H8 ANGELICA
non encore macadamisées , )e carrosse se dirigea vers Sl-James'Square.
— Ali ! miss Kauffmann , se dit-il, vous prétendez ne m'avoirpas gardé rancune , et vous refusez mes services! Ignorez-vous que la méfiance autorise la ruse?... Ah ! Reynolds m'a devancé! Mais le premier au départ n'arrive pas toujours le premier. . . Si , par une fatalité qui n'est pas impossible, ce Reynolds, sur qui vous comptez, se trouvait hors d'éîat de vous être ulile?... C'est un caractère susceplible; s'il se brouillait avec vous?... Est-ce que vous me tiendriez toujours rigueur?... Est-ce que l'intérêt ne ferait pas taire vos scrupules?... Et si l'on vous rendait service malgré vous^j ne finiriez-vous pas par le pardonner? •
Il roulait ces pensées dans sa tête, lorsqu'ayant levé machinalement les yeux , il aperçut de la lumière aux croisées d'une maison de belle apparence devant laquelle son carrosse passait dans Berry-Street. Il fit arrêter et demander si lord Tavistock était chez lui ?
Après une assez longue attente , informé qu'il était visible, Shelton monta.
Quand il entra dans le salon, le marquis était seul avec un secrétaire qui se retira.
— Étes-vous malade , lord Tavistock , lui dit Shelton ^ que vous voilà à cette heure chez vous et dans cette solitude?
— Hélas ! non , sir Francis ; c'est bien pis , je travaille! Voilà pourquoi j'avais fait fermer ma porte.
— Je regrette d'être monté , je vous aurai dérangé.
— Au contraire, je suis enchanté de vous voir. Je viens d'achever le rapport dont je suis chargé pour notre séance de demain , et puisque le ciel m'envoie un si bon juge , permettez-moi de vous soumettre mon travail.
— Quel rapport?
— Comment ! vous oubliez que c'est demain que nous décidons la grande affaire des peintures du club, et que nous nommons le peintre qui sera chargé de la commande !
— En effet , c'est demain , dit Shelton , parcourant le rapport que le marquis lui avait mis sous les yeux... Mais le nom du peintre est resté en blanc , ajouta-t-il après avoir tout approuvé à mesure qu'il lisait.
— A quoi bon écrire ce que tout le monde devine?
— V oulez-vous dire Reynolds ?
— Sans doute. Est-ce à rami de Reynolds de le demander?
— Ami de Reynolds , oui ; mais je suis l'ami du club avant tout, reprit vivement le baronnet , et il s'arrêta court, comme si ce peu de paroles lui était échappé,
l.e marquis s'en était aperçu ; il pria Shelton de s'expliquer.
— M expliquer !... je n ai rien à vous dire. Et quand bien même, je suis Tami de Reynolds...
— Oui, mais 1 ami du club avant tout, sir Francis. Ecoutez; je ne me connais pas, comme vous, en peinture. Ce rapport , vous le savez , je ne m'en suis chargé que sur votre refus , et parce que je n'ai consi 1ère cette affaire que comme une simple formalité. J'ai cru que le choix de Reynolds m'était désigné à 1 avance, et que, si vous vous étiez abstenu . c était par un excès de délicatesse, pour n'avoir pas à proposer vous-même la nomination d'un artiste avec qui Ton vous sait fort lié ; mais si ce refus a un motif tout contraire, et qu'il s'agisse aujourd'hui de me constituer juge du mérite de Reynolds, de prononcer entre lui et ses concurrents , vous sentez que la position de-
KArFFMA55. Lil
fient toat aotre. Fera le r^^ort^u foadr<i. je éeeiine mat edupéleiiee.
— ^MB aitocfcM fenip 4'iiBportaiiee à ai moC ea 1 air. F^Rsex i|«e je ■'» ri^k iïi . et
— %<Mà pa&. n ne t'apt poâit iâ ^oie teile : oft a d^ parlé ^ em fnfdk dans les { aettes: Le p«fcGe attori fceaaeaap 4b ekifc ; il £Mt pas feire de béwe. Je tovs dédare doac ^ « ^««s fevwÊn àaaa vos retieenecs . lien mt i fera aeeepCo'la reapoMiiiHité de ce cfcoia.
— Mon Dieo ! je eoMpteadi hàem Toire poôtifoa; mais songez, à ^ofere lo«r. eomhign b
aoa ÊnsBe Tb-a-Tts de BeynoUs. C'est ce eodit d'inlérèls et de def«âs ^pe
je^««iaÎ9 éviter.
— Mais qnaad les intenlMBs sont boonea». et q«m ne ami pas de les vov mal intja|«é^ — ^r ffMS soilex ^e toat eeei restera entre so«s.
— Voos me !e on^inetlex?
— Voos avei flid parole. D aiiie«rs . n"est-ec pas an serfiee pasannel ^«e Toas ni^ ——J-»^
Se^noUs est ■■ hnave de génie , e est m- ASfcefcBna«Mni|ni nnpcnsMpris
de ce début ; c^est le premier de nos peintres , et de beaucoup... Mais il y a longtemps qu'il est le premier ! mais sa fortune est faite , mais iJ a quarante et tant d'années! Il a donné son secret; actuellement il jette ses idées dans des moules connus; une nuée d'imitateurs vieillissent sa forme, et ce n'est plus à son âge , et dans sa position , qu'un artiste renouvelle sa manière et se rajeunit. Est-ce là l'homme qu'il nous faut? Si notre club était une académie, et que nous eussions à décerner un prix de peinture , évidemment ce prix appartiendrait de droit à Reynolds; mais il ne s'agit pas d'art ici : que voulons-nous? donner le Ion, imprimer une impulsion à la mode.
— Oui , sans doute. Eh bien !
— Eh bien! que nous faut-il? Est-ce de l'irréprochable? non; c est du neuf, de l'imprévu. La décoration de Reynolds sera très-belle , sans doute ; mais ce sera ce que nous voyons tous les jours chez vous , chez moi , dans vingt salons de la société. Que deviennent nos prétentions de marcher en avant de la foule?
— En effet; et voilà , je l'avoue , des difficultés auxquelles je ne songeais pas.
— Enfin, et ceci j'ai d'autant moins de scru-
KAUIFMANJN. 123
pille à vous le dire , que je ne m'en cache pas avec lui-même, Reynolds a un défaut très-grave, c'est que son coloris n'a aucune solidité.
— D'où vient cela?
— Il a la manie d'employer pour ses chairs le laque et le carmin , Teffet en est très-heureux pour le moment, et plus vrai peut-être que le vermillon ; mais il en résulte qu'en très-peu de temps sa couleur change... Pardon de vous ennuyer de ces détails du métier.
— Continuez, de grâce, ils m'intéressent infiniment, et j'ai besoin de m'instruire.
— Vous concevez que si c'est là un grand défaut , c'est surtout lorsqu'il s'agit d'une décoration d'appartement , qui nécessairement est toujours plus exposée qu'un tableau , à l'air, à la poussière, à l'humidité, à la fumée, au soleil , enfin à toutes les causes d'altération.
— Et qui d'ailleurs coûte beaucoup plus cher et qu'on ne peut pas refaire tous les ans. Diantre! mais voilà un grave inconvénient, etqui, à lui seul, m'empêcherait de jamais proposer Reynolds.
— Voyez, pourtant, réfléchissez, dit Shelton en se levant ; quant à moi , je vous ai dit franchement tout ce que j'avais à vous dire. Adieu , my lord.
124 AINGELICA
— Quoi ! vous vous en allez ! dit Tavistock inquiet ; mais il ne suffit pas de m'avoir signalé le danger, il faut m'aider à en sortir.
Les scrupules de Shelton recommencèrent ; mais rinsistance du marquis en triompha de nouveau.
— 11 s'agit maintenant de trouver un remplaçant à Reynolds, dit-il ; aidez-moi de vos conseils.
— Ce n'est pas un choix facile , dit Shelton.
— Voyons, voyons! dit le marquis, qui craignait de le voir parlir ; que diles-vous de Cotes?
— Cotes? ce n'est pas un peintre sans talent.
— Vous pensez donc que c est lui qu il faut choisir.
— Ce ne serait pas mon avis ; son genre . c est plutôt le portrait , et c'est surtout dans les portraits au crayon qu'il excelle. Ce nest pas là ce qu'il vous faut.
— Alors, cherchons-en un autre... Ramsay?...
— Ramsay?... Son père Allan était un poète distingué; c'est un garçon charmant et qui ne manque pas de mérite; mais, à votre place , je ne m'arrêterais pas à ce choix. II n'a rien de piquant. Cotes et Ramsay sont à une distance im-
IvAUFFMANN. 125
mense de Reynolds, et ils ne sont pas plus neufs que lui. D'ailleurs une autre raison les exclut : ce sont les deux peintres de la cour. Est-ce quil nous convient de nous mettre à sa suite? Franchement, Reynolds vaut encore mieux.
Shelton ne s'étnit point rassis , et le marquis craignait toujours de le voir partir. 11 s'épuisait donc en efforts de mémoire, et soumettait à son jugement toutes les candidatures possibles; mais chaque nom cité soulevait une critique sans réponse , et le jeune lord finit par rester écrasé sous le poids de toutes ces objections, et sous une grêle d'arguments scientifiques.
— Ma foi , my lord, lui dit le baronnet, ce n'est pas parce que Reynolds est de mes amis ; mais si vous n avez rien de mieux à nous proposer demain, je crois que vous ferez sagement de vous en tenir à lui.
Tout en parlant, il se dirigeait insensiblement vers la porte ; ces mots parurent au marquis un trait de lumière.
— Voilà deux heures, se dit-il en le suivant , que ce faquin de Slielton se moque de moi ! 11 se sera offensé de ce que j'ai dit, et il me prouve n sa manière que son ami Reynolds eslThommein-
dispensable. Mais, Dieu me damne! c'est ce que nous verrons ! Et si je laisse la commande à son indispensable ami , c'est que je ne pourrai pas faire autrement.
Il se remit en travail de mémoire avec une ardeur vindicative ; mais il ne trouvait plus que des noms indignes d'être cités, quand il lui vint une inspiration soudaine.
— A propos!... quelle est donc cette artiste dont on parle.
— Quel artiste?
— Une femme... nouvellement venue. .. une Allemande , je crois.
— Une Allemande... Voulez-vous dire Angelica Kauffmann?
— Précisément!... Comment la nommez-vous?
— Oui, c'est cela même... Savez-vous qu'on prétend qu'elle a beaucoup de mérite?...
— On ne se trompe pas.
— Et que Reynolds lui-même en fait le plus grand cas?
— C'est vrai. 11 m'a parlé d'elle avec un enthousiasme qui ne lui est pas ordinaire.
— Et il passe pour très-difficile.
— Oui ; mais il est juste et incapable de méconnaître un talent aussi capital.
— Vous convenez donc que ce serait un bon choix?
— Quoi!... vous voudriez?...
— Écoutez, sir Francis, dit le marquis en le ramenant vers leurs sièges , et d'un ton qu'il cherchait à rendre positif et absolu : j'ai cédé à toutes vos objections ; mais cette fois , si vous en faites encore, je croirai, je vous en avertis, que vous avez voulu railler et me faire revenir, par ce long circuit , à votre cher Reynolds.
— Quelle idée !
— Alors vous approuvez...
— Mais, pensez donc; une étrangère...
— Eh ! tant mieux ! Que cherchons-nous si laborieusement? un peintre de mérite, ilont la manière peu connue fasse sensation , que nous révélions nous-niènios au public, et qui nous doive sa vogue. Angelica Kauiïmann remplit toules ces conditions.
<28 ANGE Lie A
— Je ne dis pas non , répondit Sliellon pesant sur chaque mot, comme si, tout en parlant, il cherchait un faux-fuyant qu'il ne trouvait pas.
— H n'y a plus à s'en dédire ! s'écria le marquis. Quant à moi, je vous le déclare, mon choix est arrêté, et j inscris sur mon rapport le nom d'Angelica Rauffmann. Ce sera à vous de voir si vos relations d'amitié avec Reynolds vous permettent d'appuyer ma proposition.
— Je vous ai déjà dit , my lord , que je n'avais pas d'autre ami que le club.
— Vous me promettez donc votre voix ?
— Soit! mais vous me garderez le secret.
— Soyez tranquille , le rapport est de moi, et je ne vous ai pas vu... Mais un mot encore; quand je vous demande votre voix, j'entends celles dont vous pouvez disposer.
— Mon Dieu ! je suis loin d avoir le crédit que vous me supposez ; mais je me mets à vos ordres. 11 n'est pas très-tard encore, je vais de ce pas chez lord Belasyse, et je mettrai à profit le peu de temps qui reste d ici à 1 heure de la séance.
— Très-bien! j'en ferai autant de mon côté
dans la matinée de demain ; ce soir, je vais m'occuper de modifier mon rapport. Adieu !
— Ail ! maître Shelton , se dit Tavistock lorsqu'il fut seul , vous voilà pris à votre piège. Je vous apprendrai à faire avec moi le mauvais plaisant.
Comme le parlement , comme presque toutes les coteries un peu nombreuses , le club se divisait en plusieurs fractions.
La plus considérable était celle de sir F. Shelton. Il en était le véritable chef j mais comme il tenait plus à la réalité qu'aux apparences , il s'était arrangé de façon à laisser à un autre les honneurs et aussi la responsabilité du commandement. Cette ombre de pouvoir était aux mains de lord Belasyse.
Sa naissance, sa fortune , une jambe bien faite, un besoin éternel de mouvement et d'effet , une élocution que facilitaient la rareté et la banalité des idées, une suffisance qui , si profondes que fussent ses chutes, retombait, comme un chat, toujours sur ses pieds, tout contribuait, qualités et défauts , à le mettre en relief , à lui donner de l'importance dans sa coterie.
La considération publique ressemble fort à ces
tables d'hôte où l'on se sert soi-même , où le savoir-vivre est duperie, et dont les plus discrets ne sont pas les mieux partagés.
Lord Belasyse était donc très-propre au rôle que Shelton lui faisait jouer; croyant jouir de l'autorité réelle, mais incapable de l'usurper, c'était, aux mains du baronnet , un instrument aussi discret que docile.
A la tête du second parti était ce Henri Vernon , cité par lady Spencer. Sa position dans le monde était des plus extraordinaires. Etait-ce son adresse ou l' influence de son étoile? Ce qui aurait perdu tout autre l'avait servi. Dans le pays de la pruderie et du cant , il poussait le cynisme jusqu'à la grossièreté; il n'épargnait rien de ce qu'on y respecte : la religion , la constitution , l'Angleterre, les femmes, le club lui-même, rien n'échappait à sa langue venimeuse; et, quoi qu'il dît et quoi qu'il fît , on le trouvait adorable.
Les imitateurs, qui vieillissent toute originalité, ne pouvaient rien contre la sienne. Ceux qui avaient tenté de marcher sur ses traces avaient , à leur grande surprise , soulevé contre eux l'indignation publique; de toutes parts, on avait crié au scandale, à l'impudence, à Timmoralité, et ils
KAUFFMANrs. 131
avaient reconnu , à leurs dépens , qu'il n'y avait d'indulgence plénière que pour Henri Vernon.
Ce roturier sans fortune , qui n'était ni beau , ni bien fait , et qui , dans sa toilette , affectait une indépendance qui allait jusqu'à la négligence, pour ne pas dire plus, était loin pourtant d'être une anomalie dans ce club. 11 y tenait avec raison sa place, et une place importante j car il représentait une qualité sans laquelle il n'est point de vraie élégance. II était le député de la fantaisie au parlement de la fasliion.
Sbelton et lui étaient fort mal ensemble; le baronnet était un homme de bonnes manières , qui ne professait pas une grande admiration pour celles de Henri Vernon. Ce motif d'éloignement, et la conformité même de leur intelligence leur avaient inspiré une antipathie d'autant plus vive, que , de part et d aulre, elle excluait le dédain.
Le troisième parti se composait de tous ceux qui ne s'étaient point enrégimentés dans l'un des deux autres. Moins compact et formé d'éléments plus hélérogènes , il n'avait pas précisément de meneur ; mais le fils unique du duc de Bedford , Francis Russel, marquis de Tavistock , en olail un des membres les plus influents. Cette influence, il la devait au prestige des avantages physiques dans
j32 ANGELICA
toute leur perfection. C'était de tout le club , n^estce pas dire de tout Londres? le cavalier le mieux tourné, le plus gracieux, le plus séduisant; la nature et la fortune s^étaient plu à le combler de leurs fav^Burs; mais une compensation terrible devait bientôt faire taire l'envie : la mort Tatteçidait à la chasse Tannée suivante.
Cette fraction était la moins nombreuse , mais peut-être avait-elle l'importance la plus réelle ; car, placée comme arbitre enlre les deux partis rivaux, elle disposait à son gré de la victoire.
Cette fois les rôles avaient changé. C'était à elle à prendre l'initiative; mais Shelton avait dû voir lord Belasyse , et celui-ci était trop bien dressé pour ne pas se mettre immédiatement et utilement en quête. Il ne s'agissait donc plus pour le marquis de Tavistock que de s'assurer des voix de son parti. Toute la matinée fut employée à ces démarches ; elles réussirent à son gré , et il arriva le soir au club, son rapport en poche, plein de confiance et de [ satisfaction railleuse , en pensant à sir Francis.
L'assemblée était nombreuse. Son premier soin fut de le chercher dans la foule; mais ses perquisitions n'eurent d'autre résultat que de lui prouver que Shelton était absent. Cependant il se faisait
tard ; le jeune marquis commença à concevoir des soupçons. Il voulut les éclaircir auprès de lord Belasyse ; mais celui-ci avait Pair de l'éviter : les inquiétudes de Tavistock s'en accrurent. Décide à provoquer une explication , il alla à lui comme il pérorait au milieu d'un groupe.
Henri Vernon , quoique le dos tourné , et sans vouloir paraître écouter , prêtait à l'entretien une oreille attentive. Le choix qu'allait proposer le rapporteur n'était plus un mystère , et c'était le sujet des conversations générales avant Touverture de la séance; on en parlait dans ce groupe , et Tavistock , en approchant , crut entendre Belasyse dire que Reynolds valait mieux qu'une étrangère.
Ce mot l'arrêta; il sentit le feu lui monter au visage.
— C'est une infâme trahison ! se dit-il en rebroussant chemin. Non-seulement Shellon s'abstient , mais il a fait la leçon à son parti î Ce bavard de Belasyse a trahi leur secret , et ils voteront contre moi I
La séance venait d'être ouverte , et il avait à peine gagné sa place, que le président lui accorda la parole pour donner lecture de son rapport. Que faire? 11 n'y avait plus à reculer; mais évi-
134 AiNGELlCA
demment il était joué , il allait essuyer un échec ridicule. Pour se consoler, il se promit de se venger de Shelton , et fit son rapport avec un débit précipité; condamné à le lire, il voulait du moins abréger son supplice.
Quel fut son étonnement lorsqu'on alla aux voix, et qu'il vit sa proposition adoptée à une trèsgrande majorité ! Il cherchait l'explication de ce mystère , lorsque Henri Vernon s'approcha de lui.
— Il paraît que ce pauvre Shelton est malade , lui dit-il de l'air le plus piteux.
— Il est malade! dit Tavistock.
— Oui, Belasyse vient de me l'apprendre. Je suis bien fâché de ne pas l'avoir su plus tôt , car voilà une mesure qui va l'affecter; et certainement vous voudrez bien m'excuser , je n'y aurais pas contribué par mon vote, si j'avais pu prévoir sou état.
Tavistock comprit que Vernon avait appuyé avec empressement une proposition qu'il savait déplaire à Shelton , et que c'était à ce secours inattendu qu'il devait lui-même d'avoir échappé à la trahison du baronnet.
Dès qu'il fut rentré , il s'empressa d'écrire à celui-ci un billet ironique pour lui annoncer la no-
mination d'Angelica , et le remercier de l'appui qu'il lui avait prêté.
Son messager ne lui apporta qu'une réponse verbale. Sir Francis lui faisait ses compliments , il était couché et trop souffrant pour écrire; mais il était charmé d'avoir pu lui être agréable.
— C'est par trop fort! s'écria Tavistock. Non content de me trahir, il me raille; mais il ne sera pas toujours malade , et tôt ou tard il faudra bien qu'il s'explique. En attendant , je suis déjà à moitié vengé , car son ami Reynolds est exclu !
Cette commande du club eût fait Fenvie detous les peintres; mais le désir suppose la possibilité, et quel artiste assez ambitieux pour oser se mettre sur les rangs? Si la pensée en était venue h quelque esprit téméraire , c'était moins une espérance ou un vœu , qu'une de ces chimères qu'on se crée sciemment à défaut de réalités , un de ces rêves si invraisemblables qu'ils ne font pas illusion même pendant le sommeil.
A Reynolds seul appartenait tant d'honneur : sa vogue, plus encore que son génie, écartait touteconcurrence ; et le crédit de sir Francis Shelton ne permettait pas de douter que le club , dans celte circonstance solennelle, ne confirmât sa précédente adoption. Reynolds comptait donc fermement sur i^sa nomination , et , dédaignant toute fausse modestie, il avait reçu à l'avance les compliments, avec cette simplicité de caractère qui , au besoin , sacrifie plutôt la réserve que la franchise. Lorsque, chez lady M. Veertvort, il avait parlé d'une commande considérable, il faisait allusion à celle du club , et s'il ne l'avait pas désignée plus explicitement, c'est que les deux dames s'étaient discrètement abstenues de toute question.
11 ne tarda pas à être informé de la décision qui venait d'être prise. Les règlements du club prescrivaient bien le secret des séances ; mais comment garder un secret entre soixante-quinze personnes? d'ailleurs Henry Vernon n'avait pas voté cette mesure pour la tenir cachée , et ne pouvait se priver de la satisfaction d'en faire instruire immédiatement l'ami de Shelton.
On peut se figurer l'état de Reynolds à cette nouvelle. Ce n'était pas seulement lui susciter
KAUFl'MAJNN. 139
une rivalité, c'était prononcer sa déchéance, c'était le mettre au rebut . Blessé contre toute attente dans ses intérêts, et plus encore dans son amourpropre, son premier mouvement fut de courir chez sir Francis Shelton pour se plaindre de cet outrage et s'en expliquer avec lui. Celui-ci, toujours indisposé, ne recevait pasj mais Reynolds insista et finit par être introduit.
Le baronnet, en robe de chambre de basin, était couché sur un sofa , au coin d'un feu ardent, derrière un rempart d'oreillers; un paravent en laque de Chine formait, autour de la cheminée, une enceinte brûlante de six pieds carrés, où il fallait s'emprisonner pour parvenir jusqu'à lui. On était au 'l'"" d'août, cétait un de ces jours glorieux si rares à Londres; Il était deux heures et au plus fort d'un soleil digne de la canicule , Reynolds était venu à pied et très-vile, en homme impatient de décharger sa bile. Il se sentit suffoqué en entrant dans cette étuve.
— Bonjour, cher maître, lui dit Shelton , d'une voix languissante, et lui tendant sans se lever une main que le peintre ne prit pas ; qui vous a ditque j'étais malade ?
— Personne, répondit sèchement Reynolds.
— Asseyez-vous donc.
Reynolds ne tint pas compte de l'invitation et resta debout.
— Je viens vous remercier, lui dit-il , d'un ton dont l'ironie fut perdue pour son interlocuteur.
— Et de quoi ? dit le baronnet en s'appuyanl sur son coude... Ah !... de la nomination d'hier?... mais c'est de toute justice.
— De toute justice! s'écria Tartiste dont le sang, déjà échauffé par le ressentiment, s'allumait à cette fournaise.
— Sans doute. Qu'avez-vous donc? lui dit Shelton avec intérêt.
— Ce que j'ai?... vous le demandez? j'ai
que je suis trahi , que je suis joué !... que j'ai compté sur mon bon droit , sur l'impartialité des hommes, sur vos protestations d'attachement , et que je ne suis qu'un niais !
— Qu'est-il donc arrivé? bon Dieu!
— Ce qui arrivera toujours... C'est que rien dans le monde ne se fait que pour le colillon!... Mais au moins il fallait me prévenir ; je n'aurais certes pas été assez orgueilleux pour lutter contre la sigiiora Anjclica Kauffmanu !!!
— Miss Kauffmann! dit sir Francis se mettant sur son séant.
— Eh qui donc? reprit vivement Reynolds, ne lui avez-vous pas donné hier ma commande?... oui , ma commande ! puisque le mot est lâché , je ne le reprendrai pas.
— Et vous avez cent fois raison ! cria Shelton , d'une voix tonnante... Comment! miss Kauffmann a votre commande?.. . mais ce n'est pas possible! dit-il en frappant du poinjy un guéridon chargé de fioles et de tasses , qui inondèrent les pieds de Reynolds de sirops et de tessons.
La brûlure guérit la brûlure : la violence du baronnet calma celle de Tartiste. Un geste de l'accusé fut plus persuasif qu'aucun plaidoyer; ces débris qui jonchaient le plancher étaient autant de témoins de son innocence. Tous les symptômes de la colère disparurent sur le visage du j)einlre ; il n'y resta plus que ceux assez semblables, il est vrai , de la chaleur.
— Miss Kauffmann ! répéta sir Francis.
—Miss Kauffmann, reditReynokls d'un ton sardonique, mais qui n'avait plus rien d'hostile contre le baronnet.
■— Qui vous a donné cette incroyable nouvelle? demanda celui-ci.
— Un de mes amis , qui la tenait directement de Henri Veruon. Oh ! il n'y a pas à en douter.
— Faut-il que je ne me sois pas trouvé à cette séance!... s'écria Shel ton. Si j'avais eu la moindre inquiétude , il n'y a pas d'indisposition au monde qui m'aurait retenu; mais qui diable pouvait soupçonner une telle chose ! Asseyez-vous donc un peu , mon bon ami.
Reynolds, sans proférer une parole, prit cette fois le siège qu'il avait d'abord refusé.
— Est-ce que vous n'avez pas quelques données sur cette intrigue? lui dit sir Francis après un instant de silence , et prenant du tabac dans la boîte de Reynolds.
— Qui est-ce qui en profite?
— Quoi ! vous pensez que miss Kauffmann est capable!...
— Et qui serait-ce donc? Est-ce que l'on a jamais semé sans espoir de récolte?
— Dieu me préserve d'une pareille idée! ne nous laissons point emporter à d'injustes préventions ; elle a l'air de la candeur même.
— Pure hypocrisie ! . . . Si je vous disais , reprit Reynolds en rapprochant son siège du sofa , que , pas plus tard qu'avant-hier , elles ont eu , Jady M. Veertvort et elle, la perfidie de solliciter ma protection,
— Vraiment!... ce serait abominable!.,. Mais n'est-ce pas la preuve , au contraire , que tout se tramait à leur insu?
— Et qui diantre aurait songé à déterrer miss Kaulfmann ? s'écria le peintre, que la contradiction irrilait... C'était pour m'endormir, vousdisje, et me faire tomber plus sûrement dans leur piège!... Et moi qui avais la bonhomie de destiner à cette intéressante jeune fille une partie de votre commande !
— De la commande du club ?
— Mon Dieu! oui... J'avais même promis d'aller les voir ce matin , et de leur portei^ une bonne nouvelle... celle-là!... Mais elles peuvent attendre!..,
— A votre place, moi, j'irais.
— Aller ! moi I chez miss Kauffmann ! pour la faire jouir de ma confusion !... A moins que ce ne soit pour solliciter à mon tour son patronage.
144 • ANGELIGA
— Vous êtes censé tout ignorer, et ce serait le plus sur moyen de savoir à quoi vous en tenir.
— Mon opinion est toute formée , dit Reynolds avec un redoublement d'humeur , et je ne les connais que trop , ces deux femmes! La vieille est une intrigante qui prend le péché sur sa conscience tannée; la jeune laisse faire et en profite , Tinnocente !
— Au fait , je conçois votre répugnance, dit le baronnet, qui ne jugea pas utile d'insister davantage ; c^était une idée en Tair, et je crois que vous avez raison de vous abstenir... d^autant mieux que nous trouverons bien un autre moyen d'éclairer ces ténèbres.
— Ténèbres visibles, dit l'artiste , faisant allusion au vers de Milton.
