U ANGELICA
leurs fresques : Kauffmanii décida qu'ils consacreraient rhiver à en préparer les modèles et attendraient le printemps pour se mettre à peindre sur place ; ils songèrent donc à prendre leurs dispositions en conséquence. Ils n'avaient point d'atelier , mais au-dessus de leur logement était un grenier abandonné aux rats et aux souris; ils s'en emparèrent, le firent nettoyer , et, l'ayant orné d'arabesques et tapissé de dessins, ils en firent un palais, au dire de l'oncle Michel émerveillé de la métamorphose. Ces préparatifs terminés, ils se mirent à l'œuvre. Le père s'occupa à faire l'esquisse de la voûte, et la fille celle des douze pans latéraux , sur lesquels elle arrêta , d'accord avec son père et le conseil de la fabrique, qu'elle représenterait les douze apôtres.
Quelque précoce que l'on soit , seize ans est l'âge des imitations , et Angelica n'avait pas le goût bien formé ; quant à Kauffmann , le sien n'avait jamais été fort bon , et il était soumis à toutes les influences de la mode. Le Piazzetta , assez mauvais peintre , était en vogue alors , et Kauffmann ne crut pouvoir mieux faire pour son cher pays que d'adopter le goût du jour. Il fut donc convenu entre le père et la fille que leurs fresques seraient dans la manière du Piazzetta , et les marguilliers
furent ravis d'apprendre que les peintures de l'église seraient faites à la dernière mode.
Tant que durait le jour , les deux artistes ne sortaient pas de leur atelier; Angeliea, naturellement laborieuse , travaillait avec d'autant plus d'ardeur que sa capacité avait été mise en doute. De tous les arts, la peinture est le plus sociable; nos peintres recevaient plus d'une visite qui , sans les détourner de leurs occupations , leur apportaient quelque délassement. Gretly était la plus fidèle; dès que ses petits devoirs de ménage étaient terminés, vite elle montait. à l'atelier de sa chère cousine , qu'elle avait le don d'égayer par la tournure sardonique de son esprit, par le sérieux comique de sa conversation , par sa manière libre de voir en toutes choses. De temps en temps Michel venait aussi ; mais ce n'était qu'en passant. 11 était occupé de sa ferme, il avait ses habitudes, et ne comprenait rien aux arts; il admirait en gros le talent de sa nièce; mais n'entrait pas dans le détail qui l'ennuyait. Pour le curé, avec qui Kauffmann était tout-à-fait réconcilié , c'était autre chose; il avait de grandes prétentions de connaisseur ; il hâtait de tous ses vœux le beau jour où il pourrait dire sa première messe dans un temple
enrichi de peintures dans la manière du Piazzelta, et il suivait pas 5 pas les travaux avec un intérêt de propriétaire.
C'est ainsi que les journées se passaient. Le soir, on se réunissait en famille; les jeunes filles s'occupaient d'ouvrages d'aiguille auxquels toutes deux étaient fort adroites , et Kauffmanu faisait des lectures à haute voix.
Arrivait-il des visites; tantôt on chantait, tantôt, lorsqu'on était entre jeunes gens (et les cousins, on le croira sans peine, étaient plus assidus que les oncles), c'étaient des jeux auxquels Angelica prenait une part active , à la grande surprise de ceux qui l'avaient vue si attentive et si sérieuse devant ses apôtres; et ils avaient peine à retrouver, dans cet enfant joueuse et étourdie , le grave artiste chargé d'exécuter les peintures de l'église paroissiale de Schwarzenberg.
Tous les dimanches , après la messe , le curé, le landammann, l'organiste et les meilleurs virtuoses de l'endroit, se réunissaient régulièrement chez Michel , et l'on y donnait de petits concerts dont Augelica encore était 1 âme. Elle avait apporté de Milan une provision de musique italienne,
qui variait agréablement le répertoire borné de ces bons amateurs du Vorarlberg , et qu'ils ne pouvaient l'entendre chanter sans se pâmer d'aise.
Quand vint le printemps, les excursions dans le pays , les courses dans la montagne , les promenades en bateau sur le lac de Constance, enfin toutes les distractions annoncées par l'oncle Michel , remplacèrent , le dimanche malin , les concerts auxquels on consacra une soirée.
C'était à qui serait de toutes ces parties , c'était à qui, de tous les galants du village, s'empresserait auprès d'Angelica ; mais les affections de famille, le goût des arts, suffisaient à son âme : peut-être aussi cette âme était-elle d'une essence trop délicate pour s'éveiller au contact grossier d'un amour de village.
L'oncle Michel , dans sa tendresse égoïste , aurait voulu fixer sa nièce auprès de lui par un mariage. Il avait en outre sa petite vanité patriotique, et n'aurait pas été fâché que quelque jeune Schwarzeiibergeoiseùtla gloire de triompher de la belle insensible. Ce ne fut donc pas sans satisfaction ni sans espoir qu'il la vit courtisée par un grand et beau garçon, qui vivait dans le pays , d'une fortune assez
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ronde, amassée par son père à Reiff , dans le commerce des guimbardes. C'était Thomme à bonnes fortunes de l'endroit, la jalousie de tous les garçons , le rêve de toutes les filles à marier , et de plus, le filleul de Michel ; mais, à la surprise générale, l'irrésistible galant fut dédaigné.
— C'est une princesse ! dit Michel dans son dépit. Joseph n'a rien négligé pour l'instruire; mais il Ta mal élevée. Que diantre! quand on gagne à peine de quoi \ivre avec ses pinceaux , on ne fait pas de sa fille une grande dame! Est-ce que j'ai donné dans ce travers avec Gretly? et pourtant, elle a une bonne dot assurée. Sans doute, ce n'est pas un prodige comme sa cousine; mais aussi j'en ai fait une femme essentielle. Je crains bien que mon très-cher frère ne paie cher un jour sa vanité paternelle.
Le fait est que , si Michel avait eu de la peine à croire au talent de sa nièce , il s'accoutuma bien plus difficilement encore à ses belles manières , comme il les appelait, et depuis le jour où son humeur, qui couvait sourdement, éclata à l'occasion de la défaite du champion de Schwarzenberg , il prit l'habitude de se soulager, en disant : C'est une princesse!,..
Cependant une plus ample connaissance des bonnes qualités d'Angelica, et Thabitude qui émousse tout, changèrent peu à peu ce sobriquet en un titre presque sérieux , et il finit par traiter la princesse quasi comme telle, se soumettant luimême et assujettissant toute sa maison à celte aimable et débonnaire domination.
Mais les joies paisibles de cette heureuse famille allaient être troublées : les fresques avaient été livrées à Tadmiration publique, et les deux artistes étaient attendus à Morsburg par le cardinal de Roth j prince évêque de Constance.
L'oncle Michel et la petite cousine, pour retarder le moment de la séparation , les accompagnèrent jusqu'au lac , où ils devaient s'embarquer, et lorsqu'il fallut se quitter, on s'embrassa, on pleura , on se promit vingt fois de se revoir; quand et comment? on Tignorait; mais rien ne paraît difficile à l'espérance. En attendant, on devait s'écrire; enfin par tous les projets ordinaires, on adoucit l'instant pénible des adieux.
Après de tendres saints échangés de loin, et lorsqu'elle eut perdu de vue son oncle et Gretly,
Angelica reporta son attention sur le spectacle intéressant qui se déroulait devant elle. Cette immense nappe d'eau verte et limpide qui, comme une mer , se confondait avec le ciel à l'horizon , le mouvement actif de la navigation, et au milieu des appels prolongés des mariniers et des cris de mille oiseaux voltigeant autour des voiles, les barques silencieuses des pêcheurs , cette végétation bigarrée des bords , et ce cortège de villes , de bourgs et de châteaux qui semblaient courir et se poursuivre à travers les moissons , les bois et les prairies , tout contribuait à la distraire insensiblement de ses regrets.
Une brise de sud-est secondait le mouvement cadencé des rames. Elle se laissa bercer au balancement du navire. La destinée était douce pour elle; le front ceint des lauriers de la veille, elle marchait à d'autres triomphes, et, dans ce voyage paisible sur ce beau lac , elle croyait voir une image de la vie telle que Tavenir la lui promettait, facile, sans secousses , sans orages , avec une perspective étendue , variée , riante , dorée par un soleil modéré.
Le lendemain , Kauffmann et sa fille étaient à Morsburg , dans le palais du prince évêque, qui ,
informé du succès des fresques de Schwarzenberg, n'avait pas voulu souffrir qu'ils fussent logés ailleurs.
