‹ AngéliqueChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les deux amies passèrent le lendemain la frontière , et poursuivirent leur voyage. Angélique était plus aguerrie aux fatigues et plus forte qu'à son départ de Iv...;il leur fut donc possible de traverser la France avec rapidité.

Gabrielle quitta seulement à Paris l'uniforme qui avait protégé leur long voyage ; en approchant de ses foyers, elle allait rentrer dans sa vie féminine. Peut-être un moment regretla-t-elle la libre indépendancedont cet habit était le signe et le moyen, mais un nom sortit de ses lèvres et parut la consoler.

Les femmes ont moins besoin d'affranchissement que les hommes, et elles- mêmes ne le croyent communément: les affections les dédommagent du joug; elles ont au fond du cœur des consolations pour leur misère , leur sujétion , leurs souffrances. La femme, la mère, n'ont-elles pas le dévou'^rr'ent pour compenser la^liberté î

Les vêtements que fit faire mademoiselle d'Annebault étaient noirs, elle prenait le deuil de son frère mort en Amérique depuis peu ; Angélique la regarda long-temps sous son nouvel aspect.

— Parle-moi, lui dit-elle, pour queje te reconnaisse tout-à-faiil

— Ah ! 0 est bien moi , mon Angélique , et tu

me Irouveras toujours la rnOme, dit (jahiifllc vn souriant et la serrant dans ses bras.

— Oui ! oui , voilà bien ta belle voix pleine et un peu voilée , voilà ton doux sourire, c'est bien toi. Comme tu es grande; sais lu que tu es très belle sous ce costume?

— Ohl tar\t mieux, lépondit presqu'involontairement Gabrielle, je craignais qu'il ne me changeât beaucoup.

Elle était en effet très belle, quoiqu'elle fût assurément beaucoup trop grande pour son sexe, et que sa taille n'eût point ces contours arrondis qui font la grâce d'une femme; ses traits nobles et réguliers décelaient l'énergie de l'âme accompagnée d'enthousiasme et de persévérance. Trop de fierté peut-être se serait fait lire sur son front , mais un regard velouté rempli de douceur, et un sourire très attrayant la tempéraient. Peut-être on pourrait se représenter ainsi la belle et touchante Emilie Plater, la seule et poétique héroïne (lo nos temps modernes, si l'on ne savait que

-^ 184 — toute l énergie de cette àme de feu était enfermée dans une frêle et débile enveloppe.

Après un repos de peu de jours à Paris, Gabrielle et sa jeune compagne se remirent en chemin ; et, le soir du second jour , elles aperçurent de loin les toits pointus du château du Tremblay \ que les derniers rayons du soleil faisaient briller au milieu des arbres. Cette vue amena des larmes dans les yeux de Gabrielle , mais un détour de la route la lui déroba pour quelque temps encore.

Le Tremblay est un joli vieux château des environs d'Avranches, dans la verte Normandie; deux tourelles surmontées de leurs girouettes qui crient à tous les vents lui donnent de loin une tournure \ encore assez féodale que ne dément pas un vieux | porche voûté par lequel on arrive, et dont l'aspect } a sans doute été fort imposant dans les temps an- ; ciens. Le nom de pont-levis lui est même demeuré. ; Mais depuis un siècle et plus, les fossés dont il ou- VI ait ou fermait le passage ont été comblés; le lierre, h viorne ainsi que la vigne sauvage rem-

pl.acent par leurs festons pendants les chaînes du pont et les grilles de la herse ; des bandes d'oiseaux hardis et babillards garnissent seules aujourd'hui les barbacanes et les meurtrières par où de vgilantes sentinelles veillaient armées à la sûreté du château.

Les écussons des seigneurs du Tremblaye se voyaient autrefois sculpté sau-dessus de ce porche; leur devise était ISuUius impar, et tout annonçait la force et la puissance du maître; mais les fleurs pourprées du lichen , celles de la giroflée jaune , mêlées aux touffes vertes de capillaire et de scolopendre, sont venues peu à peu les blasonner de leur pacifique et riante couleur : car le temps et les hommes détruisent tout ce que le temp> et les hommes ont fait , mais la nature sème partout ses trésors de fleurs et de verdure, et sait donner une vie nouvelle à des débris.