— Soit ; mais coupable ou non , comment miss Kauffmann a-t-elle obtenu la majorité dans le club, voilà ce qui n'est pas si visible , et ce qu'il faudra pourtant que je parvienne à voir.
— Ceci, dit Reynolds d'un ton indifférent, c'est votre affaire.
— Oui , mon affaire , et j'en aurai le cœur net. N'est-ce pas lord Tavistock qui était rapporteur?
>— Je ne sais pas, répondit le peintre, continuant d'affecter de ne prendre aucun intérêt à la
conversation Je crois que c'est lui qu'on m'a
nommé.
— Lord Tavistock n'est pas mal pour moi j vous ne lui supposez aucun motif particulier contre vous?...
— Aucun.
— Vous avez deviné , c'est une affaire de cotillon... Savez-vous si lord Tavistock connaît miss Kauffmann?
— Je n'en sais rien, dit Reynolds fatigué de toutes ces questions.
— Nous le saurons , reprit le baronnet , sans faire aucune attention à la brusquerie laconique de son interlocuteur. Mais... attendez donc... de qui m'avez-vous dit que vous teniez cette nouvelle?...
— De Henri Vernon , par un tiers.
— De Henri Vernon!... c'est cela... tout s'explique!... Je vous parie cent contre un que je suis sur la piste , et que c'est un tour que ce misérable me joue. Il me sait votre ami , il aura voulu me chagriner... peut-être me brouiller avec vous! ^ Voilà de ses procédés continuels! Mais Dieu me damne, si je ne l'en fais repentir !
Cette menace de sir Francis n'était que le prélude d'un accès de fureur qui dépassa de beaucoup les emportements de Reynolds. C'est en vain que celui-ci s'efforça de le calmer. Le baronnet, plus sourd que son illustre ami , ne répondit que par un torrent d'imprécations contre cette vipère de Vernon, auxquelles il força le peintre de mêler les siennes, et, sautant à bas du sofa , il s'élança vers une des sonnettes , dont le cordon tiré avec violence lui resta dans la main.
Un laquais entra au bruit.
—Prévenez Joseph que je vais m'iiabiller , lui dit sir Francis. Je sortirai en chaise.
— Sortir? dit Reynolds. Où voulez-vous aller?
— Chez lord Tavistock.
— Dans l'état où vous êtes !... quelle imprudence !
— Au diable la santé ! . . . elle nous coûte trop cher!
— Je vous en prie , que ce ne soit pas pour moi.
— Non , c'est pour moi-même.
— S'il en est ainsi , je n'ai rien à dire ; mais prenez bien des précautions.
KAIIFFMANN. 147
— Dans la soirée , dit le baronnet , j'espère vous donner quelques nouvelles.
— Donnez-moi des nouvelles de votre santé , ce sont celles qui m'intéressent le plus ; et lui ayant tendu la main, que Shelton serra fortement en homme bien affectionné ou bien peu malade , Reynolds prit congé de lui, la gorge aride et ruisselant de sueur.
11 n'était pas sur Tescalier, que déjà sir Francis faisait sa toilette dans une chambre beaucoup plus fraîche, et, une demi-heure après , le baronnet était chez lord Tavistock.
— Comment! vous sortez malade comme vous êtes ! s'écria celui-ci.
— Je vais mieux , répondit sir Francis en souriant.
— Je pensais bien que ce ne serait rien. Quand les indispositions sont si subites , il est rare qu'elles durent plus d'un jour... Mais, parlons sérieusement , sir Francis ; sont-ce vos remords qui vous amènent?
— Oui , lord Tavistock , je l'avoue : je me repens d'avoir prêté les mains à votre mesure.
"- Prêté les mains î... Ah ! vous appelez cela
148 ANGELIGA
prêter les mains?... et c'est de cela que vous avez des remords?...
— Et de quoi donc en aurais-je , s'il vous plaît?
— Mais , par exemple , de m' avoir manqué de parole.
— Manqué de parole, lord Tavistock?... N'avez-vous pas eu la majorité?
— Oui , mais grâce à qui?. . . et sans Henry Vernon...
— Vous voulez dire Belasyse, interrompit Shelton d'une voix douce.
—Je dis Henry Vernon ; Belasyse est un bavard qui garde mal vos secrets , mon cher baronnet.
— Belasyse est plus rusé qu'il n'en a l'air, mon cher marquis.
— Quoi ! son propos n'aurait été qu'une feinte pour tromper Vernon ! . . .
— J'ignore ce à quoi vous faites allusion, lord Tavistock , je n'étais pas à la séance ; mais avec ce Vernon , il n'y a pas moyen d'aller droit son chemin, et si Belasyse a usé de stratagème, c'est de bonne guerre.
— Vous avez raison , sir Francis , c'est venger la morale I... Et, pour ma part , je suis enchanté
que vous aylez pris... que Belasyse, veux-je dire , ait pris ce renard au piège.
— Vernon, dit sir Francis , paraît trop fin pour l'être réellement.
— Sans doute : avec lui , on est sur ses gardes; au lieu que Belasyse, on se s'en méfie pas... Ma foi , sir Francis , vive Belasyse î c'est un habile homme et bien dangereux, s'il s'avisait de faire un mauvais usage de ses talents.
— Il en est incapable , dit Shelton d'un air pénétré.
— J'en suis convaincu , reprit Tavistock sur le ménoie ton... Ah ça! et maître Reynolds?...
-- Je viens de le voir.
-— Savait-il la mesure ?
— Oui, par Henry Vernon.
— Et comment prend-il la chose?
— Il est furieux.
— Contre vous ?
— Non.
— Contre moi?
— Non plus.
-— Contre qui donc ?
— Contre Henry Vernon.
ISO ANGELIGA
— Contre Henry Vernon?
— Sans doute. N'a-t-il pas voté l'exclusion de Reynolds?
— C'est ma foi vrai !... bene, Belasyse !
— 11 parait , lord Tavistock , que , dans tout ceci , vous n'avez été que Tinstrument de Vernon sans vous en douter.
— Moi , sir Francis ! quelle histoire ?. . ah oui ! . . meglio Belasyse ! !
— Et que c'est contre moi , pour me brouiller avec Reynolds , qu'on a tramé ce complot.
— Benissimo, Belasyse ! ! ! La fin couronne l'œuvre ! ... Si vous voyez Belasyse avant moi, sir Francis, faites-lui mon compliment.
— 11 le recevra avec satisfaction.
— Je le connais trop pour en douter.
— Et miss Kauffmann , lord Tavistock , vous ne m'en parlez pas j que dit-elle de sa nomination?
—Ce qu'elle en dit? Croyez-vous qu'elle la sache déjà?
— Quoi !.. vous ne l'avez pas encore vue?
— Non , ma foi. J'ai eu du monde toute la matinée... D'ailleurs, je ne sais pas sou adresse.
KAUFFMANiN. iS4
— Elle demeure dans Charles-Sti'eet, Berkeley- Square , chez lady M. Veertvort.
— Lady M. Veertvort... la veuve d'un Hollandais?... Ne connaissez-vous pas celte dame, sir Francis?
— Beaucoup.
— Alors , vous connaissez miss Kauffmann?
— Un peu.
— Oh bien 1 vous me ferez le plaisir, n'est-ce pas , de lui porter cette nouvelle.
— Impossible , lord Tavistock , vous seul devez faire cette démarche.
— - C'est une corvée pour moi ; je ne connais ni miss Kauffmann ni lady M. Veertvort.
— Je ne vous savais pas si sauvage.
— Ce n'est pas non plus le vrai motif, dit Tavistock en riant ; mais il va falloir parler de ce devis , et mon ignorance donnera une mauvaise opinion des lumières de la fashion.
— Votre choix , monsieur le rapporteur, n'est-il pas une excellente preuve de votre goût?
— La seule preuve de goût que j'aie donnée , mon cher mentor, c'est de recourir à votre expérience : ne m'abandonnez pas.
— Vous voulez donc aussi me brouiller avec Reynolds?
—Non ; mais je veux que cette affaire soit menée à bien , et l'exclusion de Reynolds doit nous rendre très-circonspects.
— Il est vrai , lord Tavistock , et si le marché était conclu, je ne refuserais pas de mettre mon temps et mes faibles connaissances à votre disposition et à celle du club.
— Et n'est-ce rien que ce devis à concerter avec miss Kauffmann, et, sérieusement, suis-je propre à cette négociation ?
— Mais ce pauvre Reynolds !
— Mais Thonneur du club ! et d'ailleurs , Reynolds n'en saura rien : c'est un secret entre nous , vous n'agissez que sous mon nom et je prends tout, bien entendu , sur ma responsabilité. Rendez-moi ce service, je vous en prie.
— Vous faites de moi tout ce que vous voulez ; mais vous aurez quelque jour à me justifier.
— Ce sera un devoir pour moi ; mais vous n'aurez pas besoin de mes apologies... pas même des talents de Belasyse, dit le jeune lord avec un sourire qui en fit naître un sur les lèvres de Shelton.
11 était quatre heures , lorsque celui-ci sortit de
KA.UFFMANN. 155
chez lord Tavistock. Ses affaires étaient en bon train : le matin , il était brouillé avec deux personnes , sous une double accusation de perfidie ; en deux heures , il s'était justifié , réconcilié. Il ne lui restait plus qu'à aller sans péril recueillir chez Angelica le fruit de ses combinaisons. Il rentra chez lui pour dîner; la visite de Reynolds avait commencé sa guérison , sa conférence avec lord Tavistock acheva de lui rendre la sauté, et il se mit à table avec l'appétit d'un convalescent.
Pendant que tous ces raccommodements s'opéraient, lady M. Veertvort et Angelica attendaient Reynolds : il avait promis de venir à deux heures précises, il en était trois, et Angelica ne faisait qu'aller de la pendule à la fenêtre.
— Je commence à croire qu'il nous a oubliées , dit-elle avec un soupir.
—Oubliées?... c'est impossiblel dit lady Mary. Au surplus, je vais envoyer savoir de ses nouvelles.
Leicester-Fields n'est pas très-près de Charles- Strcet ; la réponse ne revint pas avant quatre heures moins un quart. M. Reynolds était malade.
— Il aurait pu au moins prendre la peine de nous prévenir, dit la vieille dame un peu piquée.
154 ANGELIGA
— Sans doute il se sera trouvé hors d'état d'écrire , lady Mary.
— Maison envoie, nna chère.
—Puisqu'il est souffrant, il n'y aura plus songé.
— C'est possible , ma belle ; il ne faut pas être susceptible avec lui , il peut nous être si utile !
-- Et il s'est montré si obligeant !
— C'est comme une fatalité I mais voici le dîner qu'on nous annonce, descendons. Il faut espérer que cette indisposition n'aura pas de suites et que Reynolds pourra bientôt nous donner notre revanche.
En sortant de table , lady M. Veertvort , pour distraire Angelica , lui proposa d'aller à St-James'Park.
La chaleur excessive du jour avait beaucoup diminué, et le parc était rempli de promeneurs. Elles quittèrent leurcarrosse, et s'enfoncèrent dans la partie réservée aux piétons , le plus loin possible de la poussière et du bruit des équipages. Un vent frais et léger répandait dans l'air une agréable odeur de verdure. Elles prolongèrent leur promenade jusqu'au coucher du soleil.
La crainte du serein ramenait lady M. Veertvort
KAUFFMAINN. 455
vers sa voiture, lorsque Angelica poussa un cri de surprise.
— Regardez , lady Mary ; je ne me trompe pas; c'est lui !
— Qui , lui ? demanda la vieille dame.
— M. Reynolds , là-bas, à cheval.
— Vraiment oui ! venez vite I II va au pas , et nous aurons le temps de lui barrer le chemin.
Elles hâtèrent leur marche ; mais le cavalier mit son cheval au trot , et quand elles arrivèrent à la route , il sortait du parc par la porte principale, du côté des horse-guards.
Les deux dames désappointées se regardèrent la bouche béante. Lady M. Veertvort la première rompit le silence.
— Qu'est-ce que cela signifie? il nous évite !
— Il ne nous aura pas aperçues , dit Angelica toujours prête à excuser.
— Mais il a pris le trot. . . Et, d'ailleurs , s'il est en état de se promener à cheval , pourquoi n'être pas venu ce matin?
— Le jour commence à tomber, lady Mary ; peut-être nous sommes-nous trompées ; nous aurons pris pour lui quelqu'un qui lui ressemble.
— H faut que vous ayiez bien envie de le disculper, ma belle; c'est si bien lui, que j'ai reconnu jusqu'à sa cicatrice.
Reynolds , en i 749 , avait fait une chute de cheval à Port-Mahon, et il s'était écrasé une partie de la lèvre.
Angelica n'avait pas de moins bons yeux que lady Mary ; mais il lui coûtait de trouver des torts à un homme dont elle admirait le génies
— Peut-être, dit-elle, vient-il en ce moment de chez vous.
— Je le désire pour lui plus encore que pour vous , mon cœur; mais franchement, je ne l'espère pas ; au surplus , nous allons le savoir.
Elles remontèrent dans le carrosse qui les ramena à leur maison.
— Est-il venu quelque visite en mon absence? demanda la vieille dame au portier.
— Personne, my lady.
— Vous voyez, ma chère!
— M. Reynolds n'est pas venu? dit Angelica.
— Non , madame ; il n'est venu qu'un domestique, qui a demandé si ces dames étaient chez elles; j'ai répondu qu'elles étaient à la promenade.
KAUFFMANN. i57
Il s'est informé de l'heure à laquelle elles seraient de retour, et je lui ai dit qu'elles reviendraient probablement à la brune.
— Et ce domestique , à qui est-il ?
— Je ne sais pas , my lady ; il ne me l'a pas dit.
— Maladroit ! c'était la première question à lui faire !
— C'est un domestique de M. Reynolds , dit Angelica en montant Tescalier, et vous verrez qu'avant la fin de la soirée il viendra , ou tout au moins nous donnera de ses nouvelles.
— J'en accepte Taugure , mon enfant ; mais jusque-là , pensons à autre chose; nous avons déjà assez attendu aujourd'hui, et j'en ai mal aux nerfs.
Mais comment penser à autre chose ? La vieille dame était la première à enfreindre sa loi , à s'interrompre ou à demander du silence à chaque voiture qui passait dans la rue; et toute une heure s'était péniblement écoulée dans cette succession d'espérances et de désappointements , lorsque enfin une bruyante décharge de coups de marteau annonça une visite.
— Le voici I s'écrièrent-elles toutes deux; mais, au lieu de Reynolds, on introduisit sir Francis Shelton.
11 n'avait pas eu le temps de s'excuser de venir à celte heure , que lady M. Veertvort Tinterrompit pour lui demander si c'était lui qui avait envoyé chez elle un de ses gens.
— Moi-même , lady Mary. Je. . .
— Eh bien î mon cœur? dit la vieille dame à Angelica.
-- (Qu'est-ce donc? demanda Shelton.
— Miss Kauffmann me soutenait que c'était un des domestiques de M. Reynolds.
— Non, miss Kauffmann, c'était un des miens. 11 allait de nouveau essayer d'expliquer le motif
de sa visite : lady Veertvort lui coupa une seconde fois la parole.
— Avez-vous su, sir Francis , que M. Reynolds fût malade?
— Malade , lady Mary? depuis quaud donc? je l'ai vu aujourd'hui.
— Aujourd'hui? Et il vous a paru en bonne santé?
— Très-bonne.
— Vous êtes sur, il ne s'est pas plaint? Il n'était point pâle?
— Pale ! jamais je ne lui ai vu le teint plus animé.
— Et à quelle heure étiez-vous chez lui?
— C'est lui qui est venu chez moi.
— Ah I c'est lui ! et à quelle heure ?
— De deux à trois.
— Fort bien; précisément lorsqu'il aurait dû être ici.
— Vous lui aviez donné rendez-vous?
— Oui ; miss Kauffmann et moi , nous l'avons atlendu deux grandes heures. J'ai envoyé savoir pourquoi il ne venait pas ; on a répondu qu'il était malade.
— Je vois que j'ai commis une indiscrétion ; aussi vous me tendez des pièges.
— Rassurez-vous, vous ne m'avez rien appris : après dîner, nous l'avons vu passer à cheval dans le parc.
— Vous m'étonnez beaucoup ; était-ce un rendez-vous bien positif? les hommes de génie sont • sujets aux distractions.
— Génie ou non , je n'admets pas cette excuse; quand on a promis de rendre service , c'est une dette contractée et dont il faut se souvenir.
— D'après ce que j'entends , vous comptiez sur Reynolds pour rendre service à miss Kauffmann?
— Il est vrai , je n'en fais pas mystère.
— Alors , sans l'excuser entièrement , permettez-moi de vous faire observer que vous êtes un peu cause de ses torts.
— Sans doute; je n'avais qu'à ne pas recourir à son obligeance . il ne m'aurait pas manqué de parole.
— Précisément... Comment, lady Mary, vous dont le tact est si parfait , avez-vous eu l'idée de demander à un peintre de protéger le plus dangereux de ses rivaux?...
La vieille dame resta muette : la conduite de Reynolds donnait du poids à ce reproche ; mais reloge qu'il contenait excita les réclamations de la jeune artiste, qui se regardait comme bien inférieure à ce grand maître.
— Je dis ce que je pense et ce que je sais , miss Rauffmann , reprit Shelton. Reynolds ne l'avouera pas , mais il vous craint. Il promet ses services par amour-propre , par intérêt il manque de parole : que voulez-vous? c'est naturel. Il ne peut pas être son propre ennemi , ce serait trop exiger. Il est deux sortes de personnes dont vous ne devez rien attendre de bon , les grands artistes et les jolies femmes.
— Dites qu'elle n'en doit attendre de qui que
KAIFFMANN. lîl
ce soit au monde , dit lady M. Veerlvort avec dégoût , et désirant qu'il prît sa part du reproche : de tout côté on ne rencontre qu'égoïsine.
— N'êtes-vous pas la preuve du contraire, chère lady? s'empressa de répondre Angelica, en lui prenant la main qu'elle porta à ses lèvres.
Sans les interruptions réitérées de lady M. Vecrtvort, Shelton aurait annoncé sur-le-champ la bonne nouvelle dont il était porteur ; mais celte première occasion passée , il ne fut pas fâché de pouvoir sonder le terrain où il allait poser le pied. Il ne résista pas, en outre, au désir de contemplera son aise, sur le beau front d'Angelica , ces ombres qu'il pouvait dissiper d'un mot. 11 se disait que l'espérance, la joie, l'enthousiasme de ce cœur découragé, l'éclat de ces yeux languissants, le sourire de ces lèvres vermeilles, il tenait tout dans sa main, et que, quand il lui j)lairait de l'ouvrir, tous ces oiseaux délivrés s'en retourneraient à leurs nids.
— Tout le monde, dit-il en regardant Angelica , n'a pas la permission de se justifier de ce reproche d'égoïsme.
— La bonne volonté sait créer les occasions, dit lady Mary, prompte à saisir les moindres lueurs d'espoir.
462 ANGELIGA
— Ce sont moins les occasions qui manquent que les autorisations , ajouta-t-il.
Angelica était embarrassée : elle comprenait ce langage obscur; mais surtout depuis que le patronage de sir Francis lui devenait nécessaire , il coûtait à sa délicatesse de revenir sur un refus. Elle craignait aussi une explication devant lady M. Veertvort. Heureusement Shellon , ce jourlà , n'était pas d'humeur vindicative : il n'abusa pas des avantages de sa position.
— Au surplus , dit-il , se décidant à rompre enfin le silence , la meilleure de toutes les protections , c'est le talent , et celle-là du moins ne manquera jamais à miss Kauffmann.
— Vous auriez dû nous dire cela en français , repartit lady Mary secouant la tête.
— Ce n'est point un compliment et je ne parle pas sans preuves : j'apporte à miss Kauffmann une nouvelle qui lui fera , j'espère , oublier son désappointement.
— Vous avez une bonne nouvelle , sir Francis , et vous nous faites languir de la sorte !
— N'en accusez que vous, lady Mary ; j'ai voulu vous la donner en entrant; mais vous m'avez coupé la parole , et j'ai dû répondre à vos questions.
— De quoi s'agit-il? répondez encore à celleci , dit la vieille dame impatiente.
— Il s'agit des peintures de notre club , dont on va renouveler la décoration.
— Eh bien ! dit lady Mary, dont ce début redoublait l'agitation.
— Eh bien ! dans la séance d'hier , on a fait choix du peintre à qui on destine ce travail , et une forte majorité s'est prononcée en faveur de missKauffniann.
— De moi! dit Angelica.
— De miss Kauffmann!!! Parlez-vous sérieusement.
— Très-sérieusement. Je n'étais pas moi-môme à la séance ; mais je sors de chez le rapporteur, qui , ayant appris que j'avais Thonneur de connaître miss Kauffmann, a bien voulu me laisser le plaisir de lui annoncer celte décision.
— Ah! sir Francis! s'écria lady M. Veertvort, ivre de joie, voilà un Irait que je n'oublierai de ma vie !... C est trop aiaiable!... et avec lantde délicatesse !..♦. Ma foi! tant pis pour vous, je ne suis qu'une vieille femme , mais il faut que je vous embrasse... Ce sera à ce joli minois à vous dédommager.
Le faisant comme elle Pavait dit, elle tendit sa joue au baronnet, qui se prêta de bonne grâce à celte effusion de reconnaissance.^ et, par égard
1G4 ANGE L ICA
pour toutes deux, ne parla point de la compensation.
— Mais vous ne dites rien, mon cœur? Remerciez-le donc, ce cher baronnet. On croirait, à vous voir, que vous n'êtes pas enchantée.
Angelica n'aurait pas été muette de surprise et de bonheur, que le verbeux enthousiasme de son hôtesse aurait suffi pour lui fermer la bouche. Aussitôt qu'elle le put , elle s'empressa de joindre l'expression plus mesurée de sa reconnaissance aux transports de lady M. Veertvort.
— Je ne mérite point vos remerciements, mesdames , dit Shellou , cette mesure a été prise en mon absence; une indisposition ne m'a pas permis de m'y associer.
— Trêve de modestie! dit lady M. Veertvort, vous ne parviendrez pas à faire de nous des injy rates.
— Je vous proteste, lady Mary, que je ne suis que l'envoyé et l'interprète de lord Tavistock.
— Je ne vous crois pas. Nous ne connaissons pas lord Tavistock, nous ne connaissons que vous, et nous ne savons gré qu à vous!
Shelton, voyant Angelica partager les idées de lady M. Veertvort, renonça à les convaincre, et, pour se soustraire à leurs remerciements, parla du
KAUFFMANN. im
devis que lord Tavistock Tavait charge de demander à miss Kauffmann.
— Encore lord Tavistock! Quel entêtement! s'écria lady Mary, et votre lord Tavistock vous a-t-il permis d'aider miss Angelica de votre expérience ?
— Lord Tavistock ne s'est point occupé spécialement de l'étude des arts, et je suis autorisé, si mon concours peut...
— Ob ! je l'en remercie, interrompit vivement Angelica. Rien ne m'embarrasse comme ces préliminaires, et il y a tel devis qui m'a plus coûté à faire que les peintures elles-mêmes.
— Heureux qui peut en dire autant! reprit sir Francis. Quanta moi, mon talent de peintre ne va guère au-delà du devis; mais c'est un mérite que j'apprécie aujourd'hui , et je serais fort content de mon lot, si vous vouliez bien dorénavant me charger de toutes ces préfaces de vos œuvres.
— Je vous prends au mot , sir Francis ! s'écria lady M. Veertvort : c'est un traité conclu.
Angelica le ratifia par son silence.
— Voyons! dit la vieille dame, occupons-nous de ce devis sans perdre un instant.
— Avant tout, il faudrait visiter les lieux, dit Angelica.
~ Quand voulez-vous y venir , mesdames?
im ANGELICA
— Le plus tôt sera le mieux, dit lady M. Veertvort ; demain matin , à une heure.
— Très-bien I dit Slielton. Demain, à une heure, je serai ici avec lord Tavistock.
— Réellement? dit lady Mary le regardant d'un air incrédule , vous amènerez lord Tavistock?... Eh bien ! soit. . . Je vous promets de lui témoigner toute ma gratitude... Ce sera à lui à s'arranger avec vous et avec sa conscience.
L'heure du rendez-vous fixée , sir Francis , que les deux dames voulaient retenir, se retira discrètement.
— Enfin , dit lady M. Veertvort faisant les cornes à Angelica, nous avons triomphé de la Jettatura !
— Cette fois , je commence à le croire , lady Mary; voilà une bien bonne nouvelle !
— Bonne , ma chère î dites donc prodigieuse , miraculeuse, au-delà de toute espérance!... Et cela au moment de notre plus grand découragement... Étes-vous bien sûre que ce n'est pas un rêve?... Comment?... Vous voilà fashionabte, ma belle ! . . . Fashionable î ! ! Comprenez-vous toute la valeur de ce mot!... Les invitations, les commandes vont pleuvoir sur vous de tout côté!... A votre tour, on va solliciter votre protection ! . . . Mais vous , mon enfant, vous tiendrez vos promesses. . v
KAUFFMAINN. 167
Mon Dieu ! mon Dieu ! mais vous n'êtes pas assez contente!... Si j'avais votre âge, moi , je danserais de joie , je sauterais au plafond , je bouleverserais toute la maison, je ferais des folies I... Songez donc, ajouta-t-elle en la secouant par les bras, comme pour la tirer d'un assoupissement , vous êtes faskionable! ! ! Votre réputation, votre fortune sont faites I . . . Maintenant M. Joshua Reynolds peut faire le malade tant qu'il voudra , vous êtes le premier, vous êtes le seul peintre de TAngleterre!... Et ce cher baronnet que j'accusais de mauvais vouloir!...
Si sir Francis était absous aux yeux de lady M. Veertvort, il n'avait pas besoin d'excuse à ceux d'Angelica qui avait repoussé ses offres. Elle n'attendait plus rien de lui ; elle le supposait même piqué de la préférence donnée à ce Reynolds qui leur manquait de parole. Aussi lui avait-elle su gré de cette visite deux jours après le refus de ses services. Elle en avait conçu une de ces espérances vagues dont on oublie l'existence lorsqu'elle ne se sont pas réalisées, et qu'on nomme pressentiments, si l'événement les justifie. Mais quand elle vit qu'elle n'avait pas été prise au mot, qu'il avait persisté à l'obliger en secret et malgré elle , quand elle entendit tout ce qu'elle devait à sa bienveillante obstination , ces procédés lui inspirèrent autant de
im AiNGELICA
reconnaissance qu'à sa pétulante hôtesse, et elle admira le bon caractère et la délicatesse de son modeste protecteur.
Sir Francis était un homme actif et exact : il se rappela la promesse qu'il avait faite à Reynolds , et quoiqu'il commençât à être tard , il se rendit à Leicester-Fields. La mauvaise nouvelle du matin tenait sans doute le peintre encore éveillé. Quant à Shelton , le soin de sa santé n'était qu'un intérêt secondaire, lorsqu'il s'agissait de remplir un engagement, ou d'être utile à ses amis.
Reynolds en effet était debout, et Shelton put lui rendre compte de ses démarches. Il était allé chez lord Tavistock , ainsi qu'ils étaient convenus. Évidemment, on avait fait la leçon au jeune lord. C'était un homme du monde, fort léger et Irès-indifférent la veille à toutes les questions d'art : à présent, il avait une opinion arrêtée; Shelton l'avait trouvé fort tranchant et très-persuadé d'avoir agi dans les intérêts du club , qui avait besoin d'un choix imprévu , piquant par sa nouveauté. De deux choses l'une, ou Tavistock s'était laissé séduire par les beaux yeux de miss Kauffmann , ou il était sous l'influence de ce damné de Henry Vernon. Or, c'était un tour que ce fourbe venait de jouer à Shelton , il n'y avait plus à en douter ; car lord Tavistock- ne connaissait pas miss Kauf-
KAUFFMAiNIN. W3
manu, et ayant appris que le baronnet Tavait vue deux ou trois fois , il Tovait prié de se cliarjfci- de lui annoncer cette grande nouvelle. Le premier mouvement de Shelton avait été de refuser; mais par réflexion , il avait accepté , afin de s'assurer si missKauffmannetladyM. Veertvortavaienttrempé dans cette intrigue. Il devait à la justice de dire que rien ne lui permettait de le supposer ; elles ignoraient entièrement la décision du club , et leur étonnement lui avait paru trop vrai pour être joué.
