, comme il aurait pris le museau de son dogue. Oh ! je n'y liens plus ! s'écria-t-il, se levant tout à coup, mouvement dont elle profita pour se remettre à sa place. Il faut que j'aille réveiller ma fille !

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Kauffmann le retint.

— Elle m'en voudra , je t'assure î nous avons tant causé de vous, surtout de la cousine! Et quand viendra-t-elle? et comment est-elle? Oh! nous en avons fait des portraits de fantaisie ! . . . avec la langue s'entend : c'est notre seul pinceau , à nous autres qui ne sommes pas des artistes... mais, ma foi ! l'original les surpasse tous.

— Elle ressemble à sa mère , dit Kauffmann , voulant en bon mari associer sa femme à cet éloge qui chatouillait son cœur paternel.

— Pauvre femme ! dit Michel en serrant la main de son frère. Je ne l'ai pas connue ; mais sa mort nous a fait bien du chagrin. Le mariage a cela de mauvais ; il y en a toujours un qui part avant l'autre ! . . . C'est comme moi : veuf aussi ! . . . Mais allons, dit-il en débouchant une bouteille, il faut chasser les idées sombres. Pleurer trop longtemps les morts , cane leur fait pas de bien, et ça fait du mal aux vivants... D'ailleurs qu'il ne soit pas dit , frère , que nous avons été tristes le jour où nous nous son) mes revus après une si longue absence. A ta santé , frère ! à la tienne , ma jolie nièce!

Augelica eut beau s'en défendre, il fallut se

laisser servir rasade et la boire, ou en faire semblant.

— Vraiment! ajouta-t-il, Gretly nous manque ici... réellement vous ne voulez pas que je rappelle?... eh bien! soit: Plaisir différé nest pas perdu.

Et les deux frères , un coude sur la table et le verre en main, devant le feu que la fraîcheur des nuits commençait à rendre fort ajjréable, se mirent à échanger les questions , à rappeler leurs souvenirs. Déjà les bouteilles avaient été remplacées , la conversation s'animait de plus en plus, et sans doute le jour les aurait surprisdans cette douce occupation , lorsque Michel, jetant un coup d'œil sur Angelica qu'il ne se lassait point de regarder, s'aperçut qu'elle combattait avec assez peu de succès un besoin de sommeil , justifié par la longueur de la route et par Iheure avancée de la nuit.

— Frère .Joseph , dit-il , il faut quitter la table : voici deux beaux yeux qui nous en nverlissent en se fermant. Demain nous aurons tout le temps de reprendre notre causerie. Excuse , notre nièce : tu n'es pas daus Tûge des souvenirs; mais, nous autre vieux , il ne nous reste plus guère que ça.

Ayant pris une chandelle sur la table, il conduisit Kauffmann et sa fille à l'étage supérieur, où

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se trouvaient trois chambres assez vastes, arrangées avec plus de soin et de propreté que le reste de la maison ; et, après quelques excuses sur la simplicité de leur gîte, il les quitta en leur souhaitant une bonne nuit.

Angelica , fatiguée, se hâta de se mettre au litj mais elle avait perdu toute envie de dormir en se déshabillant.

Son esprit était en proie aux souvenirs , ces rêves de Tinsomnie , et depuis longtemps elle entendait la respiration bruyante de son père couché dans la chambre voisine, qu'elle pensait encore avec une émotion mêlée de honte à ce déjeuner dans l'auberge de Meyenfeld. Elle se demandait si rien dans sa conduite n'avait pu autoriser l'impertinence de ce voyageur, et sa conscience rassurée par un examen scrupuleux , sa fierté se révoltait : cet affront, elle le devait sans aucun doute à leur humble manière de voyager, et à la distance des rangs qui justifie tant de choses. Pourquoi, elle aussi , n'était-elle pas née dans la classe élevée de la société, où ses sentiments marquaient évidemment sa place? elle ne pouvait s'empêcher de le regretter avec amertume, et lorsqu'à la clarté de la lune qui venait de se lever, elle contemplait l'ameublement grossier de sa chambre, et que

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ses membres délicats sentaient la toile épaisse et rude de ses draps , tout en se reprochant ses désirs ambitieux, elle n'avait pas la force de retenir ses soupirs , et elle essayait de se consoler par Tespoir d'un avenir meilleur qu'elle devrait aux succès de sa carrière d'artiste.