Quand on a traversé l'arcade un peu sombre du vieux porche, tout est gracieux et frais. La cour pavée du château féodal a été transformée en une

belle pelouse ornée d'énormes corbeilles de fleurs. Les murs d'enceinte ont été détruits en face de l'entrée, pour laisser la vue s'étendre sur un des plus riches paysages de la Normandie, qui se marie à un très grand parc dont les massifs sont dessinés de manière à ménager les plus beaux points de vue. A gauche de l'entrée, une ferme et de vastes communs sont cachés par un groupe d'arbres à la végétation forte et vigoureuse; h droite, le château , mélange pittoresque d'architecture gothique et de bâtiments modernes ajustés pour la commodité des habitants, sans nuire au bon goût de l'ensemble. Chaque âge lui a laissé son empreinte. Une tourelle à droite , surmontée d'une petite fenêtre , dont l'ogive dentelée tout à jour, supportée par deux colonnettes eu saillie fort élégantes , est le reste de quatre tourelles dont le château était flanqué au temps de Guillaume-le-Conquérant. Une autre, plus grosse , moins haute et très chargée d'ornements, fut construite sous François h^ ; elle sert d'entrée à un corps de bâtimentsélevés à la même époque ; la

porte est entourée et couronnée de bas-reliefs très fins, dont les figures délicates ont été fort endommagées dans la révolution de 93, les uns les prenant pour des portraits de rois , les autres pour des images de saints, dans un temps où personne ne voulait ni saints , ni rois. Un autre petit corps de logis en brique , assez lourd , passe pour avoir été bâti sous Louis XIII; et, enfin , celui qu'habite la famille, et qui semble avoir été fait pour recoudre, pour ainsi dire, tout le reste, et qui participe à tous les ordres qu'il a fallu conserver et rajuster dans l'intérieur. Il est irrégulier, mais commode, et rattache de petites chambres à coucher modernes aux grands apparlements de réception des vieux corps de logis.

Ces antiques manoirs, auxquels dix générations ont travaillé, sont encore assez communs en Normandie. On pourrait reconstruire, en les examinant^ toute l'histoire de ce pays, si ses annales venaient à disparaître un jour. Les fiers barons , les preux chevaliers, les féaux vassaux , les cour-

lisans eiléminôs y ont omprtiiit le cachet de leur époque, et puis le temps présent est venu, il a fait un salmis général, et il est^conte:)t.

Mais nos jeunes voyageuses ne virent, ni ne pensèrent rien de tout cela. Il élait presque nuit, quand elles entrèrent dans la longue avenue de frênes qui conduisait au châfeau. Gabrielle éfait tombée dans le silence.

— Descendons, dit-elle en approchant d'i la vieille arcade à travers laquelle on apercevait les derniers rayons du jour; je ne veux pas surprendre mon père. Il est âgé; quatre ans l'ont peutêtre beaucoup affaibli : il faut le ménager.

— N'cst-il pas prévenu de Ion arrivée?

— Oui, mais sans en connaître au juste le jour, ni l'heure.

Elles descendirent , et laissèrent leur chaise de poste faire le tour par la ferme pour gagner les communs sans passer prés des fenêtres du châle ; i , (1 (.1(5 ( 1 ; 1 ( i( 1 ! .' ( 1 !( 5 ('; ] 5 r; ( { 1 I . le

— 18") — vieux chien, qui depuis quelques minutes aboyait au bruit de la voiture pour faire acte de surveillance, comme un invalide crie au large auprès des canons de l'Hôtel, tout en songeant au temps passé, car il sait que personne ne veut les dérober; le vieux chien cessa tout à coup son aboiement machinal, et vint lécher la main de sa maitresse. Sa vieille figure canine dont les poils étaient devenus tout blancs autour des yeux, exprima cette joie silencieuse, ce sourire (oui les chiens sourient) ce sourire muet qui dit toute la joie d'un pauvre cœur à qui les paroles sont refusées.

— Bonjour, Brigand ; bonjour, mon bon chien ; et Gabrielle prit sa grosse tête épagneule brune etgrisedans^ses deux mains. Le vieux chien se mit à gémir de joie,etGabrielle sentit de grosses larmes tomber le long de ses joues.