Six années s'étaient écoulées et les voyages de la jeune artiste l'avaient amenée en Angleterre. Pendant ces six années, l'étude des différentes écoles de Tltalie avait considérablement agrandi son talent, et le temps n'avait pas été moins favorable à sa beauté. Les promesses du jeune âge s'étaient réalisées; les formes grêles de l'adolescence s'arrondissaient sans rien perdre de leur
délicatesse; des connaissances et des sentimenls nouveaux donnaient plus d expression à son regard ; la timidité se retirait , et la pudeur héritait de ses grâces naïves.
A Milan , la beauté croissante d'Angelica avait failli la détourner de sa carrière. Ses amis, regrettant de voir ensevelir tant de charmes dans Tombre d'un atelier, la conjuraient de donner la préférence à la musique qu'elle cultivait avec autant de succès que la peinture ; son père luimôme , influencé par les souvenirs d'une vie de privations et d'épreuves, l'exhortait à embrasser, de ces deux professions, la plus lucrative; mais l'idée de se mettre personnellement en évidence alarmait la délicatesse d'Angelica, et un tableau allégorique avait consacré son alliance définitive avec la peinture. A dater de ce moment , ne s'occupant plus de la musique que comme art d'agrément, elle avait su justifier son choix par une rapide célébrité en Allemagne et surtout en Italie.
Mais les Italiens appréciaient mieux son mérite qu'ils ne le payaient; les Anglais, sa principale clientèle , l'engageaient à venir dans leur pays , et Angelica , persuadée , en avait appris la langue. Étant à Venise , au commencement de l'année A766, elle se disposait à partir pour Lon-
dres, aux premiers jours du printemps, quand des affairesdefamille, qui appelaient son père en Allemagne , dérangèrent leur projet. Informée de ce contretemps , une de ses amies de Venise , une vieille dame anglaise , veuve d'un amiral hollandais, ladyMary Veertvort, lui offrit de l'emmener: Kauffmann irait en Allemagne , et , ses affaires faites , viendrait rejoindre sa fille, qui de la sorte arriverait à temps pour la saison. Enchanté de l'offre , et prévoyant l'utilité de ce patronage , Kauffmann pressait Angelica d'accepter ; sa répugnance à quitter son père pour la première fois céda à ces considérations ; le vieillard partit chargé de tendresse et de cadeaux pour l'oncle Michel et la petite cousine , et lady Mary Veertvort se rendit à Londres avec sa protégée.
Dans les premiers jours de son arrivée, Angelica s'applaudit d'avoir accepté l'invitation de lady Mary Veertvort : la maison de son hôtesse était située dans un beau quartier, Charles-Street , Berkeley-Square ; tout annonçait chez elle la richesse et le luxe , mais un luxe bien entendu qui dédaigne l'ostentation et le clinquant. La bonne dame la traitait comme sa fille, Fenlourait de prévenances et se faisait un plaisir de l'initier à ous les petits secrets ducomforf, auquel le midi l'avait
laissée étrangère. La jeune artiste respirait avec délices ce parfum d'opulence et d'aristocratie , dont les objets et les personnes, dont Tair même, lui semblaient imprégnés.
Elle retrouva à Londres quelques-unes de ses connaissances d'Italie, et Ton sait le prix de ces rencontres en pays étranger; elle en fut bien reçue ; elle s'empressa de l'écrire à son père : « On m'a répété mille fois, lui dit-elle, que » les Anglais, de retour cbez eux, oublient les » promesses d'amitié qu'ils ont faites à l'étranger ; » moi , j'éprouve tout le contraire : les dames » anglaises, particulièrement, sont très-aimables, » pleines de franchise et en général de bon sens. »
Mais ces espérances, dont elle avait cru pouvoir réjouir le cœur du vieillard , furent loin de se réaliser. Ces amis d'Italie , dont elle vantait le gracieux accueil, lui rendirent à peine sa visite; plusieurs, emportés sans doute par le tourbillon du monde, se contentèrent de lui envoyer des cartes; elle ne recevait des invitations que de loin en loin et grâce à l'intercession de lady Mary. Quant à des commandes , il n'en était nullement question : aussi , lorsque la réponse de Kauffmann arriva toute rayonnante d'allégresse , Angelica était tombée dans le découragement.
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Elle se repentait d'être venue en Angleterre, d'avoir pris au sérieux des offres banales , des compliments de salon : c'était bien la peine de quitter son père pour des indifférents , d'abandonner l'Italie , le soleil , pour une ville de brouillards et de boue!
Depuis quelques jours , il pleuvait continuellement, quoiqu'on entrât dans le mois de juillet. La pauvre artiste , perdue dans ce pays de marchands , se sentit prise de mélancolie ; le mauvais temps, l'absence de son père, ces mœurs même dont la nouveauté avait d'abord piqué son intérêt , mais dont le contraste avec celles de l'Italie la choquait à présent, tout accroissait sa tristesse; elle commença à éprouver les premières atteintes de ce qu'on nomme le mal du pays, et elle n'avait plus la force de demander à son art bien-aimé les distractions dont elle avait besoin pour combattre ces funestes symptômes.
Quelque sensible que lui fût ce désappointement, il ne l'empêchait pas pourtant de rendre justice à son aimal)le hôtesse, qui lui donnait chaque jour de nouveaux témoignages de zèle et d'atfection ; malheureusement celte bonne volonté ne portait point ses fruits.
Lady Mary Veertvort, quoique Anglaise et de
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fort bonne famille , était comme étrangère à Londres qu'elle avait quitté à l'époque de son mariage ; elle n'y avait que des relations peu nombreuses et encore moins intimes , n'étant plus à l'âge où Ton est recherché , où on se lie facilement : c'était donc un assez médiocre patronage que le sien.
Sans méconnaître ces difficultés , elle ne s'en laissa point rebuter ; elle se mit à prôner Angelica avec persévérance , sollicitant des commandes de tous venants ; mais Reynolds était le peintre à la mode; tout ce qui n'était pas de Reynolds était détestable , de mauvais goût.
— Lady Mary Veertvort a déterré en Italie je ne sais quel petit génie , et elle veut nous l'imposer. Les voyageurs sont par trop ridicules avec leur manie de se connaître en arts; on dirait vraiment qu'il suffit de passer à Rome pour acquérir du goût. Qu'ils se contentent d'acheter des drogues qu'ils croient des chefs-d'œuvre ; mais qu'ils ne nous en importent pas les auteurs eux-mêmeS.
Puis , la nationalité se mettant de la partie , on trouva l'Angleterre fort riche en peintres de mérite , et la conclusion fut que l'on ne saurait repousser avec assez de dédain le foreign stuff.
Lady Mary Veertvort s'était adressée d'abord
aux femmes de sa connaissance ; elle avait espéré qu il serait facile de les intéresser à un peintre de leur sexe. Repoussée par celte réponse , elle présenta sa requête aux hommes, principalement aux jeunes gens , en ayant soin de ne point passer sous silence la beauté de sa protégée; mais elle ne fut accueillie que par des plaisanteries : il était trop dangereux de se faire peindre par une si jolie fille. Un bel esprit, chiffonnant son jabot, développa la pensée, en disant que ce serait une contre-épreuve de Pygmalion. Bref! il n'y eut de différence que dans la forme du refus.
Lady Mary aurait voulu , du moins , produire Angelica dans la société , où sa présence finirait sans doute par obtenir ce qu'on refusait à une recommandation ; mais son talent contesté, à quel titre l'y faire admettre? Qui est-elle?... Combien a-t-elle?... Questions aussi inévitables qu'embarrassantes.
Tous ces obstacles, la vieille dame se gardait bien d'en faire confidence à sa protégée. Elle colorait de son mieux le triste état des choses , et redoublait de prévenances ; mais au fond du cœur elle se sentait fort empêchée de la responsabilité qu'elle avait prise.
Toutefois l'idée de cette responsabilité souTuit
son courage : elle combina un autre plan d'attaque: c'était d'associer les artistes eux-mêmes à ses bienveillants efforts. Angelica était jolie, avait du talent, elle devait plaire et intéresser. 11 ne serait pas difficile de l'introduire dans la société de ses égaux ; elle y prendrait probablement très-vite le rang qu'elle méritait d'occuper, et sa réputation faite dans ce cercle compétent lui serait un excellent passeport pour pénétrer dans le grand monde. La vieille dame se mit à parcourir avec elle les expositions et les ateliers des peintres.
Celte première combinaison lui en suggéra une autre, qui en était le développement hardi. Ce Reynolds, dont le nom se mêlait à tous les refus qu'elle avait essuyés, ce fantôme éternel qui se dressait entre sa protégée et les commandes , elle se dit que ce serait un coup de maître d'en faire un protecteur à la jeune artiste. Il passait pour bon et obligeant , il était trop parfait connaisseur pour ne pas apprécier un vrai mérite , trop haut placé pour en être jaloux. Puisqu'il était Toracle de la peinture, personne n" était plus à même de prôner Angelica. Une fois lancée, ce serait à elle à conquérir la vogue.
