‹ AngéliqueChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Peu de jours après le départ général, noire jeune ménage prit aussi le chemin de la France , non sans avoir fait les plus tendres adieux aux trois amies qu'ils laissaient à L... Les regrets de se quitter furent grands cl réciproqiic.>, ( t l'on

se promit bien de s'écrire souvent et de tâcher de se revoir bientôt. Qui pourrait s'éloigner de ceux qu'il aime, s'il n'emportait l'illusion d'une réunion prochaine ! Angélique surtout partait avec une grande tristesse : ses jeunes compagnes et leur mère étaient les seuls êtres qu'elle connût sur la terre ; son cœur se serrait à cette séparation. Mais tout en pleurant, elle répétait ces mots de l'Ecriture : « La femme quittera son père et sa mère pour suivre sou époux. » Et quel époux je vais suivre ! se disait-elle, le meilleur et le plus tendre qu'on puisse trouver. Il faudrait être bien ingrate envers la Providence et envers lui pour me plaindre.

Pourtant, quand elle fut en voiture, quand les chevaux l'emportèrent avec rapidité, et que le détour du chemin lui eut fait perdre de vue Agnèse, Margaretta et madame Adriani qui toutes trois étaient venues l'accompagner hors de la ville aussi loin qu'elles l'avaient pu, elle se jeta toute en pleurs dans les bras de son mari, et lui dit en sanglotant :

— Gabriel ! (u es mon père, ma mère, iiks parents, mes amis, mon pays, tu es mon tout sur la terre.

Gabriel la regardait avec une tristesse profonde qui la frappa ; la pauvre enfant craignait de lui avoir fait de la peine, et elle reprit :

— Je ne sais pourquoi la tristesse m'oppresse ainsi le cœur; j'aime tant à n'avoir que toi seul au monde pour protecteur et pour appui ! Ah ! tu ne peux savoir toute la profonde gratitude, tu ne peux deviner la tendresse sans bornes dont mon cœur est rempli pour toi !

— Chère Angélique , je t*aime aussi bien tendrement, lui répondit Gabriel en la serrant contre sa poitrine ; mais je crains quelquefois d'avoir été trop téméraire en me chargeant de ton avenir. Écoute-moi, chère enfant : quelque chose qui arrive , promets-moi de te souvenir toujours que je n'ai pas eu le choix des moyens pour te soustraire a la tyrannie dont tu allais être la victime. N'est-ce pas, tu ne l'oublieras jamais?

— Comment pourrais-je oublier un seul jour tout ce que je dois à votre affection !

— Pauvre enfant, c'est qu'un jour peut-être je te causerai malgré moi beaucoup de peine : mais du moins tu sauras combien ma volonté y est étrangère.

— Peines, plaisirs, bonne ou mauvaise fortune, Gabriel , tout ce qui me viendra de toi me sera doux et cber. Tu m'as fait lire un livre dont une pensée charmante m'a frappée. Écoute : «Les bles- *) sures que fait celui qui aime valent mieux que i) les baisers trompeurs de celui qui hait. » Tu m'aimes, n'est-ce pas ?

— 0 cher ange, j'ai pour toi la plus tendre uTeclion.

— Eh bien! ne crains rien, reprit la jeune fdie avec un air de confiance sublime; je pourrai tout supporter.

Un soupir fut toute la réponse de Gabriel.

Le voyage fut long. Angélique n'avait aucune habilude d'un mouvement quelconque, et celui de h voilnro, si doux et si lont qu'il put être, la ftli-

guait beaucoup; quanta la mer, il n'y avait pas eu moyen de songer à l'y faire voyager : la douce enfant se serait soumise à le tenter pour plaire l\ son mari, à qui elle obéissait comme à Dieu; mais celui-ci, ayant voulu comme essai lui faire faire une seule promenade sur le golfe, l'avait vue saisie d'une terreur si forte et si invincible, qu'il avait dû renoncer au projet de la ramener en France par mer.

Ils voyagèrent donc à petites journées , s'arrêtant aussitôt que la jeune religieuse était fatiguée.

D'Annebault profita de cette marche si excessivement lente pour visiter avec Angélique tous les lieux remarquables dans lesquels il n'avait passé pour la première fois qu'à marche forcée, le sabre au poing , ne voyant que des lieux déserts, des populations craintives ou mécontentes; maintenant il traversait la joyeuse Italie en voyageur paisible, et ses beautés lui apparaissaient dans toute leur splendeur. Un visage souriant ou un vi agc en pleurs ne se ressemblent guère.

