‹ AngéliqueChapitre 15 sur 22 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Lrs inalinées se passaienl souvent à deviser ainsi tonl en snivanl chacun srs occupalions; les soirées étaient à pen piès scmhialjjes , et pourtant oeltc vie, uniforme en apparence, n'était monotone pour aucun de ceux qu'elle rassemblait;

-- '258 — les deux vieillards la variaient par les souvenirs d une existence autrefois agitée, Gabrielle et Marius par leurs espérances secrètes , et la tendre et douce Angélique la remplissait par les souvenirs ou les regrets du passé, et par les craintes involontaires de l'avenir, auxquelles pourtant venaient se mêler, à son insu, de vagues et douces rêveries.

Quelques mois s'écoulèrent ainsi, pondant lesquels les jeunes gens se quittèrent bien peu : la j plus cordiale affection régnait entre eux. Chez Marius , elle allait déjà beaucoup plus loin que l'amitié fraternelle ; mais ses yeux seuls exprimaient un autre sentiment, et Angélique n'en comprenait I pas le langage.

— Pourquoi ton frère me regarde-t-il si souvent? disait-elle quelquefois à Gabrielle.

— Mais apparemment parce qu'il t'aime. I

— Ohî ce n'est sans doute pas pour cela, car ilj

t'aime plus que moi, et il ne te regarde pas ainsi. C'est singulier, ses yeux sont tout semblables aux

tiens ; ils sont aussi grands, aussi brillants^ du même noir, bordés des mêmes longs cils : d'où vient que tes regards ne m'intimident point, et que les siens me font toujours baisser les yeux?

— Je ne pense pas cependant qu'il ait lintenlion de te faire aucune peur, répondit Gabrielle en souriant.

— Oh ! non, car ses yeux sont bien doux ; mais toujours, il a une singulière manière de les fixer sur moi.

Elle devint un peu rêveuse; ce regard l'occupait : elle le retrouvait dans sa pensée le soir quand elle s'endormait, et quelquefois elle le retrouvait dans ses songes.

Mais cependant cette occupation n'était que fugitive ; sa vraie, sa seule occupation, comme sa seule et profonde affection, c'était Gabrielle; et, depuis quelque temps ^ par cet instinct qui ne rompe jamais ceux qui aiment profondément , 'lie avait devinéqued'Ablancour tenait une grande

place clans ses affections : cette découverte lui fitj une peine qu'elle s'efforça de dissimuler, mais, qui n'en était que plus douloureuse.

Un malin , Gabrielle , Angélique et Marins s'é-t taient rapprochés de la fenêtre devant laquelle sej mettaient toujours les deux jeunes femmes , afin de causer ensemble à voix basse , tandis que M. d'Annebault et François recevaient près de l'autre fenêtre les comptes d'un vieux fermier, et parlaient avec lui du temps, delà récolte du colza, de réparations, de clôtures, de mauvais chemins^ etc.

Le nom de Jules d'Ablancour ayant été prononcé par Gabrielle , Angélique sentit ses yeux se remplir de larmes : pour les cacher, elle essaya de sourire, et dit à Marins :

— Mon frère, aimons-nous bien; car, voyezvous, je prévois que quand cet homme sera là, nous serons bien oubliés.

— Oh ! oui , oui , dit le jeune homme tout radieux de ce mot qu'elle prononçait ; vengeons-nous

Telle en nous aimant, c'est le seul remède au mal (ont nous sommes tous deux menacés : elle va ous oublier l'ingrate I

— Gabrielle , dit Angélique avec une innoente coquetlerie d'amitié, veux- lu que j'aime (on [•ère comme tu aimes M. d Ablancour ?

— Si j'étais sûre qu il taimàt d une tendresse iissi solide que celle dont Jales d' Ablancour m'a onné tant de preuves, je dirais avec une grande )ie : Aimez-vous de toute votre àme, mes bons mis ; et j'en serais bien plus heureuse que je ne uis le dire.

— MonDieuI cela ne te feraitdoncrien sij'ainiais uelqu'un autant ou mieux que toi I est-il vrai? éprit la jeune fille toute contristée. Ah î je vois , 3 sens trop que je n'inspire plus icique de la pilé ; et la pauvre enfant fondit en larmes, et caha sa tête dans ses mains.

— Que dis-tu ? s"écria Gabrielle en cherchant à attirer vers elle.

— Angélique , qiie ditrs-vous? s écria Marins

avt'c un toi» de doux reproche ; et tous deux cherchaient à la consoler par des paroles de tendresse mais elle pleurait toujours.

— Eh bien ! qu'est-ce donc ? dit le comte en se rapprochant du jeune groupe après avoir congédié son fermier ; qui donc contrarie ma petite colombe, ma douce Angélique?

— Ce n'est rien , répondit Marins ; et, pour essayer de donner à la conversation un air de plaisanterie , il continua : Nous parlions d'un homme qui d'avance nous donne à tous deux beaucoup de soucis , du bienheureux capitaine d'Ablancour.

