‹ AngéliqueChapitre 19 sur 22 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Jusqu alors mademoiselle d'Annebault avait éloigné sous divers prétextes la visite de Jules d'Ablancour; après les fiançailles d'Angélique et de Marius, elle lui écrivit que son père l'attendait , et peu de jours après celte lettre, il arriva. La fa-

mille était réunie au salon quand il y fut annoncé. Chacun tressaillit à son nom d'une émotion diverse ; mais il reçut pourtant de tous un accueil très cordial. M. d'Annebault lui dit avec sa bonté affectueuse :

— Soyez le bien-venu prés de nous.

Marius lui tendit la main.

— Je crois que nous nous connaissons depuis long-temps par elle, et il dés gnait Gabrielle ; je désire obtenir un jour votre amitié.

Pour Gabriel e, qui paraissait pour la première fois devant lui dans ses habits de femme, elle lui dit :

— Me reconnaissez-vous, de sa belle voix de contralto, expressive et vibrante ; mais les yeux et le sourire de M. d'Ablancour l'avaient déjà rassurée sur la crainte de n'en pas être reconnue sous sa nouvelle forme. Tous deux restèrent silencieux ; trop de sentiments se pressent au cœur quand on se retrouve, pour qu'on puisse

en rieti exprimer. Angélique resta silencieuse, mais elle obtint d'elle-même de lui sourire. La jeune fille avait tant redouté son arrivée que peut-être elle en avait un peu usé l'effet ; peut-être aussi les soins tendres de Marius, la certitude d'être aimée de tout ce qui l'entourait , avaient- ils imperceptiblement changé ses dispositions ; la vue de M. d'Ablancour ne lui fut pas aussi insoutenable qu'elle avait pu le craindre, et vers la fin de la première soirée^ elle se trouva capable de lui adresser quelques paroles bienveillantes, quoiqu'il fût froid et à peine poli pour elle.

Jules d'Ablancour était d'une taille moyenne, fort élégante, ses manières avaient quelque chose de calme, de ferme et de froid qui tenait ceux qui le connaissaient peu dans une sorte de contrainte. L'habitude de vivre avec des jeunes gens, dont les opinions et les mœurs différaient essentiellement des siennes, l'avait rendu assez tranchant et sec. 11 imposait plus qu'il ne plaisait au premier moment, et même dans une plus grande intimité; ja-

maison n'élait parfaitement à son ïiise avec lui : ses camarades prétendaient que lui-même n'y ëtaitpas tout à fait, et peut-être navaieat-ils pas trop de tort de le supposer : né avec le germe de toutes les passions, il les avait étouffées de bonne heure, en leur opposant des principes de religion forts et même austères. Il était devenu rigide dans ses mœurs, etrude envers lui, et peut-être la difficulté qu'il avait encore parfois à se gouverner, et la crainte de s'échapper à lui-même lui donnaientelles cette raideur apparente dont on se plaignait. M. Xavier de Maistre , avec ses fines distinctions de l'âme et de l'autre, aurait dit que l'autre était un animal rétif, et que l'àme avait trop de peine à le morigéner pour qu'il lui restât le temps de se polir et de prendre de la grâce et de la souplesse.

Mais fiez-vous aux gens qui ont beaucoup à lutter (s'ils luttent toutefois); quand ils ont vaincu le mal, les belles qualités héritent de toute ; la force qui se dépensait aux mauvaises.

Sous ces dehors un peu acerbes, M. d'Ablancour cachait de grandes vertus. Il était sincère, dévoué, solide ami, généreux de son temps, de son sang, de sa fortune; prêt à toutes les grandes choses. Son cœur était ardent sous la glace, et ne s'évaporait pas en vaincs protestations. Il ne disait à aucun : comptez sur moi et pourtant chacun

comptait sur lui et avait raison d'y compter ; car, soit par devoir ou par atïection, il était toujours prêt.

C'était par ces attachantes qualités qu'il avait gagné le cœur de Gabrielle.

Pour lui, au milieu des jeunes olTiciers très licencieux de son régiment, il n'avait pas tardé à remarquer le jeune capitaine d'Annebault, et sa conduite pure, ferme et soutenue avait bientôt gagné son estime qu'il n'accordait que difficilement. Cette estime s'était changée enuneaiTeclion inquiète et pleine d'incertitude, depuis qu'après un combat où il l'avait emporté blessé d'un coup

de lance à l'épaule, il avait cru comprendre par

^ 30G — son refus positif de se laisser déshabiller, qu'une telle obstination dans un pareil moment devait être causé par quelque singulier mystère. — Mais quel était ce mystère? Il examina, il suivit chaque action du jeune officier ; cet examen fit naître en lui la plus vive admiration, et quoiqu'il essayât vainement de lui arracher son secret , il ne douta bientôt plus qu'il n'eût sous les yeux la plus noble et la plus courageuse des femmes, en même temps que la plus vertueuse. Il se fit son frère d'armes, veilla sur elle avec une tendre et infatigable sollicitude, et là, sous forme d'amitié, se fonda la plus belle et la plus chaude affection qui pût unir deux êtres éprouvés l'un et l'autre, non dans les minces vicissitudes d'une vie de salon, mais dans les dangers et la terrible vie des camps telle qu'elle était alors.