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Le jeune capitaine s'arrêtait de préfdrence dans les grandes villes, et y séjournait quelque temps pour tout voir et surtout pour montrer à son ignorante compagne ce qu'elles pouvaient renfermer de curieux en fait d'arts ou de monuments.

Il profitait de chacune des occasions qui s'offraient sur leur chemin pour développer son esprit intelligent et y répandre des notions sur l'histoire, la poésie et les arts, sur les mœurs et les coutumes des peuples, à propos des mœurs et des coutumes du peuple auquel ils se mêlaient : peuple insouciant et joyeux, trop heureux d'être et de respirer pour vouloir jamais sérieusement autre chose. Ce bonheur de vivre pour vivre, pour respirer un air suave, pour être balancé par les molles haleines d'un vent tiède et doux est délicieux ! Celui qui s'y est laissé surprendre ne sait plus désirer autre chose : il oublie les devoirs de la vie, il oublie que le bonheur des sens est un poison pour l'ame , il oublie que l'homme est appelé à une haute destination qu'il doit atteindre avec effort et fatigue, il oublie tout pour jouir: et certes celui qui veut

lut oublier pour être heureux du meilleur bonhur de la terre ne peut rien demander en effet a-delà de ce doux^r niente sous un ciel toujours l'au, toujours chaud, qui verse une paix joyeuse •)nt il endort toutes les douleurs. Peut-être n'y i t-il de conséquents ici-bas que les saints ou les Izzaroni : prendre le ciel d'assaut ou dormir au jleil, vivre de toutes les forces de son âme ou l'ngourdir , tout est là.... pour le temps ou ■ternité.

D' A nnebault faisai t peut-être ces sages réflexions, lais nous devons dire qu'elles n'étaient point du ombre de celles qu'il communiquait à sa jeune !>mpagne, dont l'esprit neuf saisissait les rapports : ec rapidité. Son intelligence se développa beau- (lup pendant ce long voyage, ses idées s'agranirent et son cœur resta toujours dans sa naïve I udeur. Il y a des âmes qui ne peuvent jamais lemper dans les choses de la terre : elles les )prennent, elles les voient, mais comme d'une itre sphère, comme les anges les voient, avec s larmes ou des sourires, mais sans s'y mêler.

Angélique était de cette sainte et belle natuil Ils avaient employé plus de trois mois à parcoi rir ainsi l'Italie, et leur tendre intimité s'était a crue de tous les trésors qu'ils découvraient da l'àme l'un de l'autre et de toute la tendresse qu' s'étaient témoignée en toute occasion.

Enfin ils touchaient à la frontière et devait entrer en France le lendemain. Le temps ë( beau ;et tous deux, après une journée chaude fatigante, étaient assis l'un près de l'autre d( une grande chambre d'une des auberges de Cha béry, vis-à-vis une fenêtre ouverte d'où ils ap cevaient un beau paysage éclairé par une It brillante.

Ils étaient dans ce même costume où nous les ions vus déjà le soir de leur premier jour de noce :

uo vêtue d'un peignoir blanc sur lequel elle i lit laissé tomber sa belle chevelure pour que la )se du soir en l'agitant fit pénétrer sa fraîcheur hs leurs boucles soyeuses; l'autre dans une mgue robe de chambre d'étoffe bleue du Levant,à lus brochées d'argent et de soie. Deux grands i préparés dans le fond de la chambre indi-

lient que leurs habitudes n'étaient pas chan-

Depuis un moment ils gardaient le silence. Apivés tous deux contre le balcon de la fenêtre, ils omenaient de vagues regards sur la cime des ipes dont les rayons tranquilles de la lune éclaient les sommets neigeux ; mais ils ne paraisent point les voir, perdus qu'ils étaient l'un et utre dans une profonde rêverie. Angélique Lirlant l'interrompit la première, en disant :

— - Gabriel, as-tu pensé qu'il y eut ce matin mois que tu me pris pour femme?

— Vraiment! y a-l-il déjà six mois ? dit le ca pitaiiie d'un air encore préoccupé.

— Quelle belle vie tu m'as faite pendant toute! temps! tous mes jours ont été riants et doux, me semble que c'était hier, et pourtant il n semble que ces six mois renferment ma vie tout ei tière ; car, vois-tu, je n'avais pas encore vécu avai de te connaître, Gabriel, ajouta-t-elle avec ce ta' délicat d'une femme , car elle avait observé depu quelques jours chez son mari un accroissemei de tristesse qui l'inquiétait ; quand je ne devrai jamais goûter que ces six mois d'un bonheur saii mélange, crois-tu que je ne te devrais pas encoji une reconnaissance sans fin ?