— INIon Dieu , mon Dieu, retrouvcrai-je mon pore bien porlant.\... Je n'ose avancer, iht-ellc à s» jeune compagne.

IVrsoiinc néCîil dniis la cour, ( ( U-^ ficiiN joimes

femmes, précédées du bon chien dont la queue sebalançaiten signe de contentement, s'avancèrent par la tour d'entrée dans un vestibule sombre au fond duquel mademoiselle d'Annebault vit la porte bien connue de la grande salle à manger de réception entrouverte ; il s'en échappait une clarté douteuse. Gabrielle s'avança , suivie d'Angélique; mais elles se reculèrent et se rangèrent de côté , quand elles virent Brigand pousser la porte avec son museau , et l'ouvrir presque tout entière pour entrer comme un introducteur dans la salle. De loin, et cachées dans l'ombre, elles purent observer ce qui se passait, afin de ne pas arriver à l'improviste.

La salle à manger, construite dans le bâtiment de Louis XIII, était immense, comme toutes les salles de banquet des anciens châteaux ; une vaste cheminée haute et large, surmontée, comme le porche , des armes de la famille, garnissait le fond, entre deux portes qui toutes deux donnaient dans un premier, puis dans un second sa-

— lîM — Ion, et de là dans les petits appartements du nouveau corps de logis. Six fenêtres l'éclairaient, trois au levant, trois au couchant, dont les reflets pourprés se montraient alors comme une draperie d'un rose vii à travers le vitrage.

Tous les domestiques de la ferme et du château , depuis le plus petit gardeur de moutons jusqu'au majordome François, y étaient réunis, pour faire en commun la prière du soir, coutume touchante, qui réunit les maîtres et les serviteurs pour l'acte le plus important de la journée. Les visages étaient tournés du côté opposé à la porte , et monsieur d'Annehault, placé en tète de ses serviteurs, était à genoux sur un coussin rouge, prés d'une table où ses deux coudes étaient posés; il tenait dune main le livre où il lisait les prières du soir, et de l'autre une bougie courte placée entre ses yeux et son livre, pour en faire porter la lumière directement sur les caractères, que ses yeux affaiblis commençaient à ne plus distinguer (|ira\(c jx'inc. tiabririlc ne pouvait voii' que sa

têle blanche , mais elle entendait cette voix chère, devenue un peu plus tremblante depuis quatre années. La table où il était appuyé pour faire la prière était placée devant la grande cheminée fermée par une devanture pendant la belle saison, et supportait un grand tableau , dont la vue à cette place attendrit beaucoup Gabrielle. Il représentait les trois anges devant Abraham , et l'on prétendait que madame d'Annebault, étant grosse de Gabrielle , avait tant regardé l'un des anges, que sa fille en avait reçu la ressemblance.

Le vieillard lisait les litanies , prière touchante par sa monotonie mème.Ce cri de l'àme, toujours le même, cette voix qui s'égare dans des vœux différents et qui toujours revient à cette seule supplication : c(Ayez pitié, ayez pitié !»oui, c'est bien là la prière de l'homme; car, hélas! si ses southancessont diverses, la douleur est toujours la même, et toujours il a besoin de recourir à la pilié.

Quand les lilanies furent achevées, le virillaid laissa tomber si lêîe blanche dans ses maïui ; ii ,

après un moment de silence, il ajouta d'une voix altérée :

— Prions pour ma fille bien-aimée, afin que Dieu la préserve de tous les dangers qui la menacent , et qu'il la ramène enfin parmi nous.

Dans ce moment, un sanglot mal étouffe s'échappa de la poitrine de Gabrielle toujours cachée dans l'obscurité du vestibule, et Brigand , le bon chien, étant parvenu à se glisser à travers les serviteurs agenouillés, vint poser sa grosse patte velue sur le bras de son maître, et le regarda d'un œil brillant ; mais n'obtenant pas une attention assez prompte, il fit entendre un faible aboiement de plaisir.

— Qu'est-ce ? qu'y a-t-il, mon vieux? qu'ai-je entendu ?

Une petite rumeur agitait le bas bout de la salle. Quelques enfants aux yeux éveillés , assis sur leurs talons et peu jittrnlifs aux prières, avaient

• aperçu les deux dames, el commençaient à se parler tout bas en se retournant à demi.