Lord Exeter , qui avait vu Angelica eu Italie , servit aux deux dames d'introducteur.
Reynolds, à cette époque, régnait sans rivaux, et ce rang glorieux , il le méritait par les importants services qu'il avait rendus à son art. Avant lui, la peinture anglaise était en proie à l'envahissement du genre vaporeux; Reynolds, à Tâge de vingt-six ans, était parti avec lord Keppel , qui commandait alors dans la Méditerranée ; pendant un séjour de deux années en Italie, il avait puisé dans l'étude des maîtres de ce pays une pureté de contours qu'il combina avec les effets de lumière de Rembrandt , et , lorsqu'il reparut en réformateur, on crut voir le soleil qui chassait devaut lui un troupeau de nuages.
Ce ne fut pas sans un battement de cœur que la jeune artiste vit le carrosse de lord Exeter s'arrêter devant la belle maison qu'occupait Reynolds au couchant de Leicester-Fields. Ce fut avec bonheur qu'elle se trouva en présence de ce grandmaître, et qu'elle put lui témoigner toute son admiration , mettant en connaisseur le doigt sur les principales qualités, le mérite de ses conceptions, l'art de grouper ses figures, la naïveté de ses enfants, la fraîcheur de ses teintes, sa verve d'exécution , et cette légèreté de touche d'un si heureux effet dans le clair-obscur, et que, dans son enthousiasme expressif, elle appelait un pinceau ailé.
Reynolds fut très-aimable. Depuis longtemps il connaissait miss Kauffmann de réputation ; la chaleureuse franchise de ses éloges, la justesse de ses remarques , parurent avoir fait sur lui une vive impression. Il demanda la permission d'aller la voir à son tour, disant qu'il serait charmé de causer avec elle de leur art et de la chère Italie.
Effectivement , peu de jours après , il vint rendre la visite^et pria miss Kauffmann de lui montrer quelques échantillons d'un talent qu'il n'admirait encore que sur la foi de la renommée. Augelica n'avait à lui faire voir que des ouvrages de peu d'importance ; mais le coup d'œil du génie devine et complète , et il fut si frappé de leur mérite qu'il ne put retenir une exclamation de surprise infiniment plus flatteuse qu'aucun éloge.
Après cette seconde conférence , lady Mary ne douta plus du succès ; tout jouissait en elle, l'affec tion , l'amour-propre , et , dans le reste du jour, elle se félicita vingt fois de son heureuse idée. Malgré sa confiance, elle tomba d'accord avec Angelica qu'il ne fallait rien précipiter, qu il était bon de laisser s'établir des rapports plus intimes avant de demander aucun service. Tout se bornait donc, pour le moment, à des visites réciproques
et plus familières, qui préparaient la voie aux sollicitations.
Tout intérêt mis à part , Angelica aimait à visi ter Tateiier de Reynolds, et les heures qu'elle y passait étaient au nombre de ses distractions préférées. Elle y étudiait la manière de ce grand peintre, elle y rencontrait des artistes et des gens du monde, etladyMary Veertvort encourageait une assiduité dont elle prévoyait d'heureux résultats.
Dans l'atelier de Reynolds donnait un salon élégant : c'était le rendez-vous des causeurs qui s'y livraient à de longues et bruyantes discussions , avec d'autant moins de scrupules que Reynolds était sourd : infirmité glorieuse , et qu'il pouvait dire avoir gagnée sur le champ de bataille , car il la devait à une visite trop prolongée dans les froides Loges de Raphaël, au Vatican.
Cependant sa surdité n'était pas complète, et souvent le besoin de discuter l'arrachait lui-même à sa toile ; la palette en main , il apportait dans la lice un arbitrage qui n'était pas toujours accepté, et si son intervention n'abaissait pas le diapason des voix , au moins pouvait-elle servir à en justiOer l'élévation.
Tout coloriste qu'il était, Reynolds n'avait d'en-
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thousiasme que pour Michel-Ange, et cet enthousiasme il le poussait jusqu'au fanatisme. Un matin , que la réunion était nombreuse, et qu'il soutenait avec chaleur sa thèse favorite , un attaché de l'ambassade de France, qui courait par ton les ateliers , jugeant de la pratique du peintre d'après sa théorie, le complimenta sur son mérite comme dessinateur.
Ce compliment fit éclater de rire une espèce de colosse en habit brun , et plus que négligemment vêtu.
— Monsieur n'est pas de mon avis? dit le Français d'un ton piqué.
— Si fait , monsieur, si fait ! s'écria le colosse d'une voix de stentor. Coloriste avec le pinceau , dessinateur avec la langue , Reynolds est un autre Titien.
— Quel est cet ours? demanda l'attaché à la personne qui l'avait amené.
— C'est le docteur Samuel Johnson !
Quand Johnson était lancé sur le terrain du sarcasme, c'était l'exciter que de le retenir; Reynolds devint complètement sourd : lesinfirmités ont leurs petits dédommagements pour qui sait en tirer parti.
— Mais , monsieur , dit Angelica au docteur dans un désir de conciliation , si Ton naît coloriste , on devient dessinateur. Laissez-nous croire à rinfluence de la raison sur Tinstinct.
— Ce n'est point à vous, monsieur, ajouta lady Mary, à nier la puissance de la parole.
— J'y crois tellement, my lady, répondit Johnson , que je suis convaincu qu'à force d'entendre prêcher Reynolds, miss Kauffmann finira par prendre la manière des Carrache; mais lui devenir dessinateur!... cela lui est interdit, de par Raphaël.
— Voilà , pour Raphaël , un reproche tout nouveau! dit un des assistants.
— Et qui n'en est pas moins juste! repartit le docteur; car c'est pour l'avoir trop admiré que Reynolds est devenu sourd. Or, il a beau parler, comment voulez-vous que ses raisonnements le convertissent? 11 ne les entend pas. Entre sa théorie et sa pratique , entre sa tète et sa main , les communications sont interceptées; sans cela , estce que l'admirateur exclusif de Michel-Ange serait le plus gracieux, le plus fleuri de tous les peintres?
Un rire général accueillit la plaisanterie du docteur, et Reynolds, maudissant son infirmité, qui
le privait de prendre part au plaisir de l'auditoire, retourna à son chevalet. Lady M. Veertvort, en femme prudente et qui choyait Reynolds , craignit qu'il ne fût piqué des railleries de Johnson , et crut devoir aller lui tenir compagnie. Elle laissa donc Angelica dans le petit salon et entra dans Tatelier. Reynolds était déjà devant sa toile, ne pensant plus aux boutades de son vieil ami , et causant avec un nouveau venu.
— Vous ici , lady Mary ! dit celui-ci en lui baisant la main ; mais c'est une bonne fortune!
— Votre étonnement prouve la rareté de vos visites, sir Francis, dit Reynolds; car my lady est une de mes habituées les plus assidues.
— Vraiment!... c'est très-bien. Je vois, chère lady, que vous avez mis à profit votre séjour eu Italie.
— Tout vient à pointa qui sait attendre , dit en français la vieille dame qui se prêtait à la plaisanterie; mais, franchement, je me ferais un cas de conscience d'usurper ces éloges , je n'en suis pas digne , et je n'aurais pas la fatuité de montrer aussi souvent ici ma vieille et profane figure , si je n'avais la plus charmante des excuses, n'esl-il pas vrai? dit-elle à Reynolds.
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— Charmante I dit celui-ci avec vivacité ; mais pour vous, my lady, la plus inutile.
— Vous piquez ma curiosité à un point que je ne saurais exprimer, dit sir Francis ; de grâce , quittez ce langage mystérieux.
— • My lady veut parler de miss Angelica Kauffmann qu'elle accompagne souvent ici... moins pourtant que je ne voudrais... et qu'en ce moment notre cher docteur Johnson amuse de ses saillies dans le petit salon.
— Permettez-moi , mon cher baronnet , de lui faire faire votre connaissance , dit lady M. Veertvort, qui ne perdait pas une occasion d'agrandir le cercle des relations de sa protégée.
— Vous prévenez ma prière , s'empressa de répondre sir Francis ; miss Angelica Rauffmann , quoique bien jeune encore, est déjà célèbre en Italie : qui ne tiendrait à honneur de lui être présenté ?
Comme ils se dirigeaient tous trois vers le petit salon, lady M. Veertvort, qui avait accepté sa main , lui raconta que c'était elle qui avait amenée Angelica de Venise.