Gabriel avait ramené sa pensée errante vers femme ; il la regardait avec tendresse , mais ui inquiétude profonde se peignait dans son regar Une larme tomba de ses yeux et roula sur la ma qu'Angélique venait de poser sur la sienne.

•— Tu pleures ! s'écria la jeune fille en trej saillant. Oh ! qu'as-tu, mon Dieu, qu'as-tu ?

Le jeiioe homme la serra dans ses bras avec angoisse, et appuyant ses lèvres sur le beau front d'Angélique, il éclata toul-à-coup en pleurs et en sanglots.

— Mon Dieu ! dit-elle , et elle se recula tout épouvantée pour chercher à lire sur le visage de Gabriel ; mais il était retombé sur sa chaise et se détournait pour pleurer en cachant sa figure dans ses deux mains.

Angélique s'était jetée à genoux prés de lui : elle étreignait sa taille de ses bras caressants^ elle baisait ses rq^ains et lui disait ;

— Mon ami, qu'as-tu? quel chagrin pèse sur ton cœur? t'ai-je offensé, t'ai- je causé de la peine? Pardonne-moi, pardonne-moi, parle-moi.

— M'avoir offensé , chère Angélique? toi

Ah ! tu es l'innocence et la douceur même: comment pourrais-tu m'offenser?

— Eh bien ! eh bien , qu'as-tu ?

— Hélas ! je pleure de t'entendre vanter un X)nheur illusoire qu'un mot va détruire pour toujours.

Angélique à genoux pics de Gabriel était éclairée en plein par les rayons de la lune ; d'Annebault, placé entre la fenêtre et elle, vit une affreuse anxiété se peindre dans ses beaux yeux levés vers lui. Il continua pourtant, car il fallait enfin tout lui dire.

— J'ai été forcé de garder avec toi un secret qui brise mon cœur , et qui va déchirer le tien, , pauvre enfant!.... Je t'ai trompée sans le vouloir. |

— Dieu, dit Angélique en pâlissant, ne m'aimes- i

tu pas? La pauvre enfant ne pouvait pas soup-i

çonner au monde une autre peine. *

— Ah 1 chère enfant, Dieu m'est témoin que je t'aime plus tendrement que jamais. Comment te connaître et ne pas t'aimer ? je ne crois point que cela soit possible.

— Eh bien 1 donc, ne crains pas de me dire toni secret , reprit la jeune fille toujours à genoux.

Mais d'Annebault s'était caché de nouveau la tète datis ses mains , et n'avait pas le courage de poursuivre. Angélique essaya de l'interroger ;

— Quel malheur peut te menacer?... serait-ce

- • ll.j —

une de ces alïaires qu'on apj)elle entre hommes,

m'as-tu dit, une affaire d honneur? Tu secoues

la tête, ce n est point cela. Nous sommes près de la France, et ta douleur auj^mente ; serais-tu banni par les lois de ton pays? Non!... Hélas! disaitelle avec désolation^ comment devinerai-je la cause de tes chagrins? jignore jusqu'au nom des malheurs qui peuvent nous menacer Es-tu pauvre? Oui, c'est peut-être cela; tues pauvre;

et c est , in'a-t-oii dit, une grande disgrâce dans ce monde. Eh bien I ne crains pas de me le dire, j'ai refusé, la pauvreté du couvent, cest vrai , mais la tienne , partager la tienne , travailler avec toi pour l'adoucir, mendier même notre pain s il le

faut , tout me sera facile; va, ne crains rien

Tu ne peux pas mendier, toi, avec une belle croix

sur la poitrine ; mais moi si tu savais, loin

d'en être humiliée, je serai fière d'aller tendre la main pour toi.... j)Oiir toi I... Cest que tu ne sais pas combien je t aime, autrement tu ne craindrais

pas de me tout dire Ai-je deviné? reprit-elle

avf'c un regard caieS-^ant; est-ce la pauvreté que tu redoutes.' lU

— l'iG -

— Non , inoii enfant ; je suis riche et lu l'es aussi : une main inconnue m'a fait remettre la veille de mon départ de L.... un portefeuille contenant une grande somme, et sur lequel était écrit : Dot de Marie-Angélique de l'Assomption.

— Gabriel, je ne connais aucun des maux de la vie, mais prés de toi, appuyée sur ton cœur, je puis tout braver, ne crains rien; et le visage séraphique de la jeune fille , ses yeux humides de tendresse exprimaient cette fusion complète d'une âme dans une autre âme, qu'aucune parole ne peut peindre : mais plus elle témoignait d'affection à Gabriel, plus il paraissait craindre de parler.

