CHAPITRE XV
Pendant quelques jours Anfjélique fut assez malade pour être forcée de garder la chambre; sa constitution délicaîe n'avilit pu supporter sans un fâcheux ébranlement une peine si vive et si inattendue. Jamais encore l'idée du mariage de
Gabrielle ne s'était offerte à elle, et voilà que tout à coup il faut l'admettre et s'y résigner.
— Mon Dieu ! s'écriait la jeune fille quand elle était laissée seule un moment , il faudra donc bientôt lui voir porter le nom d'un autre ; il faudra que ses devoirs et ses affections aillent se réunir sur un étranger, sur un homme qui pourrait à son premier caprice nous séparer pour jamais.
Ces pensées faisaient passer dans son cœur des douleurs inconnues et violentes dont elle ne se serait jamais cru capable, elle dont l'âme avait été jusque là si paisible. Ce mot même s'échappa de sa bouche qui n'avait encore prononcé que des paroles d'amour ou de douceur :
— Ah ! que je le hais !
Mais à peine eut-elle laissé ce mot cruel sortir de ses lèvres, qu'elle en fut effrayée comme d'un crime, et le remords vint la troubler.
— Oh mon Dieu ! qu'ai je dit ! Mon Dieu ! pardonnez-moi, s'ëcria-t-elle en joignant ses inno-
centes mains ; et la crainte et la terreur remplissaient son âmeoù jamais jusqu'alors un sentiment haineux n'avait pris naissance.
Dans ce moment la cloche de l'église tinta lentement la messe journalière. Les sons en vibrèrent jusqu'à la jeune fil e comme un appel.
Angélique n'était encore jamais sortie de l'enceinte du parc sans Gabriellc} mais le besoin d'aller implorer la miséricorde de ce Dieu d'amour et debontéqu'elle venait d'offenser lui donna la hardiesse d'aller seule à l'église à travers la longue avenue de frênes qui y conduisait.
Le Tremblaye n'est qu'un très petit village assez éloigné du château et qui ne compte pas plus d'une vingtaine de chaumières disséminées sur un coteau yert où elles forment un '-ffet très pittoresque : et pourtant son église est un grand et bel édifice du temps de Guillaume-le-Conquéraut, d'une architecture simple et grandiose , comme il s'en
(rouve encore un très grand nombre en Normandie.
On se demande, en voyant ces anciens monuments , quelle population ils devaient rassembler. Quelquefois un simple bameau est à leurs pieds ; souvent mên.e ils sont entièrement isoles dans la campagne avec un très simple et très petit presbytère babiié par le curé, qui, comme un cbien fidèle, ga;de la maison de son mailre.
La ville qui envoyait des fidèles à ce temple maintenant désert a-t-elle donc été balayée par les guerres effroyables qui ont ravagé si longtemps ce pays ? ou bien avait il é(é bàii pour engager les babitants disp rsés à de grandes distances à se réunir autour d'elh? ou n'était-ce pas plutôt le résultat d'un vœu fait par quelque baron cruel et superstitieux qui consacrait à bâtir un temple au Seigneiu'des biens acquis parle meurtre et le brigandage. Dansée tempsde cruauté mélangée de foi ces expiations volontaires n'élaient pas rares. On croyait, en donnant à Dieu une part du butin, légi-
limer la possession du reste, comme ou aclièle au souverain le droit sur un trésor trouvé en le partageant avec lui.
Angélique, en entrant à l'église, se trouva seule dans ce grand vai^sseau avecle prêtre à l'autel et le jeune enfant qui Ijiservait la messe. Les moindres bruits se répercutaient en vingt échos dans tous les recoins de ce vaste édifice , et le silence y était pour ainsi dire sonore.
Mais si lisolement est affreux au milieu des humains, l'isolement sous la voûte d'un temple attendrit et élève singulièrement l'àme.
— Mon Dieu , vous êtes seul aussi , pensa la jeune fille; seul ici pour moi seule.
Elle se rapprocha de l'autel et son cœur se tourna tout entier vers Dieu, en voyant qu'elle était l'unique témoin de ce grand sacrifice offert pour le monde , et dont le monde s'occupe si peu.
Rien n'est aussi touchant que d'assister seul
et huml)le au sacrifice de la messe; on ne sait comment adorer assez cette infinie bonté qui s'abaisse pour la moi idre créature comme pour tout un monde, et on dit alors comme le fidèle de la Journée du chrétien : Anges du ciel, prêtez-moi vos cœurs pour airurr ce Dieu délaissé comme il doit être aimé. Angélique disait dans son âme.
— Mon Dieu, vous aussi vous êtes abandonné; de quoi puis-je me plaindre, moi pauvre fille pleine de misère et de péché.
Elle pria longtemps dans toute l'humilité de son cœur.
Sa conscience était troublée ; elle si candide, et dont l'âme n'avait jamais été ternie par aucun mauvais sentiment, elle avait senti pour un de ses semblables un mouvement de haine.
— Oh mon Dieu ! se disait-elle, éprouver de la haine... et pour qui ?... Pour celui qu'elle aime, à qui elle avait donné son cœur avant de me connaître; est-ce leur faute à tous deux, si je suis
venue jeter mon cœur à cette amie qui ne pouvait plus me donner tout le sien , et dois-je le haïr parce qu'elle ne pouvait répondre à cette affection trop exclusive, que dans mon isolement je pouvais moi lui donner! Mon Dieu, pardonnez-moi mes haines, mes tendresses et jusqu'à mes souffrances, qui sont aussi des péchés; j ai voulu choisir ma route hors des sentiers paisibles que vous aviez tracés vous-même autour de moi , et chaque pas me conduit vers une douleur ou vers un repentir ! Ayez pitié de ma misère !
Après la messe, elle pria le bon vieux prêtre de venir entendre sa confession , et quand elle eut déchargé sa conscience du fardeau de ses fautes, elle se sentit plus calme , et un grand apaisement se répandit dans son cœur.
Le bon curé lui dit ces paroles si simples : «Ma fille , unissez vos souffrances à celles du Sauveur des hommes ; il a connu comme vous et bien pins que vous l'abandon et le délaissement ; il fut pins
— 27G — que vous étranger sur la terre , et pourtant il est mort avec des paroles de pardon sur les lèvres.»
Ces mots , elle se les était dits tout à l'heure sans en être calmée ; mais ce vieux prêtre, sans science et sans éloquence, avait mission pour les lui dire , et dans sa bouche elles prenaient une vertu toute divine, et répandaient la paix. La paix ! ce trésor que le Seigneur léguait à ses disciples en les quittant, comme le seul bonheur de la terre.