CHAPITRE XVf
Angélique quitta l'église un peu calmée; en sortant, elle trouva Marins qui l'attendait ?cii3 le porche.
— Comment êtes -vous ici, lui dit-elle?
— Chère Angélique^ depuis trois mortels jours
— '278 — que vous n'êtes descendue au salon , je restais sous vos fenêtres, épiant vos mouvements avec l'espérance de vous apercevoir; Tinquiétude m'a fait paraître ce temps bien long. Enfin, ce matin, je vous ai vue vous diriger vers léglise, et je vous ai suivie.
— Et vous m'avez attendue tout ce temps ! dit Angélique; et un sourire doux et triste le remercia.
Elle prit le bras qu'il lui offrait ; tous deux entrèrent sous lombrage de l'avenue, et marchèrent quelques moments en silence sur le gazon semé de marguerites étendu sous leurs pieds.
— J'avais tant d envie de vous revoir! dit enfin Maiius; et il la regardait avec douceur et tendresse. Il vit que ses yeux étaient rougis par les larmes, et reprit:
— Vous avez été pleurer seule dans l'église. Si vous aviez voulu pleurer avec moi,... qui suis votre frère.... vous auriez peut-être senti que mon cœur pouvait comprendre le vôtre.
— J ai été pleurer avec celui dont Toreille est toujours ouverte au cri de laffligé. Ah ! mon frère, reprit-elle en s'attendrissant de nouveau , si je n'avais pas quitté la maison du Seigneur, je n'aurais pas été si malheureuse.
Le jeune homme amoureux, et ne manquant pas d'une certaine vanité, se sentit blessé dans son cœur et dans son amour-propre par cette réflexion.
— Eh bien ! mademoiselle, pourquoi n'y retournez-vous pas, répondit-il sèchement en laissant tomber le bras d Angélique qu'il venait de passer sous le sien ; les chemins sont libres, et peu de jours peuvent vous y conduire.
— J'y ai bien pensé , dit simplement la jeune fille, et j'en parlais tout à l'heure au curé. Car voyez-vous, mon frère, tout m'a trompé ; le monde est une déception continuelle, et moi j ai tout [)ris au séritux , jai payé de mon cœur toutes ces choses illusoires qui m'ont déçue.
^ 280 — Marius rongeait ses ongles et se mordait les lèvres avec dépit en marchant auprès d'elle.
' — Mademoiselle^ si rien ici-bas ne mérite ni votre affection, ni le moindre regret; si personne ne vous semble digne d'être excepté de vos dédains , que tardez-vous à nous quitter? Allez, allez; peutêtre sera-t-il encore temps de vous oublier, et j'y^ ferai tous mes efforts.
— Angélique répondit tristement :
— Je sais bien que personne ne me regrettera, car je ne suis rien pour personne ici. Mais comment faire? Hélas 1 moi, je me suis attachée à tout. Où trouver la force de quitter Gabrielle.... Comment quitter même ce pays dont chaque
arbre, dont chaque ligne de Ihorizon est devenue chère à mes yeux ?
— Votre pays est plus beau que le nôtre, dit Marins avec un ton rude et ironique, et vous aurez bientôt oublié celui-ci.
— Il est plus beau peut-êJre; mais aucun doux souvenir n'y est attaché pour moi.
— Quels doux souvenirs peuvent s'attacher pour vous à des lieux où vous n'avez trouvé personne digne d'être aimé ?
— Digne d'être aimé ! Ah mon Dieu, qui donc ici n'aimais-je pas?
— A ngëlique.... que dites-vous ?
La jeune fille continua :
— A'otre père, comment le quitter, lui qui m'a reçue avec tant de bonté.... et pour qui j'ai tant de tendresse et de respect? et vous. Marins, pensez-vous donc que je vous quillerais sans regrets ?
— Moi!... rnoi, chère Angélique ; vous me regretteriez ! Est-ce vrai?. .. Vous avez donc quelque affection pour moi ?
— Est-ce que vous en doutiez, Marins? Ah ! si vous saviez, quand j'ai voulu penser au couvent, j'ai senti que je tenais à vous tons par des liens que je ne pourrais pas rompre sans me déchirer le cœur.
-Chère Angélique, dit Marins en serrant la jeune fille avec transport contre sa poitrine, tu me rends fou de bonheur. Ah! tu ne sais pas combien je t'aime et iout ce que me faisait souffrir ton indifférence. Je parlais de l'oublier, mais l'amour me brûlait le cœur.