Brigand, fier' et content comme aux premiers jours de sa jeunesse , mit encore la patte sur le bras de son maître, en l' regardant et le tirant à lui d'un air joyeux.

— Il y a là quelqu'un, dit le vieillard, se relevant aussi vite que le permettait son grand âge; mais il fut obligé de recourir à l'aide de son vieil intendant : l'émotion lui ôtait ses forces. François , continua-t-il , il y a certainement là quelqu'un; et il montrait la porte. Si c'était Il

devint tout tremblant, et, cédant à un mouvement irrésistible, il s'écria :

— Gabrielle, est ce toi?

— C'est elle, c'est elle! dirent les domestiques en ouvrant la porte; et ils se rangèrent pour lui faire place; c'est bien elle!

Mademoiselle d'Annebauît, se voyantdécouverte, se précipita dans la sale ( ( vint se jeter dans les bras de son père eu s ('cnaMl :

~ I'Jd -^

— Oui^ oui, c'est moi, mon père; bénissez votre enfant.

Tous deux se tinrent longtemps embrassés, sans pouvoir dire autre ebose que des mots sans suite et saus ordre.

Enfin, le bon vieillard essaya de vaincre son émotion; il posa sa main tremblante sur la tète de Gabrielle, et la regardant de ce regard d'amour qu'on ne jette que sur son entant, il dit :

— Je revois donc ma fille chérie, la joie de ma vie, l'honneur et la gloire de mes cheveux blancs. Béni, béni soit Dieu! mes amis, dit-il en se retournant vers ses serviteurs ; nous étions réunis pour prier Dieu pour elle, prosternons-nous encore pour le remercier de son bienheureux retour.

Le vieillard, appuyé sur sa fille, fléchit ses genoux^tremblants, et son cœur était rempli d'une de ces joies qui tueraient peut-être, si quelque triste souvenir de la terre ne venait s'y mêler pour en tempérer la véhémence. Les vêtements noirs de Gabrielle lui rappelèrent la fin prématurée de son fils, et cette pensée attiédit sa joie.

. - \[H\ ■-- — Que Dieu fasse miséricorde à son àine! murmura-t-il au milieu de ses actions de grâces.

Tous les domestiques se pressèi'ent auprès de leur jeune maîtresse qui pleurait d'attendrissement en soutenant son père de l'un de ses bras, tandis que son autre main serrait toutes leurs mains calleuses, mais cordiales. Bonjour Perri ne, bonjour Jean, bonjour Véronique; et vous, mon bon François, que je suis aise de vous revoir! vous avez bien soigné mon père, j'étais tranquille vous sachant auprès de lui ; et tous répondaient par des paroles de gratitude à ses bienveillantes paroles.

Quand chacun l'ut venu à son tour lui souhaiter la bienvenue et recueillir un mot affectueux de sa bouche, elle vit que son père était fatigué et le conduisit en traversant le grand salon , dans le plus petit salon de famille, à sa place ordinaire entre la fenêtre et la cheminée ; une table chargée de livres, un métier à tapisserie, un carreau pour Brigand meublaient ce petit coin de tout ce qui lui était nécessaire.

— i07 — Quand il fui assis, Gabi-icile se mil à le conlempler à cette même place où elle l'avait vu tant de fois; entouré des mômes objets, dans ce même salon vert et blanc dont elle connaissait la tenture et les meubles depuis qu'elle était au monde; rien n'était changé de place^ tout était dans le même ordre où elle l'avait laissé, et cette immuabilité qu'elle retrouvait api es avoirparcouru le monde et vu tant de scènes nouvelles et tumultueuses lui faisait l'efïet d'un songe.

— Est-ce bien vous, mon père, et suis-je bien là devant vous, rendue à votre amour, et à la douceur de vous revoir? mais plutôt, n'est-ce pas le reste de ma vie qui est un songe ? ah î oui , un songe pénible et qu'il faut oublier ; et elle était agenouillée près de Fon père, elle baisait la main dont il caressait ses cheveux et contemplait sa belleet noble figure sur laquelle les annéesét aient venues poser leur sceau vénérable sans lui rien ôtcr de celte beauté morale dont l'empreinte est plus profonde dans la vieillesse.