Alors, moitié pensée, moitié songe, les images de Rubens ambassadeur, du Titien porté en triomphe , de Raphaël presque revêtu de la pourpre des cardinaux, apparurent resplendissantes à son imagination ; elle se jura de conquérir par son travail une position semblable , et, réconciliée avec le présent par cette attrayante perspective , elle trouva enfin le sommeil dont sou corps barrasse avait besoin.

Lorsque Augelica se réveilla, il faisait grand jour. Un sommeil paisible avait réparé ses forces ; les bruits joyeux de la ferme , Todeur pure et saine des champs, disposèrent son âme à des idées riantes , et sa chambre, dorée des rayons du soleil, lui parut tout autre qu'à la sombre lueur de la chandelle.

Son père, endormi plus tôt. avait été aussi plus

matinal ; il était déjà descendu : elle sauta lestement hors du lit. A peine ses pieds touchaient-ils le plancher, que la porte s'ouvre, et une fille de quinze ans , petite , grassette , nez en Tair et cheveux châtains, se précipite à son cou. — Bonjour, ma cousine ! . . . C'était Gretly qui depuis une heure guettait impatiemment Tinstant de son réveil , tour à tour 1 œil ou 1 oreille collés au trou de la serrure.

Les jeunes filles ont l'heureux privilège de savoir établir entre elles de promptes et faciles relations. Dix minutes n'étaient pas écoulées, que nos cousines étaient les meilleures amies du monde ; elles avaient autant de choses à se raconter que les deux frères, la veille, après une séparation de dix-huit années.

Sa toilette achevée , avec l'aide de Gretly , Augelica voulut aller rejoindre sou père; mais il était sorti avec Michel , pour rendre visite à leurs autres parents; et comme plusieurs ne demeuraient point au village et tenaient des fermes aux environs, les jeunes filles restaient maîtresses absolues de la maison pour une bonne partie de la journée.

Gretly se chargea d'en faire les honneurs à sa cousine , et. lui proposa , après le déjeuner, de lui

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montrer la ferme en détail. Angeliea , qui n'avait jamais vécu à la campagne, ne se promettait pas un plaisir bien vif de cette distraction ; mais Toffre était faite dans une obligeante intention : elle se laissa promener de la grange à Tétable , et de la basse-cour au colombier.

Dès les premiers pas de cette revue , qui ne dérogea point à la minutie habituelle des propriétaires, elle trahit son ignorance. Gretly surprise et divertie procéda, chemin faisant , à un interrogatoire dont les réponses la faisaient rire aux éclats, mais avec tant de bonhomie qu Angelica ne put résister elle-même à la contagion.

Au bout de quelque temps , tous ces secrets de la vie champêtre, qui lui paraissaient dénués d'intérêt, prirent un autre aspect à ses yeux. A sou tour, elle questionnait avec curiosité , et finit par trouver un charme réel à cet examen dont elle avait redouté Tennui. Il est vrai que Tamabilité du cicérone, Toriginalité de son esprit, auraient suffi pour faire passer agréablement les heures , et que dès les premiers instants elle s'était senti de 1 entraînement vers la jeune fermière.

Quand Michel et Kauffmann revinrent à Iheure du souper , ce n'étaient plus deux cousines , c'étaient deux sœurs.

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A table, Kauftniami ayant remarqué leur intimité, ne put retenir une larme de satisfaction, il poussa sou frère du cou. le.

— Elles ont raison, pardieu! dit Micbel , plus on est vieux , plus on devrait laisser là les façons.

■La vie est trop courte pour s'astreindre à tant de cérémonies. A quoi bon toutes ces préfaces? dans les aff;iires , en amour, je ne connais qu'une chose, moi : c'est d'aller rondement. — Maimez-vous?

— Oui. — Touche là !... — Combien? — Tant.

— Tope!... On vit double de la sorte ; mais ces gens qui sont un siècle à se décider , comme mon chat quand je lui présente une assiette , mettezleur le nez dedans , morbleu !

Un couvert était resté vacant au bout de la table.

