CHAPITRE XIII
Pendant quelques jours, On eut mille choses à voir, mille autres à dire et tout autant à faire; il fallut revoir la terre, les fermes , les plantations, les ëtangs , la garenne; chacim eut ensuite son histoire h raconter, et la raronla dan« It's halles
(le ces promenades qui presque toutes les ramenaient au banc circulaire où Marins était venu rejoindre sa famille le premier jour. L'un d'eux l'avait appelé depuis ce jour lebancde la rencontre, et chacun y revenait avec plaisir. L'histoire de Marins s'était passée entre le ciel et l'eau ; il avait essuyé des tempêtes, vu des sauvages, mangé de la chair d'éléphant , et souffert mille maux dont il parlait .paiement et avec cette insouciance de marin dont
le métier est de vivre de périls ; mais ses récits épouvantaient Angélique et lui faisaient ouvrir de grands yeux. ^
— Et pourquoi donc courir si loin et affronter tant de dangers? disait-elle; quelle loi vous avait donc condamné à ces pénibles Iravaux?
— C'est mon état; je suis marin.
— Qu'est-ce que c'est donc qu'un éla(. Je croyais.... mais elle s'arrêta.
— Eh bien? que croyiez- vous, ma chtre fdle! lui dit le vieux comte; et il la regardait appuyé sur la pomme de sa canne.
— Je vois bien que je me suis trompée, dit-elle (ouïe honteuse; je croyais qu'on embrassait un état pour vivre ou pour soutenir sa famille, et notre frère est riche. Pourquoi ne reste-t-il pas, comme autrefois Jacob, au milieu de ses serviteurs et de ses troupeaux?
M. d'Annebault lui expliqua sans doute la nécessité, l'utilité, la convenance d'un état pour un jeune homm.e; mais ce qu'il dit dans cette occasion n'est point parvenu à notre connaissance, et, quant à nous, nous déclarons n'avoir jamais compris ce qu'on peut dire de judicieux en pareille matière, à moins cependant de recourir à l'admirable chapitre de Pascal sur les misères et l'ennui de riiomme, qui lui font une nécessité de tout faire pour s'échapper à lui-même.
L'histoire de Gabrielle fut courte. Elle disait:
— Prenez les bulletins de nos guerres en Italie; j'ai é:é ici, j'ai été là, j'ai fait démon mieux. Dieu
i et le souvenir de mon père m'ont soutenue, et me voilà de retour et rentrée dans ma vie féminine. Le ciel m soit loué!
— TM —
— Est-ce que tu n aimerais pas mieux être homme que femme? lui demanda Marius; tu as dû, ce me semble, regretter beaucoup ton sexe emprunté ?
— Non, je te le jure.
— C'est singulier !
Oh ! si l'on ne pensait jamais qu'à la terre, reprit Gabrielle , peut-être l'existence des hommes serait très préférable à la nôtre; mais, en songeant qu'une autre vie doit suivrecelle où nous sommes, je t'assure qu'on ne vous envie rien. Prends-y garde, Marius ; très peu d'hommes entreront dans le royaume des cieux , au métier qu'ils font sur la terre.
Marius sourit et convint tous bas que sa sœur avait raison.
L'histoire de M. d'Annebault fut plus courte encore; quand on la lui demanda, il regarda sa fille et lui dit :
— 23Ô — — Depuis quatre ans, je tai altendue.
— Ah! que j'aime ton père! dit Angélique.