A la porte , ils rencontrèrent Taltaché qui se
relirait; il entra en conversation avec sir Francis, et lady Mary en profila pour prévenir Angelica qu'elle allait lui présenter un amateur distingué , un des beaux de Londres , un homme extrêmement agréable... et qui pourra nous être fort utile , lui ajouta-t-elle à Toreille.
Angelica fît un geste de reconnaissance , et jeta un coupd'œil sur la personne que lui vantait la vieille dame : c'était un homme d'assez grande taille , qui paraissait avoir trente-cinq ans , mais qu'une mise d'un goût exquis pouvait bien rajeunir de quelques années ; l'élégance de sa tournure , l'aisance de ses manières, prévenaient en sa faveur.
La vue de cet étranger produisit sur Angelica un effet extraordinaire : c'était comme une fascination , elle ne pouvait en détacher ses regards. Elle chercha en lui ce qui captivait à ce point l'attention : un front capable, des yeux noirs et hardis, un nez aquilin aux narines relevées et mobiles , un menton un peu long , la lèvre supérieure trop mince et dépassée par l'autre , complétaient un ensemble remarquable , sans être d'une régularité parfaite , et annonçaient une haute intelligence unie à une ferme volonté.
Était-ce cette physionomie si fortement accen-
tuée qui lui imposait? ou avait-elle vu ailleurs cet étranger ? Elle s^apprélait à demander quelques renseignements à lady Mary, mais Tattaché venait départir; Tinconnu s'avança vers elle, et Reynolds les présenta Tun à l'autre : sir Francis Shelton , miss Angelica Kauffmann.
Dès qu'ils se trouvèrent en présence , Angelica se sentit pâlir et rougir presque au même instant; elle venait de reconnaître le voyageur dont elle avait eu à se plaindre dans l'auberge deMeyenfeld, et sans la solennité des révérences de cette époque, elle n'aurait pu cacher aux assistants son embarras.
Mais ce trouble , tout passager qu'il fût, n'avait point échappé au regard perçant de Shelton ; une rapide pensée courut sur ses traits comme une ombre légère sur un champ doré du soleil , et se tournant vers lady Mary :
— Je vous ai plus d'obligations que vous ne croyez, my lady, lui dit-il avec aplomb, car si miss Kauffmann est de ces personnes que l'on désire de connaître , elle est bien plus encore de celles qu'on est heureux de revoir ; sans savoir son nom, j'ai eu Thonneur de la rencontrer dans le Tyrol , il y a bien longtemps.
— Vraiment ! dirent à la fois lady Mary et Rey-
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nolds, et leur surprise amena plusieurs questions qui commençaient à renouveler l'embarras d'Angelica ; mais sir Francis lui vint en aide par quelques réponses insignifiantes , et , profitant de ce répit, elle prit congé de Reynolds et du baronnet, qui lui fit un salut des plus respectueux.
— Oh bien ! puisque vous êtes d^anciennes connaissances, dit lady Mary, tout rare que vous soyez, sir Francis, je puis compter sur vous demain soir, n'est-ce pas? Miss Kauffmann m'a fait Tamitié de descendre chez moi, et je ne doute pas queledégir de renouer avec elle ne vous décide à accepter une tasse de thé chez une vieille femme. Si j'osais, monsieur, vous demander la même faveur, ajouta-t-elle en setournant vers Reynolds...
Ils remercièrent l'un et l'autre d'une invitation à laquelle ils n'auraient garde de manquer , et reconduisirent les deux dames à leur carrosse.
Au retour dans l'atelier, la conversation tomba d'abord sur miss Kauffmann. Reynolds, qui n'en perdit pas un mot, comme le fit remarquer Johnson, y prit la part la plus active ; mais son enthousiasme fut bientôt refroidi par sir Francis Shelton , qui , choisissant pour texte la loi sur le cidre, entama la plus insipide dissertation d'économie politique.
En vain les assistants, qu'un tel sujet d'entretien n'intéressait nullement, essayèrent à plusieurs reprises d'en rompre le cours; ni leur silence, ni leurs bâillements, ni la retraite des moins patients, ne purent arrêter le verbeux et imperturbable orateur ; il ne cessa de parler que lorsqu'il les eut mis tous en déroute , et qu'il se trouva seul vis-à-vis de Reynolds, que ses pinceaux ou sa surdité protégeaient contre l'ennui de cette harangue.
— Je ne reconnais plus le baronnet, dit sur l'escalier un des fuyards à Johnson. Comme il est ennuyeux aujourd'hui! En vérité, j'enviais Reynolds. Ne pensez-vous pas que sir Francis a voulu nous mystifier?
- — Non , monsieur , dit Johnson , quoiqu'il en soit bien capable; ce n'est autre chose qu'une économie d'orateur. Il est membre du parlement, il avait préparé un discours pour la chambre , la discussion aura été fermée avant qu'il ait pu parler, et il nous l'a débité.
— Vous croyez?
— Oui , monsieur. Sachez que rien ne se perd dans le monde; rien , surtout , des productions de l'esprit. De manière ou d'autre, tout finit par trouver sa place : rapportez-vous-en à moi làdessus , je suis homme de lellres.
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Celte observation , dont nous ne contesterons pas la justesse en général, manquait ici d'exactitude, et l'interlocuteur de Johnson était beaucoup plus près de la vérité : Shelton avait été ennuyeux à dessein ; son but était de rester maître des lieux , il avait à causer seul avec Reynolds.
Lors de leur première rencontre, la beauté d'Angelica l'avait frappé. Les années qui s'étaient écoulées depuis étaient loin d'avoir diminué ses charmes ; la réputation qu'elle avait acquise était un attrait de plus. Il avait d'ailleurs à se réconcilier avec lui-même ; l'échec qu'il avait éprouvé jadis , et qu'il n'attribuait qu'à une maladroite précipitation : il voyait l'occasion de le réparer , il se dit qu'il ne serait pas impossible qu'il s'occupât de cette petite fille.
Il avait remarqué que Reynolds était fort attentif auprès d'elle ; il les savait en relations fréquentes : il voulut le sonder avant que la méfiance ne le rendît discret. Si ses soupçons étaient faux, probablement il retirerait toujours de cet entretien des renseignements utiles à ses projets : il se mit donc à le faire causer, prenant ses mesures à tout hasard.
Le peintre parla avec enthousiasme du mérite et de la beauté d'Angélica; mais il ne donna sur
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elle aucun renseignement précis , et n'avoua que des relations assez vagues. Le méfiant baronnet se dit que c'étaient sans doute des réticences calculées. Cet ardent esprit allait vite en besogne, et c'était un de ces caractères hautains que les difficultés aiguillonnent. Ce qui n'était d'abord que velléité , le soupçon d'une concurrence en fit un projet sérieux; Tobstacle créa le but , et il se promit de mener celte aventure à bien.
— J'ai envie de me remettre à la peinture que j'ai bien négligée, dit-il, pour se ménager à tout événement un moyen de voir Angelica et de surveiller son rival; peut-être vous demanderai-je la permission de venir travailler dans votre atelier.
La chose ayant été convenue , il monta sur un cheval qui Tattendait à la porte, et se rendit à Hyde-Park. En route, son imagination s'échauffa, et arrivé dans le parc , il lança sa béte au galop, mettant son allure en harmonie avec la disposition de son esprit.
Il passait devant la porte deTyburn-road , lorsqu'une voix le lira de sa rêverie.
— Eh ! bon Dieu , Francis , où allez-vous de ce train? vous préparez-vous à quelque course?
84 ANGELIGA
— C'est vous , Robert I Parbleu , je suis aise de Yous rencontrer.
Ils mirent leurs montures au pas et allèrent de concert.
— Devinez qui je viens de voir chez Reynolds, dit Shelton.
— Chez Reynolds? vous y avez vu des pédants qui dissertaient contre le genre vaporeux.
— Je ne vous donnerais pas à deviner , s'il s'agissait de ce qu'on y voit tous les jours. Non , non , une bonne rencontre , une belle rencontre , une inconnue connue, Angelica Kauffmann.
— Ah I oui , je sais qu'elle est ici ; mais je ne la connais pas.
— Vous vous trompez , Robert , vous la connaissez.
— Moi , je vous assure que non.
— Et moi , je vous certifie le contraire. Vous rappelez-vous certaine petite brunette que nous rencontrâmes, il y a six à sept ans , au sortir de Coire?
— De Coire?... Ah! oui, avec son père; un drôle de petit homme , dont j'avais, ma foi , tiré
un assez bon parti... Eh bien ! cette petite fille c'était...
— La célèbre , la belle , Tadorable Angelica Kauffmann !