Sir Francis ajouta qu'il s'était promis d'abord d'éclairer la religion de miss Kauffmann , s'il la trouvait étrangère à ce complot , de lui faire comprendre que sa nomination n'était qu'un passedroit , le résultat d'une menée qu'il imporlaità sa conscience de désavouer ; mais il l'avait vue trop triomphante pour oser tenter cette ouverture. C'étaient de ces démarches que le succès seul peut justifier, et malheureusement ce résultat n'était pas présumable, surtout à cause de l'influence de Jady M. Veertvort.
A cette idée, Reynolds se récria vivement, H demanda à sir Francis comment il avait pu croire à la possibilité do ce désintéressement romanesque, et le supposer capable d'en profiter. Était-il fait pour accepter les restes de qui que ce fût?
170 ArsGELlGA KAUFFMAINJN.
Shelton ne put nier qu^à sa place il agirait comme lui. Au surplus, Reynolds était trop haut placé pour que cet événement pût avoir des suites fâcheuses ; ce n'était qu'une contrariété passagère qu'il fallait se hâter d'oublier. Quant à missKauffmann , franchement , on ne devait pas lui garder rancune : elle n'avait été qu'un instrument aux mains de ce misérable Vernon.
Reynolds répondit qu'il ne croyait pas à l'iuuocence de ces deux femmes, et qu'il ne leur pardonnerait pas facilement. Il écoutait son ressentiment avec d'autant moins de scrupules, que sa vengeance se bornerait à cesser de les voir, et à s'abstenir de rendre à miss Kauffmann des services dont actuellement elle n'avait plus besoin. Il ne dissimula point qu'il ne se faisait pas illusion sur les conséquences de cette mesure : c'était un coup dangereux qu'on lui portait; mais la certitude de pouvoir compter sur l'amitié de sir Francis lui était plus précieuse qu'aucune commande, et le consolait de cette trahison.
Ils se quittèrent donc fort bons amis , et l'infatigable Shelton , avant de se coucher, annonça par un billet, à lordTavistock, le rendez-vous du lendemain.
Pour un malade , voilà une journée bien employée , dit-il en se mettant au lit.
- Il faut espérer, lady Mary, que cette fois ou ne nous manquera pas de parole, dit Angelica, le lendemain matin au déjeuner.
- Taisez -vous, ma chère; vous allez nous porter malheur. Tous nos désappointements m^ont rendue si superstitieuse , que j^ai de la répugnance à m^aller apprêter pour ce rendez-vous. Moquezvous de ma faiblesse tant qu^il vous plaira; si je ne
172 ANGELIGA
ciflii^nais d'abuser de la complaisance de sir Fraii cis , en vérité j'attendrais qu'il fut à la porte pour jmonter faire ma toilette.
— Sa conduite ne permet pas de pareils soupçons.
— Celle de Reynolds les autorisait-elle?
— 11 est vrai , lady Mary ; mais aujourd'hui il ne s'agit plus de promesses.
— Dieu merci , mon enfant , et c'est un fait positif que votre nomination. Aussi mon inquiétude est toute nerveuse 5 elle n'a pas le sens commun. Et puis , quelle différence entre ce Reynolds et notre cher baronnet! sir Francis, voilà un homme qui sait vivre!... Croyez-moi, ma belle, il y a toujours du profit à avoir affaire aux gens de bonne compagnie : lorsqu'ils ne valent pas mieux au fonds du moins ils conservent des formes, et c'est avec les formes qu'on se trouve sans cesse eh contact.
LadyM. Veerlvorl oubliait en ce moment qu'elle parlait h une artiste; mais les manières d'Angelica justifiaient cette distraction. Loin de prendre en mal les réflexions de son hôtesse , il ne lui vint pas même à l'idée de se les appliquer. Elle ne pensa qu'à appeler du jugement rigoureux porté contre Reynolds , dont elle entreprit d'atténuer les torts ; mais voyant quelle excitait, au contraire ,
la vieille dame, dont la susceplibililé croissait ù mesure qu'elle avait moins besoin de lui , elle se liûta , dans Tinlérôt môme de son client, d'interrompre son plaidoyer, et la quitta pour aller s'habiller.
L'heure du rendez-vous venait à peine de sonner, et elles n'étaient pas encore descendues de leur chambre à coucher, qu'on les prévint de l'arrivée de sir Francis Shelton. 11 leur présenta lord Tavistock, et lady M. Veertvort , reconnaissante d'une exactitude qui ménageait ses nerfs si fort éprouvés la veille, tint l'engagement qu'elle avait pris d'être aimahle avec le marquis : ce qui soulagea fort sa jeune amie, presque toujours empêchée, par une fausse honte , d'exprimer les bons sentiments qu'elle avait au fond du cœur.
Au moment de partir , Shelton annonça aux deux dames qu'une affaire imprévue l'empêchait de les accompagner, et il fut dédommagé de celle privation par de sincères regrets.
Lord Tavistock dit en être fort contrarié pour sa part , car ces dames allaient avoir un bien mauvais cicérone ; mais sir Francis lui avait promis de se trouver chez elles pour leur retour, et le cluh alors aurait un meilleur interprète.
Shelton , sans accepter les éloges que lui valait la modestie du marquis, promit de revenir dès
174 ANGFXICA
qu'il serait libre. Ils se séparèrent sur celte parole, et le carrosse de lord Tavistock se dirigea vers Pall-Mall , où était situé le club de la fashion.
Les deux dames entrèrent dans le sanctuaire avec tout le respect dû à la divinité du lieu ; et, après avoir traversé plusieurs pièces dont elles admirèrent avec curiosité Texquise élégance , elles arrivèrent à celle qui faisait l'objet de leur visite.
C'était un vaste salon de forme octogone , déjà orné de fresques. Si ces fresques allaient être détruites , ce n'est pas qu'elles fussent hors d'état d'être restaurées; mais la mode vit de changement, et elles étaient exécutées dans ce système de peinture vaporeuse auquel Reynolds avait porté un coup mortel.
Angelica , bien qu'elle profitât de cette inconstance, ne peut s'empêcher de soupirer en songeant à l'avenir : ses fresques aussi seraient un jour remplacées par d'autres ; elle prit en pitié le sort de ces peintures, condamnées. Si du moins elles avaient été sur tcâje , c'eut été l'exil au lieu de la mort.
— L'éclat d'une telle gloire, ma chère , répondit lady M. Yeertvort à qui elle faisait part de ce regret , en compense bien le peu de durée. Vous dédommagerez la postérité dans les autres tableaux que cette commande ne peut manquer de vous procurer.
Quand ils revinrent chez lady M. Veertvort, Sbelton y était déjà. Cette exactitude fît grand plaisir aux deux dames et plus encore à lord Tavistock qui s'excusa sur son incapacité , de ne point assister à la savat e conférence qui allait avoir lieu.
— Eh bien , miss Kauffmann , demanda sir Francis, comment trouvez-vous notre club? le salon vous a-t-il paru digne de vos pinceaux?
Comme elle en faisait un éloge sans restriction, lady M. Veertvort confia à Shelton le regret de la jeune artiste, risquant à tout hasard celte indiscrétion de vieille femme , comme un appel désespéré à l'esprit inventif du baronnet.
Celui-ci ne répondit que par un compliment. La mode , sans doute, était fort inconstante ; mais le talent de miss Kauffmann était bien fait pour la fixer.
— Protée , ajouta-t-il en riant le premier de son érudition prétentieuse , ne fut-il pas vaincu par un fils d'Apollon?
Angelica repartit que , pour elle surtout , c'était de la fable , et gronda doucement sa vieille amie de l'importance qu'elle avait donnée à une parole en Tair.
Sir Francis s'élant laissé retenir à dîner, toute la soirée se passa à faire des combinaisons et des projets, dans lesquels il montra autant d'imagi-
I7(; ANGELÏCA
nation et île goût que de complaisance, et il ne partit pas sans avoir promis de revenir le lendemain.
Le lendemain, en effet, il vint continuer les agréables travaux de la veille. Le regret de miss Kauffmann Tavait occupé, car il le partageait tout en le combattant. 11 avait été au club; la cheminée du salon n'était plus de très-bon goût : en la changeant , on pourrait ménager au-dessus un large espace, propre à recevoir un tableau sur toile.
Angelica témoigna combien elle serait ravie de cet arrangement; mais c'était plus qu'elle nosait espérer. Son objection discrète fut levée par Shelton : Il avait soumis cette idée à lord Tavistock qui leur donnait carte blanche.
La rédaction du devis avait fourni au baronnet des prétextes de visites quotidiennes; mais le marché conclu , ces occasions allaient cesser. La malveillance de Henry Vernon lui vint encore en aide.
Vernon s'était aperçu qu il n'avait pas réussi à brouiller son ennemi avec Reynolds. Sur le refus de Tavistock, il lit nommer Shelton commissaire du club auprès d' Angelica, et se frotta les mains, curieux de voir ce que ferait le baronnet. S il acceptait, Reynolds ne le lui pardonnerait pas; s'il re-
fusait, ce serait sacrifier ouvertement le club à un intérêt particulier, et il diminuerait infailliblement son influence.
L'alternative était embarrassante; mais sir Francis, dès qu'il sut la mesure prise , n'hésita pas. Il alla trouver Reynolds.
— J'étais bien sûr que cet intrigant de Henry Vernon n'avait fait nommer miss Kauffmann que pour me brouiller avec vous, lui dit-il en l'abordant. Il a enfin levé le masque ; je vous en apporte la preuve. Et il lui annonça la décision provoquée par Vernon , sans négliger de mettre sous les yeux de Reynolds le dilemme insidieux de leur ennemi; mais peu lui importail toute la coterie, il allait refuser 1
— Gardez- vous-en bien ! s'écria Reynolds ; on m'attribuerait votre refus; et, mécontent ou non, je ne veux point afficher de rancune, (-e qui est fait est fait, du moins évitons le ridicule. D'ailleurs, vous ne devez pas déserter les intérêts du club : Miss Kauffmann est jeune , et malgré tout son mérite , vos conseils peuvent lui être utiles. Acceptez; Vernon sera tout désappointé de n'avoir réussi ni à nous brouiller, ni à ébranler votre crédit; et, pour ma part, j'en serai bien aise, puisqu'il est cause de tout ce qui est arrivé.
Shelton insista pour que son ami réflécliît en-
iTS ANGELICA
core. La réponse pouvait être différée; mais le peintre s^opposa à un délai qui ne modifierait en rien sa conviction. Sir Francis se rendit, il accepta les fonctions qu'on lui destinait; et de la sorte la continuation de ses rapports avec Angelica fut autorisée aux yeux de son rival , et à ceux de la belle timorée.
Ces entrevues continuelles, une réelle sympathie de goûts et d'idées, Tattrait d'un esprit fécond et animé qui la tenait en éveil , et d'une élégance de manières pleine d'aisance et de distinction , la reconnaissance aussi , et ce charme de se trouver avec les gens à qui l'on plaît, tout contribua en peu de temps à établir entre elle et sir Francis une intimité qui croissait de jour en jour.
Les prédictions de lady M. Veertvort se réalisaient; l'effet de la commande du club se faisait sentir, et, dans cette armée si disciplinée de la mode, le commandement des chefs se transmettait avec fidélité, de rang en rang. Les premières maisons de Londres s'ouvraient à la jeune élue, et les invitalions n'étaient que le prélude des commandes.
Les préventions d' Angelica cédèrent à tant de qualités et de services. Adonnée toute entière à des arts sensuels, elle avait surtout exercé son imagination, qui, prompte à prendre l'alarme, l'était moins à se calmer; mais comment aurait-elle
KAIJFFMANN. 179
persisté dans de tristes et froides défiances , lorsque les portes dorées de la vie s'ouvraient enfin devant ses pas, lorsqu'elle commençait à goûter Tenivrement de ce bonheur qu'elle n'avait encore entrevu que dans ses rêves , et ces défiances , comment les aurait-elle nourries contre celui-là même qui lui avait aplani la voie?
Trop désintéressée pour ne pas croire facilement au désintéressement d'autrui , il ne lui vint pas à ridée de se demander s'il était convenable qu'elle contractât coup sur coup tant d'importantes obligations. Elle acceptait tous ces services, comme elle-même elle les aurait rendus , sans supposer aucune arrière-pensée.
Par déférence pour le commissaire du club, puis par un mélange d'intérêt, de raison et de gratitude, elle s'était habituée ù consulter Shelton, et celte confiance, limitée d'abord à la commandedu club, s'était promptement étendue à tous ses autres travaux, et enfin à toutes les circonstances possibles de la vie. Peu à peu l'exemple universel l'autorisant, et le commerce du monde apprivoisant sa susceptibilité farouche, elle ne fut pas fâchée de l'attention que lui donnait un homme de ce mérite, et elle recevait les soins du baronnet comme un hommage vague rendu à sa beauté et à ses talents, comn\Q une sorte de retourdu plaisir que lui-même en
retirait. L'amitié (railleurs, n'élait-elle pas là comme partout, le prête-nom discret de tous les intérêts occultes , le domino complaisant de tous les incognito dans cette mascarade qu'on nomme la vie?
Du reste , rien dans la conduite de sir Francis, à l'exception de ses assiduités et de ses services , n'était de nature à autoriser les soupçons; et la présence de lady M. Veertvort , femme d'expérience et de sens, était un [jage de sécurité, et sauvait les dissonances que pouvait produire entre Angelica et lui , la différence d'âge , de sexe et de caractère.
— Est-ce que vous ne songez pas à prendre une ninison à vous , miss Angelica? lui dit Shelton , en l'absence de lady M. Veertvort , un matin qu'il venait de lui annoncer que la duchesse de Devojisliire désirait avoir son portrait et celui de lady Duncannon , dans le môme tableau . Vous êtes agréablement logée ici , comme femme du monde; mais comme artiste, vous n'avez rien de ce qu'il vous faut.
L'observation était fondée, et Angelica en reconnut la justesse. Elle se reprochait d'ailleurs d'abuser si longtemps de l'hospitalité de lady Mary; mais, lorsqu'elle avait abordé cette question, celle-ci avait refusé de l'écouter, et Angelica,
KAUFFMAWN. 181
qui n'avait point encore de travaux imporlauls, n'avait pas cru devoir insister.
En ce moment, lady M. Veertvort rentra.
— Nous formons un complot contre vous, lady Mary , dit Shelton en riant.
— Dites plutôt contre moi, repartit Angelica.
— De quoi donc s'agit-il, ma belle? puisque nos intérêts sont communs, nous parviendrons bien à le déjouer.
Shelton se chargea de la mettre au fait ; mais dès les premiers mots , elle jeta les hauts cris ; Angelica ne la traitait pas en amie, avec ses éternelles façons.
Sir Francis laissa passer la bourrasque : puis, il fit observer à lady Mary que la position actuelle de miss Kauffmann leur rendait à toutes deux ce sacrifice indispensable.
— En quoi donc, sir Francis?
— Miss Angelica reçoit tous les jours de nouvelles commandes , et elle a besoin d'un atelier pour travailler sérieusement.
— Eh bien ! ma maison n'est-elle pas à sa disposition ? Je vais envoyer chercher mon architecte.
Angelica la pria de n'en rien faire : elle attendait son père , et d'un moment à Tautre celte séparation serait indispensable.
Shelton ajouta que d'ailleurs il importait à
m ANGEUCA
miss Angelica de prendre une altitude indépendante , et d'avoir le plus tôt possible une maison à elle, qu'elle tiendrait avec assez de luxe pour entretenir sa vogue en la prouvant, Lady Mary , il en était persuadé , connaissait trop bien le monde et avait trop de désintéressement dans ses affections pour ne pas en convenir.
Lady M. Veertvort ne fut pas sourde à l'appel fait à sa raison et à son expérience ; mais elle cherchait un prétexte pour obtenir quelque répit , lorsque le baronnet vint au devant de ce désir, en parlant du temps qu'il faudrait pour louer une maison et la meubler : d'ici là , probablement , M. Kauffmann aurait terminé ses affaires et viendrait rejoindre sa fille. Il fut donc convenu qu'il fallait sur-le-champ commencer les recherches, et Shelton se chargea de mettre en campagne un homme intelligent.
Dès le surlendemain il revint annoncer que son agent avait fait une découverte précieuse , au midi de Golden-Square. La personne qui occupait cette maison , forcée de partir pour les Indes , offrait de céder son bail et son mobilier avec une perte considérable.
C'était effectivement tout ce qu'Angelica pouvait désirer : dans la visite qu'elles eu firent avec le baronnet, les deux dames le reconnurent. 11 y
manquait un atelier; mais il serait aisé d'en disposer un , et il existait à côté une charmante galerie bien éclairée et propre a recevoir des tableaux . Les prix étaimit très-modiques, on aurait toutes facilités pour les paiements : ce serait une folie de laisser échapper une telle occasion. Shelton reçut donc l'autorisation de conclure le marché et se chargea aussi d'ordonner les réparations nécessaires.
Dès qu'elle fut rentrée, Angelica s'empressa d'écrire à son père que le nombre croissant de ses commandes, la crainte d'être indiscrète en prolongeant son séjour chez lady Mary Veertvort , les conseils de ses amis , l'avaient déterminée à louer une maison sans plus tarder; qu'une occasion extrêmement avantageuse s'était présentée, que son logement serait prêt dans fort peu de temps , et que s'il voulait lui épargner le désagrément d'y entrer seule, il n'avait qu'à revenir au reçu de sa lettre. Elle ajoutait force tendresses pour l'oncle Michel de la part de la princesse , qui s'estimerait fort heureuse de le recevoir dans son nouveau palais , si les affaires de la ferme voulaient bien le permettre ; mais , dans tous les cas , elle lui enjoignait, sous peine d'encourir sa royale disgrâce , de laisser venir Gretly qui n'avait point les mêmes prétextes pour rester à Schwarzenberg.
184 ^ANGËLIGA
Sa lettre était si pressante qu'elle ne douta j)as que son père ne vînt avant qu'elle ne fût installée. Sir Francis ne parlait point des réparations qu'on devait faire; lady M. Vecrtvort et elle, par un accord tacite, évitèrent de les lui rappeler : mais, a leur grande surprise, un beau matin, il vint leur proposer de voir les travaux qui étaient achevés.
Obligée de le remercier d'une célérité qui la contrariait , Angelica se promit de profiter de la moindre possibilité d'amélioration pour gagner du lemj)s ; mais toutes les dispositions avaient été prises avec une prévoyance si minutieuse et un goût si parfait, qu'elle ne trouva rien à critiquer sans injustice. Elle revint donc fort reconnaissante et assez embarrassée. Elle n'avait plus d'espoir que dans cette réponse qui n'arrivait pas. Elle n'entendait pas le double coup de marteau de la poste sans que son cœur bondît d'anxiété.
Enfin, cette lettre tant souhaitée, elle la reçut... Mais Kauffmann annonçait un nouveau retard. Le posl-scripium, de la main de l'oncle Michel, exprimait le regret de ne pouvoir s'absenter; quant à Grelly, elle se faisait une fête d'aller embrasser sa chère cousine, et, plus tard, Michel Tirait chercher.
Il n'y avait plus à reculer, il fallait qu'Angclita
[ KAL'FFAJAlNrs. 185
s'é(ablîl seule dans sa maison ; mais tous ses scrupules endormis par la présence de lady M. Vcertvort, l'idée de cet isolement les réveilla. Elle commença à s'interroger sur les motifs de la chaude protection dont elle était l'objet, sur les espérances qui stimulaient l'ardeur de ce zèle. Etait-il bienséant de recevoir seule, chez elle, un homme dont les prétentions secrètes pouvaient s'autoriser de tant de services rendus?
Dans toutes ses petites perplexités, sa ressource habituelle était de recourir aux lumières de sa vieille amie : elle se décida à lui soumettre ses scrupules. Sans doute lady Mary les approuverait et trouverait un moyen de tout concilier. La réponse de Kauffmann fut l'occasion naturelle de cette confidence.
— Quelles nouvelles de Schwarzenberg? demanda lady M. Veertvort lui voyant la lettre entre les mains.
— Une nouvelle qui me contrarie bien.
— Quoi donc , ma belle? Rien de sérieux, j'espère. Est ce que la petite cousine ne viendra pas?
— Si fait! et ce m'est une, grande joie ; mais mon père est encore retenu là-bas pour quelque temps
— Eh bien! il viendra plus tard. Il n'y a pas là de quoi se chagriner.
186 AINGELICA
— Mais , lady Mary , celle maison qui est prête!... Comment faire?...
— Comment?... Y entrer, ma chère.
— Seule , lady Mary !
— Sans doute. Est-ce que vous avez peur des revenants?
— Seule , est-ce que je puis convenablement tenir maison ?
— Pourquoi pas ! Vous êtes majeure, et en Angleterre , où nous ne gardons pas nos filles dans une dépendance et une incapacité éternelles. Si votre père était forcé de prolonger indéfiniment son absence... Nous sommes tous mortels ; si vous aviez le malheur de le perdre, comment feriezvous?
— Une fois installée, il faudra recevoir tout le monde... Sir Francis...
— Bien entendu.
— Mais lady Mary, je lui ai tant d'obligations que...
— Que vous voulez lui fermer votre porte?... Voilà une étrange conclusion'... Ah çà! ce sont donc vos ennemis que vous voulez voir?
— Mais, reprit Angelica un peu déconcertée, quels sont , au juste , croyez-vous , les motifs de Tobligeance que sir Francis me témoigne ?
— Les motifs?... 11 y en a mille possibles. .
Il s'occupe d'arts, il aime à faire le connaisseur, à protéger, à soutenir sa réputation d'homme aimable... Que sais-je?... Il est sensible aux remerciements d'une jolie bouche... Il a une certaine somme d'activité et de complaisance à dépenser tous les jours ; pourquoi pas avec nous aussi bien qu'avec d'autres! Sans doute, mon enfant, bien des vues souterraines se cachent sous cette banale explication de l'obligeance et de l'amabihté,* mais à tant creuser, on renverserait les fondements de la société. Ce qui la 'forme , c'est l'intérêt; ce qui la maintient, c'est l'apparence du désintéressement. Chacun a Tair de se sacriOer à son voisin , et, au fond , chacun cherche son avantage. C'est là une convention nécessaire , et qu'il faut accepter les yeux fermés.
Personne au monde n'était moins disposé que lady M. Veertvort à écouter favorablement les scrupules d'Angelica. Elle n'aurait pas demandé mieux que de conserver auprès d'elle une jeune fille dont la gaieté douce animait son intérieur, dont la beauté lui attirait jeune et joyeuse compagnie ; mais elle s'était rendue aux raisonnements de Shelton et d'Angelica elle-même , et c'était un de ces caractères résolus qui n'aiment pas à revenir sur un parti pris.
Angelica , voyant que la vieille dame avait ré-
188 ANGE Lie A
poiise à tout , et que les nuances échappaient à cet esprit direct et absolu , comprit qu'il fallait frapper un jpand coup, et produire le péuiMe argument qu'elle tenait en réserve; ijiais elle hésitait, et lady M. Veerlvort, qui s'aperçut de son embarras, reprit d'un ton affectueux :
— Vous me trouvez bien impitoyable , n'est-ce pas? Mais, en vérité, c'est un enfantillage, et il faut que j'aie de la raison pour nous deux. Il m'en coûte beaucoup de me séparer de vous ; mais puisque j'ai eu le chagrin de cette détermination , je veux que vous en ayez le profit.
— 11 faut que je vous dise une chose que vous ne savez pas , repartit Angelica d'un air mystérieux et solennel; c'est que sir Francis... si je ne me trompe...
Elle s'arrêta , rouge de confusion.
— Achevez donc, ma belle! vous allez m'eff rayer.
— 11 me fait la... dit Angelica rapprochant ses lèvres vermeilles avec une petite moue gracieuse qui intercepta les derniers sons, puis, baissant aussitôt les yeux...
— La cour! dit la vieille dame répétant ou plutôt complétant In phrase avec un sang froid désespérant; je le sais bien, mon cœur; où e^t le
KAUFFMANX. iW
mal? Si ses vues sont illégitimes, il perdra son temps, et il est trop fin, d'ailleurs, pour tarder à s'en apercevoir; s^il est réellement amoureux , et que ses intentions soient honorables, eh bien ! tant mieux, ma belle! c'est une porte de |)lus ouverte à la fortune; au lieu de miss Kauffmann , vous vous appellerez lady Shelton.
Angelica se hâta de répondre qu'elle n'avait pas la présomption de s'imaginer que sir Francis pût songera lui offrir ce titre.
— Pourquoi non , ma mignonne? Le baronnet, sans doute, est un parti des plus brilla'nls ; mais les mariages d'inclination ne sont pns rares chez nous , et ils mettent sur un pied j)arfnit dans la société les femmes qui , comme vous, ont les manières et le tact qu'il faut pour y vivre.
Angelica répliquaquec'étaità la peinture qu'elle voulait devoir sa fortune et son nom , que les arts étaient sa seule inclination , que son projet était de ne point se marier, et que par conséquent elle devait craindre d'encourager des soins auxquels elle ne pourrait répondre.
— Vos idées , ma chère > sont chimériques. Que de fdies à ma connaissance ont juré de rester telles, qui étaient mariées Tannée d'après! Mais
soit, j^admetsque le temps ne changera pas votre manière devoir: raison de plus, puisque vous êtes vouée au célibat , pour vivre dès à présent en vieille fille. Une fille qui ne veut pas se marier, c'est une veuve, veuve du mariage, sinon d un mari.
— Laissez-moi, du moins, passer dans la retraite ma première année de veuvage.
— Non pas , ma chère , vous courrez les bals , les assemblées , les spectacles ; vous ne vous affublerez point de noir , vous serez vêtue de rose et de lilas ;• ces sortes de deuils ne se portent que dans le cœur, c'est tout Topposé des autres. Vous nous ouvrirez votre maison ; vous y recevrez le baronnet, parce que c'est un de vos amis qui vous a été fort utile et qu'il ne faut pas être ingrate, parce qu'il vous le sera encore et qu'il ne faut pas être absurde, parce qu'il est commissaire du club et que vous ne pouvez pas lui interdire votre porte. S il vous fait la cour! Eh bien! vous regarderez autour de vous, et vous serez rassurée; car vous verrez que la galanterie est l'âme universelle , qu'il est de fort bon goût de ne s'en point effaroucher , et que l'on doit laisser ces inquiétudes exagérées aux prudes ou aux natures fragiles qui se rendent justice.
Vaincue par ces observations , Angelica , dès le lendemain , s'installa dans son nouveau logis. Cette détermination prise , elle éprouva le bénéfice ordinaire de la résignation ; et les raisons à l'appui du parti qu'elle avait adopté affluèrent en aussi grand nombre que les objections auparavant, par suite de ce besoin qu'a Thomme de se réconcilier avec la nécessité.
Grâce aux soins de lady M. Veertvort et de Sbelton, son emménagement s'était opéré sans ennui ni fatigue. Ses deux amis avaient exigé qu'elle ne se mêlât de rien : c'étaient eux qui avaient tout choisi, tout combiné; elle s'était prêtée aux surprises qu'ils se plaisaient à lui ménager, et elle n'eut qu'à approuver, à admirer et à remercier.
Le soir, elle commença son rôle de maîtresse de maison, etplusieursdeses connaissances vinrent souper chez elle. On approuva si unanimement le parti qu'elle avait pris, elle reçut de tels compliments de son habitation , le baronnet fit tant de frais pour animer la soirée , lady M. Veertvort et tous les convives parurent s'être si bien divertis , qu'Angelica se sentit toute soulagée. Lorsqu'elle se retrouva seule , elle se mit , avec la joie d'un enfant qui contemple des jouets nouveaux, à parcourir sa maison de bas en haut , à admirer pièce
195 ANGEMCA KAIFFMANN.
à pièce toiU son ameublemont; et il ne lui resta plus (l'autre regret que de ne pouvoir jouir assez lot de la surprise de son père et de sa petite cousine.