Puis vint tout-à-coup le mariage improvisé du jeune capitaine, qui confondit et bouleversa toutes les idées de Jules. Pendant quelques jours il se crut le jouet d'une illusion inconcevable; il faillit

en perdre ia raison; mais enfin tout s'expliqua, et son amour lui demeura plus vif au cœur que jamais; seulement dans les derniers mois qui précédèrent son arrivée au Tremblaye, une jalousie contre laquelle il n'était point en garde vint s'emparer de lui. Il avait vu Gabrielle au milieu de jeunes officiers dont le moins redoutable l'était assez pour faire pâlir le plus pacifique mari, et ce sentiment n'avait pas même effleuré son âme; il savait bien que vus de prés, il était impossible qu'ils inspirassent à Gabrielle autre cbose que du dégoût. Mais cette innocente jeune fille, si tendre, si délicieusement candide, comme elle s'était établie dans le cœur de celle qu'il aimait; ses lettres parlaient-elles d'autre cbose que d'elle? Pourquoi Gabrielle avait-elle retardé de jour en jour le voyage que depuis trois mois il était prêt à faire au Tremblaye? C'est que Gabrielle avait la crainte d'affliger cette enfant; et tout jusqu'à leur amour était subordonné à l'affection qu'elle inspirait; et M. d'Ablancour, malgré le sérieux de son attachement et la force de son caractère, dont il cher-

chait toujours à modérer I2S mouvements (rop passionnés, ne put s'empêcher de montrer quelquaigreur à mademoiselle d' Annebault à ce sujet; d'au- Unt que pendant les jours qui suivirent son arrivée, elle parut s'occuper à peine de lui, et ne se montra tendre et attentive que pour la jeune fille dont elle voyait avec une grande peine que les sourires forcés étaient toujours bien près des larmes.

— Cette jalousie est la seule que je vous pardonne, Jules, lui dit un jour Gabrielle, et je vous connais trop pour croire qu'elle puisse durer; notre affection est placée bien plus haut que ces enfantillages, et je crois plutôt que vous partagerez assurément ma tendresse pour celte chère créature, digne d'être comprise par vous.

En effet, Angélique se montra si douce et si charmante envers lui ,. si craintive de faire de la peine à Gabrielle; on sentait en elle une tendresse si profonde, si désintéressée, si dévouée, qued'A- ])lancour comprit bientôt toute l'affection qu'elle

devait inspirer à Gabrielle, et la lui pardonna.

— Vous aviez raison , lui dit-il ; je n'en suis plus jaloux ; je ne 1(î suis pas plus cpie je ne le serai, je l'espère, un jour, des enfants qui viendront resserrer nos liens. C'est un ange de douceur et de tendresse qu'il est impossible de ne pas aimer.

Il y a dans l'amitié profonde et vraie quelque chose de si saint, que ceux môme qu'elle pourrait blesser finissent par la respecter. Il n'y a dans tontes choses que les faux semblants et l'affectation qui soient intolérables.

— Ne trouvez-vous pas, Jules, que la vue d'une si pure innocence repose lame bien délicieusement après les scènes violentes ou dégoûtantes dont nous avons été les témoins.^

— Oui, sans doute; quel dommage que de (cls êtres :-,oic ni si rares I

— lis sont l;ien rares sans doute là où nous

— ilO — avons vécu, î'.iais ailleurs ils lu- le s;ont j^asaulaut que vous le croyez.

La lerre est grande et très peuplée ; le nombre des individus est immense; il y en a beaucoup pour tout, beaucoup pour le mal, et beaucoup aussi pour le bien.

— Oh ! je vous ai toujours connue un peu trop facile à croire au bien, au beau, à la vertu.

— Que voulrz-vous, dit Gabrielle, c'est que j'ai connu beaucoup d'êtres excellents, qui en connaissaient aussi d'autres qui eux-mêmes ne se croyaient pas seuls sur la terre.

— Mais, reprit Jules, qui jugeait l'humanité plus sévèrement que Gabrielle, à ce compte, comment expliquez-vous le petit nombre des élus ? c'es une chose de foi.

— Oh! ce petit nombre est en proportion de la multitude, il est seulement relatif; allez, le ciel ne sera pas désert.

D Ablancour sourit. Les hommes vertueux

trouvent peut-être la vertu trop dithcile, pour vouloir en partager le mérite avec beaucoup d'autres; les femmes la croient plus aisée et ia reconnaissent aussi plus aisément.

cHAPirRE xvni.