Ensuite il fallut faire et recevoir quelques visites de voisinage, car on voulait revoir Gabrielle d'Annebault, le brave capitaine dont l'histoire s'était répandue depuis peu. On était curieux de savoir si elle avait pris l'air bien hardi , la voix bien rauqueet l'attitude guerrière. On se représente toujours les gens comme à la comédie, où ils sont obligés de se poser suivant leur rôle, pour avertir les spectateurs. On fut très étonné de la trouver bonne et simple comme par le passé, avec une attitude digne et modeste, et de lui entendre parler de l'Italie comme aurait pu le faire une personne qui l'aurait parcourue seulement pour son plaisir, rappelant ses chefs-d'œuvre, ses arts, ses monuments en véritable artiste Mais aussitôt qu'on mettait la conversation sur ses campagnes, elle se taisait et disait : « C'est un accident de ma vie que je n'aime point à rappeler. » Car la curiosité sans intérêt est odieuse, et celle dont elle était l'objet lui
— 2aG — (h'-plut bientôt infiniment. Elle sentait que tout ce qui fait sortir une femme de l'obscurité qui lui convient est une disgrâce pour elle. Son dévouement, qui eût été sublime dans un homme, était pour elle tout près du ridicule; son rôle était faux , sa place n'était plus marquée ni parmi les jeunes filles, ni parmi les femmes, ni parmi les hommes : elle était une exception et le sentait, mais sans peine et seulement comme une conséquence inévitable des événements de sa vie. Que lui importait à elle qui vivait uniquement par 1 àme, que le monde fut pour ou contre elle? elle vivait et elle voulait vivre loin de iiii.Augéiiqueaussifutfort regardée parchacun. Un jeune homme même en devint Irès-épiis.Ellcétail à la fois belle et riche; il la fit demander en mariage. Le jeune homme s'appelait M. de Menerville, il était assez agréable, cl il avait un beau château dans levoisinage;Gabrielle se chargea de transmettre sa proposition à Angélique (encore que Marins cherchât à l'en détourner); elle lui en fit même valoir tous les avantages.
Mais Angélique se mit à rire, et répondit:
— Nous nous sommes un peu moqués Taulrc jour de Maiius qui avait acheté un cheval pour l'avoir vu passer au bout de l'avenue; est-ce la mode de conclure un mariage plus vile encore qu'un marché de chevaux ?
— Mais tu feras connaissance, ditGabrielle; et peut-être....
— Non, non, maGabrielle.OhI ne me parle point de (e quitter jamais , jamais ; d'ailleurs que penser d'un jcunehomme qui peut s'éprendre d'une femme avant de la connaître? c'est tout au moins un imprudent.
Après quelques semaines ainsi passées en courses et en visites, on reprit la bonne vie calme et régulière de château , cette vie un peu monotone, mais très douce où les habitudes deviennent (ainsi que la règle dans les monastères), un J'acilileur
de toutes choses plutôt qu'un assujettissement.
M. d'Annebault venait de passer quatre années seul et îriste, entre son vieux majordome François, et son bon chien Brigand. Les deux vieillards avaient autrefois fait la guerre ensemble dans la Vendée; ils racontaient souvent leurs campagnes, et le vieux chien , dormant le ventre au feu, remuait de temps en temps sa queue brune à longues soies frisées, quand son nom revenait dans les récits de son maitre; car il avait eu ses jours de gloire aussi , Brigand : il avait souvent donné la chasse aux bleus, et plus dune fois aussi ses gémissements avaient été de salutaires avertissements de leur approche.
L'arrivée des trois jeunes gens ranima donc les journées de M. d'Annebault sans leur rien faire perdre de cette régularité qui berce si doucement les jours des vieillards. Le bon François , un de ces anciens serviteurs comme on n'en voit plus guère, et comme on n'en verra plus sous un régime d'ambition générale; de ceux qui diser»t h nos terres, notre château, nosenfants; » qui pleurent les chagrins
de la famille et sentent ses joies mienx q u'elle;le bon François, ne se voyant plus nécessaire, voulut s'abstenir du salon par respect; mais Gabrielle s'en fut le chercher dans le pavillon qu'il habitait, et lui dit :
— Vous savez bien que mon père ne peut plus se passer de son vieil ami.
François^ la regardant d'un air attendri^ murmura tout bas : (( Toujours bonne , cette chère enfant ; tout comme était sa mère : on a beau dire, on a beau faire , il n'y a rien de tel que les anciens, w
Et le brave homme vint reprendre sa place auprès du métier de son maître ; car tous deux travaillaient ensemble à une interminable tapisserie, qu'ils interrompaient souvent pour rappeler leurs anciens souvenirs, au grand préjudice du gros point , qui se trouvait souvent rangé tout à rebours, en sens inverse comme un rang de recrues mal disciplinés.