— Oh I oh ! à la chaleur que vous y mettez , mon cher cousin , je serais tenté de vous en croire épris , si, vous autres roués , vous pouviez Tétre. Dans ce cas, je vous plaindrais ; car , entre nous , vous aviez mal débuté : ce sont de ces bévues de novice que vous ne commettriez plus maintenant. Ahçà! et comment s'est passé l'enlrevue? est-ce qu'on se serait reconnu ?
-Oui.
— Tant pis 1
— Tant mieux I
— Je ne comprends pas. Vous savez comme ma santé est délicate , et que je suis la candeur même , par régime ; descendez , de grâce , à la portée de mon intelligence, et expliquez-moi ce grand secret.
— Rien que de très-simple , Robert , et ce n'est pas un secret pour vous , dont rinnocence n'est qu'une fatuité.
— Vous me llattez.
ASUbOÀCk
pé ««et la Vmmm . e'est 4'êtr« perfa da» b
l riem 9m» iatâe; WÈmUmittft' Vit, S40HttfMmm0t\kYoitùmk «it €tT«vdle : os est m l^iWfiîr It ci Itale!... rj« se ce la pardMwca jaMaH('«'<^ as fli juuw^ ■as-anncBMK^ a ie IhÎd^ fflrtrr» naîaâ te lace caaaakrparla kMe màOÊf/at, EOe t<w taàA fgK et teartes ks f .rfitH» iwMmwrTro«aiîcaiae<fei4oyer:
rieu que pour cela , elle est déjà dispos^^e à vt>«5> aimer.
— Ew effet , dit Kobert en riant > ce service n\i |>as I inconvénient des aiitivs.
— Et puis , voyez donc , Robert , quels rapports intimes ce bienheureux tort établit entre vous iWux. \"ous avez un stvret ensemble » un seeivt qu'elle ^;:ai\lesoi^îueusement ^vnr ^lenorosilé, et surtout pr pudeur (car il est bon que ce seeivt intéresse sa pudeur ) ; et savea-vous les avanta^ït^ d'un secret ? quand on a un secret , on se t'ait des si^îues d'intelli^^ence, on a un lan^r^x^^e muet, d'autant plus expressif qu'où s'en metie u\oins; un seci-et , c'est un téte-à-tète au milieu de la foule ; on se [xirlo à voix basse , de ti*és-pi"ès , les vêtements se touchent , les haleines se confondent...
— Assez » assex , Francis : ]e vous ai déjà dit qw j'étais au iv^ïime... Allons! je m'attends à rei^evoir avant peu la nouvelle que la si^;nora Au^ïelica Kauffiuann est devenue lady Shellou.
— - Mauvais pKiisaul! sa possession à tv prix serait uu peu ehéve.
— A la bonne heure. Ah <;à ! je vous fais mes adieux : je jKu*sdaus quelques joui-s ^K>ur la Suévle.
— Pour la Suède? quelle idée?
— J'ai accepté une mission extraordinaire : je vais au secours de ce pauvre sir John Goodricke , qui perd la tête au milieu des bonnets et des chapeaux.
— Vous êtes donc réconcilié avec le marquis de Rockingham?
— Non pas ; mais il quitte le ministère.
— Et qui le remplace?
— Le duc de Grafton.
— En vérité!...
— Et Pitt , mon cher Francis , accepte le sceau privé et est fait comte de Chatham.
— Voilà de grandes nouvelles , et qui surprendront fort, car le ministère était populaire; mais de toutes , celle que j'aime le moins c'est votre départ. Quelle folie! Est-ce un climat convenable que celui de la Suède pour une santé aussi faible que la vôtre?
-— Vous êtes , mon cher cousin , le plus désintéressé des héritiers. Adieu , soupez-vous demain au club , Francis?
— Non , et vous?
— Moi non plus : demain je vais faire ma cour à mon ministre.
— Et moi , à ma princesse.
— Quelle princesse?
Les deux cousins, entraînés par leur passion dominante, se séparèrent en riant Tun de Tautre, chacun se croyant seul raisonnable. Lord Melvil qui, à l'époque où on l'a vu pour la première fois, n'était encore que M. Robert Melvil, avait été mis, par la mort de son père , en possession de la pairie; il s'était marié et avait perdu, au bout d'un an, sa femme à la suite d'une fausse couche. Le chagrin de cette perte Tavait dégoûté du mariage , et comme il était très-faible de poitrine et qu'il évitait les excès ordinaires des jeunes gens, il avait cherché dans la politique une distraction compatible avec les soins qu'exigeait sa santé. Mais il était devenu ambitieux, et ce même homme, assez courageux pour renoncer de si bonne heure à tous les goûts de son âge, acceptait aujourd'hui une mission plus funeste que les plaisirs dont il s'était imposé la privation , et allait en toussant remercier le ministre de Tenvoyer sous le soixantième degré de latilude.
90 ArsGELlGA KAUFFMANN.
Ils se quittèrent donc au sortir de Hyde-Park ; et sir Francis Shelton, ayant mis son cheval au petit trot , se dirigea vers St-James'Square , dont il possédait une des plus belles maisons.
Pendant le trajet assez long de Leicester-Fields à Charles-Street, lady M. Veertvort, contente de sa matinée, fit tous les frais de la conversation. Angelica était distraite. Il lui tardait de rentrer, pour se livrer sans témoin aux pensées qui la préoccupaient.
Angelica avait vingt-deux ans. En Italie , elle îi'avait pas vécu étrangère au monde et elle ne
manquait point d'esprit d'observation. Il doit paraître étrange qu'une aventure d'aussi peu de conséquence eût fait sur elle une impression assez profonde pour la troubler encore après un intervalle de six à sept années ; mais toutes les facultés de «on intelligence s'étaient concentrées sur un seul point , l'étude des arts : cette passion avait absorbé toutes les autres et l'avait isolée de tous les petits intérêts , préservée de tous les froissements. Sous certains rapports, son caractère était donc plus jeune que son âge, et, dans un passé dénué d'événements fâcheux, c'était un souvenir pénible que cette rencontre.
Seule, dans sa chambre, ce souvenir réveillé lui faisait encore monter le rouge au visage, et, lorsqu'elle comparait la confusion dont elle n'était pas maîtresse avec le sang-froid de sir Francis Shelton, elle se demandait pourquoi cette honte de l'innocent devant le coupable. Ne comprenant rien à son trouble , à ces remords d'une conscience sans tache, elle s'indignait contre elle-même , elle se taxait de lâcheté , et se reprochait de donner gain de cause au mal.
Mais ce sentiment de sa faiblesse, mais les reproches qu'elle s'en faisait, ne lui rendaient pas son courage; la conduite mesurée de Shelton ne l'avait pas
familiarisée avecTidée de le revoir: c'était un fardeau pour elle que cette obligation. Comme nous ne manquons jamais de raisons pour suivre notre fantaisie, elle en trouva mille de ne point assister à la soirée du lendemain , et cette faiblesse qu'elle venait de se reprocher amèrement se métamorphosa tout à coup en sagesse, en prudence.
Il ne s'agissait plus que de trouver une excuse. Elle pouvait bien , au moment même , prétexter une indisposition ; mais un mensonge, quel qu'il fût , lui répugnait. D'ailleurs , elle craignait de contrarier lady Mary, et voulait s'assurer de son assentiment. Le lendemain donc , au déjeuner, elle aborda la question , et prenant cet air caressant qui avait tant d'empire sur son père :
— Chère lady, lui dit-elle , est-ce que vous me pardonneriez si je ne descendais pas ce soir prendre le thé avec vous ?
De toutes les questions qu'Angelica pouvait lui adresser, c'était assurément celle que la vieille dame attendaitle moins. Elle était enchantée d'ellemême. Non -seulement elle avait favorablement disposé Reynolds, mais elle venait de découvrir un nouveau protecteur, dont elle espérait peut-être plus encore. Dans tous les cas , elle se proposait de les faire marcher de front, de les
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KAÙFFMÂNN. 9a
mieux rougir devant lady Mary que devant Slielton, elle lui fit donc sa conGdence avec tous les ménagements , tous les euphémismes , et aussi tout l'embarras que Ton peut supposer.
L'aveu lui avait tant coûté , et les choses avaient pris à ses yeux pendant ce pénible récit un aspect si monstrueux, qu'elle ne douta pas d'avoir fait impression sur lady Mary, et attendit en toute sécurité le consentement qu'elle sollicitait : ce serait le dédommagement de sa confession; mais son espérance fut déçue.
— Et combien dites-vous qu'il y a de cette terrible aventure? demanda la vieille dame avec un sourire.
— Pas encore sept ans.
