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CHAPITRE XIX

Quelques jours après cette conversation, les deux mariages se firent dans cette grande église du Tremblaye,où peu de mois auparavant, Angélique avait si abondamment pleuré. Beaucoup de sentiments confus et contradictoires agitèrent son cœur

pendant la cérémonie; combien de souvenirs elle ranimait ! et le soir, cette fête que.Monsieur d'Annehault voulut donner , combien elle lui rappela vivement les scènes naïves et joyeuses d'une autre fête, où !e monde lui était apparu pour la première fois dans tout son éclat! Elle se perdit plus d'une fois dans de longues lèveries, dont Marins essaya vainement de la faire sortir. Sa joie trop pétulante l'effrayait ; elle aurait eu besoin de recueillement plutôt que d'agitation; mais Gabrielle, parée aussi comme elle de la couronne nuptiale, se rapprocha d'elle , passa son bras autour de sa taille, et jeta sur elle un regard caressant et maternel qui lui fit du bien.

— Ton mari s'appelle encore comme autrefois Monsieur d'Annebault, lui dit-elle en souriant, et lu seras maintenant une bien meilleure femme que dans ce temps-là ; car (u sais danser. Te souviens-tu comme tu étais embarrassée de savoir ce (|ue nous pourrions faire dans notre ménage, parce que tu ne savais pas danser ?

— Oh! ne me parle pas de ce temps, lui dit Angélique en lui rendant ses douces caresses; il est trop présent à ma mémoire.... D'ailleurs, aujourd'hui j'en sais davantage.... et cela m'embarrasse. Elle parlait très bas, et elle ajouta: Et toi, Gabrielle, n'es-tu pas troublée ?

Gabriellela regarda d'un air surpris.

Angélique reprit plus bas encore, en baissant les yeux :

— Ce baiser. ... lu sais bien ?

— Non, je ne sais pas ce que lu veux dire.

— Tu ne te rappelés pas ce livre dont nous parlâmes à Chamouny, et qui disait la chanson de la

jeune Américaine? Eh bien ! quand faudra-

l-il le donner ? Tu ris.... cela ne t'emb.^rrasse donc pas, (oi ?

Gabrielle rougit excessivement, mais ne répondit point, car son frère et Jules s'approchaient -, seulement elle lira iMarius à l'écarl, et lui dit quelques

mots nés bas auxquels il répondit d'un air joyeux, triomphant, et même légèrement fat :

— Ne crains rien, ma belle petite sœur.... Chacun aujourd'hui doit s'occuper de ses affaires, pense à Jules, c'est bien assez, je crois, pour t'occuper.

Jules n'écoutait pas les plaisanteries de Marins; il regardait sa femme avec une douceur attendrie, qui avait changé tout l'aspect de son visage, ordinairement si froid.

Le bonheur sied mieux aux hommes sérieux qu'aux hommes légers. Les premiers sont recueillis en eux-mêmes, comme pour en savourer toute la rare douceur ; les hommes légers sont enivrés et fous.

Le bon vieux monsieur d'Annebault ouvrit le bal avec Angélique. ( Un bal , c'est de bien mauvais goût un jour de mariage ; mais dans un vieux château, que faire de mieux que de suivre les usages gothiques?^ La joie l'avait tout rajeuni; cepen-

— '4'2'à — dant, après la première figure, il appda Marins pour le remplacer. Quelque souvenir de son propre bonheur, quand il avait jadis amené sa belle épousée dans ce château , où tous deux avaient passé des jours nombreux ensemble, étaientvenus tout à coup humecter ses paupières ; et, pour ne point laisser voir son attendrissement, il avait cédé sa place à son fils , qu'il voyait bien impatient de la prendre ; mais il arriva plus d'une fois au bon vieillard de sentir à la fois, dans cette soirée, son cœur plein de joie et de tristesse , de commencer un gai refrain , et de s^arréter pour essuyer les larmes dans ses yeux , ou de commencer des paroles tristes qu'il finissait gaiement.

— J'ai vu mon père ici, dit-il à François qui s'était avancé pour voir les quatre mariés figurer ensemble, je lui ai succédé , mon fils me succède ; et mes petits enfants ne se souviendrontplusde moi.... Et pourtant j'espère bien en voir quelques-uns danser autour de moi. Ces marmots î cela réjouit le cœur, quoique cela vous avertisse ([u'il faut

bientôt battre en retraite tt leur céder la place.

— Mon général , dit François qui employait toujours cette vieille appellation quand il n'était pas sur ses gardes (car on la lui avail défendue), je suis plus vieux et plus cassé que vous, et pourtant j'espère bien encore les faire danser sur mes genoux, comme j'y ai fait danser vos trois enfants.

— Ah ! mon Dieu oui I ils étaient trois, reprit M. d'Annebault ; et , je ne sais pourquoi , sa pensée ne m'a pas quitté aujourd'hui ; hélas I dans le bonheur, on pense à la tristesse, comme dans le malheur, on pense à la joie passée.

— Le bon Dieu l'a voulu ainsi, sans doute, pour que nous puissions supporter sans mourir les biens et les maux de ce monde , répondit François.

— Mon vieux , tu es un peu philosophe aujourd'hui.

— Ma foi, c'est un beau jour pour l'être; voyez si ces deux couples ne font pas plaisir à voir.

— Oli ! pourquoi raii(ren'a-t-il pas (ail comme eux la joie c( la gloire de ma vie? — Hélas ! qui sait où est sa pauvre âme ?

— Mon général, nous avons tant prié pour ce malheureux enfant; que j'espère bien que nous lui aurons fait sa place un peu meilleure.

— Allons, allons, que Dieu ait pilié de nous tous! Mais regarde un peu cette chère Angélique, comme elle est jolie ! Ma foi , Marins est un heureux mortel d'avoir rencontré celte céleste créature.

— Et ]\f. d'Ahlancour , il est malheureux, peut être, d'avoir rencontré noire chère mademoiselle Gabrielle, là où cei tes il ne devaitpas aller la chercher; tenez, franchement je ne sais pas si c'est parce que je l'aime depuis quelle est au monde, mais je la trouve la plus belle des deux,

— Je ne dis pas non, dit le vieillard.

— Mademoiselle Angélique ressemble à la Vi< i go

d'Auray, voyez-vous, mon général; et, en vérité...

— Ah ! j'entends , tu trouves que c'est trop délicat et trop céleste pour entrer en ménage.

— Vous avez trouvé le mot, mon général, je suis toujours d'avis le soir d'ajouter aux litanies : Sainte Angélique , priez pour nous; et enfin, les saintes sont pour le ciel.

Les deux vieillards causèrent encore un moment à voix basse , et M. d'Annebault perdit peu à peu les idées tristes qui l'avaient préoccupé.

Les salons étaient pleins, le voisinage de six lieues à la ronde remplissait l'un ; les domestiques et le village remplissaient l'autre ; on dansa très tard, et quand les voisins songèrent à quitter leur hôte , les deux jeunes ménages avaient déjà disparu depuis long-temps.

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