M. d'Annebaull était grand et un peu voûté, une belle couronne de cheveux blancs ornait sa tête et prêtait une grande douceur à des traits où se lisait encore un reste d'énergie domptée plutôt qu'éteinte. On voyait bien en le regardant que ses jours n'avaient pas tous été paisibles, mais on voyait aussi qu'aucun ne lui avait laissé de remords. Gabrielle examinait ce visage aimé et voyait avec joie qu'il avait très peu changé pendant sa longue absence. Elle était toute à son père, il semblait que sa seule vue vint d'effacer quatre années de sa vie, el lui le bon vieillard ne se lassait point de la regarder. François vint les tirer de leur extase de bonheur en disant à Gabrielle :

— Une jeune personne est restée dans le vestibule, faut-il...

— Serait-ce la jeune étrangère que tu m'annonçais ? dit M. d'Annebault , va la chercher.

Gabrielle se releva précipitamment en se frapj)atit le fionl.

— UH) — — Grand Dieu! innt démolions me lonl fait oublier, pauvre enfanl !

Et s'élançant à travers l'appartement, elle rentra dans le vestibule.

Angélique était assise tristement, sans lumière , ' sur une de ces banquettes de tapisserie qui servent aux étrangers subalternes , quand ils viennent attendre quelque chose du maiire. Elle pleurait en silence, et se sentait pour la première fois seule au monde.

— Pardon , pardon, oh! pardonne-moi, s'écria Gabrielle, et elle la serra vivement contre sa poitrine, j'ai été bien coupable envers toi; la vue de mon père m'a fait tout oublier : viens le voir et pardonne-moi.

— Je ne puis t'en vouloir, Gabrielle, tu as tant d'autres choses à aimer que moi! un père, un frère, des serviteurs et jusqu'à ce chien: et elle regardait le vieux Brigand qui, couché devant Gabrielle, léchait ses pieds en gémissant.... Tout le monde l'attendait, continua-t-elle d'une voix triste: hélas! et sur

— '200 — I.i (( iir ciiiinf personne rif m'adonci; et se» larinos rodoiiblaienl : Tisolemenl senti est affreux.

— Mon père l'aHend pour le nommer sa fille, ma ch('M'e Anfjt'lifjue, et lu seras bientôt aimée ici comme moi-même; sèche les larmes, elles me percent le cœnr.

La dojce enfant jeta ses bras autour du cou de Gabrielle, el dit à son tour:

— Pardonne-moi loi-même. Je ne sais quel cha» (jrin s est emparé di^ moi tout à l'heure quand j'ai vu Ion c(eur si tendre pour d'autres affections que la mienne. Ah! je m'en punirai, va: je tâcherai (Vaimei' (oui ce que (u aitnes.

Elles enlrèrent dans le salon ; M. d'Annebanlt s«' leva , vint au devantdes deux amies et dit à An- {jéliqnc d'un Ion tout paternel :

— Ma fille, aimerez-vons un peii votre vieu!C j)ère ?

Un accueil si plein de bonté émut profondément la jeune fille ; elle ne répondit que par un de ses

j)!us doux regards, et une larme de reconnaissance roula de ses yeux sur la main que M. d'Annebault lui tendait,

— Je sais quels liens vous avez cru contracler avec elle, ajouta le comte en désignant sa fille; ma Gabrielle alecœur généreux jusqu'à l'imprudence, et Dieu sait, continua-t-il d'un ton de gratitude, que ce n'est pas à moi de m'en plaindre; j'espère que vous n'aurez pas à gémir non plus sur l'impétueuse irréflexion avec laquelle elle s'est emparée de vous.

Angélique jeta un doux regard à Gahriel'e r-t dit :

— Elle a été ma providence visible.

— Celte union simulée nous impose des devoirs sacrés, continua M. d Annebault, et toujours, quelque chose qu'il arrive, vous serez regardée ici comme ma fille. — Qui sait d'ailleurs, murmura-t il tout bas à Gabrielle , si les serments de lune ne

pourront pas être tenus par Il n'acheva passa

pensée.

La jeune fille, loujoursappuyée sur sa compagne^ baisa silencieusement la main du vieillard et cacha sa belle tête blonde sur le sein de Gabrielle, et le vieux comte sentit naitie pour elle une grande affection en voyant avec quelle tendresse elle aimait sa fille.

