CHAPITRE XII
Après une longue conversation pleine d'interrogations mutuelles , où chacun est plus empressé d'apprendre ce qui regarde les autres que de raconter ce qui le concerne, ainsi qu'il arrive après des séparations prolongées, on retourna lentement
au château, le comte appuyé sur le bras de son fils, Angélique sur celui de Gabrielle.
— Que te semble de mon frère? dit cette dernière à sa jeune amie tout en suivant doucement le comte et Marins.
— Je nesais pas, répondit-elle en rougissant,il me
rend toute honteuse pourtant il est bien beau,
il ressemble tant à mon Gabriel; et tout à coup | elle se mit à pleurer. — Oh ! qui me rendra ce temps où mon Gabriel était tout à moi, où je croyais qu'il n'aimait que moi ! Ce beau temps ne reviendra plus; le bonheur de ma vie s^'est enfui. Et ses pleurs redoublèrent,
Gabrielle lui dit tout ce que son cœur put lui fournir de plus affectueux pour essayer de la consoler, mais l'âme trop tendrede la pauvre Angélique s'était donnée tout entière dans cette première affection si pure, si dévouée, si sainte, et dans laquelle elle avait placé toute son espérance, et rien ne pouvait calmer sa tristesse, elle donnait tout son cœur, toute son âme à un être qui devait
partager la sienne entre un grand nombre d'affections. L'équilibre se rompait en(re elles^et la jeune "lie en demeurait tout éperdue.
Marins pendant cette journée chercha vainement à causer seul avec sa sœur. M.d'Annebault, le bon vieillard, heureux de se retrouver entre son fils et sa fille, après avoir été longtemps solitaire et rongé par la tristesse et l'inquiétude , ne pouvait les quitter un moment; il avait mille choses à leur dire ou à leur montrer, et puis le bonheur de regarder sa fille, sa Gabrielle, de la sentir là, était inépuisable pour lui.
Mais le lendemain le jeune homme alla trouver Gabrielle dans sa chambre , et sans préambule il lui dit :
— Veux-tu bien m'apprendre d'où vient celte sœur improvisée dont les grands yeux sont toujours attachés sur les tiens ou sur les miens? C'est donc toi qui as ramené cette délicieuse créature ?
— Oui vraiment, mon père ne te i'avait-il pas annoncée ?
Non, et de plus il m'a renvoyé à toi pour savoir son histoire, qui est, assure-t-il, fort curieuse.
Son histoire, dit Gabrielle , c'est qu'elle est ma femme, et voilà comment elle est ta sœur.
— Allons, parle-moi sérieusement.
— Je t(^ parle très sérieusement , répondit Gabrielle. Mais le voyant fort impatient, elle lui raconta les singuliers détails de leur liaison ; il l'écouta dans le plus grand étonnement.
— Comment, dit-il quand elle eut achevé, elle a pu croire pendant six mois et plus que tu étais son mari ?
— Certainement, répondit Gabrielle; et je te réponds quelle ne comprend point du tout encore pourquoi je ne le suis pas.
— Vraiment I il y a sur la terre une fille d'Eve si peu curieuse, si chastement iguorante ?
— Je crois, mon cher Marins, qu'il y en a beaucoup plus d'une.
— Oui, des sottes peut-être, mais celle-ci ne paraît pas en être une.
— Oh! tu te trompes; ce sont les plus spirituelles qui sont les plus ignorantes en certaines matières , parce qu'elles se sont donné des raisons de tout, qui, quoique fausses, les satisfont.
— En est-il jusqu'à trois que tu pourrais nommer ?
—Marins, qui t'a rendu si incrédule sur la vertu des femmes? Te souviens-tu du temps où tu avais une si grande idée de leur innocence et de leur modestie, que tu me disais un jour :cf J'aurais bien voulu dire à mademoiselle de Séran que je la trouvais ravissante, avec sa rose blanche dans ses cheveux; mais j'ai eu peur de l'offenser. »
— Que veux-tu ! répondit Marins d'un air un
peu fat, j'ai vécu depuis que nous ne nous sommes vus, et j'ai trouvé les femmes beaucoup moins rébarbatives que je ne me le figurais alors.
— Mais tu as vécu marin !
— Il est vrai que si j'avais vécu capitaine de chasseurs, j'en aurais certainement appris beaucoup davantage sur la vertu des femmes, réponditil avec un peu d'ironie.
— Ohî dit Gabrielle en branlant la tète, c'est sur la vertu des hommes qu'on apprend de belles choses, quand on est capitaine de chasseurs. Mon bon Marins, que Dieu me préserve de te retrouver semblable à ceux que j'ai vus pendant quatre années dans toute la licence des camps, sans frein, sans mœurs ; dépravés , gangrenés jusqu'au fond de rame.... Ah I Marins , pour moi qui sortais du respectable toit de notre père, quel spectacle! — Ea vérité (pardonne-moi cette expression) c'est pour une femme un hideux animal que Ihomme, quand il a dépouillé le masque vernissé dont il se cache or-
dinairement pour s approcher d'elle. Une table d'olîicicrs pendant une orgie, connais-tu cela, mon frère ?
— Pauvre sœurî quand j'appris ton départ, voilà ce que j'ai redouté pour toi cent fois plus encore que les dangers de la guerre.
— Ah! c'est infâme, et je n'oublierai jamais le repas de ma bienvenue au régiment.
— Tu as pu entendre là de belles choses.
— Mon enfant, j'ai entendu à ce repas de quoi rendre sage parle dégoût pour le reste de la vie : et sî j'ai perdu là dés le premier jour l'innocence de Tignorance, j'y ai trouvé en échange une égide contre toutes les séductions, composée d'effroi, de dédain et de répugnance.