— Dis-moi seulement que tu m'aimeras toujours !

— Oh ! toujours, dit Gabriel avec transport.

— Eh bien ! tu peux tout dire , reprit-elle , et elle sourit avec confiance, la candide enfant, et se releva montrant sur son visage un air de force et de résolution. Elle ajouta : Tu verras que je puis tout braver.

— Tu le veux , cii \)\rii ! \c t(; vais tout dire ; et

— l'iT — d'une voix faible et tremblante il ajouta : Angélique, chère amie, je suis une femme comme

toi?

— En vérité , dit Angélique , ouvrant les yeux d'une manière démesurée toi une femme?

Elle était immobile d'étonnement ; est-ce possible , disait - elle tout bas , une femme I Elle resta quelque temps dans le silence, cherchant à rassembler ses idées où la confusion régnait , puis elle ajouta :

— Eh bien ! après ?

— Après, reprit l'autre très étonnée à son tour, n'est-ce point assez ?

— Eh ! mon Dieu , dit la jeune fille d'un ton d hésitation et d'inquiétude, cela est fort triste

apparemment, puisque jeté vois si affligée

Mais quant à moi , continua-t-elle avec son innocence calme et céleste, je t'avoue que je ne vois pas encore ce que cela peut avoir de si affligeant pour nous.

— Mais, ma chère Angélique, tu ne vois pas que notre mariage est brisé par là ?

— Dieu ! pourquoi ? s'écria la pauvre enfant; ei elle devint tout à coup d'une pâleur effrayante, pourquoi ne serions-nous pas unis comme par lu passé ! Gabriel , reprit-elle avec une sorte de so- | lennité , levant une de ses mains au ciel pour le prendre à témoin ; ce que Dieu a uni est uni pour j toujours ; tu es à moi, je suis à toi, le Ciel a reçu nos serments , et rien que la mort ne peut nous séparer. Eh î que m'importe si lu es une femme ou un homme , n'es-tu pas le seul être que j'aime ici-bas, et le seul aussi qui s'intéresse à la pauvre

orpheline? Ah ! tu veux donc l'abandonner

aussi? et elle tomba presque évanouie prés de Gabriel.

— Non! non, chère enfant , ne le crois pas , je serai ta sœur, ta mère.

— Oui, comme les religieuses du couvent étaient mes sœurs et mes mères, n'est-ce pas ? reprit-elle en bianlantla tête, sans que Taffection y fut pour rien !.. Oh! non, non je ne veux point de cette i!lusoiiL' pn rente. Mais conmieiil ks paroles du

— 141) ." prêtre j)ourront-elles jamais être révoquées? repritelle après un court silence.

— Elles sont nulles, parce que je suis une femme, et que le maria.<^e ne peut unir deux femmes ensemble.

— Tu as donc trompé Dieu , reprit sévèrement Angélique, comment as-tu osé le prendre à témoin de tes serments.

— Je n'ai pas trompé Dieu, ma chère Angélique, j'ai trompé seulement ceux qui voulaient fe lyrauniser ; tu le sais, et je t'ai plusieurs fois priée de t'en souvenir, je n'ai pas eu le choix des moyens pour te sauver.

— Pourquoi, pourquoi ne pas me laisser suivre ma triste destinée, je serais morte à présent, mais du moins je n'aurais pu connaître un bonheur dont le souvenir décolorera le reste de ma vie.

— Chère enfant, tu disais tout à l'heure encore que ces six mois le composaienl toute une belle vie.

— Ne plus être unie à toi ! cette idée me brise lo cœur, reprenait la pauvre enfiinf , je no

crovai'^ pas un tel inalliciir possible il vaudrait mieux ne l'avoir jamais connue.

— Si tu m'aimes réellement , peux-lu dire qu'il eût mieux valu ne pas nous être rencontrées,

ne pas nous être aimées? Angélique, penses-y

bien !

— Oh ! non , je blasphème , pardonne-moi , je suis si troublée : je dois au contraire te remercier ! à genoux d'avoir eu pitié de moi , de m'avoir fait j connaître une si belle vie : je m'étais dit quelquefois dans la nuit de mon couvent , si je pouvais respirer une journée hors des murs du cloître, je reviendrais ensuite y mourir sans regrets, j'aurais

donné toute ma vie pour un jour de bonheur

Dieu m'a entendue, mais seulement dans sa colère ; n'importe, mon cœur brisé le remercie ainsi que toi ; j'ai fait un songe délicieux.... et maintenant, ajouta-t-elle la poitrine gonflée d'une affreuse douleur, maintenant que nos chers liens se brisent et me laissent seule au monde , remène-moi dans mon couvent pour que j'y meure en paix... j'y prierai Dieu pour toi jusqu'à mon dernier jour....

la bonlc ne s'ellacci'a pas dv mon cd'ur cl

j'espère y mourir bienlôl car je le sens.

vois-tu , je ne saurais plus vivre sans toi.