Tous trois restèrent en«.emble pleins de joie assez avant dans la nuit; ils avaient tant à s'apprendre sur ces quatre années écoulées. Bailleurs Gabrielle et son père ne pouvaient se lasser du bonheur de so revoir après avoir élë si longtemps séparés. Il faut avoir été jeté loin de ceux qu'on aime pour savoir avec qnel délicieux plaisir on revoit un visage aimé.

— Mon frère nous manque encore, dit mademoiselle dAnnebault, ne le verrons-nous pas bientôt ici?

Monsieur d'Annebault lui dit qu'un ordre de^ ses chefs l'avait appelé pour quelques jours

Cherbourg, mais qu'il ratlendiiit le jour suivant.

Puis la nuit s'étant presque écoulée à f^avourer toutes les joies du retour, on se sépara.

ClTAPlTIiE Xr.

Le lendemain, Gabiielle, en ouvrant les yeux dans sa chambre blanche déjeune fille, eut quelque peine à rappeler ses idées. Elle avait rêvé de guerre et de combat pendant la nuit, (t elle se réveillait dans la j)aix et le repc s silencieux de

son toit natal. Elle entendit le coq chanter, les oiseaux lui répondre, puis les laboureurs partir jour les champs, en sifflant de joyeux refrains bien connus ; elle se leva, vint ouvrir la fenêtre, et son cœur éprouva la plus douce émotion quand elle revit ses fleurs, ses arbres, ses frais bosquets, l'avenue de frênes et le clocher pointu de l'église , perçant à travers le feuillage , et plus loin la fraîche vallée, où dans son enfance elle avait promené ses pensées à peine écloses. Que de souvenirs alors se réveillèrent dans sa mémoire !

En ce moment, son père vint à frapper à la porte, comme c'était autrefois sa coutume; elle lui ouvrit, mais il resta sur le seuil à regarder sa fille.

— A peine si j'osais croire que j'allais te trouver ici, dit M. d'Annebault, je craignais presque d'avoir rêvé ton retouc. Je suis venu tant de fois là depuis ton départ. Ah ! celte chambre vide me perçait le cœur, et je croyais sentir en moi-même que je net'y retrouverais jamais. Gabrielle, dit-il, en s'avaHcant dans la chambre, et s' asseyant sur

•iOT — le grand fauteuil qu'elle avait couluuie de lui otfrir jadis, lu ue peux savoir tout ce que ton dévouement sublime m'a fait souffrir. Après ton départ je voulus écrije au colonel, tout divulguer jusquà ma honte, pour ravoir ma fille; mais les journaux m'apprii eut que tu étais entrée en campagne, et je ne sus de tes nouvelles qu'après la première bataille. Oh mon Dieu! dit le bon vieillard , en caressant les mains de sa fille, me représenter ma Gabrielle , ma lille chérie, au milieu d'une bataille ! juge un peu ce qu'était cette idéelà pour moi !

— Ne pensons plus au passé, mon bon père, me voici près de vous rendue pour toujours à votre tendresse, ne parlons plus que d'espérance et de bonheur. Et le voyant encore près de s'attendrir et redoutant pour lui les émotions trop prolongées, elle lui pr()j)Osa d aller avec lui revoir le parc et parcourir les environs du château.

— Oui ! oui, ma chère enfant, viens que je le montre à lous mes arbres, à mes chamj)S, à tous

— '208 — ces amis muets à qui je te redemandais en vain, depuis quatre années , et qui m'ont vu si triste ; viens que je leur montre tout mon bonheur retrouvé; et la jeune amie, ne l'appelles-tu pas? Qu'elle vienne avec nous ! Mon Dieu^ qu'elle est charmante , ta chère Angélique !

— Eh bien ! vous me pardonnerez donc ce coup de tête, comme vous l'appeliez dans vos lettres, qui me l'a fait enlever du couvent pour l'amener au milieu de nous?

Le comte passa sa main dans sa chevelure blanche, ainsi qu'il faisait quand il n'était pas trop content.