Gabrielle peignait auprès de la fenêtre opposée
— 2'i0 — à celle où M. d'Annebault, François, Brigand et le métier étaient assemblés ; elle donnait quelques leçons à Angélique , qui tantôt dessinait, tantôt brodait auprès d'elle; Marius, entre les deux camps, c'est-à-dire entre les deux fenêtres, lisait à haule voix, et laissait souvent passer ses regards par dessus son livre pour contempler la figure suave d'Angélique.
Quelquefois M. d'Annebault lui donnait à lire les gazettes toutes remplies, dans ce temps, de hauts faits d'armes : son vieux sang bouillonnait dans ses veines à ces récils.
— Ce M. Bonaparte , disait-il avec la locution de son parti , est un grand homme après tout , et je suis bien aise que vous ayez servi la France sous lui ; car, vous le savez , tout royaliste incorrigible que je sois, comme il est dit dans l'ordre de surveillance qui a long-temps pesé sur moi, cependant je n'ai pas voulu ensevelir mes enfants sous les débris d'un trône avec lequel je suis tombé. Chaque génération , suivant moi, se doit au temps
— •2\\ — où elle vit : mais il ne faut pas croire que nous n'ayons pas fait aussi de grandes cboses dans notre Vendée.
— Je le sais bien , mon père, disait Marius avec respect ; vous avez de nobles cicatrices qui m'ont fait bien souvent envie.
— Oh! il ne s'agit pas de moi.... Il est vrai pourtant qu'en voilà une qui me gêne un peu pour ma tapisserie.
Une de ses mains était mutilée par une balle qui l rvair travrsée.
M. d'Annebault avait fait toutes les campagnes de Charette , à la tête de cent paysans d'une terre qu'il possédait aux confms de la Bretagne. C'était un beau type du chef vendéen (1): pieux, dévoué, brave et désintéressé , il avait été blessé deux fois dans ces attaques soudaines où les paysans enlevaient des canons, armé» seulement de bâtons noueux. Ces faits d'armes, bien connus et qui
1, Ceci peut paraître un peu hors d'œuvrc; mais ce sontquel- <|ucs traits de la vie du pore de Tauteur, et ses enfants tiennent ;t lionne ur den conserver le souvenir.
semblent prodigieux, étaient souvent précédés chez ces hommes devenus tout à coup soldats d'une craintive hésitation, dont leurs chefs ne pouvaient triompher qu'en se jetant au-devant de l'ennemi et criant : « Qui m'aime me suive 1 » Si le chef audacieux tombait percé de coups, ses paysans désespérés se précipitaient après lui, renversaient tout ce qui était devant eux pour le venger, et finissaient ordinairement la journée par des actions presque fabuleuses, encore qu'ils l'eussent souvent commencée comme des enfants timides. Aussi M. d'Annebault disait-il :
Au combat de '*■'*■*, heureusement je fus blessa
dés les premiers pas; nous étions faibles, découragés: certainement, nous aurions eu quelque panique, et toute la bande se serait dispersée mais, en me voyant tomber, mes hommes , prêt à fuir, devinrent des lions.
— Vous n'avez pas toujours été si heureux nu)n père , car vous fûtes pris une fois.
— Ah ! tu veux me faire parler, Marius, de m; prison au château de Saumur; mais je t'ai cont
- '243 — cette aventuretrop de fois, je ne veux plus en rien dire, cela ressemblerait à du radotage.
— Vous ne me l'avez jamais conté à moi , dit Angélique. Elle commençait à voir que ie vieillard aimait à parler de ses guerres, et elle Texcitaiten l'écoutant avec un grand intérêt : flatterie merveilleuse qui plaît tant aux gens âgés I
— Ahl vous aimez les guerres et les combats, ma belle petite nonne ?
— Non, dit Angélique en branlant sa jolie tète; je voudrais que la paix régnât sur toute la terre pour nous laisser toujours réunis ; et, peut-être involontairement , elle porta ses yeux sur une petite casque» te d officier de marine placée prés de Marins, où se faisaient vjir deux ancres croisées. Oh î non , je n'aime pas la guerre , naais j'aime les nobles vertus qu'on v déploie; je sais, coniinuat-ellc en regardant le vieillard doucement pour l'engager à parler, avec quel courage vous vous battiez; dites-moi maintenani comment vous supportiez les ennuis de la captivité.
ovv
Oh ! le général ne les a pas supportés longtemps, dit François relevant la tète afin de mieux écouter ce récit qui le charmait toujours.