— Sept ans! et vous y pensez toujours!... Vous êtes folle , ma chère , ou plutôt vous êtes bien jeune, et que le ciel et les arts vous conservent
dans cette bienheureuse inexpérience! Mais
s'il fallait s'occuper du passé comme vous , avec toutes les sottises que l'on fait , avec toutes les pertes qu'on essuie , avec toutes les illusions qui s'envolent, avec les malheurs de toute sorte auxquels chacun de nous paie son tribut , ce serait à n'y pas leuir. Songez donc à ce que c'est que sept
96 ANGELIGA
ans ! mais en sept ans , tout en nous se modifie , idées, goûts, tempérament : c'est un nouveau bail passé avec l'existence ; le corps s'est régénéré et Tame avec lui. On a changé de tout, excepté
de nom et c'est un tort; on devrait en changer
aussi. .. Mais tous les sept ans le gouvernement luimême a coutume d'amnistier les débiteurs : pourquoi serions-nous plus rigoureux envers nous? pourquoi ne pas faire table rase, prendre une éponge et effacer le passé?
— La mémoire ne dépend pas de nous , dit Augelica avec un soupir.
— Non, sans doute, et je n'en suis pas plus maîtresse que vous; mais quand elle vient me parler à l'oreille , je me dis : c'est l'histoire d'un autre qu'elle me raconte. Mon passé m'intéresse comme une lecture ; mais s'il avait l'impudence de se réclamer de moi, de vouloir nous identifier l'un à l'autre, de me dire: Nous!... comme je saurais bien lui répondre : Je ne vous connais pas I
— Je vous envie, chère lady; que ne puis-je comme vous régler , tous les sept ans, mes comptes avec le passé !
— Tous les sept ans !... Oh ! moi j'ai plus d'ordre et d'exactitu/le que cela ; c'est tous les ans que
je les règle. Faites comme moi... et^comme le serpent, ce symbole de la prudence : tous les printemps il fait peau nouvelle sans s inquiéter de ce que devient la vieille; il soigne celle qu'il porte ,^ il la chauffe au soleil, il la garantit des épines du buisson, de la dentde ses ennemis, il a du venin pour la défendre; mais Tautre, vide, sèche, flétrie, insensible, qu^elle se crotte ou qu'elle se déchire, qu'une roue Técrase ou qu'un enfant s'en amuse, que lui importe, et que lui est cette guenille?
— Ceci , c'est de la poésie , dit Angelica en souriant.
— C'est possible, ma chère, mais lisez noire vieux Will , et vous verrez si la poésie exclut la
vérité D'ailleurs nous parlons comme si vous
aviez quelque chose à vous reprocher dans tout ceci, comme si vous n'aviez pas été l'offensée I... et offensée de quoi? de rien, d'une misère. Et à qui s'adressait-on? à une inconnue, à une petite fille sans conséquence. Vous êtes bien bonne de prendre fait et cause pour elle; en qvoi cela vous regarde-t-il ? miss Angelica Kauffmann n'a rien à voir la dedans : c'est du don quichottisme. On a bien assez de ses querelles sans se mêler de celles d'autrui.
— Sir Francis Shelton pourlant a bien su me reconnaître.
— Parce que votre embarras Ta mis sur la voie; mais qu'en est-il résulté, et qu'a gardé sa mémoire de tout cela? ce qui lui était utile pour se mettre en rapports avec une personne pleine démérite, et voilà tout... Soyez tranquille : le baronnet est un homme de trop bon goût pour abuser du passé que vous redoutez tant; il a trop de tact et d'habitude du monde pour ne pas vous mettre complètement à Taise avec lui et avec vous-même : vous avez déjà pu en juger chez Reynolds.
Angelica convint qu'elle n'avait eu qu'à se louer de Shelton , et quil avait détourné avec délicatesse plusieurs questions gênantes dans le trouble où elle était.
~ Eh bien ! vous le voyez vous-même. Songez donc , je le répète , qu'il y a sept ans de cela , et que ce n'est plus le même homme : c'était un franc étourdi qui avait laissé à Londres le peu de sagesse qu'il eût alors, comme un bagage incommode en voyage; mais aujourdhui il est tout autre. Si les années apportent des changements, c'est surtout dans les têtes aussi bien faites que la sienne.
Maintenant c'est un homme sérieux , un membre distingué des communes , qui jouit à juste titre d'une grande considération dans le monde ; il ne la doit pas seulement à une naissance illustre et à une fortune très-considérable , il la doit à une capacité réelle ; et j'ajouterai , parce que je vous crois aussi exemple que moi de fausse délicatesse ,
c'est un homme qui peut vous êtes très-utile
Non , mais plus utile que vous ne pensez , plus utile peut-être que Reynolds lui-même.
L'entretien s'était prolongé ; l'heure des visites était venue; on annonça celle de lady Spencer.
Lady Spencer était une des personnes qu'Angelica avait connues en Italie , et qui Tavatent le plus sollicitée de venir en Angleterre ; aucune n'avait témoigné à la jeune artiste plus d'intérêt, plus d'amitié. Elle ne méritait pas le même reproche que bien d'autres, et n'avait pas changé à son égard. A Londres comme à Venise, celaient les mêmes offres de service, les mêmes protestations , les mêmes caresses, le même zèle à donner des conseils , à combiner des mesures; mais chez elle la vue et la mémoire étaient inséparables : elle n'aimait que de près, à bout portant, s'il est permis de le dire. Son affection n'était pas comme le soleil qui darde au loin ses rayons et accompagne
lOO ANGELICA
tous nos pas; c'était plutôt un feu de cheminée âpre, ardent, mais qu'on ne sent plus hors de la chambre.
Comme il ne s'agissait en ce moment que de conseils, et que lady Mary n'était pas sûre, malgré la longueur de sa harangue , d'avoir pleinement converti Angelica , elle résolut d'employer Lady Spencer comme auxiliaire. Dans la bouche d'un tiers , d'une femme à la mode et qui n'était que l'écho du monde, l'éloge de Shelton et de son crédit produirait plus d'effet.
Après d'affectueuses embrassades , lady Spencer ne tarda pas à s'informer avec anxiété , si sa chère miss Kauffmann était plus contente de ces vilains Anglais , et si elle commençait enfin à obtenir la justice qui lui était due.
Lady M. Veertvort répondit qu'elles vivaient encore d'espérances ; mais qu'au moins Tavenir s'offrait sous un meilleur aspect, et elle raconta où elles en étaient avec Reynolds.
— C'est parfait ! je savais bien que nous la tirerions d'affaire, cette belle demoiselle, dit lady Spencer, prenant les mains d'Angelica.
— Ce n'est pas tout , reprit lady Mary, encouragée de la voir s'associer à leurs espérances et au
mérite de leurs combinaisons ; nous avons quelque lieu de croire que sir Francis Shelton ne serait pas éloigné de s'intéresser à nous.
—Shelton ! s'écria lady Spencer, vous avez pour vous Shelton ! Permettez, ma belle, que je vous embrasse pour cette bonne nouvelle ; et elle déposa sur le front d'Angelica le plus cordial des baisers.
Celle-ci, tout en la remerciant, dit qu'elle n'osait point encore accepter ses félicitations , que ce dernier espoir était beaucoup plus vague que l'autre , et elle ne lui cacha pas d'ailleurs ses doutes sur l'utilité si grande de la protection de Shelton.
Il sembla que lady Spencer n'avait entendu do sa vie rien de si extraordinaire :
— Elle ne sait donc pas que c'est un bouc? ditelle en se tournant vers lady Mary.
— Un. . . ? demanda Angelica qui crut avoir mal entendu.
— Un bouc... Ah! çà, oùpassez-vous vos journées? Comment? voilà... combien?... un mois, deux mois que vous êtes ici , et vous ne savez pas encore ce que c'est qu'un bouc?
— Non , en vérité.
102 AAGELICA
— Vous n'avez pas entendu parler du club des boucs?
— Jamais.
— Allez-vous aussi me faire la même réponse , lady Mary?
— Non pas, répondit celle-ci en souriant; toute vieille que je sois et brouillée avec la mode , je ne suis pas entièrement rayée de la liste des vivants; mais ce sont de ces enseignements, my lady, qui conviennent mieux à une jeune bouche comme la vôtre.
— Ne vous en déplaise , lady Mary ; celui-ci est si peu frivole que je vais être obligée de le commencer par une leçon de grammaire. Il est un mot , miss Kauffmann , dont il faut que vous connaissiez bien la valeur exacte.
— Bouc? dit Angelica en riant.
— Non; bouc nest que le sobriquet des membres du club de la fashion; mais c'est ce terme fashion que j'ai à vous expliquer. Vous autres étrangers , vous croyez au dictionnaire comme à 1 Evangile. Vous en ouvrez un anglais-français, par exemple , vous y cherchez fashion, vous trouvez mode, et vous vous imaginez eu savoir la si-
gnificalion : erreur, ma belle. Sur le continent, la mode est la très-humble servante du premier venu, d'un boutiquier le plus souvent ; mais tout se fait plus légalement en Angleterre. La fashion est une reine absolue , entourée de ses ministres , et ces ministres ce sont les boucs.