Si AnfTelica se félicitait d'uno prospérili- (|iii dépassait toutes ses espérances, Slielloii, de son coté, ne s'applaudissait pas moins de la position qu'il s'était faite auprès d'elle.
11 ne s'agissait plus que d'en profiter. Ces rapports continuels, dont la commande était le prétexte, lui avaient servi à s'en créer d'autres , à s'insinuer de plus en plus dans l'intimité d'Angelica.
Chaque jour, il Paccoutumait à quelque nouvelle privauté qui, risquée avec tact, ne laissait point sentir la transition. 11 avait ourdi autour de sa proie un réseau d'intérêts, d'habitudes, de plaisirs, d'obligations ; la reconnaissance du service de la veille ne permettait pas de refuser celui du lendemain. Candide comme elle était, comment sous chaque service démasquer une embûche? Comment lutter contre un homme toujours présent, toujours nécessaire?
Lorsqu'il s'agit de monter sa maison , lady M. Veertvort , qui s'en était chargée , avait à peine eu le temps de songer vaguement au nombre de domestiques qu'il faudrait, que déjà Shelton les avait trouvés. Précisément son cousin, lord Melvil , lavait prié de garder chez lui, jusqu'à ce qu'il l'eût placé , un excellent valet de pied qu'il n'avait pu emmener en Suède. Précisément, on venait de lui parler d'une femme de chambre française, qui paraissait devoir être une acquisition précieuse. En un mot, tout ce dont on avait besoin , il Tavait à point nommé; et comme l'à-propos n'était pas le seul mérite de ses recommandations, ses protégés furent admis avec une confiance que leur service, du reste, justifia , complètement,
Angelica était d'une conslilulion délicate. Pour
KAUFFMANN. i95
répondre à la vofjue , elle s'était mise au travail avec une ardeur qui altéra bientôt sa santé. Aussitôt le médecin du baronnet vint chez elle. Son avis fut qu'elle ne prenait point assez d'exercice , et il lui prescrivit de monter tous les jours à cheval. Le conseil pouvait être bon ; mais il n'était pas facile à suivre pour une jeune fille qui n'avait à sa disposition ni chevaux ni cavaliers. Le docteur avait fait comme la plupart de ses confrères, il avait écrit son ordonnance, s'inquiétant fort peu de l'exécution ; Angelica fit comme la plupart des malades , elle reçut l'ordonnance avec le respect dû à la Faculté et se promit bien de n'en point tenir compte; mais l'obligeance attentive de sir Francis laissait-elle rien échapper? Il avait rencontré son médecin , il avait su de lui que miss Kauffmann ferait bien de monter à cheval. Louer des chevaux inconnus, vicieux, de mauvaise mine, il n'y fallait pas penser; eu acheter, ce serait un embarras incalculable pour une femme : les siens étaient à la disposition de miss Angelica , et rien de plus aisé que d'organiser des promenades avec quelques femmes de leur connaissance.
Lady M. Vcertvort offrit, pour lever toutes difficultés, d'accompagner elle-même sa jeune aitiie ; elle braverait le ridicule , et un voile épais dissimulerait son âge. Elle était sûre que l'exercice
196 ANGELIGA
du cheval lui ferait autant de bien qu'à la jolie convalescente. Celle-ci accepta donc, et, comme on pense, Shelton escorta les deux amazones.
Le premier jour, lady Mary rentra chez elle harassée ; mais elle n'en témoigna rien , soutenue par son zèle affectueux. Le lendemain, après la seconde promenade, sa persévérance fut récompensée par une violente courbature qu'elle ne put dissimuler, et il lui fallut renoncer à un plaisir beaucoup trop fatigant pour une femme de son âge ; mais sir Francis eut soin , les jours suivants , de procurer à Angelica d'autres compagnes de roule , et de la sorte, il n'y eut point d'infraclion au régime prescrit.
Les deux premiers jours, le baronnet avait passé chez lady M. Veertvort, et tous deux se rendaient à Golden-Square ; moins familier avec les remplaçantes de la vieille dame, Shelton commença par aller chercher Angelica. C'est ainsi qu'il accoutuma peu à peu la craintive jeune fdie à se montrer daiis les rues seule avec lui, et un jour que la dame qu'ils attendaient à sa porte se lit excuser, il eut peu de peine à décider Angelica à continuer sa promenade . Cette première glace rompue, l'ennui d être à la merci d'un tiers la fit passer, sans réflexion , par-dessus la stricte observation des convenances, et, le plus souvent, sescour-
ses à cheval avaient lieu tôle à Icle avec le baronnet.
Si bien logée el à si peu de frais , protégée par un patron plein de crédit et de prévenances , débarrassée de tous les menus tracas par ce factotum officieux, admirant le zèle , le dévouement, 1 économie de ses domestiques , et le bon marché de la vie de Londres, où elle avait ouï dire que tout était si cher, galoppant tous les jours sur les chevaux de Shelton , Angelica menait une existence fort agréable , fort douce , fort commode , mais non moins équivoque et dangereuse , ce qu^elle était loin de soupçonner.
Quant à sir Francis, qui la sondait de tous côtés, il ne pouvait croire à tant d'innocence ; et tous ses succès encourageant son espoir, il se disait qu'elle devait bien savoir à quoi s'en tenir sur leur posisition réciproque, et que puisqu'elle l'acceptait, elle ne devait pas être éloignée de répondre aux vues qu'il tenait cachées. Il ne s'agissait que de se conduire prudemment et de lui sauver les apparences. Liée comme elle l'était par toutes ces attaches, et se familiarisant avec une idée qui chaque jour prenait plus de consistance , ce serait bien le diable si , dans une innocente de vingt-deux ans , sensible, enthousiaste, il ne trouvait pas un jour
ou l'autre quelque côté faible , quelque passage à son cœur ou à ses sens.
Il entrait dans son plan que le public, toujours charitable , la lui donnât pour maîtresse : c'était une manière de Taccoutumer à le devenir. Il voulait l'y amener de nuances en nuances , et rendre la transition quasi imperceptible. Dans sa logique de libertin, ne tenant point compte des sentiments religieux, quoique zélé protestant à la chambre des communes , il se disait qu'attendu que les femmes réputées vertueuses ne le sont que par peur du qu'en dira-t-on , il fallait détruire à l'avance cet obstacle dans l'esprit de miss Kauffmann , et rendre la question impossible en présence de ce qu'on en aurait dit. Une fois qu'on aurait parlé d'elle en toute hberté, et qu'elle aurait reconnu qu'au bout du compte elle n'avait rien perdu de sa considération dans le monde (car le monde ne demande qu'une chose , c'est qu'on ne le force pas de voir, et il est aussi facile de ne pas lui ouvrir les yeux , qu'il est impossible de lui fermer la bouche) , ce ne serait plus qu'une distinction subtile de grammaire sur deux temps d'une conjugaison, une argumentation pédantesque qu elle se ferait à elle-même, pour sa propre satisfaction, sur la valeur des mots médisance et calomnie.
Tels étaient les raisonnements de Sheltou. Il
KAUFFMAWrs. 199
n'avait point de règle absolue de conduite en pareille matière , mais il avait reconnu qu'avec Angelica il ne fallait rien brusquer. Il poussait donc lentement autour d'elle ses travaux souterrains avec la patience silencieuse d'un mineur.
Mais , hélas ! tout rencontre des obstacles dans cette viej même les mauvaises pensées. Henry Vernon , voyant cette intimité , reconnut que sir Francis n'avait pas demandé mieux que d'échanger l'amitié de Reynolds, contre la possession d'Angelica.
— J'ai agi comme un niais , se dit-il avec un jurement , et c'est à nos dépens que le beau Shelton entretient ses maîtresses.
La bévue était assez humiliante pour un roué : Il se promit de prendre sa revanche à la première occasion. 11 ne tarda pas à s'en présenter une, meilleure qu'il ne pensait.
Angelica avait eu la curiosité d'assister à une séance royale , et la vicomtesse Duncannon, dont elle faisait le portrait , s'était chargée de l'y mener. La cérémonie terminée, et au moment où chacun attendait sa voiture , lady Duncannon fut accostée par Henry Vernon , et ayant su de lui qu'il ne connaissait pas miss Kauffmann , elle les présenta l'un à l'autre.
Angelica, quoique peu prévenue en faveur
-J(JO ANGE Lie A
de Vernon par le baronnet, ne laissa pas de le remercier de son vote; maisVernon, convaincu qu'elle élait do moitié dans le complot de sir Francis , prit fort mal le compliment.
— Sur ma parole , se dit-il , je crois que celte péronnelle veut me railler!
~Cette idée était plus que suffisante pour rengager à donner carrière à sa brutalité systématique.
— Des remerciements à moi? répondit-il d'un ton railleur; allons donc! il n'est pas possible qu'il vous reste encore de la reconnaissance après «'e que vous en avez dépensé : notre beau commissaire doit l'avoir épuisée toute.
La grossièreté de cette apostrophe inattendue était bien faite pour déconcerter, et Angelica, malgré son innocence, resta muette et confuse. Son en)baiTaseùt désarmé tout autre que Vernon : il poursuivit impitoyablement.
— Il ne faut pas rougir, miss Kauffmann : la reconnaissance est une si belle vertu. Puisque nous avons un fondé de pouvoirs, tous vos remerciements lui appartiennent de droit. D'ailleurs il les mérite : après la manière dont il vous a sacrifié Reynolds!...
— Me sacrifier M. Reynolds î s'écria vivement Angelica , à qui celle nouvelle rendit la voix.'.
KAUFFMANJN. âOl
— Vousl'ifTiioriez, n^est-cepas, repartit Veriion avec un sourire incrédule. Voyez quel désintéressement stoïque! SLelton vous sacrifie son ami; pour vous , il manque de le faire mourir de dépit, et il ne vous en dit rien!... Ma foi vous avez bien raison de lui témoigner votre reconnaissance. Laissez dire les mauvaises langues, c'est Tenvie qui les fait parler.
Après cette réponse, dont il ignorait la portée réelle , il fit une révérence assez leste à la jeune artiste , et la laissa en proie à la surprise , à l'indignation et aux regrets.
Que venait-elle d'apprendre? et quelle opinion le public devait-il avoir d'elle? Être en concurrence avec le premier peintre de l'Angleterre, avec un homme de génie , et l'emporter sur lui par une basse intrigue! Elle n'y avait point trempé, mais qui le croirait ? et sir Francis , elle savait maintenant à quel prix on supposait qu'elle avait acheté sa protection!... Et Reynolds, qu'elle avait accusé de mauvaise volonté, de jalousie, que devait-il penser d'elle ?
Lady Duncannon , entourée de gens desa connaissance , qui venaient la saluer tour à tour , n'avait rien entendu de la conversation de Henry Yernon. Angelica se félicita de ne poijit avoir d'explication à lui donner, et de pouvoir, cachée dans la foule,
se livrer aux réflexions qui l'assiégeaient ; mais son isolement ne dura pas :ellefutabordée parShellon. 11 avait aperçu de loin Henry Vernon en conversation avec elle; il avait observé sur les traits de l'un une joie sournoise , sur ceux de l'autre une émotion subite : il soupçonnait quelque méchanceté, et, après avoir pris tout juste le temps de parler à l'oreille du marquis de Tavistock , il venait affronter l'orage.
Angelica trop émue pour dissimuler , s'empressa, les larmes aux yeux , de lui adresser des reproches.
Comment avait-il pu penser à lui rendre service aux dépens de son ami , la laisser soupçonner du procédé le plus indélicat, la mettre en concurrence avec un homme dont elle devait respecter le génie, et la faire triompher par des voies obliques?
Elle avait parlé avec tant de chaleur, quoiqu'à voix basse, qu'elle craignait d'avoir dépassé les bornes; mais sir Francis, loin de paraître offensé, répondit :
— Vous êtes adorable ! si quelque chose pouvait ajouter aux sentiments que je vous ai voués pour la vie, ce serait ce précieux malentendu qui , du moins, aura servi à faire ressortir votre exquise délicatesse.
Angelica, revenue d'un premier étonnement, fit réflexion qu'il voulait sans doute , en prenant ce ton d'aimable galanterie, échapper aux embarras d'un éclaircissement; mais l'affaire était trop grave pour qu'elle n'insistât pas : elle le pria donc d'être sérieux et de s'expliquer catégoriquement, s'il le pouvait.
— Catégoriquement ! voilà un bien grand mot pour une si petite bouche, repartit Shelton; mais avant que je m'explique , permettez que je me plaigne à mon tour, que je vous demande quel droit vous avez de faire cette injure à mon honneur et à mon jugement; car c'est me refuser l'un et l'autre que de m'altribuer l'espoir de me concilier votre bienveillance par de tels moyens. Il aurait fallu avoir de vous une opinion qui est bien loin d'être celle du plus dévoué et du plus méconnu de vos serviteurs.
— Je désire de m'être trompée , reprit Angelica plus calme, mais d'un air grave, et si je vous ai soupçonné injustement, je suis prête à vous en demander pardon ; mais souffrez que , dans la position fausse où cette nouvelle me met ainsi que vous, j'exige une justification complète, et que je demande des preuves.
— Des preuves , miss Kauffmann ! je pourrais répondre que c'est à Taccusation à les fournir ;
-204 ANGELIGA
mais j'ai hâte de vous désabuser , et heureusement j'ai les miennes sous la main.
En parlant ainsi , il appela le marquis deTavistock qui passait à côté d'eux, sans avoir l'air de les apercevoir.
— Lord Tavistock , lui dit-il , vous voyez un accusé qui attend de vous sa décharge. Miss Kauffmann a quelques questions à vous adresser : veuillez , je vous prie , rétablir les faits et donner gain de cause à la vérité. Quant à moi, je ne veux point assister à cette conférence , et je ne reparaîtrai devant mon jusje qu'absous ou condamné.
S'étant retiré, il alla saluer lord Bute, qui, le prenant sous le bras, se mit à se promener avec lui de long en large , avec de grandes démonstrations d'amitié; ils paraissaient parler d'Angelica, sur qui, de temps en temps, lord Bute, en passant , jetait un coup d'œil à la dérobée.
Celle-ci, cependant, interrogeait lord Tavistock, et le marquis, fidèle à ses engagements, mérita tout à fait la confiance que lui avait témoignée Shelton en s'éloignant. 11 expliqua que Henry Vernon était d'un naturel hargneux, et particulièrement jaloux de sir Francis Shelton , dont il était l'adversaire constant dans le club ; que , par conséquent, son dire ne méritaitpointcréance. Personne mieux que lui , Tavistock , ne pouvait ren-
dre cuinple de cette affaire, dont il avait été rapporteur. Si Ton n'avait point clioisi lleynolds, c'est que son nom était trop désigné à l'avance par l'opinion générale , et qu'il n'avait pas paru à des gens qui avaient la prétention de donner le ton , qu'on dût se laisser imposer cette nomination par le public ; enfin , il répéta tous les arguments produits dans son rapport.
Quant au choix de miss Kauffmann , si c'était un crime, il réclamait la punition, comme le seul coupable; c'était lui qui en avait eu l'idée, celait lui qui l'avait proposé au club. Sir Francis, retenu au lit par une indisposition, n'avait pas même assisté à la séance.
Au surplus, Reynolds était resté dans les mêmes termes avec le baronnet, et lord Tavistock ne voyait pas pourquoi miss Raufimann se croirait tenue à plus de rigueurque ce juge clairvoyant et intéressé.
Angelica , toujours de bonne foi , ne chercha point à cacher rimjjression que faisaient sur elle les raisons du marquis : celui-ci prit congé délie après s'être fait autoriser à lui renvoyer son client, et lorsque Shelton revint, elle lui tendit la main en signe d'acquittement et de réconciliation, lui faisant des excuses qu'il se hâta d'interrompre. Mais s'il était absous aux yeux d'Angelica, elle
20t) ANGELICA
sentait le besoin de se justifier elle-même aux yeux du public et dans Tesprit de Reynolds. Sir Francis eut beau chercher à détruire Teffet des insinuations de Henry Vernon , il ne put la persuader. Pourquoi lui avoir caché que c'était au détriment de Reynolds qu'elle avait obtenu cette commande?
— Parce que je connais votre susceptibilité ombrageuse , et pour vous épargner précisément toutes les fausses conséquences que vous tirez de ce fait. Mais rassurez-vous, personne, quoi qu'ait pu dire ce Vernon , ne met en doute votre loyautés
— Personne, dites-vous? reprit Angelica , excepté M. Reynolds pourtant, qui, à coup sûr, ne s'est brouillé avec moi que parce qu'il a cru à une trahison.
Et comme le baronnet s'efforçait de la tranquilliser :
— Ne vous mettez point en peine, lui dit-elle, j'ai un moyen de protester hautement contre toute fausse interprétation de ma conduite , c'est de restituer la commande du club à M. Reynolds.
— Y pensez-vous? Mais le club ne la lui donnera pas, et vous l'aurez perdue sans profit pour lui ! Lord Tavislock ne vous a donc point expliqué les rnolifs de Texclusion? D'ailleurs, est-ce que Rey-
noids a le même besoin que vous de celte commande?...
— Il nés agit pas de mon intérêt, mois de mon honneur. Je n'aurai pas de repos que je ne me sois expliquée avec M. Reynolds. Cette commande lui appartient, et s'il ne dépend pas de moi de la lui rendre, au moins il est en mon pouvoir de ne la point garder.
Sheltou céda prudemment à ces raisons ; mais ilétaitfortcontrarié,nonpasqu'ilcraignîtbeaucoup de voir reproduire une accusation dont il était sorti deux fois victorieux : ses mensonges avaient toujours côtoyé de si près la vérité, que les limites en étaient bien difficiles à tracer; mais il n'aimait pas à voir ce désintéressement d'Angelica. Une partie de ses combinaisons reposait sur l'intérêt , et il sentait crouler cet échafaudage. Il prévoyait , en outre , que les deux artistes allaient se réconcilier ; ne serait-ce pas à ses dépens ?
On avertit lady Duncannon que son carrosse était à la porte. Charles-Strcet était sur la roule de la vicomtesse : Angelica la pria de la déposer che25 lady Mary Veertvort. Celle-ci était à sa toilette.
— Quelle parure, ma belle! Où allez-vous? d'où venez-vous dans cet équipage ?
— Je viens de la séance royale, et j'ai à vous parler.
20« ANGiaiCA
Sur un sif^nedcsa maîtresse, la femme de chambre, qui , d'ailleurs, venait de terminer ses fonotions, se retira.
— Qu'est-ce donc? dit lady Mary, vous êtes plus rouge que vos plumes!
Angelica lui ayant raconté ce qui s'était passé , la vieille dame , contre son ordinaire , fut celle fois de Tavisde sa jeune amie. La conduite bizarre de Reynolds se comprenait maintenant. Evidemment, la seule chose à faire, c'était de provoquer une explication , à laquelle, pour sa part, elle leûait à assister.
Angelica exprima le désir que cet éclaircissement eût lieu le plus tôt possible; il lui était trop pénible de rester sous une prévention si injurieuse à son honneur.
— Eh bien ! tout de suite, ma mignonne ! dit lo fougueuse dame agitant ujie sonnette : quand on a un devoir à remplir , le plus tôt est toujours le mieux... Mais j'oubliais... Vous êtes en toilette, et vous ne pouvez aller chez Reynolds dans cet accoutrement... Après tout, pourquoi non?... Ce sera une preuve de votre empressement. Qu'on attelé ! dit-elle à sa femme de chambre qui venait de rentrer.
Une demi-Jieure après elles étaient chez Rey nolds.
Celui-ci était seul , occupé à peindre dans son atelier, lorsqu'on lui annonça lady M. Veertvort et miss Kauffmann. Cette visite inattendue et le costume d'Angelica jetèrent la confusion dans ses idées. Muet de surprise, tout ce qu'il put faire, ce fut d'inviter du geste les deux dames à s'asseoir.
Angelica prit la parole; mais, bien que préparée à cette entrevue, elle ne put maîtriser son trouble. Sa voix éteinte et voilée ne parvenait pas jusqu'à l'oreille de Reynolds : elle fut forcée de s'arrêter.
Lady M. Veertvort vint à son aide ; elle se sentait solidaire d'Angelica : celle-ci compromettait leur cause par sa timidité, qui leur donnait une apparence de coupables : c'était faire trop beau jeu à Reynolds. Au total , elles n'avaient rien à se reprocher; il fallait donc rétablir l'équilibre : c'est ce qu'elle entreprit d'une voix ferme et sonore , et dans des termes où dominait visiblement cette préoccupation.
— Monsieur Reynolds , lui dit-elle , vous êtes étonné de nous voir, n'est-il pas vrai? mais pas plus que nous le jour où vous nous avez manqué de parole. Nous vous avons maudit de tout notre cœur ce jour-là ; nous avions tort, et nous venons vous l'avouer. Vous ne nous avez pas épargnées de voire côté, sans aucun doute. Eh bien ! vous avez eu tort aussi , et vous allez en convenir.
Ce parallèle si également balancé , et le ton tranchaul de lady M. Veertvort , n'étaient pas de nature à concilier la bienveillance d'un auditeur qui se croyait seul offensé.
— Puisque vous m'autorisez par votre exemple à une entière liberté, répondit-il d'un air froid , je ne vous cacherai pas, mesdames, que je crois avoir sujet de me plaindre , et puisque vous désirez une explication , je vais vous exposer franchement mes griefs, afin qu'elle soit complète.
— Monsieur Reynolds, interrompit Angelica , plus maîtresse d'elle-même , et d'une voix plus claire mais encore émue, faites-moi grâce d'une énumération inutile autant qu'elle est pénible. Vos griefs , je les connais , et je vais en deux mots vous les dire : je suis coupable à vos yeux d'escroquerie, sous prétexte de mendicité... Ne vous récriez pas, monsieur Reynolds... Je sais que votre politesse aurait adouci les expressions ; mais c'est là le fond de votre pensée. . . Je ne vous en fais point de
reproches; vous devez le croire et pourtant
Dieu m'est témoin que je n'ai eu ni celte impudence ni cette ingratitude. Celte fatale commande , je n'en ai su l'existence que par l'offre qu'on m'en a faite; je l'ai acceptée sans me douter que j'étnis en concurrence avec vous... et c'est là mon tort; j'aurais dû sentir qu'à vous seul appartenait une
telle distinction. M. Henry Vernon vient de me tirer d'erreur au sortir de la séance royale, et j'accoursentouteliâle vous faire juge de ma bonne foi , renoncer entre vos mains à ce don empoisonné, et vous prier, ajouta-t-elle les larmes aux yeux et en lui tendant la main , de me rendre votre estime et votre amitié.
L'accent pénétré d'Angelica avait , dès les premiers mots, fait une vive impression sur l'ûme de Reynolds : cette généreuse renonciation acheva de le persuader. Il prit avec entraînement la jolie main f]u^on lui présentait , et la serra cordialement.
Dès cet instant, la réconciliation était signée; mais il était bon que la froide raison ratifiât Télan du cœur, et lady M. Veertvort se chargea de consolider la paix par un récit détaillé. Elle apprit au peintre ce qu'elle savait de cette affaire , et entrait dans des conjectures sur la part qu'y avaient dû prendre sir Francis , Henry Vernon et le marquis de Tavistock : Reynolds Tinterrompit.
— Qu'importe, my lady? l'essentiel , c'est que tout soit éclairci entre nous, et tout Test maintenant, grâce à la loyauté de votre démarche. Que je vous remercie d'être venues! Si j'avais eu le même courage, tous ces malentendus nous auraient été épargnés, et je n'aurais point aujourd'hui à me reprocher mes injustes soupçons.
212 ANGELIGA
Et comme Angelica s'apprêtait à le défendre contre lui-même :
— Eh bien I soit , dit-il , prévenant son interruption , amnistie complète , sans restriction ; réconciliation entière de chacun avec tous et avec soi-même.... Mais à une condition pourtant , miss Kauffmann , c'est que vous garderez la commande du club.
Angelica pâlit.
— Monsieur Reynolds , vous ne me connaissez pas. Je ne suis pas venue vous apporter mon désistement dans l'espoir d'être refusée.
— Si je le pensais, miss Kauffmann , répondit le peintre avec vivacité , nous ne serions pas réconciliés. Je sais que c'est sincèrement que vous renoncez à cette commande; mais, sincèrement aussi, je désire que vous la conserviez.
—Non, monsieur Reynolds; l'origine en est impure, et profiter du mal, c'est s'en rendre complieo.
— Mon assentiment ne prévient-il pas toute interprétation défavorable ? Écoutez-moi , miss Kauffmann , et n'outrons rien , pas même les bons sentiments. Vous avez une carrière à faire , et j'ai atteint le but. Pour moi , ce ne serait qu'une commande de plus; pour vous, c'est un important patronage , c'est une source de succès et de prospérités, c'est un rayon de soleil sur des chefs-
KAUFFMANX. 213
d'œuvre ensevelis dans l'ombre. Celte commande vous a été confiée, vous pouvez y renoncer, sans doute ; mais me la donner , vous nen avez pas le droit.
— Je sais que malheureusement je ne puis ré parer entièrement le dommage que vous avez souffert ; mais au moins, ce que je puis, je le ferai ; et pourquoi désespérer que le club , à mon exemple , ne vous rende enfin justice ?
— Je n'en crois rien; mais, en tous cas, je n'accepterais point. Je ne veux pas faire avec vous de fausse modestie , miss Kauffmann : vous avez l'esprit trop juste et trop délicat pour que je craigne une interprétation erronée , et je vous parlerai à cœur ouvert. Je dois , par politique , garder rancune à messieurs du club. Ma position ne me permet pas de me laisser traiter de pis-aller; j ai besoin de me faire valoir davantage , et de m'armer contre eux de dignité. Avec mes amis , j'ai le plus que je puis de bonhomie et de laisser-aller : mais avec le monde, cet éternel envahisseur, il faut calculer un peu sa conduite , être soigneux de ses intérêts et jaloux de ses droits.
— Je ne suis pas dupe , monsieur Reynolds , des prétextes ingénieux dont vous colorez votre obligeance, et votre désintéressement est facile à recon-
i2J4 ANGELICA
naître sous tousses déguisements ; mais, de grâce, laissez-moi vivre en paix avec ma conscience.
Lady M. Veertvort était sur les épines; elle faisait des vœux ardents pour que sa protégée conservât cette inappréciable commande ; mais les instances et les arguments de Reynolds ne triomphaient pas de la répugnance d'Angelica , et la vieille dame était elle-même partie trop intéressée pour ne pas se condamner à une neutralité silencieuse.
* — Je vois bien , miss Kauft'maun , qu'il faut vous céder , dit enfin Reynolds , je reçois donc votre désistement.
Cette déclaration produisit sur les deux dames une impression tout opposée : le visage d'Angelica rayonna de joie ; celui de lady M. Veertvort s'allongea de désappointement.
— Mais , ajouta le peintre, et à ce seul mot les deux physionomies échangèrent subitement leur aspect, mais comme je suis rentré dans tous mes droits, et par toute Tautorité que ces droits me confèrent , je vous adjure, je vous somme de recevoir de mes mains comme un service , comme un bienfait si vous voulez , cette même commande purifiée par moi de toute souillure originelle. Elle m'appartient , je vous la donne : refuserez-vous ce présent de mon amitié ?
L'accent de Reynolds était si paternel , si plein tout à la fois de tendresse et d'autorité, qu'Angelica vaincue tomba dans les bras de lady M. Veertvort, et ne put répondre que par ses sanglots. La bonne dame, tout en la calmant et pleurant avec elle , se joignit au peintre pour la décider à accepter, et leurs efforts réunis finirent par lui arracher son aveu.
A peine venaient-ils de remporter cette victoire, que la porte de l'atelier s'ouvrit et qu'une grande femme maigre , de près de quarante ans , entra sans être annoncée.
— Oh 1 Fanny, dit Reynolds en allant au-devant d'elle , vous me voyez bien heureux. Tout est expliqué entre miss Kauffmann et moi... Permettez, mesdames, que j'aie Thonneurde vous présenter ma sœur.