M. d'Annebault posa ses lunettes , et laissa pour un moment sa longue aiguille inactive.
Il faut donc encore vous conter ma vieille
histoire? Allons! mes enfants, n'écoutez pas: c'est pour Angéhque seulement que je parle.
«Un jour donc, dit-il, j'eus beau faire pour amener nos paysans de ***; ils ne voulurent point marcher : c'était le moment de la récolte du blé noir, et chacun voulait aller faire sa moisson, c'est tout simple ; après avoir très inutilement usé tous mes moyens de persuasion, j'employai le dernier; je franchis un fossé qui nous séparait des bleus, en m'écriant :'<A moi, mes gas !» Mais les pauvres enfants en avaient assez; voyez-vous, ils étaient absents depuis trop long-temps de chez eux.
Nos bons Vendéens ont un degré d'enthousiasme, un degré de courage, un degré de dévouement 1res
élevé/mais au- delà duquel iisne peuveiit pas plus aller que vous ne pouvez aller au-delà de la dernière note de votre jolie voix, ma chère Angélique; si vous exigez d'eux une ligne de plus, vous n'obtenez plus rien : ce jour-là, j'avais trop demandé.
((Ils me laissèrent m'avenlurer tout seul, et quand je me retournai, je vis que je n'étais suivi que de ce bon François , de Brigand (excusez-moi, François, de le nommer après vous), et de dix de nos jeunes soldats, qui n'avaient calculé que leur fidélilé. Que faire au milieu de cinq cents homnifs qui nous attendaient en riant de notre déconvcnue?il fallut bien se rendre.
«Les républicains nous avaient enlevé depuis peu le château de Saumur : on nous y conduisit. M. Duicnairc y commandait. Il me traita, je dois le dire, avec beaucoup d'égards. Je deii.andai de nèti e pas séparé de mes braves compagnons d'infortune ; et, comme il n'y avait point de place pour eux dans la geôle d'honneur , on me mit avec eux tout au haut du donjon, sous les combles; la
vue était belle de là-haut; nous élionsà Iroiscetits pieds du sol.
«Je contemplai long-temps leschamps et la camgne , et je me mis à envier les hirondelles. Je les vovais raser la terre et revenir apporter leur butin à leurs petits, que j'entendais gazouiller au-dessus de ma fenêtre, au bord du toit qui s'avançait en saillie. Puis , quand je regardai mes compagnons tous jeunes, pleins de vie et de santé ; et que je pensai que dans deux jours peut-être ils allaient être fusillés pour m'avoir ?uivi , je sentis une dés ilation que je n'aurais jamais éprouvée pour moimême. Trois étaient mariés, et laissaient de petits enfants ; un autre avait une vieille mère aveugle dont il était l'unique soutien , tous étaient utiles dans leur famille. Ah ! la guerre, vue de sangfroid dans ses suites funestes, est eflVoyable. Nous autres chefs, nous savons, quand il le faut, exposer plusieurs milliers d'hommes sans hésitation dans le combat ; mais, pourtant, s'il fallait dévouer à une mort certaine un seul de tous
ceux que nous conduisons au feu , nous n'en trouverions pas un que nous voulussions sacrifier : et j'avais là sous les yeux mon bon François et dix braves enfants qui allaient périr à cause de moi ! La nuit, je ne pus dormir : mille plans d'évasion se présentaient à mon esprit. Au point du jour , je me remis à la fenêtre ; je mesurai de l'œil la dislance où nous étions de la Loire ; elle brillait à quelques portées de fusil : un quart d heure suffisait pour arriver au bord.' J'examinai la manière dont nous étions gardés; un camp de trois cents hommes était au bas de la citadelle, mais, par je ne sais quel singulier bonheur^ il n'était point placé entre le château et la rivière ; je vis de plus que le glacis partageait en deux parties à peu prés égales la dislance entre notre fenêtre et le solj mon plan se combina, se mûrit, et, quand mes compagnons s'éveillèrent , il était arrêté.