— L'amour î qu'est-ce que 1 amour? dit la jeune fille se dégageant des bras de Marins j je ne connais que celui qu'on doit à Dieu ; elle se regardait Marius de son beau regard transparent.
— Mon Angélique ! celui que je sens pour toi, c'est le plus tendre, le plus fort , le plu? impétueux de tous nos sentiments. Ah ! si lu savais comme il brûle , comme il consume mon cœur !
— Mais cela doit être très pénible , dit Angélique avec un étonnement mêlé d'un peu d'effroi.
— Ah I oui, cela fait bien du mal quand ou se croit rejeté, méprisé. Mais tout ce mal se change en un bonheur délicieux par un seul n.ot , un
seul regard de ce qu'on aime. Regardez-moi, chère Angélique.
— Mon frère, comment faut-il vous regarder pour cl>anger tout votre mal en bonheur? dit la jeune fille en tournant ses yeux si doux sur lui.
Mais le regard brûlant de Marius les lui fit promptement baisser.
— D'abord, mon Angélique , il ne faut plus m'appeler votre frère.
— Oh ! pourquoi donc ? ce titre de frère est si doux î
— Mais il en est un plus doux encore.
— Cela n'est pas possible ; un frère n'est-il pas ce qu'on ainae le mieux?
— Je ne crois pas. Voyez Gabrielle : ne pensez-vous pas qu'elle aime son cher Jules beaucoup plus qu'elle ne m'aime ?
— Je ne puis le croire ; vous qu'elle connaît depuis son enfance. Oh ! non , non , elle vous
aime certainement autant que lui, si ce n'est davantage.
— Non, ma chère Angélique, je ne m'en flatte pasj elle l'aime comme son protecteur, son appui, comme l'être à qui elle va consacrer son existence, et c'est ainsi, chère Angélique ajouta-t-il, d'une voix tremblante, que je demande à être aimé de vous.
— Comme mon protecteur, mon appui ! Angélique parut réfléchir un moment : Est-ce que vous voudriez bien être mon protecteur et mon appui ?
— C^est-là tout mon désir, tout mon espoir; y consentiriez-vous ?et ses yeux s'attachèrent sur elle avec une ardeur qui parut effrayer la jeune fdle. Il était impélucux et passionné Marius , et les habitudes calmes, les sentiments suaves de la jeune nonne dont le cœur était toujours si virginal la rendaient toute craintive devant sa vivacité. Elle détourna la têle.
— D'iibord, pour que nous puissions causer, ne
me regardez pas avec ces yeux qui me font tant de peur.
— Eh bien ! non , je ne vous regarderai plus, reprit-il en passant le bras de la timide enfant sous le sien, et l'entrainant doucement sous la belle allée de frênes j mais il ne put s'empêcher de le serrer légèrement contre son cœur qui battait avec une extrême violence.
— Mon Dieu, qu'avez-vous donc? pourquoi votre cœur bat-il si fort? êtes-vous malade ? ou bien vous ai-je fait de la peine? dites, mon cher Marius.
— Non ! non, c'est de bonheur qu'il bat ainsi prés de vous. Mais que vouliez-vous me dire? vous voyez bien que je ne vous regarde pas.
— Je ne sais plus ce que je voulais vous dire; vous êtes si ému que cela me trouble.
— Si mon émotion pouvait passer dans votre cœur, Angélique ; si tout l'amour qui remplit mon âme pouvait se communiquer à la vôtre, ah ! je coris que j'en mourrais de joie.
Les sentiments de la jeune vierge restaient calmes, et tant de véhémence l'étonnait et l'embarrassait. Elle lui dit, après une courte pause :
— Voyons , revenons à ce que nous disions
tout à l'heure Vous voudriez donc bien me
servir de protecteur et d'appui Ne le disiez-
vous pas?
— Sans doute, balbutia-t-il tout enivré de joie.
— Alors Gabrielle pourrait se marier bientôt.
— Comment cela ?
— Je vais vous le dire : elle a juré de ne point épouser M. d'Ablancouravant que je n'aie choisi un protecteur pour veiller sur ma jeunesse et mon inexpérience.
— Eh bien !
— Eh bien ! continua la jeune fille en souriant, quoique vous n'ayez pas encore un air très vénérable, si je vous acceptais pour protecteur, Ga-
— !28T — brielle serait libérée de son serment, et je ne serais plus un obstacle à son mariage.