Angélifjuo, malgré tous los efTorls qu'elle faisait sur elle-inème pour se vaincre, soiilTrait beaucoup de trouvtr toujours Julc s entre elle et Gabrielle. Mais Marius redoublait de tendresse, et quoiqu'il se ?en(it parfois ble«;sc' de voir à quel

point elle était uniquement occupée de sa sœur, il sut taire son mécontentement pour chercher par tous les moyens que lui suggérait sa tendresse^ à adoucir et à calmer sa peine; il s'était fait son compagnon fidèle ; il écoutait ses douleurs , il essuyait les larmes qu'elle versait en silence, quand Gabrielle entraînée par Jules s'éloignait d'elle.

— Vengeons-nous d'elle en nous aimant , lui dit -il un jour que tous deux à cheval venaient de s'éloigner au galop; vous m'aviez un jour proposé cette représaille , ne vous en souvienfil plus?

— A quoi bon? répondit-elle en les suivant des yeux à travers le feuillage: elle n'y prendrait plus garde.

Marius se mordit les lèvres.

— Vous avez des mots désolants, lui dit-il d'un ton piqué , et tous deux marchèrent alors en silence, jusqu'au banc de la rencontre où ils allaient souvent s'asseoir.

— Ml 5 — Il y a dans les lieux où s aitachent de doux souvenirs comme un parfum que le cœur reconnaît toujours. En s'asseyant là, sur ce banc où ils s'étaient vus pour la première fois , Angélique leva

sur lui des yeux si doux , qu'il oublia ses paroles.

— Eh bien ! aimons-nous pour nous aimer, pour nous faire l'un à l'autre une vie pleine de charmes et de douceur, reprit-il. Angélique, oh! pourquoi n'ai-je pas le pouvoir d'embellir ton existence ainsi que tu as celui d'embellir la mienne? Comme je t'inonderais de bonheur! 0 mon Dieu! l'amour ne peut-il donc pas se communiquer d'un cœur à l'autre! J'espérais qu'un jour ton indifférence cesserait pour moi^ et je vois qu'elle augmente encore au lieu de diminuer : je suis bien malheureux.

— Non, non, consolez -vous, cher Marius , je vous aime déjà, et je sens bien maintenant que je vous aimerai tous les jours davantage.

— Je n'ose plus vous croire.

— Pourtant ce que je dis est bien vrai.

— Oh ! nous allons bien le voir, reprit le jeune homme en sapprochant d'elle et la regardant avec une grande tendresse; Angélique, écoutez: mon père voudrait fix! r le jour de nos deux mariages.... Je n'ai pas osé vous en pailcr encore.... Que lui répondrai -je ?

— Dites-lui que je suis sa fille soumise, et qu'il peut disposer de moi.

— Le dis-tu sans regret ?

— Sans regret, et même avec joie.

Marius en entendant ces paroles fit éclater un de ces transports qui effrayaient toujours i\ngéUque, et elle s'enfuit toute confuse vers M. d'Annebault, qu'elle voyait s'avancer depuis un moment et qui était son refuge dans l'absence de Gabrielle. Lui , resté £cul à la place qu'Angélique avait quittée, baisait le feuillage qui venait d'abriter sa tète, les fleurs qu'elle avait touchées; et bénissait ce lieu, main-

tenant rempli de si doux souvenirs, puis il courut la rejoindre, et vouliit reprendre son bras ; mais elle se serra contre M. d'Aiinebault, et lui dit en souriant :

— Je crois qu'il est un peu fou, Marius.

Cependant, ce caractère vif et impétueux at(achait et occupait Angélique; elle pensait souvent à lui, et Tunion à laquelle elle s'était décidée seulement pour délivrer Gabrielle du devoir qu'elle s'était imposée^ elle s'y préparait maintenant avec une espérance de bonlieur qu'elle ne se serait jamais crue capable d'accueillir; Marms lui était devenu trts cber; que ce fut ou non de l'amour, elle avait certainement [lour lui un attachement mêlé de ^oût et d'attrait.

— Il est bien aimable, ton frère, dit-elle le soir à son amie c'o?t dommage seulement qu'il soit si impétueux: il me fait quelquefois peur comme

— Et cependant, je vois qu'il se contient souvent beaucoup devant toi.

— Vraiment ! oh mon Dieu que serait-ce donc?. .Mais il est si bon! il m'aime tant!,. Tiens, je commence à croire qu'après avoir essayé de l'aimerpour me venger de toi (qui n'y prenais pas même garde) , je vais l'aimer pour lui-même et de tout mon cœur.

— Oh ! tant mieux , tant mieux , dit Gabrielle en l'embrassant.

— Il n'y a plus à présent qu'avec toi seule que je ne regrette pas sa présence, hors de là, j'ai toujours besoin de le voir.

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