Angélique était toute oreilles.
— Trois cents pieds, des soldats, une rivière ; e( vous pensiez à vous échapper? dit-elle.
— Oui , ma clièreViifant; mais il fallut attendre que toutes les visites du geôlier, du gouverneur même, qui voulut bien venir me voir, fussent finies, et que tout fût rentré dans le silence, avant de commencer les préparatifs nécessaires pour le mettre à exécution. Je bouillais pendant ce temps; car l'ordre de nous fusiller pouvait arriver dans l'intervalle ; et adieu Vévasion à laquelle, en vérité, je crois que je'commcnçais à tenir pour l'évasion elle-même.
— Eh bien ! eh bien ! dit Angélique, quand chacun fut venu et parti, que fitcs-vcus?
— Je dis à François : Prends-moi tous nos draps etioutesnos couvcrtiu'cs et à l'ouvrage! Les draps étaient neufs, et gros, Dieu merci, comme de la toile à voiles : ils furent coupés en lanières, et nous en fîmes une bonne corde, avec laquelle nous nous échappâmes tous par la fenêtre.
— Ah î monEieu! dit Angélique en fermant les ycuN, cela hit tourner la (été dy songer.
— A Saumnr, continua M. d'Annebault, on a conservé la mémoire de celte fuite extraordinaire.
— Je le crois bien , dit Marins.
— Je voulus essayer la corde : c-étoit tout simple, j'étais le chef et l'inventeur de l'entreprise; mais te souviens-tu , François, quelle frayeur (u eus quand tu me lâchas les épaules en dehors de la fenêtre , au moment où je te dis : ' Je tiens la corde, m Grâce à toi, elle était solide.
— J'avais été meunier , dit François à An^^élique, et je savais Caire de bons nœuds : autrement, le projet aurait échoué.
— Pour dire li vérité pourtant, rrprit ^I. d'Annebault, qtiand je me sentis tournoyer av.c ma corde à cent cinquante jjieds au-dessus du j^lacis , descendant avec rapidité , comme une araignée qui coule le long de son fil, je sentis mes oreilles tinter, et je recommandai mon àme à Dieu; car je compris que si nia présence d'esprit m'abandonnait un seul monifuii . j'(lais
perdu, d'autant que j'avais beau serrer la corde, je descendais plus rapidement que je ne voulais, et le rude frottement de la toile me brûlait les mains.
— Ah ! jour de Dieu ! interrompit François, je n'eus pas si grande frayeur quand je suivis le même chemin que je l'eus en vous voyant ainsi filer entre le ciel et la terre ; il me passa un frisson dans le dos, que j'ai encore toutes les fois que j'y pense.
Quand Gabrielle entendait ce récit, quoiqu'elle l'eût entendu bien des fois, elle se rapprochait toujours de son père, et le vieillard, flatté de l'attention qu'elle lui prêtait, ajoutait quelques nouveaux détails.
— Tout en glissant ainsi, j'entendis un des prisonniers du donjon dire en jurant : Voilà ces chiens de chouans qui prennent leur volée.
— Mais ne pouvaient-ils avertir personne de votre évasion ? dit Angélique.
— D'abord ils étaient enfermés,etpuisdes prison-
nierssont frères et ne se vendent point: nous nous échappâmes tous...
— Moi, qui ne descendis que le dernier, dit François, pour être sûr que la peur du saut périlleux n'arrêterait aucun des dix (car M. le comte peut se souvenir qu'il y en avait un^tout jeune un peu craintif , eh bien! je vis des têtes à toutes les lucarnes, et comme il y a des plaisants partout, l'un d'eux me cria : Dieu vous bénisse! un autre: Bien des choses chez vous ! un troisième alla même jusqu'à m'oflrir une prise de tabac-
— Le bel endroit pour la prendre ! dit Marins en riant.
— Arrivé sur le glacis, reprit le comte en voyant Tattenlion de tous ses auditeurs , il fallait une seconde descente plus périlleuse encore que la première à cause des hommes qui nous gardaient et qui n'auraient certes pas demandé mieux que de nous prendre.
— Et de nous pendre, ajouta tTout bas François.