— Sérieusement, je le crois; pourtant, ma chère petite sœur, mon père m'a dit que le capitaine d'Ablancour avait trouvé grâce devant toi.
— Oui ;maisc'estqucJulesd'Ablancourestà part
de tous les autres. C'est un homme d'un caractère
grave, de mœurs austères, sévère avec lui-même
— '22C) — et avec les autres. Veut-être, dans un salon rempli d'hommes aimables, à langage séduisant, et qui n'auraient montré que leur beau dehors, Jules n'aurait pas pu me plaire ; je l'aurais trouvé trop sérieux et trop froid ; mais là, au milieu de ces démons voluptueux livrés à toute Veflervescence d'une jeunesse débordée, la pureté de son caractère brillait dans tout son éclat, et m'en a fait aimer jusqu'à la rudesse. J'en avais fait mon frère d'armes ; et, près de le quitter j'ai senti que j'en ferais avec bonheur le compagnon, l'ami, le protecteur de mon avenir. Celui-là, Marins, a mené une vie telle, qu'il peut croire encore à la vertu des femmes. Je crains de ne pas pouvoir en dire autant de toi que j'ai connu si confiant au beau et au bien.
— 11 est vrai que, pour moi, j'ai passé un bien charmant hiver à Paris, et que j'y ai perdu quelque peu de ma sainte ignorance, sans y gagner le dégoût qui rend sage. La vie y est si légère, si jolie, si parfumée, si élégante ! Mais, n'importe, par réminiscence de mes jeunes années, par instinct, pai
— 22? — niaiserie peut-être, je crois encore quelquefois à la vertu des femmes. Celle de ma mère était si touchante!... Et, tiens, je crois aussi pieusement à la tienne, malgré. . . ou peut-être à cause de tes quatre années de campagne en si exécrable compagnie ; et je crois aussi très fermement à celle de ta délicieuse petite Agnès qui pensait de si bonne foi que vous alliez avoir un troupeau d'enfants parla vertu toute-puissante apparemment des paroles de monseigneur. Pauvre petite ! elle est née seulement le jour où tu Tas tirée du couvent. Tu l'as initiée, comme on dit aujourd hui, au tranquille et doux sentiment de l'amitié; bien heureux mille fois celui qui pourra l'initier à ceux tout autrement charmants de l'amour!
— Les sentiments n'ont point de noms ni de différence pour elle. Aimer, c'est aimer, et je ne sais s'il lui sera possible d'avoir un jour pour son mari plus ou autant de tendresse qu'elle en a maintenant pour moi.
[| — Ah! ma belle petite sœur, tu me peiniettras
d'avoir sur ce point une opinion un tant soit peu différente de la tienne.
— Je sais bien que vous autres hommes, ne comprenez guère qu'une femme puisse aimer pour le seul bonheur d'aimer et sans qu'aucun alliage se mêle à sa tendresse; pourtant, toi, Marins, j'espérais que tu avais conservé cette délicatesse d'àme presque féminine que je t'ai connue, et dans mon cœur je t'avais destiné cette chère enfant.
— Eh bien! eh bien! qui pourrait te faire renoncer à ce projet qui pour moi me sourit beaucoup?
— Marius, j'ai peur que ce bel hiver passé à Paris ait beaucoup défloré ton àme, et que tu ne saches plus voir dans cette céleste créature qu*une nouveauté piquante faite pour exciter et charmer l'imagination, plus encore que pour être sérieusement ctprofondémentaimée.O]i!sijelecroyais! moi qui ne peux jamais y songer sans une sorte de tendre et pieuse vénération, comme celle que j'ai poui mon ange gardien! Monenfant, vois-tu, j'aimerais mieux la reconduire dans son couvent que de t'ei
laisser approcher ; j'ai peur que le monde ne soit pas digne d'elle, et je suis souvent très inquiète de son avenir.
— Là , là, ne dirait-on pas que tout est perdu et que je ne puis plus rien sentir parce que j'ai appris, I depuisque je suis sorti du giron paternel, que toutes les femmes ne sont pas éthérées comme cette [ jeune nonne! Crois-moi donc, je ne l'apprécierai j que mieux pour en avoir un peu connu quelques au- ! très. Tu crois bien, loi, qu'il n'y a guère au monde I que des hommes sans foi ni loi, e( cela ne t'empéj chera pas d'être la meilleure femme et la plus fendre pour ce d'Ahlancour en l'honneur duquel tu
I veux bien faire une exception. — INla belle petite
II sœui-, ce qui trace la limite entre les meilleurs et ;| les pires d'entre nous, vois-tu bien, c'est d'admetji tre ou non des exceptions; et, ma foi., j'en admets :' en si grand nombre, qu'en vérité, d'encore enerico- \ re, il se trouve que tout ce que je connais est bon,
; pur et divin, et que toute celte masse galante, vicieuij se, maudite et pourtant charmante dont je médis
n'existe encore pour moi que dans les futurs contingonts.
— Dieu soit loué ! mon bon Marius ; tu n'es encore qu'un imberbe rêveur d(i vice: j ai besoin de le croire; il m'en aurait trop coulé de te retrouver diflérent de toi-même.
Tous deux restèrent encore quelque temps ensemble à deviser du temps passé, du présent et de l'avenir; Gabrieile cherchait à pénétrer dans tous les replis du cœur de son frère ; elle le trouva bien Mil n-'u !égi r un p. u vai un peu gâté par quelques faciles succès, mais bon enfant au fond, et capable d'un sincère allachement; et, sa tendresse pour lui achevant de lui faire valoir ses aimables qualités, elle se flatta qu'il pourrait un jour rendre sa chère Angélique heureuse autant qu'un être si tendre et si pur puisse l'être sur cette terre , et forma dans son cœur le vœu qu'ils pussent s'aimer.