CHAPITRE XVII
Ils étaient attendus déjà depuis quelques moments auchâlcauj our déjeuner; Gabrielle avait é(é chercher Angélique dans sa chambre et commençait à s'inquiéterdc sa longue absence, quand elle
l'aperçut dans le chemin de l'église appuyée sur le. bras de Marins.
— Arrivez donc, mes enfanls, leur cria M. d'Annebault qui les attendait dans le salon pour pas ser dans la salle à manger ; comment se trouve ma belle petite malade, continua-t-il en s'avançant au-devant d'Angélique ?Mais,Gabrielle, tu m'avais dit qu'elle était pâle et changée, cette chère enfant, et je la trouve plus fraiche et plus vermeille que la rose qu'elle tient à sa main.
La jeune fille, toute rougissante, avait, en effet, un teint d'un éclat inaccoutumé; mais elle baissait son visage et tournait dans sa main une rose que Marins venait de lui cueillir dans une corbeille près du château : elle n'osait point parler.
Marius s'approcha de son père, tenant toujours le bras d'Angélique sous le sien, et lui dit d'un air rayonnant :
— Mon père, bénissez la fiancée de votre fils.
— 29.^^ — — Comment, comment 1 dirent à la fois Gabrielle et M. d'Annebault.
— Oui, c'est la vérité. IMon père, Gabrielle, partagez mon bonheur; elle consent à devenir ma femme.
— Est-il vrai? dit le bon vieillard, tendant la main à la jeune fille; aurai-je donc la joie de vous voir réellement porter mon nom ?
— La jeune fille ne répondit qu'en posant ses lèvrej^sur la main que le comte lui préseutait.
— Maintenant je puis descendre en paix dans la tombe; les serments de Gabrielle seront enfin tenus. Je ne le disais pas, mes enfants; mais j'étais affligé en pensant que des nœuds illusoires avaient déçu cette jeune fiile. Je ne t'en ai jamais blâmée, ma Gabrielle, lui dit il en la voyant prête à s'excuser; mais j'étais aftligé de ce que les circonstances t'eussent forcée à l'abuser. Grâce au ciel, cette tromperie involontaire est réparée. François, dit le comte à son vieux major-
— '2% — dôme, témoin muet, maisjoyeux de cette scène, allez chercher dans ma cassette, l'anneau de mariage de celle qui me rendit père de ces chers enfants, et puisse-t-elle, du séjour qu'elle habite, bénir cette union!
François prit une petite clef que son maître lui
tendit, et s'en fut chercher l'anneau en murmurant
tout bas : Je le disais bien, moi, que cela finirait
ainsi; et il essuyait avec sa manche une larme
de joie qui coulait sur sa vieille joue.
— Qui t'a donc fait deviner ainsi tous nos voeux, dit Gabrielle à la jeune fille?
— Tu le désirais beaucoup jiussi, toi? fit-elle tristement.
•— Oui, depuis long-temps déjà, et de toute mon fime.
— Angélique ne répondit que par un soupir. Fr ançois arrivait avec l'anneau.
— Mets-le toi-même au doigt de ta belle fiancée, Marins, et puisse-t-elle faire ton bonheur, comme celle qui l'a porté la première fit le mien. Et
le comte essuya de sa main ridée une larme dans ses yeux.
— J'espère remplir ce vœu, mon père, répondit la jeune fille, tandis que Marins, lier et heureux, passait à son doigt l'anneau de ces fiançailles impromtues. Puis elle se jeta dans les bras de son amie, et lui dit tout bas :
— A présent, te voilà libre de donner ta main à celui que tu aimes. J'ai choisi ton frère pour protecteur, afin de te dégager de ton serment.
Ce mot souffla sur toute la joie de Gabrielle, et voyant son père occupé à faire dire à Marins comment s'était opérée cette révolution bien subite assurément, car il l'avait vu sortir désolé le malin, elle allira la jeune fille dans un coin du salon et lui dit très bas :
— Est-ce donc seidement pour que je sois libre que lu viens de l'engager à devenir la femme de mon frère?
— En don(fS-Ui? r('poiul't-(llo , avec un air
de reproche ; quelle autre raison aurait pu me déterminer?
Une larme jaillit des yeux de Gabrielle.
— Il t'aime tanl! dit-elle, et j espérais que son amour aurait fini par te toucher.
— Je sens pour lui beaucoup d'amitié, et je lui ai dit ce qui est vrai : c'est qu il est ce que j'aime le mieux après toi.
— Et s'est-il contenté de cette affection? dit Gabrielle en branlant tristement la tète.
Oui , parce qu il sent bien qu'avant que je puisse remplir mon cœur d une vive tendresse, il faut que je le vide en partie de celle '^ue j ai pour toi. J y parviendrai maintenant, reprit-elle avec un soupir, parce que j'ai compris que ma trop grande amitié te devient incommode et douloureuse.
Gabrielle la serra vivement contre son cœur en lui disant ;
— Chère enfant, comment peux-tu penser rien de semblable?
— Je le vois., je le sens... Eh bien! tout ce que je serai forcéede retrancher à cette unique affection, je le répandrai sur ton père, dont je soignerai les vieux jours, et sur ton frère, que je tâcherai de rendre heureux. Ce sera t'aimer encore que de les aimer, ainsi je suis sûre de le pouvoir.
— Chère ange... quel cœur céleste que le tien! Ah I si je n'avais pas aimé Jules avant de te connaître, va, ta pure et sainte affection eût suffi au charme de toute ma vie.
Marins se rapprocha, et vint prendre la main d'Angélique pour la conduire au déjeuner que chacun avait oublié, mais dont Fiançois vint faire ressouvenir avec sa ponctualité de majordome; le jeune homme était rayonnant d'un tel bonheur, qu'Angéhque sentit une véritable joie se glisser dans son cœur. Elle balbutia en les regardant tous trois :
— Il Y a bien du bonheur à être aimée.
— Oh ! tant mieux, tant mieux, dit Gabrielle en
fondant en larmes; car elle avait ci aint qu'Angélique se repentit de la précipitation avec laquelle elle s'était décidée.