— Eh moi ! chère Angéhque, crois-tu donc que je puisse vivre sans toi , sans ta douce présence , dit Gabriel en serrant la jeune fille dans ses bras; non I non, chère enfant, ne le pense pas, ne le pense jamais.

— Tu m'aimes donc toujours ?

— Mais toujours! et pour toujours, et tout mon bonheur sera de passer ma vie entière avec toi dans une de ces belles et saintes amitiés , où l'on met en commun et les biens et les maux de la vie; je serai ta mère, ta sœur, tes parents, ta patrie comme tu le disais un jour.

— Tu ne veux donc pas que nous nous séparions ?

— Non ! mon Angélique.

— Mais si tu veux m'aimer toujours, si nous pouvons vivre toujours ensemble , dit la jeune fille en le regardant le cœur plein d'un nouvel

espoir , qu'y aura-t-il donc de changé, contimiat-elle toute surprise et regardant avec incertitude celui qui venait de lui parler ainsi ?

— Rien, chère enfant, rien que le nom de mari et de femme que nous portions , et que nous ne pourrons plus porter en France, où je vais reprendre les habits de mon sexe.

— Ah î mon Dieu, n'est-ce que cela, pourquoi

ne t'expliquais-tu pas? J'ai cru que tu voulais

te séparer de moi, dit-elle en fondant en larmes ; et se pressant contre sa compagne attendrie : mais là , près de foi , avec toi , aimée de toi , pouvant toujours t'aimer de toute mon àme , que m'importe à quel titre, et quel nom tu dois porter ? notre tendresse sera toujours la même.

Un nuage traversa le front de celle à qui elle pariait, son expérience lui donnait une triste prévoyance que l'innocente enfant n'avait pas ; mais elle reprit avec chaleur ;

— Cher ange , j'ai fait le serment devant Dieu de te protéger et de te rendre heureuse ; celui-là n'est ])as annulé comme l'autre, je le renouvelle

— 153 -^ici du fond de mon cœur, et rien ne me coûtera pour l'accomplir.

Toutes deux restèrent long-temps embrassées, heureuses de se sentir aussi aimées, aussi chères que jamais l'une à l'autre , après cette épreuve que l'une redoutait depuis six mois , et que l'autre appréhendait vaguement sur quelques paroles mystérieuses et tristes échappées à celui qu'elle appelait son mari.

— Angélique se prit à la regarder avec curiosité.

— Comment? tu es une femme, toi : vois donc, je ne te vais pas à l'épaule, disait la jeune fille essayant de mesurer sa taille enfantine à celle du capitaine ; il faut que tu sois bien grande , bien forte, bien courageuse: mais qui peut t'avoir fait quitter tes habits de femme, est-ce donc Tusage que les femmes fassent la guerre i

— Non, ma chère amie: oïdinairement nous sommes appelées à des soins plus paisibles ; heureusement , reprit-elle en souriant : car si ma brave Angélique é(ail obligée de fiiire la guerre,

elle qui n'ose pas encore coucher dans un< chambre toute seule!....

— Ah ! je mourrais de peur avant la bataille dit la petite nonne.

— On s'aguerrit mieux que tu ne penses. Quo qu'il en soit , mon enfant , ce n'est pas par choix Dieu m'en garde, que j'ai pris un état si cent traire à mes goûts et à mes habitudes, actives, i est vrai , mais pacifiques ; une circonstance tré njalheureuse, m'obligea, pour sauver les cheveu: blancs de mon père d'une honte à laquelle C( bon vieillard n'eût pas survécu , de venir prendr au 19*^ de chasseurs une place de sous-lieuti nant à laquelle un de mes frères venait d'él nommé.

— Et comment ce frère te laissa-t-il partir ?

— Hélas ! comme tu ne pourras plus le c( naître, reprit l'officier tristement , je puis te toj dire aujourd'hui.

Toutes deux s'assirent l'une près de l'autr^

se tenant embrassc-es, ëclaiiées par les rayons paisibles de la lune qui argentait au loin le sommet des glaciers , et le capitaine commença son récit ;

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