— Ma chère enfant , ce n'est pas à moi, comme je le disais hier, de me plaindre de la spontanéité, parfois imprudente de tes mouvements ; mais , mais

— Mais Aillait-il la laisser mourii- de chagrin dans une solitude pour laquelle elle ne se croyait j pas faite?

— Je ne dis pas cela ; mais tromper est tromper , et rilliision de cette jeune fille m'a toujours chagriné. Comment l'appelles-tu ?

— Je ne l'ai nommée jusqu'ici qu'Angélique; nous pouvons y ajouter, pour les étrangers, le nom de Belmonte; mais il en cache un autre plus illustre.

Au moment de quitter L...., je reçus, comme je vous l'ai mandé, un portefeuille contenant une îomme considérable et l'extrait de baptême de la Jeune fille ; mais celte confidence était faite au mari d'Angélique , et on le priait de la tenir secrète , cette jeune fille étant le fruit d'un maringequc de hautes raisons sociales ont obligé de tenir secret.. Soyez tranquille pourtant , elle était digne en tout déporter votre nom....!

L'arrivée d'Angélique interrompit cette conversation; elle vint saluer le vieillard, qui baisa son front, comme il avait baisé celui de sa fille, et tous trois ensemble descendirent pour aller visiter

le parc.

M. d'Annebault avait fait de grands embellissements pendant l'absence de sa fille, et ce fut avec un orgueil tout plein d'amour qu'il les lui montra; car il avaiC toujours pensé à elle en les faisant, ! et désirait qu'elle les admirât. Gabrielle examinait | tout avec intérêt, approuvait tout du regard, et i revoyait chaque chose avec un plaisir mépuisable; elle disait à Angélique :

— Dans quelque temps, vois-tu, quand tu auras planté des fleurs et que tu les auras vu croître, quand tu auras vu souvent le soleil se lever dans cet horizon vaporeux , et se perdre derrière ces grands arbres qu'il illumine chaque soir de rayons splendides ; quand tu auras attaché un souvenir à chaque buisson , une pensée à chacun de ces grands bois, tu aimeras aussi comme moi ces lieux, et tu comprendras le plaisir qu'on peut avoir à les retrouver après une longue absence ; ils me parlent de tant de choses î II me semble que je vis de toutes mes années ensemble en les revoyant. — Tu as été recluse ou voyageuse jusqu'ici

sur la terre , et les lieux ne valent pour toi que par leur beaufé réelle. Mais bientôt tu comprendras qu'ils peuvent renfermer des charmes indépendants de ceux que la vue y découvre d'abord.

Ils venaient de s'asseoir sur un banc circulaire, ombragépar de grands arbres et déjeunes buissons, et d'où la vue s'étendait d'un côté sur une vallée charmante qui terminait le parc, et de l'autre sur une belle pelouse verte coupée de bouquets de bois, qui remontait de ce lieu couvert et frais jusqu'au château.

— Je te comprends déjà bien , dit Angélique, et elle jeta sur le vieux comte un de ses regards caressants; quand je reviendrai m'asseoir sur le banc , ne me rappellerai-je pas toujours que j'y vins pour la première fois avec mon père?

— Oh ! ceci est bien aimable ; mais peut-être s'empreindra-t-il aussi d'un autre souvenir , dit le vieillard; il regarda sa fille et sourit dun air d'intelligence.

Il venait d'apercevoir Marins, son second fils, qui, sur l'indication des domestiques , venait retrouver son père et sa sœur, au bout du parc.

~ Arrive donc ! lui cria son père de loin, nous n'attendons plus que toi, pour être tous réunis. Oh ! non, je me trompe , ajouta-t-il tout bas , il nous en manquejencore un ; et il se tourna vers sa fille d'un air un peu malicieux. Gabrielle rougit et mit son doigt sur sa bouche pour lui re* commander le secret.

' — Marins s'approchait en hâte , à travers la pelouse , afin d'abréger le chemin. C'était un grand jeune homme de vingt-deux ans à pet prés, leste, vif, bien pris, et portant dans toute sa personne cet air de résolution ferme et activ» que donne en général aux marins l'habitude dj lutter avec les forces les plus redoutables de h nature. 11 était vêtu du petit uniforme de 11 marine, qui faisait paraître l'élégance de sa taillj tout à son avantage. Gabrielle se leva pour all( à sa rencontre , et lui, l'ayant aperçue, courut

elle, la serra dans ses bras , et la tint long temps embrassée.

