‹ AngéliqueChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Plusieurs semaines se passèrent a'nsi , dont chacun des jours ressembla parfaitement à ces deux-là. Angdliqueélait douce, tendre, confiante, naïve ; le capitaine était attentif , bon , afiectueux avec elle, et tous deux .satlacbèicnt l\in à l.uilre

par une de ces belles tendresses d'ange, où îe plaisir d'aimer avec plénitude et sécurité est la seule satisfaction dont on ait besoin. Le capitaine pourtant paraissait quelquefois un peu soucieux , un nuage passait sur son front, ou un soupir s'échappait de son sein. Angélique lui en demandait la cause et se taisait à son premier refus. Il entrait du respect et de la déférence dans son affection pour lui, et quoiqu'elle eût voulu pénétrer dans son âme comme elle le faisait pénétrer dans la sienne, elle était trop soumise pour ne pas respec ter son siience; mais elle eut adoré sa confiance.

Un jour la voyant inquiète, il lui dit :

— Angélique, un devoir sacré m'empêche d( vous ouvrir tout mon cœur : mais le temps viendra, j'espère même qu'il n'est pas loin où je pour i rai tout vous dire. Chère enfant, puissiez-vouj j m'aimer alors comme aujourd'hui.

— Toujours, toujours, je t'aimerai de toute moi âme.

Ce nuage réfléchi sur ces deux jeunes fronfc n'échappa point à madame Adriani; elle eût vouli

questionner Angélique, mille pensées traversaient son esprit de femme expérimentée; mais le capitaine ne les laissait jamais seules ensemble. Agnéseet Margaretta, de leur côté mouraient d'envie de l'interroger sur beaucoup de choses avec la curiosité de petites filles qui commencent à pressentir, sous les précautions exagérées de leur mère, des mystères qu'on veut leur cacher. Mais leur ami le capitaine arrivait avec sa femme et partait seulement avec elle : il animait, il égayait leur réunion comme par le passé ; mais il ne laissait établir aucune conversation particulière, disant à l'espiègle Margaretta :

— Je ne veux pas vous laisser pervertir ma emme par votre malice ; et à la jeune Agnése qui le boudait un peu sans le savoir, en le voyant si 2xclusivement occupé d'Angélique : je ne veux ).is, méchante enfant, que vous luiappreniez à ne )liis m'aimer.

Sur ces entrefaites, le 1 9' chasseurs reçut l'ordre ant désiré de rentrer en France, et M.d'Annebault ;oilici(a et obtint du colonel une permission de sui-

vreune route séparée afin de pouvoir faire voyager sa femme d'une manière convenable et commode.

Le jour du départ joyeux du régiment , le capitaine se rendit sur la Piazza de la ville de L... où tout le corps était rassemblé afin de faire ses adieux à tous ses camarades.

Chacun l'entoura, lui dit (( h revoir» avec cordialité ; le félicitant de la bonne occasion qui le dispensait de voyager comme eux, en bande et par classe, ce qui est la chose du monde la plus insipide; et le régiment rangé en bataille, se mit en marche, trompette en lête, chariots, bagages, cantiniéres et traînards en queue : tout défila devant d'Annebault, placé à l'angle de la route. Chaque officier fit encore un signe amical à d'Annebault^ ou le salua de quelques saillies plaisantes, tout en regardant à travers les jalousies de la Piazza où quelques mains, çà et là, s'agitaient aux barreaux en signe d'adieu.

Le seul capitaine d'Ablancour était resté silencieux et froid, ne lui avait lien dit, et ne s'était pas approché de lui un seul moment. Mais il

était demeuré en arrière, sous un prétexte de surveillance. Quand le corps entier eut défilé, il passa devant le jeune capitaine et s'en alla rejoindre sa troupe déjà éloignée, mais lentement et sans donner l'essor à son cheval qui blanchissait son mors d'impatience. vSa figure belle et mâle était triste, un air de profond découragement régnait dans toute sa personne.

D'Annebault le regardait attentivement; il ne l'avait pas revu depuis le jour où d'Ahlancour lui avait demandé un moment d'entretien : soit hasard ou volonté, ils ne s'étaient point retrouvés ensemble depuis ce temps. Il était extrêmement changé. Est-ce ce changement qui fit briller une larme dans l'œil noir de d'AnnebaulU? Il le laissa pourtant passer, espérant peut-être le voir s'arrêter, et s'approcher enfin de lui; mais quand il le vit s'éloigner sans détourner la tête , un sentiment irrésistible le fit s'écrier :

— Jules !

A cette voix, d'Ablancour se retourna, mais kiitement et d'un air d'hésitation. D'Aunebault

avait coiii'u le joindre, el lui tendait la main.

— D'Ablancour, lui dit-il , est-ce ainsi que deux frères d'armes doivent se quitter ? descends, descends, ne nous séparons pas ainsi.

D'Ablancour descendit, remit son cheval à son chasseur et s'éloigna de quelques pas , suivant le jeune officier , mais machinalement et comme à regret.

— Eh bien ! que me voulez-vous ?

— Ce que je veux ! peux-tu le demander ? s'écria d'Annebault. Je veux toute cette belle amitié que nous nous sommes promise. M'en as-tu donc déshérité?

— Je ne sais! Que viens-tu me demander, je... je suis malade.... Je suis fou, laisse-moi.... Le temps peut-être me guérira.

— Mais qu'as- tu?

— Rien, rien, laissez-moi, dit-il, en repoussant brusquement les avances affectueuses de d'Annebault; j'ai cru.... Ah! dit-il en se laissant aller tout à coupa un affreux transport de douleur et de ra;j«' , j ai vécu six mois fasciné par la plus

inconvenabie illusion,, par la plus (lamnable chimère, et j'ai engagé mon cœur, ma vie, mon avenir , toutes mes espérances de bonheur ici-bas sur cette infernale méprise. Laissez-moi,' d'Annebault, dit-il enfrappant furieusement du pied, et le repoussant avec colère, je vous hais.

— Ne te souvient-il plus du ravin de C, où tu sauvas mes jours en m'enlevant évanoui à ceux qui m'avaient renversé, dit Gabriel; et il le regardait d'un air pénétrant. Je croyais que tu me connaissais et que nous nous étions compris, depuis ce moment.

— D'Annebault, que dois -je croire ? s'écria d'Ablancour, le regardant avec une surprise où la joie paraissait prête à se mêler , et ses yeux lançaient des éclairs ; tu fais renaître lespoir dans mon cœur. Prends-y garde , ne me trompe pas , j'en mourrais !

— Crois à tes souvenirs et à tes espérances, cher d'Ablancour; crois ton cœur, il ne t'avait pas abusé.

Tous deux se serrèrent alors dans les bras

l'un de l'autre avec une nouvelle tendresse , et des larmes de bonheur jaillirent de leurs yeux.

Mais la trompette se fit entendre une dernière fois, et d'Ablancour s'élanea sur son cheval , le front rayonnant de bonheur. Il partit au galop, en disant :

A revoir, dans six mois, au Tremblaye.

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