— Ah çà ! que fait Jean? demanda le fermier à Véronique qui apportait un plat fumant.

La servante s'apprêtait à sortir pour appeler le convive en retard , lorsqu'on vit entrer un jeune garçon de treize à quatorze ans , traînant la jambe. 11 était nu-pieds et fort malproprenient accoutré. Dès qu il parut , à l'odeur qui se répandit dans la salle , plus encore qu'à son costume , Angelica reconnut un chevrier. Que venait faire ce malencon-

KAUFFMAÏSN. 41

Ireux visiteur? Lne apostrophe de Michel lui apprit que c'était le convive attendu.

En effet le gardeur de chèvres , ayant porté nonchalamment une main sale au honnet qui couvrait ses cheveux d'un hlond de filasse, s'assit sans façon à la place vacante.

Angelica ne put réprimer une petite moue . en se voyant un tel voisin de tahle; mais sa répugnance échappa à son oncle et à sa cousine qui , accoutumés de naissance à ces mœurs patriarcales , ne supposaient pas à d'autres plus de délicatesse.

Kauffmann seul remarqua le mouvement de sa fille 5 et n'y comprit rien , n'étant pas déshabitué par 1 absence des usages de son pays : il la regardait avec anxiété.

— ï\oii odoroso commensale! dit -elle avec un sourire , et parlant italien pour n'être comprise que de lui.

Kauffmann ne lui répondit que par un signe qui réclamait indulgence et discrétion. La précaution était superllue , et, passé ce premier mouvement dont elle n'avait point été maîtresse, elle avait trop de tact, elle était trop touchée de l'accueil de son oncle et de sa cousine, pour ne pas éviter de les choquer eu rien.

Dans cette crainte , elle s'efforça même de man ger en compagnie du gardeur de boucs, et récompensée, comme il arrive souvent, de la lutte par la victoire , elle retrouva son appétit, et oublia son fâcheux voisinage.

Elle en fut d'ailleurs distraite par Michel et Grelly, qui, tour à tour, et le plus souvent ensemble , lui énuméraient les distractions qu'elle pouvait espérer dans le pays : les vendanges , les bals champêtres , les courses dans la montagne , les promenades sur le lac de Constance et dans les îles.

— Dam ! dit Michel, il ne faut pas compter ici sur les spectacles, sur les plaisirs des grandes villes; mais nous ferons de notre mieux pour amuser cette chère enfant.

— Merci! frère, dit Kauffiuann , ne t'inquiète pas. D'abord on ne s'ennuie point avec les gens qu'on aime, et puis des pinceaux, voilà sa meilleure distraction ! Quand on est laborieux comme elle , et qu'on a à peindre la moitié d'une église paroissiale, le temps passe vite, je t'en réponds.

— Comment! dit Michel stupéfait, ta fille va peindre avec toi noire église? Ln , franchement, tu te gausses de moi, n'est-ce pas? Si jeune, tu

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ne lui confies pas des travaux do cette importance?

— Si fait ! te dis-je ; sois donc tranquille ; ils lui feront honneur et à toute la famille.

Michel se tut devant Tassurance railleuse de son frère aîné ; mais , comme d'ordinaire , lorsque quelque chose le contrariait, son regard devint fixe et le feu lui monta au visage.

Une fois que Toccasion se présentait de faire 1 éloge fie sa fille, Kauffmann ne s'arrêtait pas de luimême, et il allait continuer. Angelica , dont il embarrassait la modestie , se hâta de Tinterrompre, et lui demanda si , dans ses courses de la journée, il avait eu le temps de visiter l'église?

— Non , répondit Kauffmann , je n'ai pas pu y entrer ; il était trop de bonne heure pour me présenter chez le curé , et le sacristain , qui est fabricant de joujoux , était allé porter sa pacotille à Brégenz. Nous irons la voir ensemble demain.

— En attendant , mon oncle, dit Angelica pour rompre le silence boudeur de Michel , vous seriez bien aimable de nous en faire la description.

— Elle a raison , dit Kauffmann , conte-nous cela, Michel.