Lady M. Veertvort et Angelica firent un accueil empressé à miss Frances Reynolds qui , d'abord un peu contrainte et méfiante , répondit à leurs avances , dès qu'elle eût été mise au fait en quelques mots. L'entretien continua avec tout répanchement d'une réconciliation entre gens faits pour se comprendre et s'aimer, et les quatre interlocuteurs se séparèrent avec mille protestations nouvelles d'amitié. En effet, les progrès de leur liaison avaient été rapides dans une conférence si pro-
pre à mettre au grand jour toute la noblesse de leurs sentiments , et où chacun avait fait assaut de franchise et de loyauté.
Mais si Reynolds était sincère dans son raccomuiodement avec Angelica , dans sa persistance à refuser la renonciation qu'elle lui offrait , il ne faut pas croire pour cela qu^il fût moins sensible à son exclusion , et que tout ressentiment fût éteint dans son cœur. Ce ressentiment avait pris un autre cours.
Toutes les explications du baronnet commencèrent à lui paraître louches. Dès que miss Kauffmann et lady M. Veertvort n'avaient point ourdi cette trame , quel en était l'auteur ? Etait-il vraisemblable que de jeunes fats , étrangers aux arts , eussent songé à miss Kauffmann qu'ils ne connaissaient pas, et l'eussent nommée sans bienveillance pour elle , sans motifs personnels contre lui ? N'était-il pas probable , au contraire , queShelton, qui alors méditait déjà la cour qu'il faisait aujourd'hui à la jolie artiste , que Shelton qui était connaisseur en peinture et l'homme influent du club, avait dirigé , derrière la toile , tous les fils de cette intrigue , dont Henry Vernon , lord Tavistock et autres, n'avaient été que les marionnettes? La conduite de sir Francis ne justifiait-elle pas ces soupçons? Pourquoi avait-il laissé ignorer à miss Kauff-
mann que Reynolds comptait sur cette commande? n'était-ce pas la preuve qu'il avait sacrifié son ami à sa maîtresse? le soin qu'il avait eu de mettre sa responsabilité à couvert n'était-il pas plutôt un indice de ruse que d'innocence? et n'en était-ce pas un autre que ce contraste de l'interruption presque complète de leurs rapports , avec ses assiduités auprès de la jeune étrangère?
Dans son dépit contre Slielton , et préoccupé du besoin de lui trouver des torts, il alla jusqu'à rechercher les moindres griefs , et des négligences dont il n'avait pas lui-même jugé à propos de demander compte au plus chaud de leur amitié , devinrent des crimes irrémissibles. Il était évident que le baronnet ne se donnait plus la peine de sauver les apparences; non-seulement il ne rendait pas les petits services qu'il avait promis, mais il ne daignait même pas donner une réponse ; et ce que Reynolds ne lui pardonnerait jamais , c'était de l'avoir leurré de l'espoir d'une pension de cent livres pour ce pauvre Johnson , pension qu il pouvait si facilement obtenir , lié comme il Tétait avec lord Bute , le favori du roi.
Ces réflexions amères, miss Frances les faisait également. Angelica lui avait beaucoup plu , et paru tout à fait loyale et de bonne foi; mais miss Frances était encore plus piquée que son frère
:218 ANGELICA KALFFMANN.
de la perte de la commande du club, et plus que lui encore elle avait besoin de faire porter à quelqu'un la peine de leur désintéressement. Tous deux s'excitèrent donc mutuellement contre sir Francis.
Dans les entrevues suivantes, ils ne cachèrent pas leur conviction à Aiigelica. Celle-ci, qui ne la partageait point , entreprit à plusieurs reprises de la détruire , et, voyant ses efforts sans succès , crut trouver dans lady M. Veertvort un auxiliaire utile; mais, aux yeux de la bonne dame, la justification du baronnet n'était que d'un intérêt fort secondaire ; l'essentiel, c'était qu'Angelica fut réconciliée avec Reynolds , et restât chargée de la commande. Que sir Francis fût plus ou moins bien avec le peintre, peu importait : ils n'avaient pas besoin l'un de l'autre. D'ailleurs, si Shelton tenait à un raccommodement , lady Mary s'en rapportait parfaitement à lui pour se tirer d'affaire. Elle ne prêta donc à Angelica qu'une molle assistance; comme ce sujet épineux amenait des discussions aussi vaines que fréquentes, celle-ci crut devoir à la lin cesser toute apologie, et par un sentiment de délicatesse , les aggresseurs , de leur côté , renoncèrent devant elle à tout acte d'hostilité.
Est-ce parce qu'un bonlieur ne vient jamais seul? est-ce comme récompense de sa conduite généreuse? quoi qu'il en soit, Angelica, réconciliée avec Reynolds, éprouva une joie nouvelle : Kauffmann arriva avec la petite cousine.
Séparée de son père depuis plus de liuit mois , il tardait beaucoup à Angelica de se retrouver près de lui; et le regret de son absence s'accroissait
du désir d'embrasser sa gentille Gretly, qu'elle n'avait pas vue depuis nombre d'années. Ce fut donc une véritable fête pour son cœur , lorsque d'un carrosse de place , encombré de valises et de porte-manteaux , elle vit un matin descendre les deux cliers voyageurs. Ils n'étaient point entrés au parloir qu'elle était dans leurs bras.
Après les premiers instants de surprise et d'ivresse , les questions succédèrent aux caresses et aux larmes.
Vous avez dû avoir bien froid en route? le temps était si mauvais! Commenta été votre traversée?...
— Affreuse! dit Gretly.
— Vous avez été malades?
— Très-malades, tous les deux. Ah! quelle différence entre la mer et notre paisible lac de Constance!... et le vilain mal! On m'avait dit qu'il cessait dès qu'on mettait pied à terre ; demande à mon oncle ce qu'il en pense. Il en a encore la langue tout enflée.
Kauffraann, en effet, s'était contenté d'un déluge de baisers, de pleurs et de gémissements inarticulés : pas le moindre diminutif du nom de sa chère Angelica. Dans ses transports , celle-ci avait attribué le silence forcé du vieillard à l'émotion qu'il éprouvait.
— Pauvre père! s'écria-t-elle avec inquiétude. Voyons donc!
A sa prière, le petit homme docile, ouvrant la bouche , laissa voir une langue épaisse et foncée qui, à la loquacité près, ressemblait à celle d'un gros perroquet.
Le volume de cette langue et sa couleur étrange alarmèrent la tendre fille; mais Gretly se hàla de la rassurer. Ils avaient consulté un médecin qui se trouvait avec eux sur le paquebot, etKauffmann en serait quitte pour quelques jours de patience et de diète.
Cette assurance , qui consolait Angelica , lui ayant rappelé que les deux voyageurs ne devaient point avoir déjeuné, Gretly accepta une tasse de chocolat, tandis que Rauffmann, dont l'estomac affamé pouvait se comparer à une ville bloquée, fut réduit à s'abreuver de lait sucré tiède et sans pain.
Tout en déjeunant, Gretly, sur qui le mal de mer n'avait pas laissé les mêmes traces, suppléa au silence de son oncle, et Angelica, du moins, n'eut à regretter que la souffrance du vieillard.
— J'espère que tu as laissé mon bon oncle Michel bien portant?
— Oui , Dieu merci , et raffolant toujours de sa princesse.
222 ANGELIGA
—C'est bien mal à lui de n'être pas venu la voir ; mais je lui pardonne , puisqu'il t'a permis de partir. Donne -moi donc des nouvelles du pays? Comment va toute la famille? et la ferme? je te soupçonne de l'avoir un peu négligée... et l'église? et nos peintures?... Sont-elles toujours en bon état? ont-elles encore du succès?... Et M. le curé , comment se porte-t-il?... Et Jean a-t-il toujours bien soin de ses chèvres? est-il toujours aussi coquet?
— Que de questions ! reprends haleine et laissemoi un peu respirer. D'abord, à l'entendre, on croirait qu'il s'agit d'hier... Tu me parles de nos chèvres : mais celles que tu as vues ont fait place à une autre génération ; et Jean lui-même , tu ne le retrouverais plus !
— Quoi , ce pauvre Jean , est-ce qu'il est mort?
— Pas que je sache : mais il est bien déchu de son rang. Tu las vu gardeur de chèvres. Eh bien ! maintenant il fait lui-même partie d'un grand troupeau : il est soldat.
Quant au curé , Gretly raconta à sa cousine qu'ayant obtenu une position meilleure, il avait quitté le pays 5 mais les peintures n'étaient point négligées pour cela, et, quoique moins connaisseur, son remplaçant en prenait le plus grand soin. Elles avaient toujours la même vogue , et Gretly
KA.UFFMANN. 225
ne comprit rien au doute d'Angelica qui se préoccupait de rinconstance de la fasIiion.W n'y avait point de club de boucs à Sehwarzenberg. Si les succès y avaient moins d'éclat et de retentissement , en revanclie ils étaient beaucoup plus durables.
Les fresques de l'église paroissiale continuaient donc à faire l'admiration des fidèles , et il n'était pas rare de voir des voyageurs se détourner de leur cbeniin pour les contempler. Aussi le nom d'yVngelica était-il en grande vénération dans le pays , dont l'amour-propre et l'intérêt trouvaient également leur compte à ces visites. Les babitants avaient adopté la jeune artiste, et ils se révoltaient à l'idée qu'elle pût être revendiquée par les Grisons , sous prétexte qu'elle était née à Coire. C'était pur hasard , et peu importait que ce fut la patrie de sa mère ; son père , et tous les Kauffmann étaient de Scbwarzenberg. Beaucoup de gens allaient même jusqu'à nier qu'elle fut née ailleurs que dans le canton du Vorariberg, et il s'élevait de fréquentes discussions à ce sujet , comme s'il se fût agi , entre archéologues, d'un point obscur d'histoire ancienne.
La famille prospérait. Peu de pertes, force mariages, et encore plus de baptêmes. Croître en nombre, c'était croître en fortune dans cette heu-
reuse contrée d'agriculteurs, et la jeune merveille pouvait réclamer une bonne part de la considération dont les Kauffmann jouissaient. Aussi Gretly arrivait-elle avec toute une cargaison de tendresses et de compliments.
Quant à la ferme, les conjectures d'Angelica n'étaient pas sans fondement. Gretly, peu à peu , s'était démise de toute ses fonctions en faveur d'une sœur cadette, enfant et inaperçue à l'époque du séjour de sa cousine. De tout son royaume agreste, elle ne s'était réservé qu'un seul petit coin où elle exerçait pleine et entière autorité, c'était Tatelier de son cher phénomène. Si l'oncle Kauffmann pouvait parler , il attesterait qu'il l'avait retrouvé tel qu'il l'avait laissé plus de six ans auparavant. Aussi c'était elle seule qui en prenait soin ; l'entrée en était interdite aux profanes ; elle n'y admettait que les voyageurs qui , au sortir de l'église, ne manquaient jamais de demander à voir Tatelier où avaient été médités les douze apôtres; et il fallait voir avec quelle importance l'oncle Michel les introduisait dans le sanctuaire , comme il appelait leur attention sur les moindres détails, comme il était heureux et fier de pouvoir parler de sa nièce Angelica Kauffmann I
Le pauvre muet confirma d'un signe de tête ces renseignements flatteurs.
— Est-ce là, ma chère, ta seule occupation depuis que tu as abdiqué? demanda Angelica en souriant.
— OIi ! que non pas ! Je me savais de par le monde une belle cousine , très-élégante , très-instruite, qui m'avait promis que nous nous reverrions un jour; j'ai profité de mon loisir pour tâcher de me rendre moins indigne de lui tenir compagnie.
Angelica , distraite par sa curiosité , n'avait pas considéré bien attentivement Gretly. Ces paroles provoquèrent son examen , et elle remarqua une amélioration notable dont elle s'empressa de lui faire compliment.
— Trouves-tu? dit Gretly, pleine de confiance dans la sincérité de sa cousine , et charmée d'apprendre que ses efforts n'avaient pas été sons succès : c'est que , vois-tu , je me suis donné bien du mal!... je m'y suis pris comme j'ai pu. D'abord j'ai bonne mémoire , et ton exemple était toujours présent à mes yeux. Quand je ne pouvais pas me dire : comment faisait ma cousine? je me disais : comment ferait-elle? De la sorte, je me dirigeais à tâtons , et je continuais tant bien que mal ce que tes leçons avaient commencé.
— ■ Chère Gretly! dit Angelica lui prenant les mains.
— La lecture aussi m'a élé d'un grand secours, reprit Gretly, animée par cette approbation , et ce que j'ai fait dépenser d'argent à mon père, en livres , est incalculable. De temps à autre, il fnisait bien le récalcitrant; il me traitait de folle , il me disait que les oies ne sont pas des cygnes ; mais j'avais un moyen infaillible de lever les objections : je n'avais qu'à m'autoriser de toi , de ton exemple, aussitôt son front se déridait, et j'obtenais tout ce que j'avais demandé.
~ Bon oncle Michel !
-— Il ne faut pas le plaindre : ce n'était pas de l'argent perdu , et je te certifie que j'ai bien travaillé. Mon père avait beau me dire, pour me tourmenter, que tu étais devenue une grande dame , que tu ne saurais que faire d'une petite paysanne , et que lu ne serais pas assez sotte pour t'embarrasser de moi. Tu m'avais promis de me faire venir un jour ou l'autre , et je savais bien que lu ne me manquerais pas de parole. Je me suis dit qu'il ne fallait pas le faire honte, et j'ai repris mon éducation de fond en comble. Maintenant , je suis en état défaire de la musique avec toi ; je lis à livre ouvert; et, comme je sais que tu iTaimes pas jouer et chanter à la fois , j'ai tant travaillé
KAUFFMANN. i227
mon clavecin , que tu ne seras pas trop mécontente , j'espère, de la manière dont j'accompagne.
— Que tu es gentille , te donner tout ce mal , comme si tu avais besoin de cela pour être aimée 1
— Ce n'est pas tout, reprit Gretly radieuse; maintenant je danse... non plus comme autrefois, lorsque je n'avais encore pris des leçons de danse que de mes chèvres ; non , je danse actuellement toutes les danses des salons, le menuet... Aimestu le menuet? Tiens , regarde : n'est-ce pas que ce n'est pas trop mal?
Elle avait pris tout à couj) un air de dignité qui contrastait avec la tournure leste de son costume de voyage, et, entraînant son oncle, dontelle avait besoin comme cavalier, elle se mit à exécuter les premiers pas d'un menuet, sa voix lui tenant lieu d'orcliestre. Puis, s'interrompant brusquement, et répondant aux bravos d'Aiigelica par un gros baiser.
— Ne va pas croire, lui dit-elle , que je n'aie acquis que des connaissances frivoles. Je suis une espèce desavanie , ma chère; mainlenanl je parle plusieurs langues : je parle anglais !,.. I speali ciujlish, mij love. I am a blue slocidng.
— Tu es charmante! tu es ravissante! s'écria Angelica , réellement Iransporlée.
— Tu me fais bien plaisir de me dire cela , repartit naïvement Gretly ; tu l'écriras à mon père , n'est-ce pas? Il est toujours à me déprécier, à rabattre ce qu'il appelle ma présomption. Ce n'est pas qu'au fond il ne me rende justice , je suppose; mais quand on s'est donné bien du mal, une approbation silencieuse ne suffit pas. Tu dois avoir éprouvé cela, toi qui es artiste : on aime les louanges ; et il m'aurait découragée si je n'avais
pas été soutenue par le désir de te surprendre
Répète-moi donc encore que je ne serai pas trop déplacée auprès de toi.
Angelica , dans toute la sincérité de son âme , se hâta de lui donner cette satisfaction , et prit son père à témoin de la justesse de ses éloges.
— C'est tout à fait une demoiselle, dit Kauffmann.
Ce court hommage rendu à sa nièce et à la vérité ne laissa pas que de lui coûter cher. Chaque son , en passant , lui écorcha la langue , et ses souffrances se trahirent par une laide grimace , dont le contraste, avec le joli minois de sa nièce , était plus propre qu'aucun éloge à en faire ressortir le charme.
Deux douces voix le dédommagèrent de sa torture ; deux jolies mains approchées de ses lèvres linvitèrent à rester muet. Du reste , après une
telle leçon , le vieillard n'avait pas envie de désobéir.
Les louanges qu'obtenait Gretly n'étaient pas seulement sincères; elles étaient justes. Ce n'étaient point des compliments de femme à femme ; ce n'étaient point les illusions du sang ou de l'amitié. Elle avait réellement beaucoup gagné ; elle était plus jolie , non pas que ses traits eussent pris avec les années un caractère plus régulier; mais la physionomie faisait presque tous les frais de sa beauté ; et comme la physionomie est une enveloppe diaphane, qui brille des rayons empruntés de l'hôte lumineux qu'elle contient , terne ou étincelante en proportion des qualités du cœur et de l'esprit, Gretly avait, sans le savoir , travaillé autant à s'embellir qu'à s'instruire , et un appréciateur exercé aurait pu lire dans ses yeux et dans tout l'ensemble de sa personne les progrès de son éducation.
Sans rien perdre de la tournure originale de son esprit , de l'indépendance de son caractère , ni de la fantaisie piquante de ses façons d'être , la petite fermière s'était remarquablement civilisée, Kauffmann avait raison : c'était à présent tout à fait une demoiselle; et si , à y regarder de trèsprès , elle n'avait pas encore toutes les manières delà ville et surtout du grand monde, lesrésul-
tats de son apprentissage solitaire annonçaient trop de tact et de finesse pour qu'elle ne dût pas acquérir, en peu de temps et sans peine , ce qui lui manquait.
Angelica, charmée de tant de perfections nouvelles, fut fort aise principalement de voir que Gretly serait de mise partout, et que rien ne les empêcherait de vivre dans le monde comme deux sœurs. Quel bonheur de pouvoir servir à son tour de chaperon, d'étonner la jeune Tyrolienne de son crédit, de Tinitier à loutes les merveilles de la société, et plus tard de s'occuper de son avenir, de son établissement, en un mot de lui servir de mère : fonctions attrayantes pour une aînée de dix-huit mois.
Sa curiosité rassasiée , ce fut à Angelica de satisfaire à son tour celle des deux arrivants. Elle combla par de nombreux détails les lacunes inévitables de sa correspondance, et son père prit à l'entretien une très-grande part, quoique passive.
Angelica l'avait bien tenu au courant des progrès de sa position ; mais elle était d'un caractère modeste ; les désappointements qu'elle avait éprouvés l'avaient rendue très-circonspecte , et , pour épargner à son père les mêmes déboires, elle était restée beaucoup en-deçà de la vérité.
KALFFMANN. 231
Ajoutez à cela que Kauffmann , par des raisons combinées d'âge, de santé et de caractère, n'était plus dans une disposition d esprit à être profondément frappé d'aucune impression médiate. 11 lui fallait des réalités directes; il avait besoin de toucber les choses du doigt. Peut-être est-ce parce que l'homme vit plus dans le présent, aux deux extrémités de la vie, dans la vieillesse comme dans l'enfance , lorsqu'il n'y a pas encore , ou lorsqu'il n'y a plus d'équilibre entre l'avenir et le passé.
Quoi qu'il en soit, il était loin de s'être formé une idée suffisante de la situation prospère de sa fdie. Elle lui avait bien écrit qu'elle avait loué une charmante maison ; mais une épithète n'est qu'un appel à l'imagination du lecteur; il dépend de lui d'y donner une valeur plus ou moins grande. Or, le bon artiste, accoutumé à une extrême simplicité dévie , ayant surtout pour points de comparaison, des pays où la classe moyenne était restée étrangère au luxe, et où il n'existait pas les mêmes intermédiaires entre la splendeur des palais et la nudité des habitations bourgeoises , le bon artisle , dont les derniers souvenirs étaient ceux d'une année de séjour dans son village , ne s'était fait qu'une idée fort inexacte de la charmante maison qu'il allait habiter.
Cette maison était la première où il entrait en
Angleterre. Lorsqu'il fut introduit par un laquais de si boune mine , qu'il faillit lui faire un salut respectueux ; lorsqu'il vit le couloir, Tescalier et les appartements inondés de tapis de bas en haut , qu'il eut essayé l'un après l'autre tous ces meubles si commodes, en un mot, qu'il eut pris un avant-goût des délices du comfort , il se figura que la maison d'Angelica n'avait pas sa pareille dans tout Londres , et il fit exclusivement honneur à sa fille de tous les progrès de l'industrie , du luxe et de la civilisation en Angleterre.
Il s'établit une lutte comique entre son enthousiasme et son infirmité. Chaque nouvelle découverte lui surprenait une exclamation aussitôt punie d'une douleur cuisante. Il n'y a pas au monde de gravité si imperturbable qui eût pu résister à ces distractions continuelles et aux contorsions grotesques qui en étaient la conséquence soudaine. Les deux cousines avaient beau chaque fois se faire des reproches intérieurs , l'obligation de garder leur sérieux ne faisait que stimuler leur envie de rire , et, malgré la peine que tous trois ils ressentaient à divers titres , la journée se passa dans de fréquents accès de joie , dont le pauvre estropié leur donnait l'exemple, ayant fini partrouver une certaine manière de rire qui ne portait pas trop de préjudice à la partie malade.
Au reste , le comfort anglais ne lui coûta pas seulement des douleurs de langue. Pendant le dîner, au moment où il profitait des loisirs de la diète pour faire admirer à sa nièce le soin avec lequel étaient entretenus l'argenterie et les couteaux, il avait failli s'abattre le pouce avec un des objets de son admiration; et le soir, moitié famine, moitié anglomanie naissante , peut-être aussi par amour de la plus jolie des théières , ayant fait de copieuses libations de thé , cette boisson , dont il n'avait pas Thabitude, lui valut une insomnie complète, que favorisait un lit fort dur pour un Allemand accoutumé à dormir entre deux édredons.
Mais il était en Angleterre avec sa fille , dans une des plus belles maisons de la plus riche ville du monde , et il ne manquait pas de réjouissantes pensées pour lui tenir compagnie. Les jours suivants, il est vraij diverses comparaisons qu'il fut à même de faire ramenèrent les emportements de son admiration dans de plus justes limites , et la charmante maison perdit à ses yeux une partie de sa valeur exagérée ; mais il n'en fut pas de même de celle qui l'habitait, car elle lui avait fait Ténumération de toutes ses commandes , il la voyait lancée dans le grand monde , recevant les lords et invitée par les duchesses; il savait maintenant
lexacle importance de l'adoption du club, et toute 1 iniluence de la fashion.
Depuis les contes de sa nourrice, jamais ses esprits ne s'étaient vu enlever à des hauteurs si vertigineuses. Mais peu à peu il se familiarisa avec celte position ; l'auréole, dont son imagination paternelle couronnait le front de sa fille , lui parut devoir jeter aussi quelques reflets sur lui. 11 se redressa donc, et, relevé de plusieurs crans , il s'installa carrément dans ce qu'il j ugeait être la place du père de miss Angelica Kauffmann.
Toutefois, il y avait soixante-quinze exceptions à ses velléités d'égalité , car les boucs avaient fait sur son cerveau une impression inimaginable. A chaque nouvelle figure, est-ce un bouc? était sa première question ; et lorsque par hasard la réponse était affirmative , il se serait volontiers prosterné la face contre terre : c'était de l'idolâtrie bestiale; on eût dit un Egyptien des vieux jours.
Or, si le commua des membres du club lui inspirait cette vénération religieuse , que devait donc être à ses yeux celui qui était la personnification vivante de la fashion; la source d'où avait jailli le torrent de leurs prospérités, sir Francis Shelton, le bouc des boucs!
x\ngelica , sans le vouloir, avait contribué à la séduction de Kauffmann ; car elle ne lui avait mon-
KAUFFMANN. â55
tré le baronnet que sous ses aspects les plus favorables. Elle n'avait pas pour son père cette tendresse aveugle qui, à force de vouloir se cacher à soi-même les défauts de Tobjet aimé, finit par les rendre visibles à tous les yeux ; eile avait cette piété délicate qui vient à reculons jeter son manteau sur leur nudité. Elle ne se dissimulait pas que le bonhomme manquait parfois de mesure et de discrétion, et sachant les pieds du vieillard débiles, elle écartait de lui, avec un soin prudent, toutes les occasions de chute.
Dans la narration détaillée qu'elle lui fit , d'événements où sir Francis avait joué un si grand rôle, elle crut devoir épargner à son père toutes les incertitudes de ses propres conjectures ; elle mentionna plutôt les effets que les causes , et ne représenta le baronnet que comme un protecteur obligeant.
Et pourtant l'opinion d'Angelica s'était encore quelque peu modifiée depuis ses discussions avec Reynolds. La controverse avait produit sur les deux principaux interlocuteurs un effet qui n'est pas sans exemple chez les gens de bonne foi. Ils s'étaient séparés , persistant l'un et Taulre dans leur idée; mais les résultats de la contradiction ne sout pas toujours immédiats ; la persuasion fait long feu quelquefois , et les deux opinions que la
dispute avait paru enraciner s'ébranlèrent peu à peu dans le silence et Tisolement : en sorte que, sans se le témoigner, sans s'en rendre compte à eux-mêmes , ils se trouvèrent avoir échangé une partie de leur conviction. Reynolds n'était plus si éloigné de croire à la possibilité de l'innocence du baronnet, et tous les doutes semés par le peintre, l'avocat de sir Francis les sentait actuellement germer dans son esprit. Angelica s'était donc promis d'être plus attentive dorénavant , de s'observer de plus près, d'éviter, sans en avoir l'air, les tête-àtête avec Shelton. Ces projets , la présence de son père et d'une compagne aussi intime que Gretly lui en rendait l'exécution facile , et le plaisir de leur arrivée s'en accrut.
Mais ces doutes pouvaientêtretout à fait injustes, et, pour rien au monde, elle n'aurait voulu les laisser entrevoir. Elle sentit bien que la moindre confidence faite à son père livrerait son secret à un homme aussi fin, aussi pénétrant que le baroimet. Elle se tut donc, par esprit d'équité autant que par prudence ; et il lui sembla qu'il y avait beaucoup moins d'inconvénients à abandonner Kauffmann à tous les écarts de sa reconnaissance pour un si intelligent appréciateur du mérite de sa fille, pour un patron si désintéressé.
Sir Francis Shelton éprouva une contrariété facile à concevoir, lorsqu'il apprit l'arrivée du vieux Kauffniann et de la petite cousine. Son premier mouvement fut de les souhaiter à tous les diables; mais, son dépit un peu soulagé par ce vœu charitable , il se mit à aviser aux moyens de tirer le meilleur parti possible de ce mauvais cas. Il fallait s'insinuer dans la confiance de ces deux inévi-
labiés témoins, et le père fixa d'abord son attention, comme le plus important, et sans doute aussi le plus difficile à séduire.
Shelton n'avait pas encore eu le temps de s'apercevoir que le vieillard lui était tout acquis : sir Francis Shelton n'était-il pas un bouc, le bienfaiteur d'Angelica? Et puis , un grand seigneur qui vous traite d'égal à égal, quel brave homme î Quelle simplicité de manières! Voilà le vrai gentleman! Qui donc avait parlé à Kauffmann de la raideur, de la morgue des Anglais? Des gens qui ne méritaient pas mieux, apparemment, ou qui n'avaient eu affaire qu'à des parvenus.
Tout accoutumé qu'était Shelton aux succès de ce genre, et quelque bonne opinion qu'il eût de son adresse, il fut tout étonné de la rapidité de celte première conquête : vraisemblablement celle de la petite cousine irait de soi-même. Il regarda donc la partie comme gagnée, et fut tout consolé de les savoir à Londres.
Il se trompait , la jeune Tyrolienne n'était pas aussi aisée à fasciner que son cher oncle. De prime abord, le baronnet lui avait inspiré une sorte de répulsion. Elle n'en pouvait pas donner de raisons positives: c'était de 1 instinct.
— De la malveillance, le besoin de contredire,
disait Kauffmann, indigné qu'elle osât porter une main sacrilège sur l'idole.
— Un pressentiment 1 la seconde vue des Écossais, peut-être, répondait en riant Gretly!
Son grief le moins yague contre le baronnet, c'est qu'elle n'en aimait pas la physionomie. Elle ne pouvait découvrir d'où cela venait; mais il y avait quelque chose de faux dans cette figure. A force de chercher, elle signala comme suspect le jioz de Shelton , dont les narines relevées et singulièrement mobiles avaient, en effet, une expression toute particulière; et, bâtissant tout de suite un système, elle soutint que jamais homme franc n'avait eu un nez pareil.