— Et le nombre de ces bienheureux dépositaires du pouvoir suprême est-il considérable? demanda Angelica.
— ' Ils sont soixante-quinze.
— Voilà bien peu de places , pour le nombre d'aspirants que je suppose.
— Oh ! c'est un honneur universellement brigué; mais il n'est pas facile d'être élu. Le duc de Cumberland lui-même, le frère du roi, a remué ciel et terre sans pouvoir s'y faire admettre.
— Est-il possible ! quels titres faut-il donc présenter?
— Que vous dirai-je? ce n'est pas exclusivement l'argent, ni la naissance , car Henry Vernon, Tun des membres les plus influents, est roturier et sa fortune est fort mince. Ce n'est pas non plus la jeunesse ni l'esprit , lord Spencer en est : c'est un genre de mérite insaisissable pour le vulgaire et qui ue se peut définir.
— Et comment se renouvelle ce corps respectable? les extinctions doivent être rares , et les démissions sans exemple.
— Oui , mais non les destitutions. Le club est très-jaloux de son honneur, et pour peu qu'un de ses membres commette une faute, il est exclu impitoyablement.
— Mais c'est alors une institution fort recommandable , dit Angelica plus sérieuse.
— Prenez garde , ma chère , dit lady Mary ; la langue de la fashion n'est pas la nôtre , et elle n'attache pas aux mots les mêmes idées. La considéralion d'un membre du club des boucs est tout à fait indépendante de la morale : le club a ses lois à part.
— Il est vrai , s'empressa de dire lady Spencer ; mais n'allez pas croire non plus que ce soit un repaire d'immoralité. Le club est d'une impartialité complète , et on peut aussi bien s'y déshonorer par une mauvaise que par une bonne action : ils ne sont pas les juges du vice ou de la vertu , mais du goût.
— Et l'on tient le club pour infaillible?
— - Vos papes n'ont jamais tyrannisé si doucement , si sûrement les couscieiices. Y a-t-il rien
qui semble plus indépendant que nos goûts , et chacun de nous ne croit-il pas avoir les siens? Eh bien ! nous n'avons que ceux de ces messieurs. Il n'y a pas une de nos fantaisies qui n'ait été préalablement discutée , controversée , arrêtée dans leur aréopage. Les harmonicas, dont les sons nous font tant de plaisir et de mal aux nerfs , cette volupté douloureuse , nous les devons à Damer, le fils aîné de lord Milton ; c'est lui qui en a proposé l'adoption. Il n'y a pas bien longtemps qu'on nous a rendu la permission d'aimer Shakspeare. Enfin Reynolds, à qui doit-il sa réputation et sa fortune?
— Laissez-moi croire que c'est à son beau génie, ditAngelica.
— Dites à son bon génie , ma chère, à son ami, à son élève , à sir Francis Shelton , qui est un des meneurs du club.
~ Surtout lorsqu'il s'agit des arts , où il s'entend si bien , ajouta lady Mary. Jugez donc quel bonheur s'il allait vous adopter!
— S'il le veut bien , lady Mary, il ne tient qu'à lui de la faire déclarer fashionabte.
— Quoi 1 me faire admettre dans son club? dit enriant Angelica.
— Oh ! non ; un tel honneur n'est réservé qu'à
106 ANGE Lie A
la barbe, le nom du club lïndique. Mais être fashionable , c'est seulement être déclaré à la mode, femme à la mode, peintre à la mode, chose à la mode. Le club donne le ton à la cour, la cour à la ville , la ville à la cité , d'où il s'embarque pour le continent , l'Amérique et les Indes.
—Mais c'est comme lorsqu'on chante en canon , n'est-il pas vrai? quand les derniers entrent, les premiers déjà disent autre chose.
•— Précisément. Concevez -vous maintenant l'effet de soixante-quinze trompettes éclatantes , sonnant à l'unisson dans le silence religieux de la foule? Cela vaut bien les signaux que vos Suisses allument au sommet de leurs montagnes , lorsque leur territoire est menacé. .. Croyez-moi, siSheltonse le met en tête , vous ne serez pas longtemps à amasser une belle fortune et à faire un brillant mariage.
— Je me contenterai de la première moitié , dit Angelica.
— Pourquoi cela? que les hommes restent garçons, je le conçois ; mais nous, ma chère , le mariage est notre lot. L'Angleterre est le pays des vieilles filles, il n'y a pas ici de préjugé contre cet état, et néanmoins , vous le remarquerez vous-
KAUFFMAKiX. i07
même, les trois quarts de nos vieilles filles deviennent folles ou acariâtres. Au surplus, nous avons tout le temps d'en reparler. Adieu, ma belle, ménagez Shel ton, voilà l'important.
Ayant de nouveau baisé Angelica sur le front , lady Spencer prit congé de lady Mary Veertvort , qui la reconduisit avec mille amitiés, lui sachant gré de Tavoir si bien secondée.
— Avais-je tort, ma chère, de combattre vos scrupules? dit la vieille dame en rentrant; et puisje compter sur vous ce soir?
Angelica la remercia de ses bontés , lui dit qu'elle se soumettrait toujours à ses désirs, et la pria d'être persuadée qu'elle était convertie avant l'arrivée de lady Spencer.
— Je n'en doute pas , mon enfant , et je suis sensible à votre déférence ; mais si je l'accepte , croyez que c'est pour votre bien. C'est une chose utile que l'expérience, et, pour être poudrés, tous les cheveux ne sont pas blancs. Vous vous faites des monstres de rien ; quand on doit vivre dans le monde , il faut vivre com me le monde , et ne point y apporter un rigorisme dont personne ne vous saura gré. Si pour s'y maintenir on a besoin de toutes sortes de ménagements , en tout bien tout
honneur, à plus forte raison pour y avoir accès. Est-ce qu'on peut marcher dans la cité comme sur la grande route?
La raison de sa nature est verbeuse , et l'éloquence est un vainqueur peu généreux , qui continue souvent de frapper son ennemi à terre. Heureusement quelques devoirs de maîtresse de maison interrompirent la bonne dame , et elle laissa Angelica à ses reflexions après ce double et long entretien.
La première impression de celle-ci futTétonnement. Elle avait bien entendu parler de l'influence de la mode sur les Anglais; mais ce qu'elle venait d'apprendre dépassait de beaucoup son attente. Elle ne comprenait pas que ce peuple dont l'apparence était grave et les idées positives , oii elle avait cru trouver tant de caractères vraiment originaux, fût un peuple si frivole et si moutonnier. Elle en eut un mouvement d'humeur contre les Anglais ; mais cette humeur la réconcilia avec ellemême. Maintenant son amour-propre était consolé; elle s'expliquait les difficultés qu'elle avait rencontrées ; il ne s'agissait plus de mérite contesté, d'inégalité sociale, de roture ou de pauvreté, ce n'était plus qu'une question de mode; Reynolds lui-même, malgré son génie, avait dû en-
censer l'idole, et ce rang suprême qu'il occupait , il le devait moins à son mérite qu'à une coterie , qu'à sir Francis Shelton.
Et lorsqu'elle se rappelait que le soir même elle allait se trouver en présence de ce dispensateur des renommées , la surprise fit place à l'inquiétude, et elle en vint à se demander si elle aurait le bonheur de l'intéresser assez pour obtenir son patronage.
Telles étaient les dispositions de son esprit immédiatement après celte conférence; mais d'heure en heure ses convictions se modifièrent. Lady Spencer, qui lui avait prodigué les promesses de services sans jamais en réaliser aucune, élait-elle une personne dont les assertions eussent quelque valeur? n'était-ce pas une femme légère, ne visant qu'à l'effet, et qu'on étonnerait fort en lui répétant ce qu'elle avait dit? Fallait-il prendre au sérieux le jargon du monde? n'était-ce pas des mensonges convenus et qui ne trompaient personne?
Ces doutes , la présence de Shelton les changea en cerliluile. Quand elle le revit, elle eut beau se combatlre , sa mauvaise honte la reprit , et les hyperboles de lady Spencer perdirent tout crédit. Elle s'étonna d'avoir pu ajouter foi à rien de ce qui sortait d'une telle bouche , d'avoir
no ANGELICA
écouté, avec cette crédulité d'enfant, les fables qu'on lui avait débitées sur le club des boucs et sur 1 omnipotence de sir Francis Slielton.