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— Je ue demande pas mieux, répondit celuici, qui ne savait pas résister à la douce voix de sa jolie nièce. Ah ça! comme de juste, vous ne vous attendez pas, j'espère, à la cathédrale de Milan! Elle n'esi pas de marbre blanc, et les statues n'y poussent pas comme les épines sur un rosier. C'est une brave église, toute battant neuve, en bonne pierre bien solide, et qui vaudra son prix , frère, lorsque tu nous Tauras enjolivée du haut en bas,... aidé de ma charmante petite nièce, ajouta-t-il avec l'hésitation d'un homme partagé entre le désir d adresse)- un compliment et la crainte de tomber dans un piège tendu à sa crédulité.

Pourtant , comme il ne remarquait rien sur leur ligure qui justifiât ce soupçon , son inquiétude finit peu à peu par se dissiper, et le reste de la soirée se passa à répondre , sa fille et lui, aux questions de la jeune artiste, qui, dans son impatience , s'amusait à dessiner, d'après leurs renseignements souvent contradictoires, le plan vingt fois recommencé de leur église.

l^e lendemain , étant partis de très-bonne heure, Raulfmann et sa fille commencèrent la journée par des visites dans leur famille. Angelica fut fêlée et admirée partout, et partout ses manièreb

furent pleines de convenance et franchement affectueuses. Son père était au comble de la joie de voir les bons rapports qui s'établissaient entre tous les objets de sa tendresse.

Ces devoirs remplis, il ne leur restait plus qu'une visite à faire, celle à Téglise paroissiale. Ils s'acheminèrent donc vers le presbytère ; mais le curé n'était point chez lui, etKauffmaiin laissa son nom h la servante, disant qu'il allait visiter l'église.

Ayant trouvé cette fois le sacristain , qui en avait fini avec ses occupations laïques, Kauffmann se fit reconnaître de lui pour l'artiste chargé d'exécuter les peintures de l'église , et les deux battants de la porte lui en furent ouverts avec respect.

Les parties susceptibles de recevoir des fresques étaient la voûte, qui présentait un assez grand développement pour permettre une composition importante, puis, sur les côtés , douze pans de mur, longs et étroits, qui ne pouvaient admettre chacun qu'une grande figure.

Également impatients de commencer leur travail , les deux artistes étaient en train de prendre des dimensions par aperçu, le père dictant er la

fille tenant le crayon, lorsque le curé vint les rejoindre.

C'était un homme encore jeune , et , d'après ce que venait de raconter le sacristain, il était fort actil, assez mondain, aimant les arts, et ayant la prétention de s'y connaître. Après des salutations réciproques, et un éloge pour la jeune enfant, qui , dans un âge si tendre , était déjà en état de rendre à son père quel(|ues petits services, il pria Kauffmann de continuer à prendre ses mesures. 11 voyait avec plaisir une activité qui promettait que la besogne ne traînerait pas en longueur.

— Elle ira plus vite que vous ne Tespérez , dit Kauffmann ; car pendant que je serai grimpé làhaut , et occupé à peindre la voûte , la petite main que voici voudra bien se charger de la décoration des parois latérales.

Le bon père , enthousiaste du talent précoce de sa fille , aimait à jouir ainsi de la surprise des gens ; passe encore avec les indifférents , moins difliciles à convaincre , ou qui , incrédules , s'en liraient avec un compliment; mais les intéressés étaient d'humeur plus récalcitrante. Déjà son expérience n'avait guère réussi la veille ; l'effet en fut pire encore sur l'esprit du curé.

C'était un honnête homme, qui neù\ pas «le-

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mandé mieux que de satisfaire au vœu de sa religion, et de déposer , au pied de ces autels, dont il était le ministre, ses passions mondaines et toutes les faiblesses de Thumanité ; mais il n'avait pu s'en dépouiller entièrement , et ce qui lui en restait, il s'en était en quelque sorte désintéressé lui-même par voie d'accommodement; il en avait fait don à son église, comme il aurait fait des revenus d'un bien mal acquis et inaliénable. Il péchait donc encore ; mais ce n'était plus à son profit, et ces péchés sanctifiés ainsi, et sans utilité personnelle , n'alarmaient plus sa conscience. S'il avait des prétentions et de la vanité, c'était pour son église : pour elle il était avide , pour elle égoïste : c'était sa fille, à lui; il n'imaginait rien de trop beau pour sa parure. Kauffmann, malgré la réputation dont il jouissait dans le cercle de Brégenz , paraissait à notre digne prélat déjà au-dessous de sa tâche; mais penser qu'il en confierait la moitié à une écolière sembla au curé une profanation véritable, et, au lieu de Tétonnenient admiratif qu'attendait le peintre , ce fut par des inquiétudes et des objections que sa confidence fut accueillie. Kauffmann voulut d'abord tourner la chose en plaisanterie ; mais le curé n'était pas d'humeur à s y prêter : le cas lui paraissait trop grave. Préoccupé de l'idée que c'était ou paresse d'artiste ou