Kauffmann, dont l'esprit ne se distinguait pas précisément par l'ellipse et la finesse , se révolta de la puérilité de ce chef d'accusation, et se mit à récapituler lourdement toutes les qualités et tous les services du baronnet ; mais Gretly, qui résistait rarement à la tentation de taquiner le bonhonmie, continua de plus belle à recommander la méfiance à sa cousine, lui donnant au surplus une recette infaillible, disait-elle, pour n'élre point la dupe du personnage : elle n'avait qu'à l'observer ; quand il mentait, son nez se fronçait.
Lorsque Kauffmann entendit ce raisonnement, il lui parut si pitoyable, qu'il se contenta de haus-
ser les épaules, et la dispute en resta là ; mais, tout pitoyable qu'il était, Targument ne laissa pas que de se graver dans la mémoire d'Angelica par son étraiigeté même , et plus d'une fois depuis, lorsqu'elle soupçonnait un écueil , elle se surprit à interroger cette boussole.
Quant à sir Francis, de ce nez, objet de tant de médisances ou de calomnies, il flaira tout aussitôt Grelly. L'accueil qu'elle lui avait fait n'avait trahi aucune prévention défavorable; ses plaisanteries hostiles, il les ignorait; mais il avait ses instincts aussi , et il vit qu'il ne parviendrait jamais à apprivoiser entièrement cette nature de chatte. Bien qu'il n'en fut que plus aimable pour elle , sa pensée ne put rester si bien close qu'il ne s'en échappât quelque indice, et dès les premiers instants d'une rapide familiarité, attiré par la tournure d'esprit de la jeune fille sur le terrain de l'ironie, il prit l'habitude de ne l'appeler jamais autrement que mon ennemie.
Kauffmann n'aurait pas été dans les intérêts de Shelton, qu'un nouveau service rendu à la fille sous les yeux du père le lui aurait dévoué corps et Ame : Angelica allait recevoir la visite de la princesse de Galles !
Une des tactiques de sir Francis, c'était de contrebalancer immédiatement par quelque bon of-
fice les échecs quHl éprouvait. Le jour de la séance royale, où Henry Vernon lui avait porté un coup dangereux dans Tesprit de miss Kauffmann , et tandis qu'il attendait le résultat du plaidoyer de lord Tavistock, il avait mis à profit la rencontre de lord Bute pour se ménager une de ces utiles compensations. Grâce à Tintervention de ce favori du roi, Angelica avait été chargée de peindre S. A. S. la duchesse de Brunswick , alors en Angleterre. Plus tard, les obstacles s'accumulant, il se mit en quête de dédommagements nouveaux, et, par la même voie , il obtint cette visite de la mère du roi.
Le portrait de la duchesse servit de prétexte à cet honneur que jamais aucun peintre n'avait eu , pas même Reynolds; et ce service signalé, il le rendit avec sa modestie habituelle. Il n'y avait pas de méprise possible , et, comme une lampe dans un globe de cristal , son mérite ne brillait que mieux sous son voile transparent.
Quand Kauffmann apprit que la mère du roi allait venir en personne dans l'atelier d'Angelica , il en fut tout saisi. Il resta devant le baronnet les yeux fixes et la bouche béante, comme insensible à cette grande nouvelle ; mais bientôt son indifférence apparente fut démentie par deux grosses lar-
242 ANGE Lie A
mes silencieuses, accompagnées d'un tremblement nerveux qu il conserva toute la soirée.
Le lendemain, dès le point du jour, il était en proie à une autre sorte d'agitation. Comment allait se passer Tauguste visite? Comment fallait-il s'y prendre pour recevoir la princesse de Galles ? Etait-ce à lui, comme père d'Angeliea, à porter la parole? Heureusement elle était allemande, car il ne parlait pas anglais ! A coup sur il aurait fait quelque gaucherie, si Gretly ne lui avait persuadé, pour le décider à rester tranquille, que Tétiquette exigeait qu'on parlât anglais à la princesse douairière, et qu^il n'avait qu'à laisser faire Angelica.
Grâce à cette précaution , la visite se passa sans encombre, sauf une douzaine de révérences qu il fit de trop. La princesse n'avait pas fait la moindre attention à lui; mais il s'expliqua cet oubli par le mutisme auquel il était condamné. 11 ne maudit que l'étiquette et son ignorance qui l'avaient privé d'un tel honneur, et, comme il était avant tout bon père, et que la princesse avait été fort gracieuse pour Angelica, il ne garda de celte journée qu'un souvenir enivrant, et qu'un surcroît de reconnaissance pour celui qui, sans vouloir en convenir, leur avait procuré cette distinction inouïe.
— S'il rend tous ces services à ma cousine,
croyez-vous, mon oncle, que ce soit sans intérêt? dit Gretly.
— Non sans doute, se répondit Kauffmann à lui-même, ne jugeant pas à propos d initier sa nièce à la profondeur d'une telle observation : c'est qu'il fait la cour à mon Angelinette. Et il fut trèssatisfait de sa pénétration, de sa connaissance du cœur humain, toujours intéressé, se dit-il.
Depuis qu'il avait reçu la visite de la mère du roi d'Angleterre, rien ne l'étonnalt plus, rien ne lui paraissait impossible ; sa fille était en passe de tout, et il concluait simplement de cette découverte si sagace, que l'amour comblant la dislance, tout se dénouerait par un mariage; que sa fille serait lady, lady Shelton, cousine de lord Melvil, anibassadeur en Suède, mariée à un seigneur qui n'avait pas moins, disait-on, de soixante mille livres sterling de revenu en belles et bonnes terres, et que lui, Jean-Joseph Kauffmann , serait le beau-père de ce seigneur-là, le beau-père d'un bouc! ! !
11 en pleurait de joie quand il était bien sur d'être seul!
Et alors son imagination battant h campagne, il mariait aussi sa nièce avantageusement; il attirait son cher frère Michel en Angleterre, et lui procurait la surintendance des immenses biens de son gendre, qui devait être horriblement volé et
244 ANGELIGA
serait trop heureux d'avoir un homme de confiance aussi probe qu'entendu, un oncle pour intendant. Quant au reste de ses parents, qui ne l'étaient point au même degré , il les laissait au pays, désespérant de les décrasser, et se réservait seulement de venir à leur aide selon leurs besoins et son bon plaisir.
Cette idée de mariage, qui n'avait été d'abord qu'une justification ingénieuse de services qu'il n'aurait jamais eu le courage de refuser, étendit peu à peu ses racines dans l'esprit du bonhomme, et cette rêverie honteuse, qui redoutait un témoin, se transforma en espérance, en projet.
Kauffmann, assez indiscret de sa nature, ne s'était jamais senti plus bavard. Après une paralysie, on a besoin d'exercice, et, par un effet commun à toute plaie qui se cicatrise, il éprouvait de vives démangeaisons à la langue. Son secret lui bouillonnait dans le sein ; par prudence, il crut devoir ouvrir à cette ébullition menaçante une soupape de sûreté, et il se chercha un confident.
C'était un choix délicat. Sa fille était la dernière personne à qui il aurait voulu se confier. Les scrupules d'Angelica , ses objections étaient faciles à prévoir; il fallait, au contraire, préparer les voies à son insu. Gretly s'offrait naturellement à l'esprit, comme la plus intéressée, après Angelica,
au succès d'un si beau plan ; mais elle ne prenait pas sa cousine assez au sérieux , elle ne se courbait point assez bas devant la supériorité de la future lady Shellon. Sept années d'absence ne lui avaient point fait perdre la mauvaise babitude d'affubler Angelica de sobriquets ironiques. Kauffmann avait beau lui donner à entendre que c'était de mauvais goût, des manières inconvenantes qu'elle aurait dû laisser à la ferme, qu'il ne suffisait pas de parler anglais et de danser le menuet pouravoir l'air d'une femmecommeil faut ; Gretly, plus insaississable qu'une anguille, ne se laissait prendre à aucun sermon et continuait comme par le passé.
— ïu ne le fais pas assez respecter ; la familiarité engendre le mépris, disait Kauffmann à sa fille, lui faisant en cacbette un cours de morale intéressée.
Mais, tout en l'écoutant avec déférence, etquelque condescendance qu'elle eût pour les faiblesses de son père, Angelica ne pouvait pas lui promettre de témoigner à sa cousine une susceptibilité qui était bien loin de son cœur.
Kauffmann, de ce double écbec, conserva une sorte de rancune aigre-douce contre sa nièce qu'il accusait de jalousie; mais cette rancune, qui ne le prenait que par accès, n'avait point de résultats fâcheux , parce qu'elle n'était pas réciproque. La
246 ANGELIGA
résistance seule lait la blessure, et c' étaient autant de coups d'épée dans l'eau. Puis, de tous les sentiments hostiles, la jalousie est celui qu'on craint le moins d'inspirer : c'était un hommage rendu au mérite de sa fille. D'ailleurs Angelica,justifiantson nom, et en véritable ange de paix, n'était-elle pas là comme autrefois pour maintenir la bonne harmonie?
Mais c'en était assez pour que Kauffmann ne put se confier à Gretly. La railleuse traiterait ses prévisions de rêves. Crût-elle même à la possibilité de cette union^ elle serait capable de s'y opposer par prévention contre le baronnet, par jalousie d'Angelica , et de méconnaître son intérêt personnel, aveuglée par ces deux passions.
Gretly exclue, quels confidents restait-il à Kauffmann? Les Reynolds, lady Mary Veertvort? il les connaissait trop peu ; et pourtant, sous peine d'étouffer, il avait besoin d'une oreille amie pour y verser le trop-plein de son cœur.
Un jour qu'il passait dans Fleet Street, revenant de visiter l'église de Saint-Paul, et qu'il marchait la tête courbée sous le poids de ses méditations, une voix connue vint frapper son oreille : — 0 caro ! et il se trouva entre deux bras affectueux à lui faire perdre haleine. C'était un de ses anciens amis d'Italie, le peintre vénitien Antonio Zucchi, avec lequel il avait formé à Rome une liaison beaucoup
plus intime que ne semblait le comporter la différence de leurs âges, le Vénitien ayant vingt-six ans de moins.
A juger de ses œuvres par ses principes , Zucchi était un autre Rapbaël. C'était une préoccupation du grandiose et de l'idéal , une exigence de naïveté, de sentiment et de profondeur de pensée, à désespérer ses élèves, s'il en avait eu.
Lorsqu'il alla à Rome, dans la première maison où il fut présenté , se trouvait Winkelmann. Zuccbi , qui parlait bien , aimait à parler : il développa ses tbéories favorites.
— Voilà une noble ambition, dit Winkelmann à son voisin ; mais elle doit faire le malheur de cet artiste et l'empêcher de produire.
— Rassurez-vous , répondit en souriant celuici : personne ne se tourmente moins que lui , et le Tintoret n'était pas plus fécond.
—Alors c'est un homme de génie! pensa Winkelmann ; je serais bien curieux de voir ses compositions.
Avant la fin de la soirée, il avait obtenu de Téloquent artiste un rendez-vous auquel il n'eut garde de manquer. Il le trouva occupé à peindre un pan de mur.
— Je suis venu dans un mauvais moment, se dit Winkelmann.
Après les premiers compliments, il demanda si Zucclii n^avait pas quelque autre tableau à lui montrer. Le peintre s'empressa de satisfaire abondamment sa curiosité; mais, à la grande surprise de Winkelmann, pas une figure, pas un arbre ; rien que de Tarchitecture ; force ruines ; de la pierre , toujours de la pierre : nulle excursion hors du règne minéral.
— O vanité des théories I s'écria le savant critique. J'ai cru que c'était un peintre, c'est un prédicateur !
Si Zucchi n'était pas le premier des artistes , eu revanche il était le meilleur des hommes, le plus complaisant , le plus facile à vivre , toujours dispos, content de tout, d'une sérénité rafraîchissante, sensible quoique aimable , franc quoique démonstratif. Son éloquence même n'avait rien de despotique ; tout lui étant occasion d'enthousiasme , il n'imposait pas ses idées , et acceptait indifféremment tous les sujets en véritable improvisateur.
De toutes ces qualités si propres à gagner les cœurs, celles qui avaient captivé le plus Kauffmanu , c'était la facilité d'élocution , la verve à toute heure et à tout propos, l'emphase méridionale. Le bon Allemand avait été magnétisé par cette volubilité de paroles et de gestes, par une souplesse de manières patelines auxquelles l'accent vénitien ajou-
tait un charme un peu comique , et qui faisaient dire à Gretly que Zucchi avait pris à Bergame des leçons de grâce d'Arlequin.
Kauffmann admirait donc Zucchi , autant qu'il Taimait. Aussi , était-ce, à Rome, le confident de tous ses secrets, son conseiller intime. Quant à Zucchi, pouvait-il ne pas aimer un homme qui lui avait donné son cœur, un homme qui lui prélait ses oreilles ?
Ils s'étaient quittés depuis près .de deux ans , leur correspondance n'avait'pas été fort exacte, et ils avaient fini par perdre la trace l'un de l'autre. Il est aisé de se représenter la joie qu'ils eurent de se retrouver ; ils se baisèrent et se rebaisèrent, au grand scandale de John Bull.
Après ce premier moment donné aux effusions de l'amitié, Zucchi demanda des nouvelles de la signora, et, ayant appris qu'elle était aussi à Londres, il accepta avec empressement l'offre que lui fit Kauffmann de raccompagner jusqu'à leur demeure.
Kauffmann, qui croyait toutes les bouches do la renommée occupées à trompetter les louanges de sa fille , avait été un peu déconcerté de voir que Zucchi ignorât leur séjour à Londres ; mais celuici consola la vanité paternelle : il n'était en Angleterre que depuis peu de jours.
âoO ANGELICA
— Que venez-vous taire dans ce pays? dit Kaultmann.
— Vous sentez bien que je n^y suis pas venu voir le soleil. C'est un diable de climat ; mais il paraît qu'on y fait de bonnes affaires. Qu'en pensez-vous ?
— Nous n'avons pas à nous plaindre, dit le vieillard avec un mélange de discrétion, d'orgueil et de modestie.
— Ni moi non plus , car le duc de Northumberland m'a déjà commandé les peintures de toute une galerie. Aussi , ma foi, je compte m'emplir ici de roast bec f ci de porter, puis je m'en retournerai digérer en Italie. Et vous, cher monsieur Kauffmann?
Kauffmann ne lui apprit rien que le lecteur ignore , et ce fut pour tous deux un redoublement de satisfaction de se savoir pour longtemps dans la même ville. Zucchi n'avait point arrêté de logement définitif; ils convinrent qu'il en choisirait un dans le voisinage de Golden-Square , afin de faciliter leurs relations et de les rétablir sur l'ancien pied d'intimité. Ces projets ne tardèrent pas à se réaliser, et Zucchi redevint , comme à Rome , l'habitué de la maison Kauffmann. Est-il besoin d'ajouter que c'est à lui que le vieillard confia le secret de ses espérances?
Kauflmann était dans Tadmiralion de son projet; il savait son ami très-disposé à l'enthousiasme : il se promettait donc un certain plaisir à le voir broder de toutes les fleurs de sa faconde ce précieux canevas, et comptait même trouver dans son éloquence des ressources plus sérieuses au besoin. Par malheur, l'indifférent , le complaisant , l'optimiste Zucchi n'avait qu'une opinion arrêtée, qu'une antipathie au monde, et c'était contre le mariage. Peut-être ce texte lui avait-il fourni précédemment quelque heureuse déclamation , et cette aversion ne se fondait-elle que sur l'espoir de puiser de nouveau les mêmes inspirations au fond du même sujet; quoi qu'il en soit, c'était le thème favori de ses diatribes. A l'en croire , le mariage était la source empoisonnée d'où découlaient tous les maux de l'humanité. Kauffmann était donc mal tombé , et il ne fit que soulever contre son idée chérie une nuée d'aphorismes plus ou moins neufs.
Cette confidence refoulée était loin de l'avoir soulagé. Le besoin de s'épancher, et la curiosité de connaître les sentiments de sa fille, le décidèrent à surmonter la crainte ou au moins la réserve que lui inspirait Angelica. 11 se dit pour s'encourager qu'il était nécessaire de combiner avec elle
2o2 AKGELIGA
un plan de campagne; mais, hélas! par d'autres motifs, il ne la trouva pas mieux disposée que Zucclii.
Son père était dans Terreur; il prenait trop à la lettre la galanterie du monde. Sir Francis était à cent lieues de songer à une alliance si fort audessous de ses justes prétentions. Elle-même ne voulait pas se marier; elle menait une vie tranquille et agréable, entourée de tous les objets de son affection. A quoi bon échanger ce bonheur certain contre les chances d'un autre état? Tout ce qu'elle demandait au ciel, c'était de prolonger celui-ci, et d'accorder à son cher père une longue vieillesse qu'elle contribuerait de son mieux à rendre douce. L'Angleterre, d'ailleurs^ n'était à ses yeux qu'un pays de passage; elle s'y plaisait, parce qu'elle avait l'espoir d'y acquérir une fortune indépendante ; mais Rome était toujours présente à sa pensée, et , lorsqu'elle pourrait renoncer à sa vie de Bohémienne , c'est à Rome seule qu'elle voulait vivre et mourir.
Cet avenir , Kauffmann l'avait longtemps rêvé. Il n'aurait pas voulu contrarier les inclinations de sa fille; mais il lui avait été doux de penser qu'elle éprouvait de la répugnance pour le mariage. Quel bonheur de garder à lui seul le cœur de son ange , de n'avoir point à lutter contre de
victorieuses rivalités ! Néanmoins, le bonhomme n'était pas égoïste , et il avait cru devoir sacrifier tout cet avenir de félicité paternelle , non pas à la perspective brillante qu'offrait une union avec sir Francis Shelton , mais à une considération antérieure et beaucoup moins grave.
Ébloui de la précocité d'Angelica , il n'avait pu se résoudre à l'assujettir aux humbles devoirs de la vie domestique. La perte de sa femme était l'occasion naturelle d'un tardif apprentissage; cependant il persista à écarter de sa fille toute préoccupation prosaïque ; elle n'était pas d'âge à avoir plus de prévoyance que son père, et ce fut lui qui devint la femme de ménage.
Mais le jour où il se sépara d'elle pour la première fois, un regret lui vint , mêlé d'inquiétude. Que deviendrait sa chère enfant lorsqu'il ne serait plus de ce monde? Jamais elle ne serait en état de tenir elle-même sa maison. De là, l'envie de la marier , non pas pour lui assurer un prolecteur , un ami, une compagnie, une satisfaction de cœur, mais pour lui procurer un intendant. 11 la voulait marier par crainte de la cuisinière et de la blanchisseuse. Aussi avec quelle ardeur il se rua sur cette vague espérance d'un mariage avec sir Francis Shelton ! et doit-on s'étonner si , par extraordinaire, il se montra récalcitrant? Il poussa
même robstination si loin , qu'Angelica crut devoir cesser de le contredire snr la question générale; mais, voulant mettre fin à une discussion où il lui était impossible de céder, et la limitant au baronnet, elle fut forcée de laisser entrevoir à Kauffmaun quelques-uns des soupçons qu'elle lui avait d'abord si soigneusement cachés.
L'argument était décisif. Elle n'envisagerait jamais le mariage comme une spéculation ; son père le savait à n'en pas douter. En donnant sa main , elle donnerait son cœur, et exigerait une égale réciprocité. 11 fallait surtout que l'estime en elle précédât l'amour, et quand même sir Francis aurait été calomnié par les apparences, il n'en resterait pas moins trop fin , trop politique pour elle ; elle pourrait bien le conserver comme connaissance, comme ami môme, mais l'épouser, jamais !
Ce n'était pas trop de tout l'ascendant d'Angelica sur le bonhomme, pour qu'une insinuation contre sir Francis Shelton ne le fît pas bondir dindignalion. Le doigt seul de sa fille pouvait lui entr'ouvrir les yeux et lui montrer des taches dans ce soleil. 11 resta tout abasourdi, et, longtemps après la conférence , il était encore pensif. Ce n'est pas qu'il persistât dans son projet ; à tort ou à raison , le refus de sa fille était trop positif pour lui laisser
le moindre espoir ; mais ses deux idolâtries se livraient un combat dans son cœur. Enfin , après quelques jours de lutte et d'angoisses , le bouc fut vaincu 1 Non-seulement Kauffmann cessa de favoriser la cour du baronnet ; mais , dans ses manières avec lui , il y eut quelque chose de gêné qui trahissait ce demi-désenchantement , cette méfiance vague qu'on lui avait suggérés.
Pourtant si César n'était plus au rang des dieux, c'était encore le premier des mortels, et il fallait la pénétration de Shelton et la comparaison avec le passé pour qu'il put s'apercevoir de quelque changement. Cette remarque lui en fit faire d'autres. Angelica avait mis à exécution le plan de conduite qu'elle s'était tracé, et depuis l'arrivée de ses parents, il ne la trouvait plus jamais seule j son ennemie était toujours entre eux.
Il attribua d'abord cette présence continuelle de Gretly au besoin d'être ensemble après une longue séparation ; mais le temps ne modifiait en rien les habitudes des deux cousines. Elles étaient inséparables; trop heureux quand le père, quand le Zucchi ne se mettaient pas de la partie. Il se dit que le hasard, l'affection, n'étaient pas les vrais motifs qui empêchaient Angelica d'être seule, qu'il y avait nécessairement préméditation.
D'ailleurs , franche comme elle était , elle n'a-
vait pas su , non plus , dissimuler complètement ses impressions. Ce refroidissement était trop peu sensible pour que Shelton s'en fût aperçu, si celui de Kauffmann ne l'eût pas mis sur la voie ; mais réveil donné , une conduite expliquait Tau- Ire , et il vit bien qu'au lieu d'avancer , il rétrogradait.
Il se mit à récapituler ses pertes, et il fut effrayé de leur nombre, de leur importance. 11 l'avait brouillée avec Reynolds ; ils étaient réconciliés. Il l'avait enlevée à la surveillance de lady M. Veertvort , et isolée dans Golden-Square; elle étaitentouréedesafamille et d'amis étrangers à lui. L'intérêt? Comment y compter après le désistement de la commande du club? L'amour? il ne l'y avait point trouvée accessible.
Mais le cœur de certaines femmes est un tel abîme , qu'il faut y plonger à bien des reprises avant d'en rapporter la perle qui se cache au fond. Il n'avait pas tiré parti de la jalousie; il ne voulut point désespérer. Il lui coûtait trop de s'avouer que ses roueries et vingt années de bonnes fortunes étaient venues échouer devant cette petite fille. Quel affront I c'était bien fait pour entêter; aussi rien ne lui coûterait pour réussir. 11 se mit à faire la cour à miss Jemima Ramsden.
L'honorable Thomas Ramsden, père de miss
.Temima , n'avait apporté à sa femme en mariage qu'un beau nom , une jambe bien faite et de la mine ; mais de fortune, point! Tout le bien appartenait à lord Ramsden, son frère aîné.
Cette union avec un cadet de famille avait valu àmistressRamsden une réputation de désintéressement qu'elle était loin de mériter; car elle savait, en se mariant , que lord Ramsden n'avait pas six mois à vivre. Il était atteint d'un mal secret, dont les progrès seraient lents , mais infaillibles , et son médecin avait cru devoir en prévenir l'honorable Thomas Ramsden , comme frère et comme héritier , à défaut d'enfant maie. La spéculation était donc bonne.
Mais, par un des coups du hasard qui déjouent tous les calculs , ce cadet, plein d'avenir et brillant de santé, venait à peine d'associer mistress Ramsden à ses espérances si probables, qu'il eut la maladresse, en chassant des halbrans, de rester au fond d'un marais.
Ce fut une terrible nouvelle à Ramsden-Hall , où lord Ramsden avait invité les nouveaux mariés à venir passer leur lune de miel; le pauvre moribond en fut si saisi que , dans la nuit même , il conOrma la prédiction de son docteur. Quant à mistress Ramsden , elle était grosse , et , en bonne I. <7
mère , elle se conserva à i'enfant qu'elle portait dans son sein.
Aurait-elle un fils? car, dans le cas contraire, le titre , la pairie et la fortune , passeraient à un collatéral. Que de fois elle s'adressa cette question ! par combien de vœux et de prières elle s'efforça d'intéresser le ciel à sa cupidité ! que d'oracles menteurs interrogés par sa superstition! que de précautions prises pendant sa grossesse! quelle impatience et quel effroi du dénouement! Enfin, 1 instant qui devait décider de son sort, l'élever à la fortune ou la replonger dans la pauvreté , cet instant arriva ! Ses couches furent des plus heureuses... Mais, hélas! elle accoucha d'une fille ! ! !
Bien des mères ( des marâtres voulons-nous dire) , dans de telles circonstances , auraient pris en aversion la malencontreuse petite créature. Quoique intéressée , mistress Ramsden avait un cœur; elle avait surtout une tête, et dans cette tête de la résolution et de l'opiniâtreté. Si le présent lui manquait , elle ne désespéra point de Tavonir, et se promit de faire en sorte que la cause innocente de son désappointement l'en dédommageât un jour. Dès cette époque son plan fut arrêté : il fallait qu'elle trouvât dans son gendre tout ce qui venait de lui échapper. Elle avait lu quovou-
loir c'est pouvoir; elle se dit qu'elle aurait de la volonté, et prit son mal en patience.
Ce plan , tout prématuré qu'il était , elle n'en différa pas l'exécution , et miss Jemima était encore au berceau , que déjà sa mère , dans l'espoir d'une récolte abondante , semait autour d'elle à pleines mains des théories intéressées sur le mariage. Rien de plus sensé , de mieux entendu , rien de plus louchant que ces unions arrangées dès l'enfance; le cœur des juunes gens était si facile à s'égarer ! c'était une méthode excellente pour prévenir de grands chagrins; les familles avaient le loisir d'étudier, de préparer les sympathies de leurs enfants... C'était consolider le nœud conjugal des liens de la parenté; c'était, comme au premier âge du monde , s'épouser entre frère et sœur.
Joignant l'exemple au précepte, elle lorgnait de ses yeux maternels et d'une lieue loin , tous les futurs héritiers; et à force de prévenances et de caresses , de complaisances et de cadeaux, elle' réussit à se former une clientèle nombreuse de petits garçons. Elle avait un répertoire inépuisable de colites bleus et de chansons , ses poches étaient toujours pleines de sucreries , et elle adorait le bruit du tambour.
La médiocrité de sa fortune ne lui permettant pas de recevoir les pères et mères , elle ouvrit sa
maison aux enfants. Tous les quinze jours c^était un bal, un rout, où Ton n'admettait que les filles inévitables, et celles dont les avantages physiques n'étaient pas de nature à porter ombrage à la reine de la fête, miss Jemima.
Par cette tactique, mistress Ramsden ménageait nombre de petits soupirants à sa fille , et se faisait bien venir des parents, fort reconnaissants de toutes les amitiés prodiguées à leurs cbers rejetons. Tant de prévoyance dans Tidée première, tant de suite dans Tapplication , semblaient promettre un succès infaillible. Miss Jemima n'aurait sans doute qu'à choisir dans sa nombreuse cour ; mais qui l'eût prévu? l'adolescence ingrate ne se crut pas tenue de payer les dettes de l'enfance , et miss Jemima n'était pas encore nubile qu'elle avait usé un nombre incalculable de petits maris.
Ces déboires successifs laissèrent dans l'esprit de mistress Ramsden une crainte superstitieuse de ne jamais trouver ce gendre, objet de tantdevœux etde poursuites. Possédée de cette crainte, elle lança sa fille ù corps perdu dans le monde dès Tûge de quatorze ans , et acheva de l'initier à tous les manèges de la coquetterie ; si bien, que la pauvre enfant qui, laissée à elle-même, aurait suivi une voie tout opposée, et se serait, s'il l'avait fallu,
aisément résignée au célibat, acquit en peudetemps la réputation d'une des plus grandes coquettes de la société, mais bien innocemment, contre nature , par pure piété filiale , récitant, sans la comprendre, la leçon qu'elle apprenait depuis l'âge le plus tendre , faisant de la coquetterie comme elle faisait de la musique , sans goût, sans âme, sans le moindre entraînement.