— Enfin, je te revois saine et sauve, après tant de dangers, ma sœur, ma chère sœur; et il la regardait avec tendresse. Quelle inquiétude et quel chagrin mêlés d'admiration m'a donnés ton courageux dévouement! tu as fait ce que j'aurais voulu faire, je t'ai bien envié.

— Je le sais bien, et si tu n'avais pas été là-bas au bout du monde , tout jeune que tu étais, je ne t'en aurais pas enlevé l'honneur; mais n'en parlons plus : ce qui est fait est fait, et je puis dire aujourd'hui comme beaucoup d'autres, la guerre est une belle chose quand elle est finie.

Tous deux s'étaient rapprochés de leur père.

— Marins, dit le comte, embrasse encore celleei, elle est ta sœur aussi , quoique tu n'en aies pas même encore entendu parler.

Marins, depuis un moment, regardait celte figure blonde et délicate, si charmante qu'elle

— 2'\A — semblait une apparition. Il s'approcha, mais n'osant point obéir à l'ordre de son père, il prit sa main, dont il baisa respectueusement le bout des doigts.

— Mon frère, dit la jeune fille en lui tendant son doux visage, notre père vous a dit d'embrasser votre sœur, et je vous demande de l'aimer un peu ; car, pour moi, je veux aimer tout ce qui est cher à Gabrielle.

— Le jeune homme, voyant ce visage candide se pencher vers lui, effleura de ses lèvres les deux belles joues d'Angélique, qui se retira toute rougissante derrière Gabrielle ; elle avait tendu des joues d'enfant à ce jeune frère, mais peut-être venait-elle d'apprendre tout à coup la pudeur de la jeune fille.

On fit place à Marins sur le banc demi-circulaire où M. d'Annebault , sa fille et Angélique étaient | assis, et beaucoup de questions lui furent adressées par Gabrielle; il revenait d'un long voyage sur mer, st il avait beaucoup de choses à raconter; à son

'Itour il questionna sa sœursiirla vie (\\traord inaire ' qu'elle avait menée depuis quatre ans, sur ses

dangers et ses beaux faits d'armes, dont l'un lui

avait valu la croix des mains de Napoléon sur le , champ de bataille j puis il lui fit conter sa blessure

au ravin de.. .., quand d'Ablancour lui avait sauTé

la vie.

— Ce d'Ablancour, il était ton meilleur ami, n'est-ce pas?

— Sans doute, dit Gabrielleen riant pour cacher la rougeur; nous avions commencé par vouloir nous couper la gorge ; rien comme tu le sais ne rend meilleurs amis.

— Tu étais intrépide, m'a dit mon père.

— Oui, interrompit M. d' Annebault; le colonel du 1 9® m'a mandé plusieurs fois, en m'annonçant son avancement, que mon fils semblait avoir deux vies, à voir la témérité avec laquelle il en ex- ,posait une.

— C'est qu'il faut êtrobien sûr de soi pouroser

être prudent, reprit Gabrielle, et, pour dire la vérité, je ne l'étais pas toujours ; la nature féminine pâtissait souvent.

— Pauvre chère fdle! dit M. d'Annebault; etil la serra passionnément sur son cœur; c'est là, ne t'y trompe pas, le vrai courage, celui de l'âme qui sait triompher de la faiblesse de la nature. Joinville disant après un fait d'armes héroïque: «J'avais bien peur,)) me semble plus admirable que celui dontle cœur ne baiterait pas au milieu des périls. ij

Gabrielle avait eu le temps de se remettre, eilei sentit que sa rougeur était passée, et reporta la conversation sur d'Ablancour.

— C'est un loyal et généreux caractère, digne de toute l'estime et de toute l'atTection de ceux qui! le connaissent.

— Et j'espère bien que nous le connaitronsi bientôt, dit le comte.

"- Il m'a promis une visite à son premier congé,

répondit Gabrielle. ... car j'étais certaine que mon père serait bien aise de lui témoigner de la reconnaissance et de l'amitié.

Un soupir d'Angélique, toujours cachée derrière mademoiselle d'Annebault, semblait dire :

— Encore un ami pour partager ton cœur!

Page 1