aveuglement de père, il s^obstina à douter de la capacité d'Angelica.

Cette incrédulité révolta Kauffmann. Il était bon catholique et plein de respect pour les ministres desareligion ; il avait, nousTavons vu , beaucoup de partialité pour son pays ; mais , quand il s'agissait de sa tille, patrie, religion, il ne connaissait plus rien.

— Comment! s'écria-t-il, les yeux étincelants et résistant cette fois aux sollicitations muettes d'Angelica , ma fille n'est pas en état d'exécuter les fresques d'une méchante église de village?

Le curé pâlit, mais il fit un effort pour se contenir, et, baissant la tête, il laissa passer l'orage.

— Apprenez, monsieur, continua l'artiste, et sa voix tremblait de colère , et il allait du curé à sa fille après chaque phrase , comme si c'eût été la dernière et qu'elle suffît pour foudroyer son antagoniste , apprenez que Saint-Pierre de Rome ne serait pas trop beau pour elle... c'est son âge qui vous effraie? Mais , savez-vous seulement ce quelle faisait à neuf ans , oui, monsieur, à neuf ans? Elle peignait déjà au pastel avec succès. Ecrivez à monseigneur Nevroni , évêque de Côme, et demandez-lu i s'il a été satisfait de son portrait! eh bien, monsieur , elle l'a fait à onze ans!... Et la duchesse de

Massa Carrara, reprit -il, revenant à la charge malgré Angelica qui le tirait par la basque de son habit , écrivez à la duchesse , et vous saurez ce qu'on pense à Milan de son portrait , et de vingt autres faits par Técolière que voici I . . .

Le curé, effrayé de tant de véhémence , essaya de la calmer, et fît signe qu'il s'en rapportait parfaitement aux assertions de Kauffmann ; mais ce lénitif arrivait trop tard , le vieux père , indigné, étouffait : il fallait qu'il parlât.

— Non pas ! cria-t-il , agitant vers la terre l'index de sa main droite , écrivez ! écrivez à l'archevêque de Milan ! . . . écrivez au cardinal Pozzobonelli 1 . . . écrivez au comte Firmian ! . . . Non , non , je le désire, je l'exige... Ah! ma fille n'est pas en état de m'aider, de faire la moitié de ma besogne ! Vous seriez trop heureux qu'elle la fît toute ; car, retenez bien ce que je vais vous dire , moi que voici, moi, Jean-Joseph Kauffmann , à côté de cette écolière-là , hé bien! je ne suis qu'un âne !!!

Ce mot termina la querelle : le vieux peintre , aprèsunetelle déclaration, n'avait plus rien à dire, et à quelques violences qu'il se fût emporté, il venait de donner un trop comique exemple dhumi-

m ANGELICA

lité , pour que le ministre de l'Évangile ne comprît pas qu'il en devait faire son profit.

Après quelques excuses d'Anj^elica et même de Kauffmann radouci , ils se quittèrent tous trois d'assez bonne intelligence; mais le curé, qui n'avait point voulu ajouter à tant d'emportement par la contradiction , n'en était pas moins déterminé à ne pas sacrifier Fintérêt de son église à cette vanité paternelle, et il se promit bien d'en référer au conseil de la fabrique.