Cette réputation decoquetterien'était pas propre à attirer les maris. Aussi les années s'écoulèrent sans que la proie tant guettée vînt mordre à l'appât. Pauvre mistress Ramsden! Ce n'était plus de l'agitation , c'était de la fièvre , et une fièvre contagieuse qui de la mère gagna la fille. Chaque jour perdu en accroissait l'intensité ! Chaque jour les excitait à redoubler de ruses et d'efforts ! Elles ne s'apercevaient point qu'elles avaient dépassé le but, et que chaque pas les en éloignait davantage.
Si mistress Ramsden avait eu le bon sens d'abandonner sa fille à la pente unie et calme de sa nature, si elle n'avait pas eu pour elle des prétentions déraisonnables , le nom distingué qu'elles portaient , l'appui qu'elles auraient trouvé dans leur famille et dans leurs relations , les qualités même et la beauté de miss Jemima , lui donnaient des chances de rencontrer un parti fort convenable;
mais la pauvre fille , ainsi jetée par sa mère à la lôte des gens à marier, et, qui pis est, ayant Tair de s'y jeter elle-même , se compromit , devint banale, et finit par s'enlever toute possibilité , sinon tout espoir de réussite.
Ce n'était pas, il est vrai , une conquête trèsllatteuse pourShelton; mais elle était facile et prompte , et il n'avait ni le loisir ni l'humem' de filer une intrigue. Quant à la valeur réelle de cette conquête, Angelica , étrangère et nouvelle venue, n'était pas à même de l'apprécier. Elle ne connaissait pas assez la société pour être au fait de ces détails, et lady M, Veertvort, qui aurait pu l'en instruire, était allée passer quelques semaines en Hollande. Il ne s'agissait pas d'une rivalité réelle à lui opposer : Shelton ne cherchait qu'à surprendre le moindre accès de jalousie , et miss Jemima qui était une blonde fort jolie , qui était de bonne famille , qui avait le jargon et les manières du grand monde, suffisait bien au rôle qu'il lui destinait. Sa beauté d'ailleurs était tout l'opposé de celle d'Angelica , et lors(}u'une femme est quittée pour une qui lui ressemble , elle n'est quittée qu'à demi : c'est toujours elle qu'on aime |daus sa rivale , l'amour-propre console et justifie ; mais qu'une brune soit abandonnée pour une blonde , l'infidélité est complète, l'outrage impardonnable.
Vraie ou fausse, Slielton avait fait cette remarque , et c'était un nouveau motif de se contenter de son choix.
Comme tant d'autres , il avait été inscrit d'office sur la liste des prétendants de miss Jemima ; mais, à force de détours et de faux-fuyants , il avait réussi jusqu'alors à rester en disponibilité. Pilote habile, il se tenait en croisière devant le port; et s'il n'y entrait point, on n'en accusait que les vents et Neptune.
Miss Ramsden approchait de la trentaine ! Sa mère avait eu beau prendre la précaution de la rajeunir dès le berceau , de la lier toujours avec des filles bien moins âgées qu'elle ; elle l'avait menée de si bonne heure dans le monde, que personne n'était dupe des pieuses impostures de la tendresse maternelle. Elles-mêmes cherchaient en vain à se faire illusion ; elles ne pouvaient étouffer la voix de leur conscience, et la fièvre commençait à faire place à l'abattement.
On peut donc imaginer si Shelton eut besoin de beaucoup d'avances pour se les dévouer. Découragées, elles en crurent à peine leurs yeux; mais, bientôt, elles retrouvèrent leur verve première, et, mistress Ramsden aidant, Shelton et miss Jemima s'affichèrent à qui mieux mieux.
A l'exception de quelques juges mieux rensei-
gnés ou plus fins, le gros du monde n'en revenait pas. — Comprenez-vous rien à une chose pareille? Après cela , en vérité , on peut tout croire !
Mistress Ramsden était rayonnante ; miss Jemima embellissait encore de plaisir. Leurs parents et amis leur en faisaient de discrets compliments repoussés avec une modestie très-significative ; leurs ennemies , c'est-à-dire toutes les mères, traitaient les Ramsden d'intrigantes , les filles en jaunissaient d'envie.
Angelica seule paraissait observer cette liaison avec indifférence j mais cette indifférence pouvait être simulée.
Avant de se tenir pour battu , Shelton voulut tenter une dernière épreuve , et , celte épreuve , il ne négligerait rien pour la rendre décisive.
Sir Francis avait une terre considérable dans le comté de Cambridge et à quelques milles de Newmarket. Slielton-Lodge , malgré la modestie de son nom, était devenu aux mains de son grandpère un château magnifique : c'était la résidence favorite de sir Francis. 11 était un des soutiens les plus zélés du turf y un des oracles d'Epsom , d'Ascott , de Doncasler et surtout de Nevvmarket , où
venue de Londres pour Lii '"'"'^ ^""l-ff-'ie '•««ep'ion était telle au'o"""''^^'- «' «« «" goût, de ses ZZZfT''' ''""'^"'''■« <J« ./e-onrsesdei;:;™,:"""'-*^"^''- ■' é""-' fort coûteux elT,' ,""" '*-^"'^''«» ^ P'o^urer dans la vL ou "^ ' ''*"'''^ '''' ^^
*-- convenable. Ï 3s " " -T" "" P'^''-' '•essé que l'on fût 0.^1!' "^ ? "''"' "" "^^^'''''é- ^^"-gé gratis d Ls 1 LT ';""^^'^'""^ *''^'dé^ir d'étre inscrit ri?.;'"" '"''■^'^"^«- ^e va..eeau baronnet siTn.! , '''' ""^ ^'o" d'a- Oe déduisantes Sr^trr™-^^^"^^"-"'^.
"""«avaient circulé, c'étiit In?'""^ '''' '"""- ^' Je dépits, de ja,ou;j:;?;:--^''e joies
. Cette année, chose étrange iT ■ luscnt sur cette liste! „„ ^ '"'<""'er nom
''•""e personnel Svr ''"'""^ •^"''' ««'"i -^ celui de JslnZ ;/£«-«« fa.
«»"vent été question deC ' if ^ ' " "^"
Sheiton-Lodge à l'éooa '^ ^"'"'^^ «P'e«deurs de
-Francis,len,rg::ràr""'^''-^-
P-'é du plaisir q„,fXK 7"''"'™" ^ «"iait a 1 y recevoir, eJie
avait accepté volontiers une invitation regardée comme si précieuse.
Dans le courant du mois de mars, il lui renouvela ses offres ; mais Augelica s'était réconciliée avec Reynolds; elle s'était tracé un autre plan de conduite. Après l'explication qu'elle avait été forcée de donner à son père , elle crut se devoir à ellemême de ne point encourager des idées qui pouvaient n'être pas seulement celles du vieillard. Aller à Shelton-Lodge, c'était volontairement contracter de nouvelles obligations , faciliter des occasions de tête-à-tête, sortir, en un mot, delà réserve qu'elle avait jugée utile. Elle rétracta donc sa promesse, alléguant la nécessité de refuser à ses plaisirs un temps que ses travaux réclamaient tout entier.
Shelton essaya de triompher de sa résolution; mais elle persista , et, soit dépit, soit dégoût réel ou simulé d'un divertissement pris sans elle , il décida de rester lui-même à Londres. Ce fut sa réponse à toutes les sollicitations dont il était assailli comme de coutume.
Pendant toute une semaine , on ne s'entretint pas d'autre chose dans la société. La consternation était générale. On ne s'abordait qu'avec ce mot fatal : — Pas deShellon-Lodge !
—Pas de Shelton-Lodge ! s'écria mislress Kams-
den qui , cette fois , espérait de recueillir le fruit de plusieurs années de cajoleries.^' est vraiment fait pour nous î
— Pas de Shelton-Lodge ! ! quel désespoir ! répéta miss Jemima , une grosse larme roulant dans ses beaux yeux bleus.
— Pas de Shelton-Lodge ! 1 1 reprenaient en écho des gens qui , de leur vie , n'avaient osé aspirer à tant d'honneur. Comment ferons-nous cette année?
Ce n'était qu'un long soupir de Grosvenor-Square à Pall-Mall , et le son s'en prolongeait jusque dans la cité.
Mais les douleurs les plus légitimes finissent par se calmer , et , en cette occasion , Finconstance humaine ne s'était point démentie. On avait pris son parti; on avait fait des courbettes ailleurs. La plupart s'étaient casés tant bien que mal ; le reste avait renoncé aux courses. Tout à coup , un bruit circule, plus incroyable, plus étourdissant que le premier : sir Francis recevra à Shelton-Lodge !
Nouveaux désappointements! — Est-il possible?... et moi qui ai accepté l'invitation de lord Montfort. De Horseheath-Hall , ce sera tous les jours unvoyage! j'en suis maladeàravance!....Et vous, ma mignonne, où vous étiez-vous réfugiée?
— Ne m'en parlez pas , belle duchesse : je me
tiendrais heureuse de votre lot. Je ne suis qu'à deux milles de là, mais dans un vrai nid à rais, à ce qu'il paraît, chez je ne sais quelle petite vaniteuse de bourgeoise qui n'a voulu me recevoir qu'à titre d'hospitalité, et j'ai bien peur d'être obligée de lui faire compagnie.
— Plaignez-vous donc, lady Charlotte, dit lord Slrathmore qui venait d'épouser miss Bowes de Durhani, la plus riche héritière de l'Europe. Que dirai-je moi , qui viens d'arrêter ce malin même à Newmarket une affreuse masure à raison de dix guinées l'heure!
Enfin c'était à qui apitoierait sur son sort, et l'on enviait ceux qui, plus sages, avaient dès le principe renoncé à une distraction si pénible, si compromettante , si dispendieuse : ils étaient libres, et Shelton-Lodge allait les dédommager de leur sacrifice.
Au nombre de ces bienheureux, étaientmislress Ramsden et sa fille; mais elles allaient exciter bien autrement l'envie : c'était pour elles que ce changement subit avait lieu, en leur honneur que se rouvrait Sliellou-Lodge.
— Le diable m'emporte! je crois que Slielton devient fou!.... Il n'est pas possible qu'il soit amoureux de miss llamsdenl...
— Non sans doule, mais il a la manie de faire des réputations...
— Il aura fort à faire, s'il prétend remettre les Ramsdenà la mode.
— C'est un nageur habile : il aime à remonter les courants.
— Il aime à se moquer de nous, croyez-moi ; c'est tout simplement une mystitication.
Surprise ou dépit, chacun se soulageait à sa manière par un de ces propos ; mais on avait beau interpréter, critiquer, sir Francis avait son but, il y marchait tête haute et d'un pas délibéré. Tout marqués que fussent les soins qu'il rendait à miss Rainsden, Angelica pouvait ne pas les avoir pris au sérieux. Il fallait frapper un grand coup qui de ce cœur si fermé fit jaillir la jalousie, comme l'étincelle du caillou. Il se promit de la faire repentir de son refus : tout ce qu'il lui destinait, il allait le prodiguer, le prostituer à miss Ramsden. A force de prévenances et de galanteries, il arracherait à la belle dédaigneuse un soupir, un regret de l'avoir refusé, comme un enfant boudeur.
Plus scrupuleux que jamais dans le choix des invités , il n'admit que le plus pur de la fasliion, se réservant d'empêcher, par ses attentions particulières, qu'au milieu de tant d'astres, les Ramsden ne fussent éclipsées ; et afin de rehausser encore
le piédestal où elles allaient prendre place à ses côtés, il raya de sa liste deux ou trois noms des plus considérables, de ces noms qui n'admettent pas la possibilité d'un refus, qui ne demandent ni ne remercient, qui acceptent et qui honorent.
La veille des courses, un grand bal dans ses serres magnifiques, où afflua tout ce que le comté renfermait alors de distingué, préluda brillamment aux fêtes de Shelton-Lodge, et ce bal, sir Francis l'ouvrit avec miss Jemima, pour inaugurer la royauté des Ramsden.
Le lendemain, le trajet du château à la ville lui fournit l'occasion de manifester plus clairement encore cette préférence. Sa maison était tenue avec la régularité la plus parfaite ; son urbanité n'affaiblissait en rien l'autorité du maître. Un valet du château était mis à la disposition de chaque convive, et cet intermédiaire, utile aux invités, servait à prévenir le désordre que jette dans le service une bigarrure de laquais également étrangers aux êtres et à la discipline. Le matin , chacun de ces valets du château reçut un bulletin désignant la voiture réservée à son maître, afin d'éviter tout malentendu, et quelle ne fut pas la joie des Ramsden, lorsqu'elles virent qu'elles avaient les honneurs de la voilure de sir Francis l
Une aubade militaire avertit les convives de
272 ANGELIGA
s'apprêter pour le déjeuner. Pendant le repas , une musique variée et qui se composait en grande partie d'airs de danse reporta les esprits au divertissement de la veille, et les disposa à celui de la journée.
Enfin on se leva de table et Ton procéda au départ, qui, grâce aux mesures prises, se fît sans aucune confusion. Une foule de voitures, de tout nom et de toute forme, mais toutes aux armes et à la livrée des Shellon, ( tout ce que les profondes méditations du Benson Driving club avaient créé de plusheureux, déplus ose, de plus récent), entourées d'élégants qui caracolaient aux portières sur des chevaux d'aussi bonne maison que leurs cavaliers, emportèrent tour à tour les élus de Sbelton- Lodge à travers des bois touffus, de verdoyantes prairies et des cottages tapissés de roses.
Puis, précédé de deux coureurs des plus galamment vêtus, et attelé de six chevaux blancs, s'avançait un coupé dont le cocher était sir Francis Shelton en personne, et dans ce coupé, ou plutôt dans ce char de triomphe, s'épanouissaient mistresset miss Jemima Ramsden.
Derrière elles et la dernière, venait une voiture d'en cas, une berline qui ne contenait que deux chiens, une délicieuse levrette blanche, et le plus laid, c'est-à-dire le plus beau de tous les carlins.
Le nez chacun à une portière, ils regardaient de haut en has les paysans d'un air grave et dédaigneux, comme il convient à des gens qui vont à quatre chevaux, avec deux grands laquais derrière leur carrosse.
Montés sur des bêtes fougueuses, les grooms fermaient la marche du cortège. Tous les gens de Shelton, tous les chevaux étaient parés de gros bouquets de violette de Parme. Sir Francis luimême , comme cocher , en avait un à la boutonnière, et mistressRamsden remarqua avec émotion que la robe de sa fille était de cette couleur.
Miss Jemima n'aurait pas échangé sa place contre un trône. Occupant la voiture principale , menée par le seigneur même du pays, les regards, les saints, les acclamations, les chapeaux en l'air, tout était pour elle. En entrant à Newmarket, elle entendit que Ton se demandait quelle était cette belle personne. Les bourgeois la prenaient pour la duchesse de Brunswick, le peuple plusieurs fois cria : Vive la reine!
Comme toutes ces méprises faisaient bondir son cœur î moins pourtant que la vérité, quand, reconnue par des curieux de Londres, elle entendit prononcer distinctement son nom , et constater ainsi, comme bien à elle, un triomphe dont elle aurait voulu rendre témoin tout l'univers! f- 48
Pendant la journée, il est vrai, Hcrod et Antinous, nonplus et tiuo-Shoes, X. Y. Z. et doctor Sjiiiax furent pour elle de redoutables concurrents. La robe violette de Parme pâlit devant la veste orange et la casquette noire. Mille livres pour trimpator! Trois contre cinq sur pot-S-os!... dispersèrent l'essaim effarouché des galants propos; mais elle avait récolté en route pour plus d'un jour de bonheur: elle pouvait vivre sur ses économies.
Le soir , on revint aux torches , dans le même ordre, à travers la même curiosité, les mêmes acclamations. Parmi toutes ces fleurs, les Ramsden n'apercevaient qu'une épine, la crainte d'être obligées le lendemain d'abdiquer et de rentrer dans la foule; mais sir Francis avait juré de leur tourner la tête. A souper, il demanda si l'on était satisfait des arrangements de la journée, et, ayant reçu de tous côtés des remerciements qui ne pouvaient lui manquer, il annonça que puisque chacun était content, et pour éviter les embarras de combinaisons nouvelles, tout continuerait jusqu'à la fin comme par le passé.
Les conviés, comme on pense, répondaient par leur luxe à celui du maître de la maison. Chaque jour, c'était une toilette nouvelle; chaque jour
KAUFFMANN. 2f5
aussi, c'était une nouvelle allusion de fleurs à celle (le miss Jemima.
La comédie jouée par les meilleurs acteurs de Londres, une loterie d'objets nombreux quoique de prix, la visite d'un prince du sang, du duc de Cumberland, un feu d'artifice, un jeu d'enfer s'entremêlèrent au divertissement principal des courses, et varièrent les distractions de Sbelton-Lodge. Pour mettre le comble à tant de plaisirs, chaque jour le Daily Advertiser, le St-James' Chronicle, et toutes les gazettes de Londres en enregistraient le détail dans leurs colonnes. Chaque privilégié avait la jouissance d'y lire son nom inscrit en toutes lettres, et de s'y mirer radieux ainsi que dans une glace fidèle. Et comme ces articles venaient de bonne source, entre tous ces noms jalousés, ceux de l'honorable mistress Ramsden et de miss Jemima étaient imprimés en gros caractères. Ce n'étaient donc à Shelton-Lodge que joie, délire, enivrement.
Un seul de ses habitants ne partageait pas le bonheur général, quoique sa physioiiomie impénétrable gardât fidèlement son secret; un seul assistait connue un fantôme à ces merveilles, car son corps seul y figurait, et son âiiie élait ailleurs : cet indifférent, c'était Shellon lui-même.
Il ne prenait pas un divertissement, il faisait une
2T6 ANGELIGA
expérience ; il ne jouissait pas plus de sa fête qu'un chimiste ne jouit du goût parfumé et de la couleur vermeille d'une liqueur qu'il décompose , et plus son analyse avançait, plus il devenait soucieux.
Outre toutes les gazettes que Ton s'arrachait à Shelton-Lodge, il en parvenait une chaque jour, qui constatait, heure par heure , l'effet produit à Londres par les fêtes de ce château ; mais celle-ci était confidentielle : elle ne concernait que deux personnes , sir Francis Shelton et miss Angelica Kauffmann.
Forcé de s'éloigner pour lui porter le coup dont il espérait l'atteindre au cœur, il avait laissé près d'elle des yeux chargés d'observer la blessure , des oreilles pour écouter le cri de la douleur, des mains pour en dresser un procès-verbal.
Les rédacteurs de cette feuille mystérieuse étaient Tancien valet de pied de lord Melvil , Davies , le zélé, le sobre, le désintéressé Davies, et mademoiselle Alexandrine, la femme de chambre française, qui , convaincue que monsieur ne voulait que du bien à mademoiselle , ne croyait pas faire mal de favoriser une liaison qui , comme la sienne avec 'monsieur Davies, ne pouvait finir que par un mariage , ainsi que cela se voyait au dénouement de toutes les pièces de comédie , où mademoiselle Alexandrine aimait à puiser des leçons de morale.
KAUFFMÂNN. 277
Or, voici quelques échantillons de'ce journal tenu par la plume plus exercée de mademoiselle Alexandrine; le Davies , infiniment moins lettré , se bornant à communiquer ses observations et ses idées , quand il en avait.
Mademoiselle a très-bon appétit; elle a mangé, à souper, une douzaine d'huitres et du homard , le jour du départ de mousieur. Monsieur (Kauffmann) craignait qu'elle ne se fît mal j mais elle n'en a que mieux dormi , et jamais je ne lui ai vu si bonne mine.
Mademoiselle a travaillé tout le
jour à son grand tableau de cheminée , comme elle rappelle....
Après dîner, M. et mademoiselle
Reynolds sont venus prendre, dans leur carrosse , mademoiselle et mademoiselle Gretly , et ils sont allés à la comédie, car mademoiselle a emporté sa lorgnette....
.... Mademoiselle a travaillé comme hier; mais elle s'est enfermée dans l'atelier , ce qui lui arrive souvent lorsqu'elle a besoin d'être seule pour se recueillir, comme elle dit. Le soir , elle a travaillé encore aux lumières; j'ai toujours peur qu'elle ne se fatigue... Je crois, pourtant que monsieur peut être tranquille , car elle fait plaisir à voir...
Mademoiselle a encore travaillé
comme les jours passés , mais le matin seulement, et en compagnie de sa cousine et de monsieur (Kauffmann). Le soir, ils attendaient du monde. Mademoiselle m'a demandé une robe qu'elle n'avait pas mise depuis un mois , et j'ai vu qu'elle engraissait, car j'ai été obligée d'avancer les agrafes...
Le monde est venu : M. Zucchi , M. et mademoiselle Reynolds.... Si monsieur savait toutes les folies qu'ils ont faites ! . . . C'étaient des joies, c'étaient des cris, tellement que nous , qui ne savions pas de quoi ils riaient , rien que de les entendre, nous nous en sommes tenu les côtes toute la soirée, dans l'office. . . Quand M. Davies a monté le thé, il a vu de quoi il était question. M. Reynolds dessinait toutes sortes de caricatures... J'en demande bien pardon à monsieur, et il ne doit pas s'en offenser; car, comme dit M. Davies, bien sur que ce n'était pas dans une mauvaise intention!... mais, tant il y a, que c'était sur monsieur et sur sa fête dont, au reste, tout le monde parle à Londres. Pour lors, à l'exemple de M. Reynolds , mademoiselle s'est mise à crayonner aussi; puis M. Zucchi et monsieur (Kauffmann) en ont fait autant de leur côté.... Quand ils ont eu assez noirci de papier, ils se sont mis tous à danser . monsieur
KAUFFMANK. 279
(KauffmauD) comme les autres ; mais c'étaient des caricatures de danse, et de l'escalier, nous les avons entendus dire, M. Davies et moi , que c'était la parodie du bal de monsieur... Et alors, les rires ont recommencé de plus belle , et de si bon cœur, que monsieur n'aurait pas pu s'empêcher de faire comme eux...
Quand tout le monde a été parti ,
M. Davies , en rangeant le salon , a trouvé sous la table un de leurs dessins que nous prenons la liberté d'envoyer à monsieur , parce qu'il nous a paru cocasse, quoique nous n'y comprenions pas grand'cbose. M. Davies, en servant le thé, en a vu faire une bonne partie : le crayon rouge est de mademoiselle , l'encre est de M. Reynolds.
La caricature envoyée par mademoiselle Alexandrine représentait un char splendide attelé d'un nombre indéfini de chevaux. Un bouc les menait à grandes guides , juché sur un siège d'une élévation effrayante, même pour un bouc, et il paraissait fort empêtré de ses fonctions de cocher. Dans le char, étaient deux femmes à têtes de chien , bâillant à l'envi. Leur attitude avait été si bien saisie, qu'il était impossible de méconnaître mislress Ramsden dans le carlin , et miss Jemima dans la levrette.
Toute cette partie était au crayon rouge et, par conséquent, d'Angelica. Le reste était à la plume,
^0 ANGELIGA
et sir Fraucis crut en effet y reconnaître le faire de son maître, Reynolds.
Aux portières, derrière, devant, de tous côtés, la voiture était assaillie d'une légion de chiens amoureux de la blanche levrette. Force coureurs et valets de pieds , armés de leurs longues cannes, s'exténuaient à repousser les assiégeants; mais il était aisé de prévoir leur défaite : car de toutes les directions et par tous les sentiers, accouraient contre eux d'innombrables recrues , de tout poil et de toute taille. Pas un mur, pas un buisson, pas un arbre , pas un creux, pas une pierre , d'où l'on ne vît poindre queue ou museau. Tous les chiens de la création s'étaient donnés rendez-vous sur ce point. Reynolds avait déployé dans ce croquis une connaissance de la variété des espèces canines , à rendre jaloux le plus savant naturaliste ; une verve d'exécution digne des kermesses de Rubens.
Shelton avait 1 esprit bien fait, et il entendait la plaisanterie tout comme un autre, mais celle-là ne lut pas de son goût: il voulait exciter des regrets, et il prêtait à rire. Il eut beau torturer les laits , oubUer qu'Angelica ne se savait point observée , et mettre tout ce qu'il apprenait, appétit , sommeil paisible, gaieté, assiduité au travail, sur le compte de la feinte et du dépit j ce dessin réfutait toutes ses spécieuses interprétations. 11 con-
naissait la fierté d'Angelica , la noblesse de son ame : s'il eût existé dans son cœur le moindre sentiment de rivalité avec miss Ramsden , elle n'en eut point fait de caricature. Elle pouvait jouer avec cette arme ; mais s'en servir sérieusement , avec animosité , dans Tintention de blesser, de se venger , jamais. Puisqu'elle tournait miss Jeminia en ridicule, c'est qu'elle n'en était point jalouse , et après l'épreuve de Shelton-Lodge , si elle n'en était point jalouse, c'est que sir Francis lui était indifférent : la conclusion était inévitable.
Ce n'était pas un homme du jugement de Sliellon qui pouvait vivre longtemps d'illusions : après tout , ce n'étaient que du temps , des soins et des espérances perdus. D'où vient donc que cet esprit si résolu, si inébranlable, reste étourdi du coup et ne sait plus prendre son parti? C'est qu'il vient de faire une seconde découverte mille fois plus accablante que la première ! 11 a présenté à 4ngelica un miroir pour qu'elle s'y vît amoureuse et jalouse; mais ce miroir était double; il s'est aperçu lui-même dans l'autre côté. Et qu'y a-t-il donc vu pour pâlir et détourner la face? 11 y a vu Shelton , le conquérant , le prince des roués , il y a vu Shelton amoureux ! ! !
Amoureux ! voilà donc le résultat de ses intrigues 1 il s'est pris à son piège. Ses négligences
i82 ANGE Lie A i
affectées , c'est lui qui en souffre ! ses absences , c'est à lui qu'elles pèsent!
Mais ce joug inconnu , ce joug humiliant de Tamour, l'acceptera-t-il sans combat? non , non ! 11 lui répugne de courber sa tête superbe ; il se nie à lui-même l'évidence ; il serre les poings , et se dit en jurant : — Cela ne sera pas I
Mais cela est ! et s'il continue à rendre quelques soins à miss Ramsden , c'est d'un air distrait, par un reste d'habitude, c'est qu'il est trop préoccupé pour songer à cesser : c'est le mouvement convulsif qui , dans un cadavre, survit quelques instants à Texistence.
Aussi Shelton-Lodge lui devient insupportable. 11 est las de son métier d'aubergiste. Quel fardeau que tous ces ennuyeux à amuser 1 11 donnerait tout au monde pour être à Londres! et ses devoirs de maître de maison l'enchaînent à sa campagne : les courses ne sont pas achevées !
De rage, et pour tuer le temps, il tient à Newmarket les paris les plus extravagants ; il joue chez lui un jeu désordonné. Il voudrait perdre , il voudrait se distraire par quelque émotion pénible ! mais il gagne , toujours il gagne 1 il ruine ses adversaires !... et chacun Tenvie et se dit : Qu'il est heureux !
Voici enfin le dernier jour des courses, et l'on se
KAUFFMANN. i>85
demande : Par quelle galanterie imprévue, Shelton va-t-il couronner les magnificences de sa réception?
Par une surprise des moins prévues , en effet , sinon des plus galantes : il part le soir môme ; libre à chacun de rester ou d'en faire autant.
Les Ramsden et tous les conviés se regardent encore muets de stupeur, qu'il galope déjà sur la route de Londres. 11 faut qu'il voie miss Kaulfmann ! Il ne résiste plus , il ne calcule plus , il n'espère rien ; mais il veut la voir , entendre le son de sa voix, se réchauffer le cœur aux rayons de ses beaux yeux!
Et il s'agite dans sa voiture ! il presse , il presse les chevaux!... et pourtant il n'en verra pas plus lot miss Kauffmann ! il arrivera de trop bonne heure à Londres pour se présenter chez elle. Oui, mais du moins il sera dans la même ville , il sera plus près d'elle , il respirera le même air!
Enfin il arrive!... son impatience redouble : être à deux pas d'elle, et devoir se priver de sa vue pour une misérable convention de société, et ne pouvoir>^enverser un si frêle obstacle ! Oh! que la matinée se traîne lentement ! l'aile du temps s'allourdit dans cette atmosphère de brume et de fumée !