Comme il était venu de bonne heure et qu'il n'y avait encore que peu de personnes dans le salon, la conversation fut d'abord générale. On parla des nouvelles du jour, du changement de ministère, de mille et une choses insignifiantes qui se répétaient à la même heure dans toutes les assemblées; mais lorsque l'arrivée successive de plusieurs invités eut rompu le cercle et permis les groupes, sir Francis profita, pour aborder Angelica , d'un moment où elle était dans le second salon.
Il débuta par s'excuser d'avoir accepté l'invitation de lady Mary Veertvort, sans s'être assuré de l'aveu de miss Kauffmann; mais il avait été pris au dépourvu ; avait-il eu tort d'espérer que cet aveu ne lui aurait pas été refusé?
Angelica répondit qu'il ne lui appartenait pas d avoir une volonté chez lady Mary; mais, qu'en tous cas, les amis de sa bonne hôtesse ne pouvaient pas ne pas être bienvenus.
Sir Francis répliqua que ce qui pouvait être vrai pour les autres ne Tétait malheureusement pas pour lui, dont la position était toute exceptionnelle;
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si elle avait la générosité d'oublier, c'était à lui de se souvenir. Ce n'était pas une excuse suffisante pour sa conscience que Timpétuosité de Tâge et du caractère , que Timpression vive et profonde de tant^de charmes. Il ne lui appartenait pas de se croire assez puni par la confusion, parle chagrin où ce départ soudain l'avait laissé, incertain s'il courrait après elle pour implorer son pardon, ou s'il resterait de peur de l'offenser davantage; mais si elle daignait prendre en considération le châtiment qu'il s'était infligé en se privant à tout jamais de son adorable présence, en se condamnant à rester sous le poids d'une opinion si défavorable et si méritée, les regrets cuisants qu'il n''avait cessé d'en éprouver, le doute où il était ce matin s'il oserait paraître devant elle, alors elle concevrait qu'ayant dû au hasard le bonheur de la revoir (et de la revoir , il lui avait semblé , indulgente et oublieuse), il u'eùt pas eu la force de se priver encore une fois de sa vue , et de cette occasion de rentrer en grâce avec elle et avec lui-même. 11 la suppliait de ne point le juger sur un si fâcheux antécédent , et de lui fournir, en l'admettant dans sa société, les moyens de réparer le passé.
Sir Francis avait mis tant de ménagements dans son apologie indirecte , il avait esquissé en passant
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un portrait de son juge si plein de fidélité flatteuse , il était si pénétré de sa faute , enfin il avait si habilement mis eu pratique la théorie qu'il avait développée la veille à lord Melvil , qu'Angelica , comme il Tavait prévu , ne put s'empêcher de le consoler et de lui assurer à diverses reprises qu'elle ne conservait pas la moindre rancune.
Shelton se montra confus d'une indulgence qui l'indignait encore plus contre lui-même et que le temps seul pouvait sanctionner à ses yeux ,• et à force d'humilité , de désintéressement , il obtint l'autorisation de revenir faire sa cour.
Avec quelque profit qu'il eût exploité son tort , il ne crut pas devoir dédaigner la ressource banale des services , et la concurrence de Reynolds ne lui permit pas de différer ses offres. Le succès, à Londres , dépendait de la manière dont on y était lancé : si ce n'était pas trop demander en un jour, il oserait mettre à la disposition de miss Kauffmann le peu de crédit dont il jouissait, et s'offrir à seconder lady Mary Veertvort dans sa tache attrayante.
Angelica , sans être empruntée , n'avait point assez d'habitude du monde pour tenir tête à un aussi rude jouteur ; de proche en proche , il obtenait d'elle , contre son gré , tout ce qu'il deman-
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dait; mais c'était sciemment qu'elle cédait, sinon volontairement. A force de rompre devant Tépée de son adversaire , elle avait rencontré un mur. Elle fut effrayée de tout le chemin quelle avait fait en arrière, il fallait s'arrêter. D'ailleurs jusque-là on avait imploré sa générosité ; maintenant on s'adressait à son intérêt , on lui proposait de contracter des obligations : celte idée lui répugna.
Profitant donc de ce que lady Mary n'était point à portée de 1 entendre, elle remercia sir Francis : elle attendait ce service de Reynolds qui lui témoignait de la bienveillance. Et pour éviter des instances auxquelles elle était résolue de ne pas se rendre , elle se leva du sofa où ils étaient assis et rentra dans le salon principal.
— Reynolds , dit sir Francis , tout en l'y accompagnant , et sans témoigner le plus léger mécontentement , vos intérêts ne peuvent être en meilleures mains.
Lady Mary Veertvort épiait la rentrée de Slielton . Elle élaitloin de soupçonner le refus qu'il venait d'e.^suycr, elle croyait que la lierto d An;yelica se serait bornée à ne rien demander , et il lui tardait de s'assurer s il serait disposé à protéger la jeune .irliste. Le prenant donc à part , et encouragée par
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les éloges que lui fit Sbelton d'Angelica , elle se hasarda à solliciter son patronage.
Sir Francis s'estima trop heureux de penser qu'il pouvait être bon à quelque chose ; mais son zèle s exprima en termes aussi vagues qu'exagérés, dont la vieille dame n'augura rien de satisfaisant, et, prétextant un autre devoir, il la quitta fort désappointée.
En se retirant, il rencontra Reynolds sur Tescalier. Il lui serra affectueusement les mains , lui fit tant de reproches d'être venu si tard , témoigna tant de regrets d'être forcé de partir , que Reynolds, tout en montant, se dit : L'aimable homme, et quel excellent ami !
Du reste , il était dans la destinée du peintre , ce soir-là , d être accablé de caresses.
Angelica n'avait pas plutôt rejeté l'offre de sir Francis, qu'elle avait été un peu alarmée de ce coup de tête : qu'allait penser lady Mary , si elle l'apprenait? lorsqu'elle les avait vus se parler à voix basse, et qu'elle avait remarqué un nuage sur les traits de la vieille daine, elle avait cru que Sbelton avait tout dit, et elle s'était repentie de sa précipitation , s'était reproché son incorrigible fierté. Même certaine du silence, et le danger passé grâce nu savoir vivre du baronnet, c'était une
leçon qui devait la rendre plus souple : Reynolds seul pouvait l'aider à cacher sa faute et à la réparer.
Quant à lady Mary Veertvort , mécontente de sir Francis , elle tenait à lui prouver qu'on pouvait se passer de lui. De ses deux combinaisons favorites, Tune venait d'avorter, elle reporta sur l'autre toutes ses espérances, toute l'ardeur de ses désirs : Reynolds était donc le bienvenu.
Sensible à la réception gracieuse , à toutes les prévenances dont il était l'objet , il y répondit par une amabilité qui enhardit lady Mary à rompre enfin la glace.
Reynolds ne fit pas, comme le baronnet, des protestations exagérées; mais sou langage fut celui de la franchise et de la bonne volonté. 11 entra dans tous les détails de la position d'Angehca, avec une curiosité bienveillante , avec une attention soutenue. Il mit d'abord sous les yeux des deux dames les résultats généraux de sa propre expérience, les obstacles qu'il avait rencontrés, les fautes de conduite qu'il avait commises , et les moyens qu'il croyait les meilleurs pour éviter ce double écueil. Puis, sans chercher à se faire valoir, comme sans fausse hunnlité , il expliqua ce que, dans sa situation actuelle, il pouvait faire
IIG ANGELIGA KAUFFMANN.
pour Angelica. 11 promit de ne point négliger une occasion de proclamer hautement tout le cas qu'il faisait de son beau talent; mais en attendant que ce talent fût apprécié dans un pays où malheureusement les connaisseurs étaient rares , il se regarderait comme fort honoré si miss Rauffmann voulait bien s'associer à quelques-uns de ses travaux. Elle pouvait accepter sa propositiou avec d'autant moins de scrupules , qu en ce moment ce serait un service qu'elle lui rendrait, car il était surchargé d'ouvrage , et il réclamerait particulièrement son assistance pour une commande d'une importance extrême , dont il devait encore garder le secret. Enfin il resta le dernier longtemps après tout le monde, et laissa les deux dames enchantées de lui.
Angelica se félicita fort d'avoir pris sur elle de refuser sir Francis, et commença à entrevoir un meilleur avenir. LadyMary, consolée de son désappointement , pardoima presque au baronnet ses politesses évasives , et se coucha soulagée d'un grand poids, et reconnaissant que jusque alors elle avait pris ses désirs piur des espérances.
Malgré la précipitation du départ de Shellon, et Texcuse qu^il avait alléguée à lady Mary Veerlvort , il ne parut pas avoir d^autre engagement pour la soirée; car, lorsque son valet de pied prit ses ordres en fermant la portière, il répondit à\m ton brusque : Chez moi ! et de toute la vitesse de deux chevaux fringants dans des rues en mauvais état et