Dès le lendemain, il y eut une consultation secrète des marguilliers. 11 y fut décidé qu'attendu que , malgré l'improbabilité de la chose , il n'était pas absolument impossible qu'une jeune fille de cet âge eût le talent nécessaire pour peindre à fresque , et d'une manière digne des lieux , les parois latérales de l'église paroissiale de Schwarzenberg , cercle de Brégenz , canton du Vorarlberg , il serait pris confidentiellement sur ledit talent de ladite personne des renseignements exacts et circonstanciés, tant à Côme qu'à Milan, et que jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus , on ajournerait toute délibération relative à la résolution du marché passé entre la fabrique de l'église paroissiale de Schwarzenberg et le peintre Jean-Joseph Kauffmann.

Ces détails , Michel les tint du sacristain , et il en faillit avoir un coup de sang. Il déplora avec amertume l'aveuglement impardonnable de son frère , et se vit à l'avance en butte , ainsi que toute la famille, aux railleries de son village.

Sur ces entrefaites, les renseignements demandés arrivèrent ; ils confirmaient pleinement les assertions de Kauffmann. La lecture qui en fut faite au conseil changea subitement la face des choses, et on arrêta que, pour réparer l'injustice commise, M. le curé, accompagné des deux plus anciens marguilliers, irait rendre visite , dès le lendemain, à M. et à mademoiselle Kauffmann. En effet, le lendemain matin, Michel fut bien étonné de voir entrer cette députation ; mais il faillit tomber de son haut, lorsque ayant répondu que son frère était absent , les trois députés demandèrent si mademoiselle Angelica ne voulait pas leur faire l'honneur de les recevoir.

A dater de ce jour, sur la foi des députés de la fabrique , il se passionna pour le prodigieux génie de sa nièce. 11 n'était parallèle si flatteur qui ne lui parût une injure, formule d'éloges qu'il ne trouvât froide et injuste; il lui semblait que tous les yeux du village, son univers, étaient fixés sur

l'oncle de la jeune merveille , et lorsquUl avait trouvé quelque prétexte de lui offrir le bras, triomphateur n'était pas si superbe, et c'était de la satisfaction pour toute une semaine.

Il en vint jusqu'à regretter de n'être que l'oncle d'Angelica. Quoique fort bon père, il ne pouvait s'empêcher de temps à autre, en famille, de faire des rapprochements entre les deux cousines ; il était rare qu'il terminât un compliment pour sa nièce (et les compliments étaient fréquents) autrement que par quelque regret adressé à sa fille en forme de reproche, moitié rire, moitié sérieux, comme : Ce n'est pas toi qui serais capable de faire cela... ou : Tu ne donnerais pas cette joie à ton père.

Si Gretly , qu'on ne destinait point à être artiste, manquait de talents vers lesquels son éducation n'avait pas été dirigée, elle avait du moins un excellent cœur, un esprit plein de finesse , et ces qualités l'empêchèrent, malgré ses quinze ans, de se piquer des attaques de son père et d'en concevoir delà jalousie contre sa cousine; mais quelque bonne qu'elle fût au fond, ce n'était point une douceur tellement passive, qu'elle pratiquât fidèlement le précepte de l'Évangile qui ordonne de

tendre la joue droite lorsque la gauche a reçu un soufflet. Elle était née d'ailleurs avec trop d'indépendance dans les idées pour accepter en aveugle les opinions de Michel. Sans aigreur et tout en jouant, elle contracta l'habitude d'enchérir ironiquement sur l'admiration outrée de son père ; elle prit insensiblement un ton railleur avec la jeune artiste, et les termes de merveille;, de phénomène et de génie, finirent par remplacer lout-à-fait dans sa bouche ceux d'Angelica et de cousine.

Comme ces moqueries ne cachaient aucun fiel, Gretly s'y abandonna sans scrupule : c'était une arme purement défensive , et qui ne pouvait blesser. Angelica, sûre de l'amitié de sa cousine, avait elle-même l'esprit trop bien fait , un trop bon caractère, pour prendre mal cette plaisanterie ; elle en était beaucoup moins gênée que de l'enthousiasme partial qui y avait donné lieu. Mais Kauffmann , plus susceptible , eut bien de la peine à s'y habituer; Michel encore plus, quoique ce fût sa faute, et il en résultait à tout instant de petites querelles bouffonnes que Gretly se plaisait à prolonger et qu' Angelica venait pacifier en riant.

La saison était trop avancée pour commencer

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