Néanmoins , toutes lentes qu'elles paraissent ,
284 HNGELICA
les heures se sont succédé; encore une, et il pourra décemment faire visite à miss Kauffmann. 11 n'y tient plus. 11 a commandé sa voiture pour midi ; mais la patience lui échappe, il ne rattendra pas : il part à pied , et en quelques minutes il est dans Golden-Square.
11 frappe ; on ne vient pas. Il frappe de nouveau , même silence. Qu'est-ce à dire?... Enfin, on ouvre : c'est Kauffmann , le chapeau sur la tête et achevant de passer une manche d'habit.
— Ah ! c'est vous , sir Francis ! lui dit le vieillard surpris et embarrassé de son office de portier ; je vous demande pardon de vous avoir ouvert de vous avoir fait attendre, veux-je dire.
C'est que je suis seul au logis Mais entrez
donc.
— Merci , dit Shelton , qui n'était pas venu pour tenir compagnie au bonhomme, merci, je suis pressé. J'arrive de la campagne , et je venais en passant savoir de vos nouvelles. Comment se porte miss Angelica?
— Très-bien , je vous rends grâce. Elle est avec sa cousine à la campagne, chez M. Reynolds.
— A Richmond ?
— A Richmond. C'est un joli endroit, à ce qu'il parait.
■— Charmant, dit le baronnet, pensant à toute autre chose. Et pourquoi n'y étes-vous pas allé?
— Ah! ah! ceci c'est mon secret... Il y a de certaines occasions, voyez-vous bien , où les pères sont de trop.
— Vous de trop , mon cher monsieur Kauffmann ! dit Shelton , se récriant exprès pour le faire jaser.
— Oui 5 de trop , sir Francis , reprit Kauffmann en fermant un œil. Miss Reynolds avait beau parler bas à Grelly , l'esprit entend aussi bien que Toreille... Aussi, j'ai dit que je préférais de rester avec Zucchi , pour voir Londres , courir les tavernes , enfin mener un peu la vie de garçon.
— Vous m'étonnez plus que je ne puis le dire , cl, sur mon urne, je ne comprends pas...
— Je le crois bien Mais suffit — je me
tais quoique rien ne m'oblige à la discrétion ,
puisqu'on ne m'a pas mis du complot.
— Un complot ! . . . voilà qui devient effrayant ! . .
— Oh! rassurez-vous. Ce sont des conspirations à l'eau de rose... Non, non, plutôt à la Heur d'oranger , reprit Kauffmann en se frottant les mains et ravi d'avoir tant d'esprit... Il n'en résultera pas mort d'homme, bien au contraire!.. .. Bien au contraire, répéta-t-il ébahi de cette saiUie non-
velle, et l^enfonçant à coups de marlcaii dans l'oreille de son interlocuteur.
Shelton commença à s'apercevoir qu^il retenait le vieillard debout sur le pas de la porte , et il se fît inviter de nouveau à entrer.
— Mais vous alliez sortir, lui dit-il, vous avez votre chapeau.
— J'attends ce lambin de Zucchi. Quand vous avez frappé , j'ai cru que c'était lui , et je suis descendu tout apprêté, pour lui éviter la peine de monter.
— Oh bien ! puisque je ne vous dérange pas , je serai charmé de vous tenir compagnie quelques instants.
Kauffmann , flatté de recevoir pour lui seul une telle visite, s'empressa d'ouvrir le parloir, où sir Francis , si pressé tout à l'heure , s'installa dans une bergère, comme s'il y devait rester toute l'éternité.
Bavard comme il était, et après ce quil avait déjà commencé à dire, Kauffmann était une proie facile pour un si adroit chasseur, et Shelton crut avoir bon marché de lui ; mais il se trom[)ait. Le vaniteux vieillard avait été entraîné à parler par le désir de prouver que c'était volontairement qu'il n'allait point à Richmond , par le besoin irrésistible de profiler des inspirations de son es-
prit , par la tentation de faire comprendre aii baronnet qu'Angeliea pouvait se marier sans lui; mais actuellement il allait être discret, par une excellente raison , c'est qu'il ne lui restait rien à dire.
Quelques mots , surpris à la dérobée entre sa nièce et les Reynolds , avaient réveillé ses idées de mariage, et, sur ces frêles fondements, il avait bâti, comme d'ordinaire, toute une pyramide de conjectures. Parce que sa fille ne voulait pas être lady Shelton , ce n'était pas un motif pour qu'il renonçât à la marier avantageusement. Reynolds était assidu à Golden-Square : donc Angelica deviendrait mistress Reynolds. C'était un parti beaucoup moins brillant que le premier, mais encore très-sortable. Reynolds n'était ni très-jeune, ni trèsbeau ; il avait l'oreille infirme et la lèvre mutilée; mais c'était un homme de génie , le premier peintre de l'Angleterre, un parfait gentleman, lié avec ce qu'il y avait de mieux à Londres; mais c'était un homme de cœur et d'esprit, et qui ne gagnait pas moins de cinq à six mille livres par an.
De la réunion de tous ces avantages , le tendre père n'avait tiré qu'une conséquence : c'est que c'était là le parti dont il était question pour sa fille ; mais comme aucun fait positif ne venait à l'appui de ses inductions , il crut que, dans une
matière de cette importance, son amour-propre était intéressé à ne point faire douter de sa clairvoyance paternelle. Vainement donc le baronnet mit enjeu toutes ses batteries. La garnison s'était retranchée derrière un rempart inexpugnable de réticences et de mystères , et elle fit même plusieurs sorties pour essayer de se rétablir dans les positions qu'elle avait laissé prendre à l'ennemi. Shelton vit qu'il perdait son temps.
— M. Zucchi n'arrive pas, dit-il en regardant à sa montre. J'aurais été charmé de le voir; mais l'heure me presse; témoignez-lui mes regrets.
Et, sans écouter Kauffmann, qui voulait le retenir, il partit , n'ayant plus rien à en attendre.
— Allons , se dit-il , fort bien ! Il paraît que lleynolds met à profit mon absence. Aussi , je n'ai que ce que je mérite! Quelle sottise de tant systématiser sa conduite!... Pendant que je combine, un autre agit. Me voilà bien avancé avec mon pédantisme !... Mais, calmons-nous un peu , dit-il en ralentissant le pas; peut-être ce vieux radoteur ne sait ce qu'il dit; il aura fait quelque méprise en écoutant aux portes
Il en était là de ses réflexions , retournant chez lui par Brewer-Street , lorsqu'il aperçut Zucchi , qui venait de l'autre côté de la rue.
— C'est un familier de la maison et un bavard, se dit-il; voyons si je n'en puis rien tirer.
Zucchi, qui marchait d'un pas pressé, s'était contenté de le saluer profondément et passait outre; mais le baronnet s'étant arrêté, le peintre traversa la chaussée et vint à lui.
—Bonjour, monsieur Zucchi, M. Kauffmann vous attend.
— Oui , je suis un peu en retard... Vous venez de Golden-Square ?
— A l'instant même... Eh bien ! que dites-vous de la grande nouvelle?
— Quelle nouvelle? demanda Zucchi, quelvauffmann n'avait pas cette fois jugé à propos d'initier à ses espérances.
L'étonnement de l'artiste pouvait n'être pas réel ; il fallait lui prouver que toute dissimulation était inutile.
— Allons, allons, monsieurZucchi! ami comme vous l'êtes des Kauffmann , il n'est pas possible qu'ils se soient cachés de vous; et ce n'est plus un secret maintenant que le mariage de miss Angelica avec Reynolds.
— Le mariage de miss Angelica avec le diable ! cria Zucchi , tenant pour vraie une nouvelle articulée si positivement. Cela ne pouvait pas finir autrement! ils ont tous la cervelle à l'envers !
Cette miss Reynolds qui dessèche de regret de n'avoir pas été mariée , la petite Gretly qui ne dort pas de l'envie de l'être , et ce vieil enfant de Kauffmann dont c'est l'éternelle marotte : comme ils se frottent les mains ! La belle équipée !
— Vous n'approuvez donc pas ? . . .
— Moi '.interrompit le fougueux Vénitien, moi! approuver que des artistes se marient ! une femme surtout , pour en faire une nourrice, une ménagère ! et cela avec un autre artiste ; mais c'est le comble de la déraison ! un tel ménage , c'est un monstre I c'est un animal à deux têtes ! voir marier un artiste! j'aimerais autant voir marier un prêtre.
Zucchi , bon catholique , oubliait qu'il parlait devant un zélé protestant , et, en toute autre circonstance, Shelton n'eût pas laissé passer une telle hérésie ; mais il était trop satisfait de l'ensemble de la harangue pour chicaner sur les détails : il serra affectueusement la main de l'artiste, et ils se quittèrent s'élant involontairement persuadé l'un l'autre un secret ignoré de tous deux.
Ce secret, qu'en vont-ils faire? Le mécontentcmentde Zucchi s'évaporera en paroles, Kauffninnn portera la peine de son entêtement et de sa dissimulation ; maisSlielton, quel parti va-t-il prendr^ aucun : une idée seule le préoccupe. Il veut voir
KAUFFMAJNN. 295
cie de me Tavoir rappelé. Je vais lui annoncer que la pension lui est accordée.
— Accordée !
— Sans doute : vous venez vous-même de me citer son meilleur titre. Rattacher à la dynastie un publiciste de cette force , n'est-ce pas rendre au roi un vrai service, et qui vaut bien une misérable pension de trois cents livres.
— Trois cents livres! dit lord Bute, passant de surprise en surprise.
— Trois cents livres, lord Bute : cent à l'Irlandais, cent à Tennemi de la dynastie, centàThomme de lettres ; vous voyez bien que cela fait trois cents, et qu'il est impossible d'en rien rabattre.
— Mais, dit le comte, qui sentait bien tout ce qu'il y avait de juste et de sérieux sous toutes ces plaisanteries; prenez-y garde ! « en Angleterre , on appelle pension un salaire donné à un valet politique pour trahir sa patrie. »
— Avez-vous jamais rien fait imprimer , lord Bute?
— De ce genre, jamais.
—Je le pense bien ; mais, sans parler du genre.
— Oui, sans doute, des discours, et autres bagatelles; pourquoi cela?
— Vous rappelez-vous ce que coule une feuille d'impression ?
— Je ne m'en souviens pas au juste, mais c'est peu de chose.
— Alors, cela n'en vaut pas la peine : je ne vous demanderai rien de plus , et le docteur prendra sur ses trois cents livres les frais de l'erratum.
Shelton avait convaincu lord Bute en l'amusant; il partit avec la promesse positive d'une pension pour le docteur, et d'une pension de trois cents livres.
Angelica. L'expérience qu'il a tentée sur elle se fait sur lui en ce moment : la jalousie lui révèle toute rétendue de son amour ; il veut la voir sans perdre de temps !
Comment la voir? elle est chez Reynolds , chez Reynolds qu'il a négligé. Comment aller maintenant à Richmond , de but en blanc , sans motif plausible, lorsqu'il n'a pas mis les pieds à Leicester-Fields? Comment y aller surtout, lorsque miss Kauffmann y est, Dieu sait dans quel dessein?
Mais ce dessein môme lui crie d'y aller. Il ntfaut pas que ce mariage s'accomplisse 1 Vite ! vite 1 un moyen de se réconcilier avec Reynolds! un prétexte pour se présenter à Richmond !
Il continuait sa route, absorbé dans ces pensées, lorsqu'au détour de Great - Jermyn-Street un choc violent, suivi d'une apostrophe grossière, vint le tirerde sa rêverie. Il leva vivement la tète, et reconnut le docteur Samuel Johnson , qui trop myope pour avoir su l'éviter , l'était trop aussi pour voir à qui il avait eu affaire.
— Laissons ce butor poursuivre son chemin à tâtons, se dit-il : c'est un poëte!... et d'ailleurs quel est le plus aveugle des deuxr*
PuiSj une idée s'ênchaînanl à une autre :
— Reynolds ne me l'avait-il pas recommandé ?
2f)2 ANGELICA
Parbleu! je me félicite de n'avoir rien fait pour ce vieux pédant cynique , je suis vengé à l'avance.
Mais un trait soudain de lumière lui vint à l'esprit.
— Il s'agit bien vraiment de me venger de ce lourdaud ! je veux, au contraire, lui rendre service en bon chrétien ; c'est le moins que je puisse faire pour un homme à qui je devrai de voir aujourd'hui ma belle Angelica.
Il était dans St-James' Square. Depuis midi, sa voiture attendait devant sa porte, il s'y jeta.
— A Hammersmith, dit-il, et grand train !
11 aimait à aller très-vite : aller grand train, voulait dire fendre Tair; en moins d'une demi-heure ses chevaux , blanchis d'écume et de sueur, s'arrêtèrent devant le perron de la maison de campagne de lord Bute.
— A quel heureux hasard dois-je votre visite , mon cher Francis? demanda le comte, quittant un herbier qu'il examinait , pour venir au-devant de lui de l'air le plus affectueux. Je vous croyais encore à Shelton-Lodge,dans l'enivrement de tous vos triomphes. 11 n est vraiment bruit que de vous.
— Des enfantillages, lord Bute; je viens vous entretenir d'une chose plus sérieuse.
— Qu'est-ce? puis-je vous rendre quelque service ?
— A tout autre, lord Bute, je dirais que je viens en demander un, mais je vous connais assez pour ne pas craindre de dire que je viens vous en rendre un, au contraire.
— De quoi s'agit-ii?
— Il s'agit de réparer une injustice : on laisse dans l'oubli, dans une position des plus fâcheuses, à cinquante-huit ans, un homme dont le talent honore l'Angleterre, le docteur Johnson, mon cher lord.
— En est-il à cette extrémité?
—^11 en est au point, lord Bute, que, myope comme vous le savez, il n'a pas de quoi acheter des besicles, et que, dans la rue, tout à l'heure, il m'a écrasé le pied et chargé de malédictions. Or, il est déplorable qu'un aussi judicieux observateur soit dans les ténèbres, et qu'une intelligence aussi distinguée soit poussée à cet excès de grossièreté par l'irritation de la misère.
— Voilà qui mérite d'être pris en considération, dit le comte en riant.
— Aussi, je viens vous demander une pension pour lui.
— Sérieusement, Francis?
— Très-sérieusement.
— Mais vous savez, mon cher, dit lord Bute lui montrant sou herbier, que je ne m'occupe que de
botanique ; je ne vois plus le roi , je ne puis plus rien.
— Je le sais , lord Bute , et je le répète avec toutes les gazettes ; mais pour moi , n'est-ce pas, vous ferez l'impossible? dit Shelton d'un air qui prouvait qu'il n'était pas dupe de la réserve que le roi et son favori s'imposaient en apparence.
— J'en serais capable , repartit lord Bute en souriant; mais oubliez-vous que je suis Ecossais, et que voire protégé ne nous ménage guère?
— Je vous jure . lord Bute , que je n'y avais point songé.
— Je le suppose sans peine.
— Non , vous pourriez penser que cest une flatterie de ma part , de venir vous recommander un homme qui a des torts envers vous; que c'est un hommage à votre magnanimité : non , c'est distraction , et voilà tout. Réellement , le docteur Johnson est malheureux !
— Je vous crois, dit lord Bute , passant condamnation sur un grief excusé avec tant de délicatesse ; mais savez-vous , Francis , que le docteur n'est pas fort dévoué à la maison de Hanovre?
— Ah çà ! mais où ai-je donc la tête aujourd'hui ? J'allais vous parler de Rasselas , du Rambler, du dictionnaire; j'oubliais que le docteur est ennemi de la maison de Hanovre ! je vous renier-
KAUFFAIAlNN. 12»!)
insensible à la beauté de ce spectacle , aperçut un carrosse élégant qui s'avançait sur la grande roule.
— Regardez donc, miss Frances, dit-elle à voix basse en le lui montrant, serait-ce déjà notre galant?
— Impossible! ma cbère; ce n'est que demain que nous l'attendons.
— Dans son impatience , il aura devancé le jour, ou bien il se sera trompé de date... Ce qu'il y a de certain , c'est que la visite est bien pour vous; car la voiture entre dans la grande avenue,
— Voyons donc! dit miss Reynolds chercliaiil dans toutes ses poches pour y trouver ses besicles.
— Mais, Dieu me pardonne! c'est la livrée de sir Francis! s'écria Gretly en se rapprochant de sa cousine.
— Autre folie ! dit miss Frances qui la suivit en continuant de se fouiller.
— A qui en avez-vous toutes deux? demanda Reynolds qui crut qu'elles n'étaient point d'accord sur une question de jardinage. Est-ce que la guerre va s'allumer entre le Vorarlberg et le Surrev?
— Il ne s'agit point d'horticulture, Joshua! lui cria miss Frances. Miss Gretly me soutient qu'elle voit venir le carrosse de sir Francis Shelton.
500 ANGELIGA
— Hein? dit Reynolds qui ne put se persuader qu'il avait bien entendu; le carrosse de qui?
— De sir Francis Shelton ! répéta miss Frances de manière à rendre toute incertitude impossible.
— Shelton ! s'écria Reynolds ; où cela ? où cela?
— Dans la grande avenue , n'est-ce pas? dit miss Frances.
— Oui, reprit Gretly; mais on ne peut plus le voir à présent, les arbres le cachent.
— Allons , dit Reynolds , vous ne voyez pas , Fanny, que miss Gretly plaisante?
— Non , en vérité, je parle très-sérieusement.
— Alors, dit Reynolds, c'est à nous de rire; car bien certainement vos jeunes yeux vous ont trompée.
— C'est ce que je lui disais, reprit miss Frances.
— Et c'est ce que je suis tentée de lui dire ! ajouta Angelica.
— Fort bien ! réunissez-vous pour m'accabler. Pauvre vérité ! on te traitera donc toujours de même ! Mais n'importe ! vous ne me ferez pas taire. C'est le carrosse de sir Francis Shelton que j'ai vu ! Je l'ai vu dans votre avenue. Il vient ! il tourne ! il tourne ! Epur si muove! Je le répéterais en prison !
— Des savants de votre force , miss Galilée , on ne les met pas en prison , mais à table , répondit Reynolds voyant un domestique ouvrir la porte.
— Sir Francis Shelton I dit le laquais.
A ce nom , les trois incrédules tressaillirent et se regardèrent la bouche béante. Gretly prit un air magnanime qui semblait dire : Je ne veux pas battre des gens à terre!
La vue du laquais rappela Reynolds à lui.
— Faites entrer! dit-il en homme qui se soumet à une nécessité pénible.
Et Tobjet de tant d'embarras ne tarda pas à se présenter de l'air du monde le moins embarrassé.
— Bonjour, cher maître! cria-t-il de loin à Reynolds en lui tendant de grands bras; qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus !
— C'est vrai ! dit Reynolds d'une voix sèche pendant que Shelton baisait la main des dames.
— N'allez pas croire, reprit celui-ci, sans chercher le moins du monde à justiGer sa longue absence, n'allez pas croire que je vienne sans excuse troubler votre intimité solitaire. Je vous apporte une bonne nouvelle. J'ai enfin la promesse d'une pension pour notre cher Johnson !
— Une pension pour Johnson ! s'écria Reynolds oubliant ses griefs en faveur de l'amitié qu'il avait pour le docteur.
— Vraiment! dit miss Franees en se rapprochant du baronnet, vous avez la promesse?...
— Oui , miss Franees , nous pouvons compter sur une pension de 500 livres-
— 500 livres 1 s'écria miss Franees. Entendez" vous, Joshua? Sir Francis nous a obtenu une pension de 500 livres !
— Autant que cela ! s'écria Reynolds h son tour. Oh! ce pauvre docteur! que je suis donc content ! Oh ! merci , merci , sir Francis ! ajoutai-il en lui serrant les mains avec chaleur.
Tout le monde entourait Shelton ; c'était à qui s'empresserait de s'associer au plaisirde cette bonne nouvelle, et il reçut quatre remerciements pour un.
— J'ai un aveu à vous faire, sir Francis , reprit Reynolds après les premières effusions de reconnaissance ; j'ai sur la conscience un péché dont il faut que je la soulage. Figurez-vous que je vous accusais de négligence.
— Vos amis ne sont-ils pas les miens? reprit Shelton d'un ton sentimental qui fit sortir de chaque œil une larme que son bon procédé avait attirée au bord de la paupière. Ce n'est point oubli, si je n'ai pas réussi plus tôt ; c'est que l'affaire présentait bien des difficultés. Songez-y donc : il s'a- [jissait d'obtenir, par l'entremise de lord Bute, une pension sur la liste civile, pour un homme
Il était près de quatre heures , et les habitants de la villa Reynolds, à Richmond, étaient réunis devant la maison, en attendant qu'on vînt leur an- -^ Doncer le dîner. A l'écart, et près des serres, miss Frances avait emmené Gretly , sous prétexte de montrer à la jeune campagnarde quelques rares produits d'horticulture, mais eu réalité pour causer sans être entendues, comme il convient à des
298 ANGELIGA
conspirateurs. Au milieu, et sur le perron , Angclica et Reynolds , assis , respiraient avec bonheur le grand air, au sortir de Tatelier.
L'extrême application d'Angelica au travail avait servi de motif pour l'attirer à la campagne , et elle avait promis, en parlant, de n'y pas toucher un pinceau ; mais elle avait posé toute la matinée devant Reynolds , qui se faisait une fête de rapporter à Kauffmann le portrait de sa chère fille , et le modèle était plus fatigué que le [peintre. Ils savouraient donc tous deux , en travailleurs , les délices du repos, et jouissaient des premiers sourires du [)rintemps, dans ce silence rêveur qu'autorisait leur intimité actuelle , plutôt encore que la surdité de Reynolds.
Du haut des jardins en terrasse, ils promenaient de nonchalants regards sur la riante étendue de ce paysage que les vers de Thompson et le pinceau même de Reynolds ne permettent plus de décrire. Le soleil , comme avec coquetterie et pour se faire désirer , ne leur envoyait que par intervalles ses tièdes rayons entre de légers flocons de nuages , et semblait se plaire à dessiner pour eux, sur la Tamise et dans la plaine , mille effets , toujours variés, d'ombres et de lumière.
Tout à coup Gretly, que les confidences de miss Frauces n'absorbaient pas au point de la rendre
qui a précisément écrit contre les Écossais, contre la ojaison de Hanovre , et même contre les pen sions 1 Rappelez-vous la malheureuse phrase de son Dictionnaire : « On appelle pension... »
— Je sais. . . je sais , dit Reynolds ! Le cher docteur n'est pas la prudence même; et, en effet, voilà bien des obstacles!... Comment avez-vous pu en triompher?
— Je suis un peu entêté de ma nature , reprit Shelton en souriant. J'ai fait comme les paladins d'autrefois, j'ai fait un vœu. Afin de m'exciter à vaincre , j ai pris avec moi-môme rengagement de n'aller vous voir que pour vous porter cette bonne nouvelle. Je viens de mener à fin mon entreprise, et me voici.
— Nous vous croyions encore à Shelton-Lodge.
— J'y étais hier au soir. En arrivant ce matin j^ai eu la bonne idée d'aller assiéger lord Bute à Hammersmith , et cette fois j ai sa parole.
— Vous êtes admirable! dit Reynolds, un modèle d'obligeance et d'activité!
— Nous ne savons comment vous témoigner toute notre reconnaissance, ajouta miss Frances.
— Si vous me laissez le choix de ma récompense, dit le baronnet, je vous prierai de me donner à dîner. C'est une préférence bien brutale , mesdames ; mais les plus purs esprits redescendent vo-
50 i ANGELICA
lontiers vers la terre à quatre heures, lorsqu'ils n^ont pas déjeuné.
— Bravo ! dit Reynolds. Nous allons boire à la santé du cher docteur ! Quel malheur qu'il ne soit pas des nôtres ! '^
La porte s'ouvrit de nouveau , et cette fois ce fut bien le dîner qu'on annonça.
— Je puis vous donner des nouvelles du docteur, dit Shelton après les premiers instants de silence réclamés par l'appétit des convives; je l'ai rencontré ce matin au coin de Great-Jermyn-Street.
— Ah ! vous l'avez vu ; demanda miss Frances. Et que dit-il ?
— Ce qu'il dit? repartit Shelton prenant un air embarrassé ; je ne sais en vérité si je dois vous le répéter.
— Qu'est-ce donc? pourquoi pas? s'écrièrent plusieurs voix ensemble.
— Il m'a dit : chien de butor, va te faire pendre ! !
— Fi donc ! fi donc ! s'écria miss Reynolds , tandis que son frère et les deux jeunes filles éclataient de rire.
— Et à quel propos vous a-t-il apostrophé de la sorte? demanda Gretly.
— Oh ! ce n'est pas sans motif, reprit Shelton :
c'est parce qu'il venait de m'écraser le pied et de m'enfoncer restomac.
— Ah ! voilà pourquoi il vous a envoyé vous faire pendre ! dit Reynolds.
— Oui ; mais j'ai préféré aller à Hammersmith.
— C'est une noble vengeance , dit Angelica.
— Vengeance, miss An gelica; il n'y en a d'aucune espèce ni d'aucune part. Le cher docteur ne m'en veut pas, car il ne m'a pas reconnu ; quant à moi, je dois convenir qu'il y a eu dans tout ceci un peu de ma faute , je marchais trop vite au détour de la rue; mais pouvais-je m'attendre qu'au moment où je courais chez lord Bute, le docteur viendrait me barrer le chemin ?
Le tour plaisant que sir Francis avait donné au récit de cette rencontre avait mis tous les convives en belle humeur. Heureux de se retrouver auprès d'Angelica après tout un siècle d'absence, il ne se demanda pas si ces premiers succès en garantissaient d'autres. 11 se laissa aller avec nonchalance au bienêlre du moment, et encouragé par la certitude de plaire , il se mit plus que jamais en frais d'amabilités , d'esprit et de gaieté.
De son côté , Reynolds le secondait efficacement par les toasts nombreux que tour à tour sa reconnaissance, sa sensibilité, sa galanterie imposaient
à ses convives : en sorte qu'au dessert les esprits se trouvèrent dans une harmonie parfaite , et les cœurs réciproquement animés d une bienveillance toute chrétienne.
Enfin les dames s^apercurent que si elles voulaient soustraire leur raison aux exigences de leur hôte , il était temps pour elles de sortir de table ; mais, avant de quitter la salle à manger, elles obligèrent sir Francis à leur promettre de rester jusqu'au lendemain.
— Au fond , c'est un galant homme ! un brave homme ! un excellent homme! se dirent-elles toutes trois, lorsqu'elles rentrèrent au salon, laissant Reynolds et Shelton achever de noyer leurs différends dans des flots de vin de Tokay.
— Poussa-t-on jamais plus loin Tobligeance?
— Et la délicatesse?
— Et la modestie?
— Comme il a toujours un mot plaisant pour faire oublier Timportance de ses services !
— Et quel charmant convive !
— Que de grâce !
— Que d'esprit !
— Eh! mon Dieu! il ena tropd'esprit:c'estcequi rend injuste à son égard.
KAUFFMANN. o07
— Oh! que vous avez raison! on lui voit une arme terrible en main , et on en conclut qu'il ne peut être inoffensif.
— Voilà pourtant comme le monde juge!
— Oui, à ses yeux lesprit passe pour de l'astuce.
— Et la niaiserie pour de la bonté.
— Mais , mesdames , n^accusons pas trop les autres ; nous avons aussi bien des reproches à nous faire. Que de préventions !
— Que de fausses interprétations î
— Que de soupçons calomnieux.
— Et aujourd'hui , vous voyez ! . . .
— Oui,ditGretly, quoique son ennemie, je dois lui rendre justice; son nez n'a pas bougé de tout le dîner.
— Taisez-vous, moqueuse, c est vous <|ui , avec votre langue de serpent , venez nous (enter au mal. Mais amnistie générale !
— Oui , oui , amnistie générale !
— On est si heureux de n'avoir plus à haïr !
— A craindre !
— A soupçonner !
Tandis que ces trois excellents cœurs de fenmics, attendris par le spectacle de la vertu calomniée, et peut-être aussi par les effets inaccoutumés de leur petite débauche , luttaient d'aveux et de contrition pour se réconcilier nvee leur conscience