— De mon gendre futur, répartit le vieux comte en faisant une grimace malicieuse. Eh bien î oui , voilà le grand mot lâché , madame la mystérieuse, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille ; ne faut-il pas bien qu'on le sache, à la fin? J'ai été discret assez long-temps ; mais il y a terme à tout, et ce secret me pesait.

Les trois jeunes gens furent attérés par cette

imprudente révélation. Marius et Gabrielle regardaient Angélique, à qui le saisissement ôtait la parole; mais, se levant tout à coup , elle répéta :

— Son gendre! Tu vas te marier, Gabrielle?. . Ah ! c'est à présent que je suis seule au monde. Et la malheureuse jeune fille tomba dans de violentes convulsions.

— Ah! mon père, qu'avez-vous fait! s'écria Gabrielle; je vous avais tant recommandé le plus profond secret.

— Que diable! qui peut deviner cela? Celte pauvre petite! elle est trop sensible; mais aussi, cela n'est pas raisonnable, tomber en pâmoison parce que son amie va se marier ; vous vous marierez aussi un jour, et, je l'espère même, bientôt, et Gabrielle n'en aura point de chagrin : elle sait bien que c'est la destinée d'une femme. Allons ! calmez- vous , ma chère enfant, elle ne vous quittera pas, et nous vivrons tous ensemble heureux et conten ts. Mais cette chère petite, on dirait qu'elle va mourir : quel malheur ! mor» Dieu, qu'ai-je fait !

— Angélique ! écoute-moi, je t'en conjure î disait Gabrielle pressant ses mains dans les siennes; mais la pauvre enfant tremblait de tous ses membres, et paraissait tout-à-fait sans connaissance.

Gabrielle fit signe à INÏarius de sortir et d'emmener leur père, à qui celte vue, jointe aux reproclies qu'il s'adressait, faisait évidemment beaucoup de mal. Quand elle fut seule avec Angélique, elle rompit ses lacets, lui donna de l'air, frotta ses tempes et son front d'une eau spir itueuse , et enGn elle lui vit rouvrir les yeux.

— ■Mon enfant ! ma sœur 1 ma bien cbére et pour toujours chère Angélique ! écoute-moi.

— Non, dit Angélique; ne me parle pas à présent : je ne suis pas en état de t'entcndre.

— Un seul mot, chère enfant ! je l'aimais avant de te connaître.

— Je le sais bien.

— Kcoute encore, mon enfant î J'ai juré, et je

— 2G5 — jure (le nouveau de ne l'épouser que quand toi, que j'ai promis d'aimer et de protéger, lu auras rencontré toi-même celui à qui tu pourras confier ton avenir avec bonheur.

— Ah ! dit Angélique désolée, tu l'aimes assez cet homme pour vouloir lui consacrer ta vie , pour tout quitter s'il l'exige et le suivre au bout du monde: voilà la vraie , voilà l'affreuse séparation; voilà , dit-elle en versant un déluge de larmes , celle qu'il fallait m'annoncer quand tu me dis que tu étais une femme , et que nos nœuds étaient brisés. Dans mon ignorance^ je n'ai rien prévu ; autrement , je me serais enfuie. Ah ! que suis-jc venue l'aire entre toi et ton amour, entre toi et ton père et ton frére.^ Que suis-je pour me placer entre tes affections et loi? un pauvre être brisé, repoussé, dont personne ne voulait , et qui n'a pas su se plier à la destinée qui lui était faite..

Gabrielle la seirait dans ses bras et cherchait à la calmer; son dés(.'spoir lui brisait le cœur : mais la jeune fille continuait à exlialor son eb.'îfjrin.

— L'abbesse m'a maudite , rej)rit-elle avec effroi , et sa voix , quoiqu'injuste, a été entendue. La malédiction qui me suit, c'est de ne pouvoir être aimée maigre la tendresse sans mesure qui remplit mon cœur.

— Mais lu es adorée de tous ceux qui te connaissent : mon père te chérit comme sa fille , et mon frère ! il t'aime de toute son âme.

— Ils m'aiment en toi comme je les aime aussi en toi ; mais toi !

— Mais moi, chère sœur! chère enfant! je t'aime avec la plus vive tendresse.

— Oui , oui , après ton père , ton frère ; après M. d'Ablancour, après ton manoir et tes vieux serviteurs , après ces beaux paysages qui te parlent de ta mère et de ton enfance , après tes souvenirs , après tes espérances , il te reste encore une chétive place pour la pitié que tu m'accordes en retour de toute mon âme , que j'ai jetée dans la tienne. Ah ! que Dieu ait pitié de moi ! c'est un Dieu jaloux : il me punit bien rigoureusement de l'avoir préférée à lui.

Que la première douleur de la jeunesse est amè re ! qu'elle est cuisante, et combien profondément elle pénètre dans l'àrae î Hélas I c'est qu'elle contient en essence toute l'àcreté qui doit se répandre goutte à goutte et se distiller sur la vie entière : joie, illusions, douce et flatteuse espérance du cœur, tout est submergé dans la première larme. Ah! faisons la vie belle à ceux qui sont jeunes, gardonsles bien contre les chagrins qui les menacent. Le bonheur de la jeunesse est beau et limpide comme une eau paisible, mais un rien peut le troubler jusqu'au fond.

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