Le jour commençait à baisser; nous attendîmes
qii'iLfit tout à fait nuit, et nous parvînmes à descendre sansbruil; mais à peine le dernier de nous, toujours le bon François, avait-il touché la terre, que la sentinelle cria : Qui vive ! et fit feu.
— Oh! mon Dieu, dit Angélique, toute palpitante.
— Mais il nous manqua, et nous courûmes sans reprendre haleine jusqu'au boid de la Loire, où nous nous cachâmes dans les roseaux ; les soldats, avertis de noire éva-ion, vinrent nous y fraqucr pendant la nuit.
— x\hî quelle nuill dit François; nous mourions de faim et de froid ; en vérité, c'était presque à regretter la chambre du donjon. Figurez-vous, mademoiselle, qu'il fallait se cacher dans l'eau comme des grenouilles chaque fois qu'un soldat s'approchait en battant l'eau.
— Oui, oui , mais nous étions dehors , dit le comte, et ses yeux brillaient de plaisir.
— Mais comment êtcs-vous sortis de celle siliMtion? dit Angélique.
— La nuit suivante, continua M. d'Annebault, im batelier de la Loire, qui avait entendu parler de notre fuite , vint conduire son batelet autour des roseaux : nous crûmes d'abord qu'il venait nous espionner, mais le chant bien connu de la chouette, qu'il répétait à voix basse, nous donna delà confiance; je m'approchai et je le reconnus pour un de nos fidèles; il nous tira d'une position très périlleuse que nous ne pouvions pas garder plus long-temps, et nous passa sur l'autre i ive malgré les balles que nous envoyèrent quelques soldats plus avisés que les autres, qui s'étaient mis en embuscade pour nous surveiller; mais nous échappâmes à tout , et rejoignîmes le camp le lendemain.
— Oui , dit François, et nous y arrivâmes à temps pour prendre part à un funeste combat où commencèrent tous nos malheurs, et où mon mai- Ire resta sur le champ de bataille, presque mourant. Certainement monsieur, vous y auriez péri sans ce pauvre chien, dit-il en montrant Brigand.
Il avait été fait prisonnier avec nous, et les soldats disaient que c'était-là leur meilleure prise ; il est vrai qu'il étaittrès beau dans ce temps-là; mais nous sentant dehors, il avait rongé la cordedont on l'avait attaché, s'était évadé aussi, lui; il nous avait rejoint^ et le jour de la bataille, ne retrouvant point mon général , je dis à Brigand: Cherche! Je le suivis...
— Tout blessé, vous-même, interrompit Marins?
— Il me conduisit en effet, vers lui ; mais dans quel état était mon pauvre maître ! et dans quel état il a été depuis ! sa vie est un miracle.
— Mon père a bien souffert après ce temps, dit Gabrielle ; les Vendéens étaient en déroute , et il fut déposé dans une pauvre chaumière dont les habitants manquaient de tout et ne pouvaient lui rien fournir de ce qui était nécessaire à sa situation ; lui-même avait tout perdu, et ne possédait plus que les habits percés de balles qui le couvraient.! Dans cet état, monsieur de B..., l'un des chefs del larmée, vint le voir, et lui apporta quelques fonds,
afin qu'il essayât de ga/^^^ner la ville la plus prochaine et de se procurer quelques soins éclairés. Mais mon bon père était enthousiaste de dévouement, quoiqu'il ait quelquefois reproché à sa fille le sien , dit Gabrielle, en regardant M. d'Annebault avec tendresse; il refusa tout, en disant: « Je ne puis plus servir le roi, ainsi je ne me compte plus pour rien. Donnez, si vous le voulez bien, un louis à mon hôte qui n'a pas de pain , et gardez l'argent du roi pour les besoins de ceux qui peuvent le servir. » Le détail des privations et des souffrances qui suivirent ce refus fait frémir.
— Ah ! oui, vous avez bien souffert, dit Marins; mais vous avez de beaux souvenirs dans le cœur !
— Oui ! oui, mon fils , car j'avais une belle cause à défendre; notre devise était : Dieu et le roi!
— La nôtre est : Patrie ! Elle n'est pas si complète, puisqu'elle n'embrasse que la terre, mais elle est belle aussi, dit Marins avec fierté.