— Et c'est -là la seule raison pour laquelle vous me choisissiez? s'écria Marins déconcerté.
— Mais vraiment oui.
Si Marins n'avait eu que de la vanité, certainement il n'aurait point pardonné cette réponse à la candide enfant ; mais quoiqu il en eût une assez forte dose , en souvenir de son hiver à Paris , le cœur l'emportait de beaucoup, et il fu t affligé plus encore que blessé.
— Angélique ! lui dit-il après s'être tu un moment pour maîtriser son émotion , dans votre froide innocence , vous éjes bien cruelle ; mais écoutez, le protecteur d'une jeune fille ne peut être que son époux.
— Eh bien ! vous ne voudriez pas être mon mari !
— Ah mon Dieu ! mon Dieu , comme vous me parlez de tout cela!.... Angélique, ce titre
me rendrait fou de bonheur, si vous aviez pour moi seulement une ombre de cet amour que j'ai pour vous.
— Est-ce bien nécessaire ?
— Mais oui ! indispensable môme ?
— Et comment fait-on pour avoir de l'amour? où avez-vous pris celui que vous avez pour moi?
— Ilélas ! je ne l'ai pas cherché , il est venu tomber dans mon cœur le premier jour où je vous ai vue.
— C'est bien plaisant... Sans me connaître? Quelle singulière façon d'aimer est cela ! L'amour tombe donc dans le cœur comme le tonnerre sur les hauteurs?
— Précisément.
— Mais comment sait-on qu'on en a ? j'en ai peut-être sans m'en douter.... Qui sait !
— On lésait, Angélique, par le charme déli-
— -281) — cieux qu'on éprouve auprès de celui qu'on aiuie, le cœur bat prés de lui comme si mille vies l'animaient ; sa voix est pour l'oreille comme une lyre divine qui fait tressaillir tout notre être, et sou regard répand dans notre âme un rayon céleste qui Tillumine et la parfume tout ensemble.
Angélique écoutait ce joli galimatias dont les amans bien épris ont le privilège de se servir sans èfre ridicules, car ils pensent ce qu'ils disent. Il continua :
—On pense à lui le jour, la nuit, à toute heure, il est toujours présent, fùt-il au bout du monde, et...
— N'en dites pas davantage, interrompit-elle , et elle reprit sa marche vers le château, dont il l'avait insensiblement éloignée; je vois que je n'en ai pas pour vous, car je pense à notre sœur bien plus souvent qu'a vous.
— Ah ! que vous êtes dure dans votre indifférence profonde! s'écria Marins, cruellement désap-
pointé, car elle lécoutait si attentivement qu'il la
croyait atiendrie; il se mit à marcher avec agitation. Il neparaissait plus songer qu'Angélique attachée à son bras le suivait; une terrible tempête grondait dans son cœur. Angélique vit que ses derniers mots avaient tout rompu, elle dit en soupiran t:
— 11 ne faut donc plus penser à vous avoir pour protecteur,Marius...C est pourtant bien dommage, car, malgré tout^ je vous aurais beaucoup aimé.
— Marins s'arrêta , et la regarda ; une larme brillait dans les yeux de lajeune fille.
— Mais Angélique ! voulez-vous donc me rendre insensé, s'écria limpélueux jeune homme, vous me faites passer alternativement de l'enfer au ciel; mais dis le moi, dans la naïveté, dans la sincérité de ton cœur, crois-tu m'aimer assez pour te don^ ner à moi sans regret, pour jurer devant Dieu de m'aimer comme ton époux.
— Ali I ce serment que j'ai fait à Gabrielle, il m'en coûtera bien de le faire à un autre.... Mais tout ce que je puis vous dire. Marins , c'est qu'aprés cette première affection, vous êtes ce que
j'aime le mieux sur la terre : si cette assurance vous suffit
— Eh }3ien I oui, chère Angélique, je ne demanderai rien de plus aujourd'hui ! et je vous aimerai tant, qu'il faudra bien qu'à votre tour vous m'aimiez aussi.
— Je !e crois, répondit Angélique avec douceur, et je vous assure même que j'y ferai de mon mieux. Puis, voyant recommencer des transports qu'elle redoutait , elle ajouta :
— Allons tout dire à Gabri elle à qui je suis sûre que nous ferons beaucoup de plaisir.
— Toujours Gabrielle! dit Marius avec dépit.